VIE DE JACQUES II
( a» article. )
Jacques, duc dTork, ensuite roi d'Angleterre ^ fils de Charles V^ , naquitle i4 octobre i633. Quand il eut atteint l'âge de 8 ans, Charles P^ espérant que la jeunesse de ce prince intéresserait en sa faveur les rebelles , l'envoya à Hull , ce qui n'empêcha pas que le gouverneur Hotham ne fermât la porte au roi quand il se présenta devant la ville. Cette trahison reçut un juste châtiment. Ce gouverneur et son fils furent l'un et l'autre décapités quelques années après , par l'ordre de ce même parlement pour lequel ils avaient oublié leur devoir. Quand Charles I*^ quitta Oxford pour se jeter entre les bras des Ecossais , il laissa son jeune fils dans la ville, qui bientôt fut assiégée par l'armée parlementaire sous le commandement de Cromwel et de Fairfax. Oxford se rendit le 24 juin 1646. Tous les officiers de l'armée royale stipulèrent soigneusement leurs intérêts ; mais il n'y eut d'autre article concernant le duc, que celui qui portait qu'il serait remis au parlement, et resterait à sa disposition. En con^ séquence, Fairfax ordonna à sir George Ratcliff, gouverneur du prince, de ne pas le quitter. Le lea-
( 35. ) demain, les officiers de rarmée rebelle furent présentés au duc. Ils n'avaient pas encore banni toute apparence de respect pour la famille royale. Tous baisèrent la main du prince , à l'exception du seul Fairfax. Cromwel alla jusqu'à mettre un genou en terre. Bien des personnes pensèrent qu'à cette époque, Cromwel eut pu facilejnent être gagné. Il est certain qu'il n'y a point de révolutionnaire qui, tant qu'il n'a point commis de crime personnel , ne puisse être apaisé par des places ou de l'argent. La sagesse du souverain consiste à savoir distinguer ceux dont les talens méritent qu'on cherche à les gagner, de ceux que l'on peut sans crainte abandonner à leur ambitieuse nullité, mais en se rappelant toujours qu'un grand crime devient, pour le mécontent qui le commet, un pacte avec la révolte , que la clémence peut quelquefois pardonner, mais que la prudence ordonne de ne jama^is oublier.
Durant l'hiver qui suivit la prise d'Oxford , le duc d'York, renfermé dans le palais de Saint -James, tenta deux fois de s'échapper, et montra dans ces deux entreprises un courage et une prudence audessus de son âge. Il réussit la seconde fois , se sauva en habits de femme, et se rendit en Hollande, auprès de sa sœur, la princesse dOrange. Peu do temps après son départ , un brave marin , simple aide de contre-maître, nommé Robert Lindale (ce sont de pareils noms que l'histoire doit surtout transmettre à la postérité), fait soulever en faveur du roi toute hi flotte mouillée dans les Dunes 5 les officiers qui refusent de se joindre aux fidèles marins, sont mis à terre avec tous les égards dûs à diQ,s> supérieurs ; après quoi Lindale envoie une députalion
aux gentilshommes royalistes du comté de Kent, pour les prier de venir prendre le commandement de la flotte. Ils arrivent ; les vaisseaux mettent à la voile et jettent Tancre à Helvœt-Sluis, où la flotte du parlement vient mouiller à leur^côté, et se retire après avoir en vain tenté d'ébranler leur fidélité.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur le temps que la famille royale resta en exil; nous nous bornerons à dire que le duc d'York servit pendant trois ans sous le maréchal de Turenne , dont il acquit l'estime et l'amitié par sa bravoure et par les talens militaires qu'il déploya. Nous nous hâtons d'arriver à / l'époque de la restauration , parce que cette époque commence véritablement la vie politique de Jacques. Voici comment il en rend compte lui-même dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux.
