VIE DE JACQUES II
( 3« et dernier article.)
LoRD Shaftesbury, devenu le chef du parti des factieux , crut que le renouvellement du parlement était nécessaire à ses desseins. En conséquence , il imagina de prouver que l'année étant révolue depuis la clôture de la dernière session , le parlement était dissous de plein droit. Dans une des brochures qui furent publiées pour soutenir cette opinion, il était dit que le parlement avait le droit de changer l'ordre de la succession. La proposition n'ayant pas eu de çuccès , lord Shaftesbury en fit des excuses au prince.
Nous arrivons à une des époques les plus intéres-r santés de l'histoire de Jacques II. Le complot supposé des catholiques offrit un spectacle jusqu'alors unique dans les annales du monde. Il a été imité depuis, d'une manière assez maladroite à la vérité. Qu'on nous permette ici une comparaison. Voltaire avait remarqué que l'intrigue de Mithridate et celle de VAi^are était précisément la même, avec la seule différence que devaient occasionner le rang des personnages et la tournure d'esprit des auteurs. Ne pourrait-on pas en dire autant du complot catholique de lord Shaftesbury et de la conspiration royaliste de M***? L'une offrit les savantes combinaisons d'une grande tragédie , l'autre , bien au-dessous des pièces de Molière , les petits moyens d'une farce des boulevards.
«< Ce prétendu complot ou ceite conspiration, qui a {'ait tant de bruil dans la suite, resseml)lait si fort aux rapports fabuleux qui avaient précédé la dernière révolution , que ceux qui se les rappelaient se croyaient reportés à l'an 4i-Il leur paraissait que le
même esprit avait repris naissance C'étaient des
rumeurs sourdes d'un projet de tuer le roi , de renverser le Gouvernement, d'établir le papisme et le gouvernement arbitraire. Tout cela devait être exécuté par un petit nombre d'hommes qui ne possédaient ni troupes , ni pouvoir, ni places de confiance ; mais CCS hommes étaient des papistes; les jésuites les dirigeaient; dès-lors toute improbabilité s'évanouisf sait , et la multitude se repaissait de ces conlps(i). »
Deux ou trois misérables firent des dépositions absurdes et contradictoires. Mais leur chef, Oates , « n'accusa positivement aucun loid avant de se trouver en lace de la Chambre des communes, et avant qu'il se fut aperçu du goût que cette Chambre prenait à ses révélations. Ce fut alors qu'il assigna au:ç divers conspirateurs les prétendues places qu'ils devaient occuper, et tout le monde put juger combien peu ces places leur convenaient; aussi le conte qu'il tu n'eut-il rien de probable, jusqu'à ce que quelques membres du parlement lui eussent donné une certaine tournure Il ne lui en coûtait pas (à Oates)
de contredire un jour ce qu'il avait juré la veille.... Il prétendit avoir délivré un nombre considérable de brevets , et n'en avait pas conservé un seul pour prouver ce qu'il avançait. Il jura que l'on avait acheté des armes, et l'on n'en trouva nulle part; qu'on avait levé des armées, aucune neparut. Néanmoins,
(i) Toine II , page 7.
( 385 ) sur son témoignage , et sur celui de son assistant Bedloe, on emprisonna, on poursuivit en justice, on fit mourir un si grand nombre de personnes, et l'on excita une si grande commotion dans le royaume, que non seulement le duc, contre qui l'altaque était principalement dirigée , mais le roi et la monarchie elle-même furent sur le point de succomber (i). » La dimension que nous sommes forcés de donner à cet article, ne nous permet pas de citer un plus grand nombre de passages ; mais nous recommandons cette partie de l'ouvrage à la méditation de nos lecteurs. La suite d'un complot si bien ourdi , fut la disgrâce complète du duc d'York , qui reçut un ordre d'exil/l'ous les moyens furent employés pour le rendre odieux au peuple. Un des traits les plus marquans du caractère de ce prince, fut une entière obéissance aux volontés de son frère , tant que ce prince vécut. Celte obéissance noble et éclairée . n'empêchait pas qu'il ne fil au roi toutes les observations (|u il (ro}ait pouvoir lui être utiles; mais quand ses représentations étaient rejelées , ce qui arrivait presque toujours , il rtmtrail dans le sdence, avec le contentement intérieur qu'éprouve celui qui a rempli, sans l'outre-passer , son devoir. Le bill qui «.levait l'exclure de la succession ayant été présenté au parlement pendant son exil , il écrivit au roi pour u rappeler à S. M. le danger qu'il y aurait pour elle et pour ses successeurs à soutfrir que la monarchie héréditaire devînt élective, et que les hommes les plus honnêtes fussent arrachés d'auprès d'elle et éloignés de leur devoir par un traitement injurieux, par i\es complots supposés et par
(0 Tome II, page i5.
