VN ABONNÉ
Au même.
Oh! monsieur, la bonne, la singulière direction qui se prépare pour la discussion sur la loi des élec-r iions ! Tout est jusqu'ici d'une originalité qui mérite l'attention de l'observateur. M. de Barthélémy fait, dans la Chambre des pairs , une motion pour invite^ le Roi à faire quelques modifications à cette loi , dont les résultats sont connus et appréciés. Aussitôt le pontife de la démagogie, M. Benjamin Constant, se met en insurrection, sonne l'alarme, et peint l'honorable pair comme l'instrument passif d'un parti auquel il sert d'organe à son insu. Le journal du Commerce , desservant zélé de la divinité subversive , le désigne au public comme timide et vacillant , comme prêt à retirer la motion soufflée ; ainsi M. Barthélémy, f'n remplissant son devoir de
(i) M. Le Ferre , maire de Rouen , a exprimé ouvertement le regret tl'nvoir livré sa signature , aux insinuations et aux ins^ Junces importunes du prétet. Il n'a pas voulu se charger de proposrà- à ses adjoints de l'imiler.
patr, ne peut être à l'abri de la rage des libellistes révolutionnaires. Il ne peut être défendu , ni par ses honorables fonctions , ni par son grand Age , ni par une vie sans tache , ni par le souvenir d'une cruelle proscription ; et le négociateur de la paix de Baie n'est plus qu'un niais , qu'un misérable mannequin. Ah ! sans doute , s'il avait pris une part active aux forfaits révolutionnaires, s'il avait fléchi le genou devant le destructeur des libertés publiques, devant le héros des ce^t jours , s'il s'était avili par l'apostasie et le parjure, il aurait reçu de ceux qui l'injurient les plus éclatans hommages !
Mais ce n'est pas tout ; M. Tocsin Constant a sonné l'alarme et a prédit des agitations, et le président du conseil des ministres prononce un discours mémorable , qui est de nature h laisser de longs souvenirs dans la mémoire des Français. Je crois devoir, pour leur instruction, en reproduire les principaux traits avec quelques réflexions.
D'abord S. Exe. déclare que , lorsque la loi des élections fut disculée à la Chambre des pairs , il vota pour elle, dans Pincerti fade de ses effets! Certes, voilà un singulier aveu ! J'aime autant Rabelais jugeant les procès à coup de dés. Après une pareille ingénuité , qu'on dise que les Gascons sont fanfarons ! Mais toujours est-il vrai qu'on ne pouvait guère se douter qu'il y eût dans un pair de France votant malgré son incertitude , et dans l'auteur d'une pareille confidence , l'étoffe d'un homme d'état.
Mais l'honorable pair a vu les effets produits , et voilà son opinion fixée , sa conscience rassurée^ Cependant, c'est à cette loi que la France doit de voir
(' 368 ) ^ians rasf;eiT>l)l,ée des hommes fwwstes (i). Quand M. DessoUes défendait , dans la nuit du 6 au 7 ;ivvil iBj4 » la monarchie et la légiiimité , avec une énergie et ur^e éloquence dignes de la tribune antique, qui aurait pu penser que, devenu ministre , il eût juotifié son P'o/e incertain par le terrible résultat qui a donné pour appui de la Charte et de la dynastie , les appuis de l'usurpation , les représentans des cent jours! Il e§t des hommes qu'il suffit de rappeler à eux-mêmes; je me plais à croire que ces rapprochemens et ces réflexions ne seront pas perdus pour M. DessoUes.
Jusqu'ici nous n'avons entendu qcfe le pair; nous allons entendre le ministre. Il dit très-sérieusemenfc que, depuis la motion de M. Barthélémy , la plus violente agitation s'est manifestée dans la capitale^ et que, d'après les nouvelles qui arrivent au Gouvernement, elles ne sont pas moindres dans les départemens.. D'abord , quant aux agitations de Paris , s'il y en a , l'auteur est connu , c'est M. Tocsin Constant. Et quant à celles des départemens, avec un petit pamnhlet à 8 sols, et le télégraphe, ou peuji avoir de pareilles nouvelles à chaque seconde. Aprèj trente ans de révolution , on ne peut plus être dupe d'aussi grpssières mystilicalions , de ces alarmes p^r ordre.