(( Jamais l'Angleterre ne fut témoin d'une joie plus grande que celle qui accompagna l'arrivée du roi, et jamais peuple ne fut plus heureux que celui de nos trois royaumes à la restauration de S. M. Pour en être convaincus , nous n'avons qu'à réfléchir sur ses malheurs passés et sur ce qu'avait dû lui faire souffrir une rébellion qui avaitdurésans relâche depuis i64i jusqu'en 1660. Pendant cette rébellion, la face entière du pays avait été changée , la monarchie détruite, le roi immolé, et, pour comble d'horreur, par une prétendue cour de justice. La noblesse et les riches propriétaires avaient été opprimés , et un grand nombre d'entr'eux avait partagé le sort de leur roi. Le gouvernement de l'Eglise avait été entièrement anéanti ; et une république , ou plutôt une anarchie, avait été fondée par finfluence d'une armée dont les officiers étaient tirés de la lie du peu-
(354) pie, puisqu'il s'y trouvait des brasseurs, des savcr fiers et d'autres artisans. Cromvvel , leur général, ne tarda pas à usurper l'autorité suprême; et, sous le nom de Protecteur^ il gouverna plus arbitrairement que jamais roi d'Angleterre ne l'avait fait avant lui.» On voit que la marche de toutes les révolutions est la même.
Peu de temps avant la restauration , le duc d'Yor^ avait épousé la fille du chancelier Ilide (comte dp Clarendon). Au mois de juin 1661 , un misérable cinquième-monarchiste, nommé Veiwer^ organisa une insurrection qui fut promptement apaisée, et qui n'eut d'autre efl'et que d'engager le roi à suspendre le licenciement de sa garde, qu'il avait imprudemment commencé. A cette occasion , le vieux lord Havvly , surpris de ce que les ministres du roi songeaient si peu à sa sûreté ■ lui dit que « mieux il serait gardé , plus il inspirerait de crainte à ses ennemis et d'amour a %^^ amis. »
Le lord chancelier était alors ' tout - puissant. Après avoir donné sa fille en mariage à l-hérilie.r présomptif de la couronne, il choisit lui-même une épouse pour le roi. Tout annonçait que sa faveur durerait autant que sa vie. Mais quel est le ministre qui peut compter sur la constance de la fortune? Un petit nombre d'années suffirent pour renverser le yiancelier, qui fut accusé par le parlement. Charles eut la faiblesse d'abandonner à l^ fureur iX^^ partis l'homme à qui l'on ne pouvait reprocher que sa vertu et sa fidélité. Ce fut alors que Charles II éprouva la vérité d'un fait dont l'histoire offre des exemples nombreux et Irappans. S'il faut peu de chose pour satisfaire ^qs sujets fidèles et de bons
citoyens , il n'en est pas de même des factieux; Chaque concession devient à leur égard l'engagement d'une concession nouvelle , et ils ne cessent de demander que quand le prince n'a plus rien à leur accorder. C'est même là un moyen sûr de reconnaître, sous le masque dont ils se couvrent, le^ factieux et les gens dont il faut se méfier. Si le Gouvernement , après avoir fait à un parti de grandes et d'importantes concessions, voit ce parti, toujours inquiet, au lieu de se rallier franchement à lui, prendre une attitude hostile, et s'appuyer de ce qu'il a obtenu pour exiger davantage, alors que le Gouvernement s'arrête j qu'il retire sur le champ ce qu'il st, accordé ; sa perte serait la suite inévitable d'une condescendance qui attirerait sur lui le mépris de ceux-mêmes qu'il espérait s'attacher.
