DE LA NATION ET DU PARTI
Avant l'établissement des gouvernemens politiques , les hommes étaient soumis à la loi du plu* fort. Le besoin de se soustraire à cette loi tyrannique les réunit en société. Les droits de la justice succédèrent à ceux de la force. Les institutions politiques de tous les peuples tendent toutes à faire disparaître la loi du plus fort devant la loi de justice.
L'ordre social fondé sur la justice , et pour la justice , d'après le droit légitime qu'avaient les hommes de repousser la loi du plus fort, fut assujetti à des coutumes devenues nécessaires pour réprimer Tinjustice , et prévenir le retour de ces temps malheureux où l'homme , sans guides et sans lois , était obligé de défendre contre l'homme, tout, jusqu'à
ion existence, et de succomber sans secours, s'il était le plus faible.
Mais ces coutumes politiques ou ces lois n'eussent point rempli le but que se proposaient les législateurs , si ridée d'une morale divine que le Créaieur a placée dans le cœur de la créature , n'eût offert le moyen permanent de rendre les hommes meilleurs. La rigueur de la loi eût révolté les esprits toujours portés vers la licence ; la religion les pénétra de la conviction du bon et du Juste , et l'ordre social fut constitué.
Il n'a point existé de peuple sans religion ni sans culte public. La connaissance de Dieu , dégradée parla stupidité des hommes dans Tétat de licence, après l'anéantissement du Gouvernement paternel , parut jusque dans les faiblesses de la superstition : les cultes des faux dieux étaient du moins l'image' du culte du vrai Dieu. Partout où l'on vit des hommes réunis dans l'état de société, on vit aussi des prêtres devenir les apôtres d'une morale religieuse qui se rattachait , dans l'esprit des peuples , k des signes publics d'adoration , à des actes collectifs et uniformes de reconnaissance envers les dieux , en un mot , à des cérémonies religieuses. Quoique ces diverses religions ne réunissent pas en elles tous les moyens de rendre les hommes meilleurs , elles possédaient cependant quelques-uns de ces moyens , et ce sont elles qui ont policé les premiers peuples sous les gouvernemens politiques. Ainsi, les premiers législateurs , les premiers rois , furent les premiers pontifes ; et les cérémonies d'un culte public firent partie du code des nations.
La nation, fondée sur la justice et pour la jus^
( 33, ) tice, en vertu d'un droit légitime , est donc constituée par la morale religieuse et les coutumes politiques.
Un parti dans l'Etat étant le contraire de la nation, le but qu'il se propose , le droit qu'il invoque et les moyens qu'il emploie sont les contraires du but, du droit et des moyens de la nation.
Or la nation étant essentiellement juste, légitime, religieuse et conservatrice , parce qu'elle ne pourrait exister comme nation si elle était autre chose , le parti qui est le contraire de la nation, et qui veut usurper ses droits , sera injuste , illégitime , irréligieux et novateur.
La nation agit dans des intérêts qui ont existé pour les siècles passés, et qui devront exister pour les siècles à venir 5 le parti agit dans des intérêts qui n'ont d'existence que la vie de quelques individus : la nation est stable et perpétuelle 3 le parti est incertain et provisoire.
La nation, qui marche toujours vers le même but, et qui emploie toujours les mêmes moyens , est une et invariable dans ses actions, comme dans ses espérances ; le parti , qui change à tout moment de but et de moyens , selon le caprice des individus ou la mobilité des circonstances , est divers et variable.
Ainsi , illégitime de sa nature , injuste par le but qu'il se propose , irréligieux et novateur dans les moyens qu'il emploie , le parti, par l'effet de sa position fausse dans l'état de société , est essentiellement incertain , provisoire , divers et variable.
Tels sont les signes auxquels on peut reconnaître le parti qui voulut et qui veut encore mettre en
( 338 ) France, violemment et par usurpation, son droit illégitime à la place du droit légitime , en vertu duquel la nation française existe depuis tant de siècles. Le parti a voulu et veut encore établir son droit de conquête sur la nation , et , faisant rétrograder la société vers l'état de licence, détruire la loi de justice par la loi du plus fort. Si nous voulons jeter un coup-d'œil observateur sur l'histoire de notre révolution , nous reconnaîtrons sans peine le parti, dans toutes les factions politiques qui ont bouleversé notre malheureuse patrie , et qui ne sont que des divisions et des subdivisions du parti.
