L 8* LIVRAISON
( 346 ) « Charte, il -faut plutôt en consulter Tesprit que u s'attacher minutieusement à la lettre. »
Phrase banale et usée, depuis trente ans que l'on écrit et que l'on parle Constitution ; le combat de la lettre et de l'esprit durera tant que des institutions fondamentales n'auront pointempêché le pouvoir de commenter Tesprit à son avantage, et de mépriser la lettre.
« Mais, ajoule-t-il , la Charte a créé des institu- <( tions , et ce sera franchement que nous cherche- « rons avec vous à leur donner tout leur dévelop- « pement. »
Cela n'est point exact. La Charte n'a point créé d'institutions. Son auteur en a seulement formé le vœu , et ce qui le prouve, c'est que nous manquons encore de lois sur la responsabilité des ministres, sur la presse , sur le juri , sur l'instruction publique , sur le pouvoir municipal, etc. Ce qui le prouve encore, c'est que les deux seules lois qui aient été faites depuis la restauration, la loi ^es élections et la loi du recrutement , ont donné lieu à des débats très'prolongés, d'où il né résulte pas bien évidemment que l'esprit de la Charte ait été scrupuleusement respecté. Ce qui le prouve, enfin, c'est que ces institutions que vous dites avoir été créées i^^ï la Charte , ont , de votre aveu , besoin de développemens. Or, il est prudent de vous attendre aux développemens de ces institutions.
« Et alors nous vivrons tous défendus par elles
a (ainsi soit-ilî ) ; alors vous n'aurez à craindre ni
u ces soldats impies , ni ces insolens démagogues
A dont on vous a menacés.... >♦
Hes applau'dissemens bien gauches ont accueilli
celie phrase sonore et pleine de vent. Son Excellence en a été sans doute fort enorgueillie. C'est, une chose si délicieuse, dirait certaine baronne ^ que la faveur populaire ! Mais quoi ! sérieusement, M. de Serres, vous croyez que au moment où vous y aurez mis la main, l'édifice sera consolidé! Ces nouveaux ministres sont vraiment curieux à entendre. Rien ne les éclaire, rien ne les étonne, rien ne les intimide : ils se ressemblent tous. Cent autrei sont tombés avant eux, victimes de leur folle présomption, et banqueroutiers de leurs promesses. C'est égal; c'est que les autres s'y sont mal pris; ils n'entendaient rien à la politique. Pour eux, les voyez-vous se redresser sur leurs échasses , se jac-
ter, s'enfler, annoncer des merveilles On va les
voir opérer : ce sera bien autre chose. O varias hominum mentes !
Ainsi donc, nous allons tous vivre défendus par les institutions que nous donnera le nouveau ministère! Quel heureux présage! Mais ces institutions ne nous défendront pas toutes seules. A défaut de Soldats , dont on à pourtant consacré les droits , q\xi\s ne sont pas d'humeur à oublier, à défaut des démagogues, auxquels uos deux lois ont donné si beau jeu, et qui en ont si bien profité , il vous faudra d'autres ïiommes. Si ce ne sont point les défenseurs naturel? de la monarchie, qui sera-ce donc? Des bourreaux apparemment , aveugles que vous êtes ! Vous voulez de l'obéissance , quand vous laissez prêcher des doctrines qui brisent tous les liens de soumission; vous exigez pour vos lois dhier, un respect dont vous vous affranchissez pour les lois éternelles de là société ! C'est au moment où quiconque sait
( 348 ) lire et écrire, se croit du génie, et ne veut plus reconnaître aucune supériorité ; où tout le monde est détracteur par habitude, et indocile par amonrpropre; c'est ce moment que vous trouvez propice à l'extension des droits et à Taffaiblissement des devoirs. Et vous nous promettez de nous garantir des soldats et des démagogues, lorsque vous ne cessez
de vous en servir comme auxiliaires!
Après un si beau mouvement d'éloquence, il ne faut pas s'étonner de ce que le ministre orateur se soit senti fatigué de sa gloire. Trop sûr de son triomphe, et se croyant maître des esprits et des cœurs , c'est en maître aussi qu'il a continué son discours , sans s'abaisser à d'ignobles argumens, sans daigner faire usage de cette logique banale qui n'est à l'usage que du vulgaire des humains.