Quelques jours avant l'ouverture du parlement^ le duc de Northumberland étant venu à Saint- James, pour rendre, selon sa coutume, ses devoirs au duc d'York, celui-ci le croyant ami du chancelier, lui parla librement des craintes que lui causait la position de ce ministre, u Contre sqn attente , le comte prenant un air sérieux , répondit que le renvoi du chancelier, qui avait encouru la haine générale , ne suffisait pas pour satisfaire la nation , qui attendait aussi ie iicenciement des gardes et le redressement de plusieurs autres griefs. Il y avait ^ cette époque , dans les deux Chambres du parlement , un parti presbytérien, peu nombreux, à la vérité, mais qui ne laissait pas d'être dangereux par l'adresse qu'il mettait à chercher toutes les occasions, sinon pour détruire, du moins pour abaisser considérablement l'autorité royale. Les chefs de ce parti
( 356 ) crurent que le moment était favorable , et que rien ne contribuerait plus efficacement à leur but qu'une division dans la famille royale; ils la tentèrent, mais n'y réussirent pas pour le moment. Cependant le chancelier était h peine éloigné , que le parti victorieux commença à travailler sans relâche à éloigner tous ceux qui lui avaient été attachés , pour mettre à leur place de vieux rebelles ou des membres du parlement , connus par leur opposition aux intérêts du roi.... Plusieurs obtinrent de bonnes places à la cour... Les républicains et les cromwéliens furent employés , les uns plus tôt , les autres plus tard. Le nouveau ministère, afin d'acquérir de la popularité, au risque de perdre le roi , ^éhvra de prison plusieurs républicains et anciens officiers de l'armée de Cromwel, tels que... qui étaient des gens d'esprit, très-braves et d'un grand crédit auprès des officiers et soldats licenciés de l'armée rebelle. Plusieurs d'entr'eux possédaient , au moment de la restauration , les domaines de la couronne et de l'Eglise. Ils avaient été arrêtés d'après l'avis du duc d*Albemarle (Monk) , qui regardait cette mesure comme d'une nécessité absolue pour la sûreté du Gouvernement : car, afin de rester en possession de leurs biens mal acquis , ils ne cessaient de fomenter des troubles et de faire des complots que la diligence du vieux général découvrait et renversait toujours (i). » Cependant la confiance que le roi lïieltait en son frère n avait pu encore cire altérée. Le duc s'efforçait de représenter, avec tout le respect convenable , combien la marche du Gouvernement était dangereuse. Les ennemis du roi et du prince sentirent donc
(i) Tome I, paf^e 19'^.
(35,) qu'il devenait urgent de les diviser. On crut y réussir en proposant au roi un divorce , car la reine ne lui avait pas donné d>nfans. «Les amis de S. A. R. l'avertirent de ces manœuvres; et quoiqu'elle ne s'en plaignît pas ouvertement à Sa Majesté , elle trouva moyen de lui représenter, par manière de conversation , que le parti républicain et les ennemis de la famille royale ne cessaient d'intriguer, dans l'espoir de rétablir tôt ou lard leur idole chérie de république; qu'ils croyaient bien que ce n'était pas par la force qu'ils y parviendraient , et qu'ils cherch^ent par conséquent à semer des divisions dans la famille royale , se flattant d'exciter une guerre civile, qui engagerait la nation à se défaire d'abord de ses princes, et ensuite de la monarchie, comme d'un Gouvernement qui ne pouvait assurer la paix et le bonheur de l'Angleterre. »
Le commencement de Tannée 1669 fut une époque intéressante de la vie de Jacques II : ce fut celle de sa conversion a la foi catholique. Les détails qui se trouvent à ce sujet dans l'ouvrage dont nous rendons compte , sont d'autant plus importans , qu'ils prouvent jusqu'à l'évidence que la résolution de ce prince ne fut le fruit d'aucune intrigue. Elle fut spontanée, et causée par la lecture d'un ouvrage composé par un protestant lui-même pour défendre sa croyance.
Nous passons sous silence tout ce qui a rapport au traité secret avec la France, tache éternelle à la mémoire de Charles II , mais qu'il faut regarder comme la suite, trop naturelle peut-être, de la position où ce roi s'était mis, en éloignant de lui tous ses vrais amis , pour se jeter dans les bras de ceux
( 358 ) qui ne feignaient de le servir que pour pouvoir plus sûrement le renverser. Le rôle que remplit le duc dToi k dans les divers combats qu'il livra aux Hollandais, est aussi beau que mémorable. Victorieux dans une première bataille , et vaincu dans une seconde , il se montra plus grand peut-être dans le revers qu'il ne l'avait été dans le succès , ce qui est le véritable cachet dû grand homme de guerre.