Quoique difiérentes par la forme /ces factions se ressemblent toutes par le fond! Détruire ce qui est légitime et qui profite à la masse , pour créer des usurpations qui ne profitent qu'à des individus , voilà la fin commune qu'elles se proposent; prendre, quitter, reprendre tour à tour toutes les formes, selon les circonstances , voilà toute leur politique; ne connaître d'autre loi que celle du plus fort, s'emparer violemment du pouvoir pour avoir la liberté de satisfaire des ambitions particulières, voilà toute leur morale ; en cas de succès , se diviser et se subdiviser à l'infini pour des intérêts individuels opposés à f intérêt général, voilà toute leur justice ; en cas de défaite générale , se rallier toutes contre la nation et le Roi légitime , se promettant, après le triomphe, de se partager, ou de se disputer le prix de la victoire , voilà toute leur concorde.
Nous pourrions sans doute faire remonter à une époque plus reculée f origine du parti cpii a préparé, opéré, soutenularevolutionfrancaise.il nous suffit,, pour justifier lu définition que nous en avom donnée^
(339) de suivre sa marche depuis le dix-huitième siècle, depuis cette époque de dé.<;ordre politique , où , sous les yeux de Tautorité légitime , on prêchait impunément les maximes les plus subversives de l'ordre social , où l'assassinat fus mis au rang des vertus , lorsqu'il devait ensanglanter l'autel et le trône. La révolution française est toute dans le désir exprimé par les vers philosophiques de Diderot , qui voulait
« ... Du boyau du dernier prêtre a Serrer le cou du dernier roi. u
Qu'ont fait les philosophistes ?\\s ont cherché, par leurs écrits, à détruire tout ce qui existait de la vieille nation , morale publique , institutions , coutumes , souvenirs; et pourquoi? Afin de créer un nouvel ordre de choses , avec lequel les prétendus régénérateurs de la nation s'en fussent trouvés les maîtres.
Qu'ont fait les orléanistes ? Ils ont corrompu le peuple à prix d'argent 5 ils ont entraîné des assassins gagés au meurtre des citoyens honnêtes; ils ont assassiné leur* roi ; et pourquoi? Afin de placer sur le trône un mannequin politique au nom duquel ils se flattaient de gouverner la France selon leur bon plaisir.
Qu'ont fait les girvndins ? Tantôt monarchistes , tantôt démocrates , selon les circonstances et Tintérèt de leur ambition , d'abord ils ont voulu la dé^ chéance de l'infortuné Louis XVI ; et pourquoi ? Afin de profiter de la minorité dun enfant-roi , pendant laquelle ils se croyaient certains de diriger les affaires publiques. Plus tard, ils ont voté la mort du Hoi et la déchéance de la royauté , parce que l'expectative du Gouvernement républicain , qu'ils n'o-
(34o ) saient prévoir auparavant, offrait un champ plua vaste à leur politique ambitieuse.
(Qu'ont (ait les maratisies , les danlonistes , les robespicrristes? Après avoir écrasé toutes les autres factions sous le poids de leurs sanglans décrets; après avoir étendu sur la France, muette de terreur, le crêpe de la mort, ils se sont entre-déchirés 5 et pourquoi? Parce que chaque iaction voulait porter son chel au pouvoir , et régner seule sur les autres factions et sur la France.
Qu'ont fait les thermidoriens ?Efïvay es du pouvoir qu'ils avaient concouru à déposer dans les mains tle Robespierre , et craignant pour eux - mêmes l'effet de ce pouvoir terrible, ilsontrenverséThomme de la terreur; et pourquoi? Afin de se délivrer d'un danger imminent , et de retirer à eux la puissance qu'ils arrachaient au tj^ran vaincu.
Qu'ont fait les //Y^c^/(û?o/7e/25.^ Voyant que la nation rendue momentanément à la liberté d'exprimer sa pensée , s'en servait pour réclamer tous ses droits, et préparer les moyens de reconquérir son indépendance et son Roi , ils ont ranimé les révolutionnaires, comprimé les royalistes , et replacé de nouveau la France sous la terreur des persécutions ; et pourquoi? Parce que le triomphe de la légitimité devant nécessairement mettre fin à toutes les usurpations et relever l'intérêt général injustement violé aux dépens d'intérêts privés injustement acquis , ils voyaient avec eifroi, dans l'avenir, le succès de leur injus-» lice disparaître devant le gage du bonheur public.