Il ne sera pas plus difficile de faire \\n mouvement H la Bourse. Le ministre a déclaré qu'il parlait au nom de tous les minisires, qui ont.élé unanimes ; t^olui des finances n'en est donc pas excepté. P'ail-
(i) C'est à cette loi, si elle n'éprouve pas fie modifications , «jUc nous devrons , arant peu , le spectacle révoltant de voir quelques assassins fie Jj^ouis^^ÇV! préunt serment de fidélité au Hq^|,
(369) leurs M. Lafîtte a présenté , à la Chambre des députés , une proposition tendante à repousser toute modification à la loi. Avec une pareille coalition et une pareille influence, il est fort aisé de faire naître de$ alarmes chez nosseigneurs les agioteurs , hommes d'autant plus intéressans , qu'ils ont, pour lU plupart, leur fortune en porte-feuille , qu ils ne contribuent point aux charges publiques ; et l'on présentera leurs plaintes comme l'expression de l'opinion publique , et on se félicitera de cette habile prévoyance , et M. Tocsin Constant sera proclamé un homme d'état, le premier publiciste de l'Europe, pour avoir recueilli les agitations qu'il aura semées !
Encore une observation, et je solderai mon compte avec son excellence , en attendant qu'elle me fournisse l'occa&ipn d'en ouvrir un nouveau. M. Des^ JîoUes déclare que le Gouvernement, c'est-à-dire les ministres , a décidé, k l'unanimité, qu'il ne consentirait jamais à aucune modification. Certes voilà une étrange déclaration; elle en rappelle une asse^ inconvenante d'un de ses collègues, lequel s'avisa de dire à la tribune qu'étant honoré de la confiance du îloi , on pouvait se passer de celle des mandataires de la nation. Eh quoi! M. Dessolles, si les deux Chambres invitaient Sa Majesté à faire quelgués modifications à cette loi , vou§ n'auriez plus Gçs doutes , ces incertitudes sur votre opinion ainsi combattue? Et vous auriez le courage d'opposer, à celte imposante réunion, votre opinion, qui est, de votre aveu , un peu ambulatoire ^ et celles de vos collègues , auxquels on pourrait bien repiocher quelque petite déviation ? D'ailleurs , ne savezyous pas, vous , chargé de la direction d'un Gouver«
Bernent représentatif, que l'opinion générale en est le principal régulateur? Et pouvez-vous en voir Tau^ gusle caractère dans les écrits d'un apostat , et dans ses factieux échos? Encore, si vous aviez vieilli dans le ministère, on serait moins étonné de vous voir ainsi frappé par son atmosphère corruptrice; mais dès votre début , annoncer une pareille résistance à l'opinion émise par les mandataires . cet tes, c'est une pitoyable jactance ou une coupable menace. En Angleterre, un ministre flui aunoi.cera'rt la prétention de gouverner malgré l'opinion , serait bientôt renversé par elle.
Quel peut donc être le motif de cette tendresse ministérielle pour la loi des élections? Les ministre» ne se rappellent-ils donc plus leurs alarmes dans les deux dernières élections , leurs estafettes envoyées sur tous les points , pour convoquer l'arrière-ban des électeurs? Dans quel but faisaient-ils tant de démarches , manifestaient-ils tant de sollicitude? C'était pour écarter les hommes avec lesquels ils marchent aujourd'hui, et qui leur ont assez publiquement reproché dans le temps ces manœuvres hostiles. Etrange et funeste effet d'une fausse position et des concessions obligées qu'elle entraîne ! Mais si des élections partielles leur ont inspiré tant de craintes, quelle sera leur position au prochain renouvellement d'un cinquième? Que seraient-ils, que deviendraient-ils, que deviendrait la France, si un nouveau coup d'Etat amenait des élections générales? Et avec l'orgueil blessé , il ne faut répondre de rien.