Cependant, le parti factieux poursuivait sa marche avec cet ordre et ce sang-froid que l'on retrouve dans tous les hommes qui n'ont d'autre passion que celle de parvenir à leur but , et qui ne craignent point, quoi qu'il en doive coûter, de renverser les obstacles qu'ils ne peuvent écarter. Lé 29 mars i6;j3, ce parti fait porter la loi du test, qui rend le duc d'York incapable de remplir aucune place civile ou militaire: et en conséquence le commandement de la Hotte qui venait de s'illustrer sous lui , est remis au prince Robert. La duchesse d'York était morte depuis peu ^ le prince épouse en secondes noces la princesse de Modène. Cet événement donna lieu à des discussions très-vives dans le parlement. Celte assemblée alla jusqu'à présenter une adresse au roi , dans laquelle elle le priait de rompre cet hymen , sous prétexte qu'il avait été formé par la France , et que la princesse était catholique. La frayeur que l'adresse de la Chambre des communes causa fut si générale, que le roi lui-même en fut atteint. Des amis , vrais ou faux, du duc d'York, lui conseillèrent de s'éloigner pour quelque temps , de la présence du roi. Le duc répondit « qu'il avait ré- (t solu de ne jamais quitter son frère, jusqu'au mo- M meiitoù il lé lui commanderait, et de lui rendre
(359) c< tous les services auxquels son devoir et son boni( neur l'obligeait , et que sa sûreté personnelle et « celle du roi pourraient exiger. »
Vers lépoque du mariage dii duc, les sceaux lurent ôtés à lordShàt'tesbury, qui les avait gardés pendant un an. Personne ne s'était montré plus ardent défenseur de la préi'ogative royale que ce lord pendant son ministère ; personne ne devint plus que lui zélé républicain quand il tut sorti de place. C'est là une preuve de plus que l'amour du despotisme et celui de la démocratie ne sont pas aussi incompatibles qu'on pourrait le penser; il ne s'agit , pour faire naître l'un dans le ccéur qui a connu l'autre , que d'une place, un rang , iiiie dotation de plus ou de moins. Il n'est donné qu'aux défenseurs d'une liberté sage et modérée de conserver cette immobilité dont, pour la première fois, de nos jours, on a voulu faire un crime.
Dans un troisièrtie et dernier article, nous suivrons les projets insidieux de Shaftesbury , et nousf verrons comment on exécuta le plafi de changer l'ordre de la succession . plan que Dalrymple nous assure avoir été formé dès le premier moment de la restauration. Nous nous bornerons , dans celui-ci , à observer que l'on ne pouvait espérer d'y réussir sous Charles II, parce que le peuple n'aurait jamais oublié que c'était ce prince qui l'avait retiré du gouffre de la révolution. Voici donc ce que l'on imagina pour y parvenir. Charles était d'une bonté si grande , que ses ennemis mêmes ne pouvaient le haïr. Il était affable, spirituel, de Taccueil le plus aimable et le plus gracieux; accordant tout à cent qu il aimait, il éprouvait tant de peine à refuser,
( 36o ) qu'il consentait souvent à des mesures dont il sentait lui-même le danger. Ce tut pour cela qu'il sacrifia le comte de Clarendon, le duc d'Ormond , son frère enfin. Le duc d'York, au contraire, était connu pour un prince d'un caractère terme , et prêt à pousser au plus haut degré le sentiment de justice qui dirigeait toutes ses actions. La pénétration de Shaftesburylui fit pressentir qu'en abusant de la bonté de Charles , Jacques , à son avènement , voudrait réparer les erreurs de son frère. C'était alors que Sunderland devait paraître sur la scène, et poussant l'infortuné dans un excès contraire , le précipiter d'un trône sur lequel l'aspect de la légitimité était effrayant pour des traîtres, et où Ton n'avait souffert son frère , que pour en bannir plus
sûrement sa famille.
CORRESPONDANCE
Au rédacteur du Drapeau blanc.
Monsieur,
Je lisais dernièrement , dans je ne sais plus quel écrit semi-périodiqu-e, qu'un des traits caractérisques des hommes monarchiques était de n'ejnployer jamais le mot département , mais toujours le mot proi^ince , qui est le terme féodal. Je n'en sais rien , et je n'y ai pas fait attention ; mais comme cette observation me paraissait faite en mauvaise part , et que , si je me crois un homme monarchique , je serais bien fâché qu'on me prît pour un féodal , je ne sais plus comment faire pour vous avouer que je
( 36. ) èiiis d'aiioid un pauvre provincluL Vous qui savez tant de choses , vous aurez bien la bonté de m'apbrendre si l'on dit un clépartcmentuî , car je suis très-' docile, et je ne veux choquer personne.