Qu'ont fait les buonnpartlsles? Justement convaincus du peu de solidité de tous ces gouvernemens provisoires , ils ont laissé se placer à la tête du
gouvernement un hoinnie ciui, par l'éclat de sa réputation miliUiive, pûl donner un nouvel essor à la marche des affaires publiques; et pourquoi? Dans respoirquelegouvernemenl révolutionnaire, devenu fort et de cette régénération et de l'intlurMice protectrice des formes monarchicjues, serait un obstacle insurmontable au retour du Roi légitime. C'en était fait de la légitimité , si la légitimité pouvait succomber sans ressource sous les efforts du parti. Le premier chef-d'œuvre du crime révolutionnaire fut de porter Buonaparte au consulat ; le second , de l'élever à 1 Empire : l'usurpation de la couronne pouvait seule consacrer toutes les antres usurpations.
Telle est l'histoire du parti, révolutionnaire en France. Nous aurions pu sans doute ramasser ces portraits historiques dans le tableau général de toutes les actions honteuses ou criminelles qu.^ rappellent tant de noms malheureusement célèbir.s que nous venons de citer. ISous aurions vu, dans l'intérêt et par l'ordre de quelques individus, la nation sacrifiée au.x factions rebelles; le plus honnête des hommes, LE Roi traîné sur f^chafaud comme un vil criminel; la Reine la plus auguste souillée du souffle impur de la calomnie la plus vile ; Madame Elisabeth honorant de sa rési^^nation sublime la prison et la mort des scélérats., connue au milieu des pompes de la cour elle avait édifié le monde de l'éclat de toutes les vertus; l'auguste enfant, héritier pix^somplif de la couronne , et Roi, par l'assassinat du Roi-Martyr, assassiné lui-même par des persécutions journalières les plus barbares que la scélératesse humaine ait pu inventer; le sang des sujets fidèles coulant à grands ilôts sous la hache fatale ; la faiblesse d'un
( 342 ) sexe liinide, de renfaiice, de la vieillesse , sans potivoir pour désarmer la rage des bourreaux. Nous aurions vu les mariages républicains , les noyades civiques , les mitraillades de Ville- Affranchie ; sur toute la surface de notre malheureuse patrie le crime féroce donner des fers et la mort à la vertu j les talens , l'honneur , l'amour de la patrie , le dévoûment au Roi légitime, sacrifiés à la stupidité, à l'infamie , à l'égoïsme , à la rébellion ; les biens des victimes devenir la proie de leurs bourreaux , et les fils de ceux qui avaient péri pour la justice, mendief le pain de la douleur à l^ porte des assassins et des spoliateurs de leurs pères. Nous aurions vu la France entraînée sur l'Europe, pour consacrer des droits usurpés 5 des plaines fameuses inondées du sang européen ; l'Europe se repliant sur elle-même , se déroulant avec fracas sur cette France, instrument trop volontaire de l'usurpation , et repoussant deux fois dans son sein le fléau dévastateur de la guerre; enfin , des millions de victimes expirant sous la hache des bourreaux ou par le fer des combats , offrir aux peuples et aux rois de la terre, la terrible expérience des maux qu'entraîne à sa suite le triomphe momentané de la loi du plus fort sur la loi de justice, de l'usurpation sur la légitimité, d'un
PARTI sur UNE NATION.
Le parti n'existe-t-il plus en France? N'existe-t-il pas en Europe? Il nous serait trop facile de prouver des vérités terribles pour toutes les nations. Prouvons-les pour notre malheureux pays, où les leçons de l'expérience devraient avoir acquis le pouvoir d'intimider les méchans et de réveiller les bons. Oui, le parti existe encore en France; toutes les
(343 ) factions se sont ralliées sous la même bannière pour repousser leur ennemi commun , qui est la légitimité.