En voilà, je crois , assez pour inspirer d'utiles ré-^ flexions à M. Dessolles3 qu'il récapitule sa vie en-
tière , qu'il évoque Tombre de Moreau , et ce coupd'œil , cette évocation le rendront à sa vertu prejTîière, et il verra avec douleur, comme la France entière , celte déplorable déviation qui le place si loin de l'immortelle nuit du 6 avril i8i4.
MÉLANGES
Le orecchie tutti spallancatc' Si M. labbé de Pradt n'est pas encore académicien celte fois, il a de quoi «e consoler : le voilà ambassadeur.... de la uérité, auprès des cinq grandes puissances. Et qui lui a conféré ce beau poste? — La reine du monde , l'opinion publique , par l'organe de M. P. F. Tissot.
P. S. Nous venons d apprendre que M. P. F. Tissot est nommé premier secrétaire d'ambassade de ^L l'abbé. L'opinion publique ne pouvait faire un plus beau choix. Dignus altcr altero.
— Un seul point embarrasse les admirateurs de M. P. F. Tissot : c'est qu'il appert, par un des derniers numéros de la Minerve , que cet honnête écrivain croit encore aux Notes secrètes : quel triste aveu pour un diplomate !
— Heureusement, M. P. F. Tissot se relève tout ile suite, quand il dénonce à l'univers <« la conduite K factieuse d'une minorité qui, surpassant 5o^?5 auu cune excuse les excès de la révolution , a voulu (t mettre la terreur à la place des lois. » — A la rnitioritc et à la terreur^ qui ne reconnaîtrait sur le champ les royalistes, autrement dits hommes monarçliii/ues ? (^ui ne sait([u'ils ont fait oublier le 9. septembre et la rue de l'Orangerie h Versailles? de-
( ^7» ) mandez-le plutôt au nommé Tissot de Versailles i qui n'a pas encore répondu a M. Dupont.
— « Et Ton serait obligé, poursuit le bon miner' « uien , à des ménagemens envers ces destructeurs « de tout ordre public! » c'est-à-dire, en langue vulgaire^ envers ces royalistes, destructeurs de la république! Non, non, M. Pierre François I ;?o//2^ de ménagemens , nous vous on conjurons! jusqu'ici vous et les vôtres n'avez été que trop indulgens , trop humains , trop modérés , en un mot !
-^ Il y a quelques semaines que M. P. F. Tissot proposa dans la Minerve , d'arracher aux nobles leurs fils et leurs ^lles, pour leur donner une éducation patriotique. Voilà \ Homme gris , qui remontant droit à la source, propose à son tour un petit expédient tout bénin, pour empêcher qu'à l'avenir les nobles aient des garçons et des filles.. M. Cugnet, de peur que Ton ne s'y méprenne, emploie le mot technique. Moins hardis que lui, nous Iious bornons à regretter que le père de cel excellent citbyen n'ait pas été traité comme son fils voudrait que l'on traitât les gentilshommes.
— « On parle, dit encore ï Homme gris, d'un « service funèbre qui doit être célébré à Avignon , n en l'honneur du maréchal Brune. On ne dit rien « du service expiatoire qu'attendent les mânes d'un « autre maréchal'. » Nous laissons à tous les amis du Roi et de la légitimité, c'est-à-dire à la coterie monarchique , le plaisir de deviner la petite énigme de M. Cugnet , surnommé X Homme gris. (^)u'clle serve d'avis au moins à ces hommes qui , après avoir poursuivi avec une chaleur à laquelle on pourrait peutêtre donner un autre npm, la punition trop juste,
liélas ! d'un maréchal de France , traître et félon , semblent aujourd'hui se rallier aux félons et aux traîtres qui sourient déjà de Tespoir de les immoler à des mânes si chers. Allez, allez, M. B..., vous aurez beau persécuter les royalistes , leurs ennemis ne vous pardonneront pas votre Nélcide.
— On a été singulièrement frappé de l'assurance (nous cherchons les expressions polies) avec laquelle les ministres ont déclaré que le Gouvernement était unanimement résolu à rejeter la proposition de M. Barthélem}'^ , quand même elle serait adoptée par la Chambre des députés à une majorité aussi imposante , aussi décisive , que celle qui vient de l'accueillir dans la Chambre des pairs. L'annonce im peu prématurée de cette résolution a eu sans doute pour objet de calmer les mortelles alarmes des nouveaux amis du ministère. Pourquoi s'inquiéteraient-ils des incidéns d'une pièce dont ils savent d'avance le dénoûment?