En ma qualité de provincial , donc , je suis fort ' ingénu et assez mal instruit des affaires de ce basmonde. Dans mon département, je n'entends jamais parler politique qu'au terhps des élections; et ce ique j'ai vu des élections cette année , m'a fait trouver hssez naturel qu'on voulût changer la loi. Il en avait d'abord été question , et puis ce projet était tombe dans l'eau , ce qui me donnait un peu d'inquiétude pour l'année prochaine. Moi qui lis la 31inej'i^e et les Lettres normandes , qui arrivent très-exactement par la poste dans notre endroit , et qui lis encore le Consert^ateur et ie Drapeau hlanc , quand on ne les arrête pas en route , je n'étais pas toujours bien au courant des raisons pour et contre. C'était par pur instinct que je me rangeais du côté où je croyais voir là bonne foi. Pour les journaux quotidiens, ia Quotidienne excepté, dans notre endroit , comme à Paris , on les regarde comme non avenus, sous le rapport politique. Pourtant l'attention se trouva éveillée, et f opinion fut d'abord avertie, quand nous lûmes la proposition de M. le marquis Barthélémy, à la Chambre des pairs. Eu voyant passer cette proposition à une majorité presque double, cela nous mit tout en émoi ; mais cette agitation, je vous assure, n'a aucun de ces caractères alarmans que messieurs les ministres de Sa Majesté ont voulu y voir. Cette agitation était d'espérance tout simplement; il était rassurant de voir l'opinion monarchique en majorité dans la Qiambr^
i. 8** riYRAISON. o'î
spécialement appelée à soutenir les intérêts de îa monarchie, et nous autres, bonnes gens, nous nous réjouissions surtout, parce qu'il nous était très-amer d'avoir vu nommer, cette année, au chet-lieu de notre département, un homme qui n'en est pas, par des hommes qui n'en devraient pas être.
Une affaire de famille m'ayant forcé de partir pour Paris le lendemain du jour où cette nouvelle était parvenue chez nous, tous mes voisins me prièrent de les tenir au courant de la discussion. Cette honorable confiance me met fort en peine : on n'entre pointa la Chambre des pairs; et jusqu'à présent , dans tous les journaux , je n ai pu rencontrer que des opinions contraires à la proposition. Est-ce qu'aucun des membres de cette majorité double n'a porté la parole sur cette question? Je ne suis point de force à éclairer mes concitoyens, si je n'entends qu'un parti (i).
Toutefois, en lisant ces opinions contraires et non contradictoires, il in est venu une idée, peutêtre singulière, peut-être ingénue. J'ai été très-frappé du discours de M. de Choiseuil, et surtout du passage suivant : te Comment, Messieurs, pourrionsunous présenter à la Chambre des députés une pro- « position si injurieuse pour elle? Comment lui dire « que les mauvais résultats des élections doivent en t( faire corriger le mode? Comment dire à deux-cint( quièmes de la Chambre : c'est parce que vous avez « été nommés que nous trouvons la loi mauvaise? « C'est votre nommination qui prouve à la fois. le « mauvais choix des électeurs et le mauvais esprit
(i) Que notre provincial lise la Gaaette de France.
u qui les anime. « Et comment trouvez-vous , mon= sieur, cette façon de ne pas dire les choses? Ce noble pair serait-il aussi ingénu que moi, ou serait-^ il un malin qui aurait pris cette manière détournée de dire la vérité? Ce qui me le ferait croire, c'est que /a Quotidieime , de son naturel assez malicieuse , et probablement forcée d'insérer quelqu'une de ces opinions, a tout justement choisi celle-là.
Veuillez bien me dire ce que vous en pensez , monsieur. Je m'en rapporte à vous. Soit ingénuité, soit malice, il est toujours bon de voir que ceux qui se croient obligés de soutenir la loi des élections et les cinquièmes qu'elle nous a amenés, ne puissent se dispenser d'indiquer où est le danger. Mai» encore on veut savoir à quoi s'en tenir*
Je suis, etc< A. L.
jâu même.
Rouen, 3 mars 2819.