Plus mystérieux lorsque les circonstances paraissaient lui être moins favorables, le parti se montre plus à découvert depuis qu'il se croit plus certain du succès : il vient de lancer son manifeste, a la date DU 21 JANVIER (i). C'cst daus le silence des autres presses suspendues par la solennité de ce tiisle jour, que les presses de la Minervt ont gémi de ces mot^ effrayans : nL'jdsseniblée nationale préparai' a^^enir.,, l'assemblée législative prononça la déchéance du Roi.., laConuention osa le condamner àmort. » Ceci n'a pas besoin de commentaire : l'éloge du passé fut toujours la leçon du présent.
Si la loi des élections, qui aussi a préparé l'avenir, amenait dans la Chambre des députés une majorité factieuse qui ne représenterait cependant qu une faible minorité de la nation; si cette minorité pouvait invoquer avec le même succès « le motif (i\ine coalition étrangère et les menaces d'une république naissante , » conséquences inévitables d'un grand mouvement politique en France; si l'indifférence de la majorité , qui ne conspire jamais , laissait faire la minorité , qui conspire toujours; si le souvenir des crimes de la révolution , résultat sanglant d'un grand attentat politique; si l'expérience des désastres des cent jours, fruit amer de la plus noble confiance, ne suffisaient pas pour tenir la nation éveillée sur la marche du paiti ; si la Chambre des pairs était
(i) Lorsque nous écrivions ces pages, le Moniteur du i8 té- Trier n'avait pas encore paru.
impuissante pour la rallier autour des institutions de la patrie ; si, comme son auguste tVèie, la veille:^ restaurateur de la liberté française, le lendemain,, tjran du peuple , le Roi , aujourd'hui l'objet de vos perfides éloges, si magiquement suspendus en i8i5, devenait demain le sujet d'une censure motivée sur un triomplie que vous poursuivez avec tant d'audace 5 malheureux! répondez, que t'eriezvous?,... Vous oseriez tout encore, et le succès aurait encore tout justifié. Tout serait perdu , si la nation pouvait rester indifférente à l'aspect des signes précurseurs du plus grand des malheurs comme du plus effroyable des forfaits ; mais si la nation se rappelle comment elle a été traitée après le premier régicide , dont elle ne s'est pas repentie , tout est sauvé.
Sarran.
SUR UN certain DISCOURS*
Quand les institutions d'un peuple ont été renrversées par l'esprit de vertige et d'innovation , ceux qui ont usurpé le pouvoir ne peuvent s'y maintenir que par la violence et la terreur. Le règne du crime finit par ses propres excès; mais un nouveau règne le remplace , plus long et plus terrible peut-être , c'est celui de l'intrigue et de la corruption. Les manipulateurs politiques que les orages qui se succèdent élèvent tour à tour à l'autorité, se voyant dépourvus des grands appuis d'où dépend sa stabilité , n'ont plus d'autres ressorts à faire mouvoir que les passions de l'homme : triste et funeste ressource?
L'histoire ne dédaignera peut-être pas dVxaminei* jusqu'à quel point le ressentiment d'un président de la Chambre a influé sur les destinées de la France. Une scène qui n'était point nouvelle dans l'histoire de nos assemblées , et que la chaleur des débats doit faire plus d'une fois renaître, eût été facilement oubliée [)ar un homme d'un caractère honorable, connu par son intégrité, sa fidélité à son Prince, et par sa noble conduite dans les circonstances difficiles ; mais les artisans de discoïdes mirent tous leurs soins à l'aigrir et à l'exaspérer. M. Laine fut nommé ministre. L'ordonnance du 6 septembre ne tarda point à paraître : la Chambre de i8i5 fut dissoule.
De pareilles manœuvres ont été employées dans des circonstances toutes récentes. Pendant le court espace de temps où les rênes du Gouvernement semblaient attendre de nouveaux guides, le président de la Chambre de 1817 perdit la majorité à laqueUe il avait dû son élévation. En peu de jours la chance tourne, et la majorité avec elle. Un grand orgueil blessé parut aux vainqueurs un puissant auxiliaire. M. de Serres fut associé à leur triomphe: on en fit un ministre.
Nous avons entendu le premier discours de Son Excellence , et c'est avec peine que nous y avons remarqué une grande pénurie d'idées , des assertions totalement dépourvues de preuves , des lieux communs de la politique la plus médiocre , le
tout assaisonné de réflexions très acres, débitées d'un ton dictatorial qui sied assez mal à un débutant.
a Pour être vraiment constitutionnel, dit le mi-
« nistre orateur, et se pénétrer d'amour pour la