Mais alors, pourquoi les cris d'alarmes n'ont- iU pas cessé? Pourquoi le tocsin révolutionnaire sonnet-il toujours? La proposition de M. Barthélémy aura produit un très-grand bien, quand elle n'aurait servi qu'à mettre ouvertement en opposition la véritable opinion publique avec les vœux et les clameurs d'un parti. On peut juger quels sont les vrais amis de la Charte , ou de ces ultra royalistes tant calomniés , ou de ces ultra libéraux si lâchement méhagés , si imprudemment caressés , si chèrement achetés. Les uns attendent avec calme et respect la décision constitutionnelle des pouvoirs compétens , sur une question prévue et réglée par la Gons- {itution j les autres font des appels séditieux aui
passions, qu'ils|veiilcnl réveiller, et auxintérêts, qu*iU essayent d'épouvanter par le tableau mensonger de périls imaginaires.
Les premiers se soumettront, en silence , à la détermination du pouvoir suprême , lors même qu'elle; seiait opposée à leurs vœux et à leurs espérances j les seconds annoncent et préparent la résistance. Ils parlent au nom du peuple ( encore s'ils disaient notre peuple , on saurait de quoi il se compose ) , ils déclarent ouvertement, que le peuple ne se laissera pas arracher ce qu'ils appellent la garantie de sd liberté : ce qui veut dire clairement que si la Chambre des députés adoptait la résolution de la Chambre des pairs , et que le Roi crût devoir écouter Tapinion publique , s'exprimant par ses organes légitimes , on est disposé à invoquer et à remplir le plus saint des dei^'oirs.
Déjà tous les moyens préparatoires et auxiliaires de l'insurrection sont mis en usage. Les préfets ont ordre d'expédier, à tous prix , des pacotilles de pétitions. A Paris, on mendie ou l'on paye des signatures. Les écrivains , dignes successeurs des Marat ^ des Hébert , des Prudhomme et autres organes de T opinion publique qu'on veut ressusciter aujourd'hui , prodiguent l'injure et la menace ; et il ne faudrait pas s'étonner de voir la faction peupler les tribunes de la Chambre des députés de sq^ aboyeurs , de ses tricoteuses, pour etîrayer par des vociférations , et réduire au silence les orateurs qui voudraient signaler et combattre ses projets. M. Etienne , qui s'est toujours signalé par son courage et son indépendance , va jusqu'à demander, dans la Mineive , une refonte totale de la Chambre, et un nouveau
(375) Cliamp-de-Mai ; c'est le seul moyen d'empêcher ïé rétablissement des droits seigneuriaux, de la dîme, des jésuites, et même , frémissez , vainqueurs du i4 juillet! la reconstruction de la Bastille.
Les projets , les espérances , la rage audacieuse , l'impudente mauvaise foi Aes révolutionnaires et des buonap artistes , qui s'accordent , non sur ce qu'ils veulent, mais sur ce qu'ils ne veulent pas (la légitimité ) , rien de cela ne peut étonner. Mais com ment concevoir l'aveuglement , le délire des ministres d'un Bourbon , qui s'appuient sur de pareils alliés pour combattre les amis du trône ?
— La nouvelle de la dissolutiondesChambresaparu s'accréditer pendantquelque temps , ensuite on a parlé d'un nouveau ministère : on nommait MM. de Villèle, de Bonald, le maréchal duc de Bellune; aussi c'était trop beau pour y croire. On soutenait que M. Decazes consentirait à accepter les nouveaux collègues , s'il n'y avait pas d'autre moyen de rester ministre. M. le comte voudrait bien se faire déclarer inamoi^iblc. Que ne restait-il conseiller à la Cour royale?