« On a dit que le ministère semait la discorde (( dans la Garde et dans l'armée, qu'il divisait la na- « tion et encourageait Tagiotage. Je déclare haute tement que ces assertions sont fausses. »
Kien de plus simple et de plus ingénu que cette
manière de répondre. Vous dites que telle cliose est
vraie; moi je dis que telle chose est fausse. Voilà
qui est clair, concluant , péremploire. Le moyen de
ne pas se rendre à des raisonnemens de cette force-là !
Son Excellence veut bien pourtant essayer de
fortifier son assertion tranchante en ce qui regarde
l'agiotage. «Non, dit-elle fièrement , le Gouverne-
« ment ne cherche pas à favoriser l'agiotage ; mais
« quelques nouveaux noms ont sufîi pour relever le
« crédit public, et voilà ce qui leur vaut tant d'ini-
« mitié. ))
Oh ! pour le coup , le raisonnement est victo-
rieux. Quelques jiout^eaux noms! Et quels sont donc ces noms qui renferment îui talisman si précieux ? La modestie sans doute a seule empêché l'orateur de les citer, car il est permis de croire qu'il ne s'est pas oublié mentalement. Mais n'est -il pas un peu injuste de supposer que l'on recueille de l'inimitié pour prix de l'inestimable bienfait d'avoir fait coter la rente à quelques francs de plus? Et à qui, s'il vous plaît, attribue-t-on cette méchanceté noire ? Faut-il le demander? Aux royalistes, gent traîtresse et félone , comme chacun sait , qui ne demande que plaies et bosses, qui serait enchantée de voir anéantir les débris qui lui restent, après tant de spoliations, pourvu que la monarchie fût renversée de fond en comble. Qui peut douter que ce ne soient là les vœux secrets de ces fanatiques invétérés? S'il en était autrement, qui pourrai! donc les empêcher de seconder les vues bienfaisantes et paternelles du ministère ? jN'est-il pas évident que « tous ses vœux , « tous ses actes tendent à réparer les maux du passé; « et voilà oii il rencontre des obstacles , voilà ce qui « lui suscite des ennemis. » Il y a des gens dont l'intelligence bornée ne peut saisir le sens de celte phrase. Quel est donc ce passé, disent -ils , dont Son Excellence déplore ici les maux ? ce ne peut être assurément l'intervalle écoulé depuis la superbe ordonnance du 5 septembre 1816. Qui ne sait, en effet, que depuis cette époque , jusqu'à celle de l'ouverture de la session de 18 18, tous les journaux censurés n'ont cessé de vanter la profonde sagesse , les vertus et les innombrables bienfaits des ministres ? Aussi n'est -il aucun bon Français qui n'ait protesté contre l'injustice de n'avoir accordé qu'à
( 35o ) vin sçnl la récompense nationale que tous avai^rj si bien méritée. Ce ne peut être non plus le passé des cent jours , dont il est défendu désormais de se plaindre, puisque toutes les places , toutes les faveurs sont accordées à ceux qui ont participé aux évènemens de cette époque , et que la loi des élections a été si habilement combinée , que les votes se sont toujours portés de préférence sur les représentans du Champ-de-Mai, qui avaient banni les Bourbons à perpétuité : preuve irrécusat)le de la bonté de la loi, et de l'excellence de l'opinion que le ministère du 5 septembre a constamment propagée en France! Plus on y réfléchit, et plus il est difficile de deviner ce que M. de Serres entend par les maux du passé , puisque le ministère qui a précédé celui dont il fait partie , n'a cessé (mille articles de journaux en font foi) de faire le bonheur de la France, Et , en effet , il eût été bien mal habile , ce ministère , si plus de deux années ne lui avaient suff) pour réparer les maux du passé, armé , comme il Tétait , de toutes les lois d'exception qu'il avait rédigées luimême avec tant de soin, et qui l'avaient investi de la puissance arbitraire la plus étendue qu'une confiance aveugle ait jamais accordée.
On voit que M. de Serres n'est pas encore tout k fait à la hauteur du nouveau rôle qu'il est chargé de remplir. Après un tel discours , ses chers collègues ont dû regretter bien vivement un président de la Chambre, qui s'est montré pendant deux années consécutives le plus habile et le plus intrépide défenseur du système adopté par le ministère auqurl il était associé. M. Laîné a pu se laisser entraîner ;i quelques erreurs; mais ses adversaires mêmes ovi
(35i ) ^uvci)t rendu justice à son talent distingué, à s^ profonde instruction , à son excellente dialectique, et surtout à ce respect des convenances qui l'empêcha toujours, en combattant les opinions , de porter atteinte à Thonneur et à la bonne foi de ceux qui les professaient.