Monsieur ,
Le discours du président du conseil des minis-fres , à la dernière séance de la Chambre des pairs , m'ayant confirmé dans l'idée funeste que m'avait fait concevoir la publication affectée des prophélies du comte Decazes dans la séance précédente , je vous envoie quelques renseignemens sur l'accomplissement dans notre ville de ses funestes présages 5 bien persuadé qu'avec une confiance aussi robuste que la mienne , en la pureté , la droiture , et la prudence de S. Exe. Tex-ministre de la police, vous le jugerez, comme moi , étranger à ces scènes affligeantes, sa modestie et son désintéressement sont
trop connus , pour croire qu'il ambitionne à pareil' prix un faux titre de prophète.
M. le comte Malouet, préfet libéral, du moins // s'en çante , et il faut Ton croire , sauf à préciser le mot par la suite , assistait Taulre jour h un banquet donné par le tribunal de commerce à de nouveaux membres. M. le comte profita du rassemblement pour prononcer un discours véhément contre le projet de réforme 5 la plupart des convives témoignèrent par leur silence qu'ils trouvaient une pareille attaque au moins déplacée dans la bouche d'un homme public ; quelques membres la soutinrent. Mais un convive, dans la discussion, ayant proposé à l'orateur de parier vingt -cinq louis qu'il ferait son domestique électeur, M. le comte ne jugea pa^ à propos de compromettre jusqu'à sa bourse pour défendre la loi.
Cependant il fut fait un appel aux meneurs , et jeudi 25 , veille du marché , les fidèles furent prévenus dans les auberges, les cafés et à la comédie, et le lendemain aux halles et sur les marchés, qu'il y avait une adresse à la Chambre des pairs pour le maintien de la loi des élections : on se disait à l'oreille qu'elle venait de Paris , que son auteur était un ex-préfet (i), non moins fameux comme exministre. La pélition était confiée à un ex -souspréfet (2) , que nous verrons bientôt figurer dans le Moniteur, avec moins de déplaisir que bien d'autres. L'ex-maire (3) des cent jours lui fut donné pour suppléant, tandis que des renommées sans ailes faisaient des battues pour expédier des signataires h
ai .1 III . 11^— —I II I «
(1) Beugnoz. (2) Prévost. (3) Curraer.
rHotel-cle-Ville , où le libéralisme tenait sa séance , dans une salle accordée par l'autorité. Tous les moyens, tous les motifs, tous les contes, même le^ plus absurdes , étaient employés pour entraîner les signataires. Etiez-vous soupçonné de royalisme, on voulait détrônerle Roi; acquéreur debiensnationaux, on voulait les restituer; paysan, on rétablissait la dîme ; enfin , libéral pur , il fallait aider la république ? Chaque passion était flattée.
Je pourrais vous égayer en vous racontant les quiproquos de nos sou^erabis dans l'exercice de leurs droits , ou les mystifications faites par des curieux qui ne prenaient point la plume 5 rnais comment rire , lorsque chacun se demande ou mènent de pareilles démarches, à quoi tendent de pareils tiruits ? Le ministère cherche-t-il une nouvelle force ? espèret-il mieux maîtriser le peuple que les libéraux? Que signifient ces cris de vive la république! qui ont retenti dans plusieurs cabarets de notre faubourg le plus populeux? Que deviendra l'autorité? Que deviendront les administrateurs , si vous les forcez à des démarches qui compromettent le respect et la considération qui font leur vraie force? Comment pn président du conseil , dont le noble caractère éloigne le soupçon de complicité, peut- il être dupf de pareilles manœuvres? L'éminence du poste empêche-t-il de distinguer les objets, ou bien uu bandeau fait-il partie du costume de rigueur de la place? Je vous dirai, au surplus, monsieur, que l'agitation n'était que dans le parti, ou ceux qui avaient iï^prudemment appelé son secours. Hormis quelques ambitieux ou de pauvres salaiiés qui redoutent le déplacement, les citoyens honnêtes, presque la
( 366 ) totalité du corps municipal (i) , la magistrature, ont refusé leur signature , et attendent avec confiance la décision des pouvoirs compétens sur une pareille question, sans se laisser intimider pj^r des mesures clignes de g3.
Tels sont les renseignemens que j'ai cru devoir donner à la sentinelle avancée du royalisme, sine dolo , sur les mouvemens de l'ennemi. Je laisse à sa pru-r dence et à son dévoûment à en faire l'usage qu'elle jugera convenable à la bonne cause et au soutier^ du drapeau de l'honneur.