— On a beaucoup parlé et l'on parle encore d'une nombreuse création de nouveaux pairs. Quoique cette nouvelle soit vraisemblable, elle n'est pas certaine , officielle f au moment oii cette feuille est mise sous presse. D'un côté, l'on cite vingt- deux pairs nommes par le Roi en 1 8 1 4 . éloignés de la Chambr« en i8i5 pour s'être parjurés en acceptant la même dignité souillée du sceau de l'usurpation. On ne les a pas jugés après le 8 juillet; et alors beaucoup d'entf eux sans doute ont rendu grâce à celte indulgence; aujourd'hui ils s'en font un droit, et ils ont laisou. Tel a toujours été; tel sera toujours l'eifet
des mesures illégales et incomplètes. Une autre listt? circule: elle contient des noms beaucoup plus rassurans, parmi lesquels oh en remarque même plusieurs très-dignes d'être honorés du titre èe pairs , mais qui ne méritent pas, et qui, peut-être , repousseraient Icutrage d'une nomination faite dans de pareilles circonstances et sous de tels auspices. L'incertitude de ces bruits contradictoires prouve au moins que le ministère s'arrête , hésite devant une résolution dont l^s suites seraient irréparable^^.
— La Chambre des pairs , en rejetant le projet anli-constitutionnel relatif à Tannée financière , à prouvé qu'elle ne consentirait pas à transiger avec un ministère qui n'invoque la Charte que pour la torturer et la violer à son gré. Cette incompatibilité bien prononcée entre les pairs et les ministres, doit amener un événement prochain. Le ministère tombera-t-il devant une majorité imposante ? ce qui serait dans les règles de la probabilité et des convenances d'un Gouvernement représentatif: ou bien une institution à laquelle tient essentiellement la conservation du trône, sera-t-elle , sinon détruite, au moins avilie , déconsidérée , pour satisfaire le dépit, lé caprice et l'ambition de quelques hommes?
— Un mauvais plaisant , qui ne voit dans la position critique des ministres , qu'un objet de raillefie, disait : k Le minitère perd /a tête-, et il défenc^ si mal sa queue , qu'il compromet sqîi ventre.
En l'an mil huit cent seize on crut voir des ultra; En mil huit cent dix-sept on a vu des infrà ; En rail huit cent dix-huit ont paru des contra; En mil huit cent dix-neuf, qui sait ce qu'on verra î
( hi )
Des préjugés , des abus , et des ridicules révolutionnaires.
L'esprit philosophique a long-temps combattu les préjugés de notre ancienne monarchie. Il s'attaqua d'abord aux simulacres de la grandeur; il en vint bientôt jusqu'à ses droits : et dès que les novateurs se crurent assez torts, ils menacèrent les principes. Ainsi la religion , l'honneur , la noblesse furent considérés comme des préjugés : on les livrait aii ridicule , en attendant qu'on leur dressât des échafauds. Ce mot semblait d'autant mieux inventé pour tromperie vulgaire, qu'il n'eut jamais d'acception bien déterminée. En effet , que signifie le moipréjugé? Un dogme , une croyance , une opinion adoptée sans examen, sur la foi d'autrui. Mais pour ceux qui naissent, tout est jugé d'auafice. Ils reçoivent, sur la foi d'autrui , les traditions religieuses , morales et politiques. Partout l'on croit et l'on obéit avant d'avoir examiné. En effet, pourrait-il exister un ordre social , si chacun , arrivé à l'âge d'émancipation , s'affranchissait, d'après certaines théories générales, de toute croyance et de toute obéissance?
Çue des opinions propagées pendant douze siècles sans interruption , exercent une grande influence sur l'esprit des peuples, et fondent, si l'on veut, des préjugés , le respect attaché à de si grandes institutions, à de si vénérables souvenirs, l'explique assez naturellement. Mais il est aujourd'hui des préjugés bien réels qui ne reposent point, sur de pareils antécédens. Ce sont les préjugés ré^'olulion* naires ; admis sur la foi d'autrui, sans examen et
ï. 9® IJVRALSON. a5
sans délibération, maintenus contre toutes les lecon^ de l'expérience. Car on ne peut nommer autrement des systèmes de philosophie, des abstractions politiques, dont Tapplication causa la ruine et les malheurs de la France. Cette perfectibilité d'hypothèse , au milieu d'une détérioration générale ; enfin , ce prétendu progrès des lumières au milieu de l'oubli et du mépris de toutes les saines doctrines , ne sont-ce pas là des préjuges bien dangereux? On abjure sincèrement en matière de religion , parce qu'il y va de l'éternité; il n'arrive pas ainsi en politique : chacun conserve invariablement ses dogmes révolutionnaires. On les déguise, on les modifie suivant 1 intérêt des circonstances ; on en trafique même au besoin. Mais dès que la révolution semble menacée , l'alliance se renouvelle soudain entre tous les adeptes , qui recommencent les mêmes erreurs , et reproduisent toutes leurs chimères. La seule modification qu'on y remarque, c'est que d'abord ils invoquaient la vérité universelle : ils ne connaissent plus maintenant que les vérités partielles qu'ils se sont faites. Leurs vastes théories, qui semblaient s'étendre sur tout le genre humain , se trouvent aujourd'hui circonscrites dans les bornes étroites de leur cerveau. L'esprit révolutionnaire, comprimé sous le gouvernement impérial , reparaît dans toute son effervescence. La souveraineté du peuple , l'insurrection , considérée comme le plus saint des devoirs , le mépris ou l'indifférence pour la religion , la haine des anciennes distinctions , restent encore, malgré tous les démentis de l'expérience , les préjugés élémentaires de la révolution.
Mais la croyance la plus extravagante qui dérive
(379) 6e ces préjuges , c'est de supposer qu'avec les mêmes moyens et les mêmes hommes , on iomenlerait encore la révolte et la sédition parmi la saine majoiilé des Français; de se figurer qu'avec les ressoits d'une politique usée, avec des chefs avilis et ditiàmés , on pourrait abuser une génération victime de si longs attentats. S'il se rencontrait des révolutionnaires accessibles à la raison , ce serait une œuvre digne d'un siècle de lumière de les ramener à de saines idées. Il suffirait d'ouvrir leurs propres annales ; ils y verraient plus d erreurs , de turpitudes et de crimes , que n'en présente l'histoire du monde entier ; sans doute alors ils concevraient mieux qu'il existe une morale religieuse , et que toutes les notions ne sont pas plus indifférentes devant les hommes que devant Dieu. Guérir des préjugés par des principes , ce serait certainement procéder en sens contraire de ce que 'font les hommes de la révolution.
Les abus naissent i\e^ préjugés. Ils en sont, pour ainsi dire , inséparables. Aussi lés hommes qui s'étaient le plus fortement élevés contre les abus dé l'ancien régime, en ont-ils entante d'inconnus jusqu alors. Non contens de reproduire dans l'administralion et dans le système des impôts , tous les abus contre lesquels ils récriminaient, ils compliquèrent à linfini les ressorts et les moyens d'exécution. Sous le prétexte d'une égalité de répartition, la contribution foncière devint onéreuse h l'agriculture ; les dépenses du Gouvernement extravagantes dans la guerre, excessives dans la paix. Les banqueroutes , les arriérés , le manque de toi aux engagcmens , entrèrent dans tous les systèmes de
( 38o ) finances. Création detitres, cnnuilationdetraitemen^, exclusion donnée aux vrais talens et à la vertu , dilapidation de la fortune publique : voilà ce que présente l'ère nouvelle des rétbrniateurs. Ainsi les abus les plus monstrueux sont dérivés des préjugés les plus ineptes. En attendant qu'il soit permis d'attaquer sérieusement les préjugés et les abus révolutionnaires , il ne serait pas difficile de les livrer au ridicule.
Il n'est pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d'affectation que ceux où l'inégalité n est pas grande , et où chacun craint toujours d'être confondu avec son inférieur. Cette observation de Rousseau sert à expliquer la puérile vanité qui se montre dans les démocraties.
Aristophane livra souvent à l'ironie des Athéniens Timportance des démagogues obscurs et l'arrogance des parvenus qui trompaient le penple, et s'enrichissaient de ses dépouilles. Le contraste d'un homme de condition abjecte, avec sa grandeur empruntée, ne pouvait manquer d'égayer la bonne compagnie d'Athènes.
A la suite des époques sanglantes que suspendit le 9 thermidor, nos comités révolutionnaires furent aussi livrés aux sarcasmes du parterre. Bientôt après , la cour de ces démagogues subalternes , affublés du manteau directorial , et cet entourage ignoble, reste de leur premier état, amusèrent longtemps lamalice des Parisiens. Elle trouva dans la suite un aliment plus actif, lorsque Buonaparte passa de la dignité consulaire au trône impérial. On vit , par une transition rapide , les prédicateurs de l égalité se placer aux premiers rangs de l'ordre révolution-
( 38. ) ^ naire, et laisser bien loin derrière eux les dignitaires de l'ancienne monarchie , contre lesquels ils avaient si long-temps récriminé. Ces transfuges de la fraternité, apparus tout à coup dans leur fastueuso élévation , s'efïbrcèrent envain de grandira nos yeux. Quand il s'agit de rétablir pour les mêmes hommes les titres et les dignités dont ils venaient de dépouiller les possesseurs légitimes , ce contraste des hommes et des choses présenta le ridicule sous un aspect nouveau : l'on se rappelle les bonnes plaisanteries que suggéraient toutes cps parades rév^olutionnaires si bizarrement diversifiées : par égard pour nos contejnporains , nous garderons le silence sûr les applications personnelles. Depuis ce temps , l'arrogance du courtisan révolutionnaire, l'importance des dignitaires et de l'homme en place, la vaniteuse suffisance des subalternes , suivirent la progression du crédit et de la faveur. Quand on a vu les choses, et les hommes à leur place, il est difficile de contempler sans rire tant de parvenus dans tous les rangs , dans tous les emplois , dans toutes les fortunes. Dans les gouvernemens réguliers , les professions classées donnent au ridicule et à la sottise un caractère déterminé, tel que Molière le présente dans ses chet's-d œuvre dramatiques , tel que La Bruyère \& peint dans ses inimitables portraits. Mais dans cetl© confusion des choses et des personnes, qui fait éclore tant de prétentions , qui fait sortir du néant tant d'êtres jusqu'alors inaperçus, le ridicule se renouvelle sans cesse , depuis Ihomme de cour jusqu'au plus mince magistrat.
Le ridicule révolutionnaire a pris encore, depuis, la restauration , beaucoup de nuances nouvelles..
Les titulaires de la révolution, placés à côté des hommes remis tout naturellement à leur place , et retrouvant sans effort la dignité de leur rang ; la morgue de ces petits hommes d'état , de ces salariés du despotisme , travrslis en libéraux ; voilà, certes , des traits qu'Aristophane n'eût pas dédaignés.
La sottise et la fatuité doivent aussi des perfectionnemens au siècle de lumières. L'impertinence , reproduite sous des formes plus brutales, a bien , il est vrai , perdu quelques formes délicates ; mais la suffisance a f^agné beaucoup d'enflure : toutes ces ac(|nisitions tournent au profit du ridicule. S'il se propage avec la révolution , il est aussi plus projnp^ tement livré à l'ironie ; car la vie des parvenus n'a rien de mystérieux : on connaît leur orisiine et leurs titres ; et comme ils oïit enseigné lart de se moquer des choses les plus saintes , il est juste de chercher sur eux-mêmes l'application de leurs leçons , en les faisant tourner au profit des principes et de la morale. Ces applications se présentent au premier regard. Chaque profession laisse son empreinte au caractère, aiix formes, au langage; les anciennes habitudes reparaissent involontairement , et le ridicule ressort à chaque instant dans les hommes qui ne sont pas à leur place. Il faudrait faire l'histoire de toutes les fortunes révolutionnaires, pour mettre en évidence des contrastes si bizarres , et des métamorphoses si plaisantes. La politesse et le bon goût semblent si naturels à la bonne compagnie . cjue ce privilège lui reste exclusivement : elle peut donc s'égayer aux dépens des préjugés et des ridicules. Nos philosophes et nos démagogues laissent du moins ce
( 383 ) dédommagement de tous les maux qu'ils nous causèrent, et de ceux dont ils nous menacent.