( 386 ) les manœuvres malicieuses de ses plus grands en-, nemis. Il lui lit observer qu'il paraissait tous les jours de nouveaux scélérats qui accusaient ses amis , non
seulement en Angleterre, mais même en Irlande
Que si S. M. ne s'opposait pas à ces manœuvres , elles s'étendraient comme le feu grégeois, et que, sans compter Tinjustice qu'il y avait à laisser souffrir des innocens, le roi se verrait bientôt privé de lout soutien, en continuant à sacrifier les bons pour apaiser la fureur des méchans. Le duc fit encore souvenir son frère de l'erreur où le roi leur père était tombé par sa condescendance : il lui dit que puisqu'il faudrait tôt ou tard tenir tête aux factieux, il valait mieux s'y décider avant que tout fût perdu , et dans le temps où il avait encore des amis sur lesquels il pouvait compter... Qu'il y avait une foule de gens qui le défendraient, s'il pouvait se résoudre à se défendre lui-même... Que ce qu'il en disait n était que pour l'engager à ne pas perdre de temps, puisque ses ennemis n'en perdaient point, et à mettre fin h ces éternelles accusations portées contre ses meilleurs amis, contre ceux qui pouvaient seuls assurer son repos et son bonheur, etc. (i). )>
La conduite sage et prudente du duc d'York eut sa récompense. Charles ouvrit enfin les yeux; et après avoir convoqué le parlement à Oxford, la division s'étant mise entre les deux Chambres, il profita de cette circonstance pouv dissoudre l'assem- Jjlée et pour rappeler son frère. Malheureusement sa trop grande condescendance passée le força à quelques actes de rigueur qu'il déplora amèrement , et qu'il se serait épargnés s'il avait plus tôt mis un
(i) TomcJI, p. ï44.
( 387 ) ferme à l'arrogance des factieux. Ce fut alors que l'on vit une conspiration réelle , celle de Rye house^ traitée de fable par ceux qui avaient intérêt à fermer de nouveau les yeux h peine ouverts du Gouvernement. Nos lecteurs trouveront à ce sujet, dans Touvrage même , des détails qui mettent la réalité de cette conspiration hors de doute, si quelque chose peut paraître certain dans le siècle sceptique cil nous vivons.
A peine Charles II eut-il cessé de vivre , que tout changea soudain. Le duc d'York monta sur le trône au milieu des acclamations générales. La joie de l'Angleterre était vive et sincère. La réputation de bravoure, d'honneur, de justice et de fermeté dont jouissait le nouveau prince , faisait espérer un règne aussi glorieux que paisible.Les factieux frémirent de rage; et le prince d'Orange , qui depuis long-temps avait jeté un dévolu sur la couronne de la Grande- Bretagne , vit ses projets au moment d'échouer ; maisSunderland se chargea de rétablir les espérances du parti. Il commença par s'insinuer adroitement dans la confiance de Jacques, qui, incapable de fausseté lui-même , ne la soupçonnait point dans les autres. Les catholiques et les royalistes avaient été opprimés sous Charles II. Jacques voulut les dédommager de ce qu'ils avaient souffert ; c'était là où Sunderland l'attendait. Si le roi avait été laissé à lui-même, il n'aurait fait que réparer les erreurs de Charles. Les conseils perfides de Sunderland occasionnèrent une véritable réaction. Jacques voulait accorder aux catholiques le libre exercice de leur religion; Sunderland fit construire trois fois plus de chapelles qu'il n'en fallait pour tous les catholiques
( 388 ) de l'Angleterre , et envoya une ambassade solennelle au Saint-Père. Jacques désirait que les catholiques partageassent quelques places; Sunderland dépouilla les protestans de leurs propriétés les plus sacrées. Ce lut lui qui persuada à Jacques d'insister sur le droit de disposer des lois; lui qui fit procéder contre les communes et confisquer leurs chartes ; lui qui fit nommer à la place éminente de chancelirr , le cruel JefîVies , au moment où cet homme sanguinaire revenait d'une mission dans l'Ouest , qu'il avait remplie de manière à se rendre odieux k tous les habitans; lui qui institua la commission ecclésiastique; enfin, ce fut Sunderland qui poussa le roi à emprisonner et à poursuivre les évêques réiractaii es , tandis que sous main il excitait ces mêmes évêques à la résistance. Pendant ce temps, le ministre était en correspondance réglée avec le prince d'Orange ; et , quelques jours après la révolution , il osa se vanter publiquement que ce prince lui devait la couronne.
Cependant cette révolution se préparait et avançait à grands pas. En vain le petit nombre de serviteurs fidèles du roi , parmi lesquels il est juste de citer lord Middleton, cherchaient-ils à le mettre sur ses gardes ; en vainLouisXlV lui ofifrait-il ses secours, Jacques persiste dans son aveuglement, et n'ouvre les yeux que quand il reçoit la nouvelle que Guillaume est embarqué. Il voulut alors , mais trop tard, s'opposer au torrent. La digue était creusée 5 la désorganisation se trouvait à la fois dans sou armée , dans ses ministres, dans sa cour, dans sa famille. La promptitude de la conquête de TAngle^ tprre par Guillaume ne-peut se comparer quà la
( 389 ) funeste révolution du 20 mars 181 5. La ressem* blance en est si frappante , qu'il est impossible dé douter que les moyens n'aient été les mêmes. Ces moyens ont si bien réussi sous Jacques, si bien sous Louis XVIIl, qu'il ne faut pas désespérer que nous ou nos enfans n'ayons encore une fois le plaisir d« les voir mettre en œuvre. Pendant un moment Guillaume eut de l'inquiétude de ce que l'on ne venait pas le rejoindre. Il balançait même s'il ne se rembarquerait pas. Tout à coup lord Cornbury , le Labédoyère de l'Angleterre , déserta la cause royale , et donna le signal de la défection générale. Quand la nouvelle en arriva à Londres , on vit les lords Sunderland , Churchill et Godolphin se promener bras dessus , bras dessous , dans la galerie du palais , et s'applaudir en secret du succès de leurs manœuvres , tandis que finfortuné roi quitta la table où il allait s'asseoir, pour se retirer dans son cabinet et réfléchir au malheur de sa position. Le lendemain, lord Churchill, au moment de partir pour l'armée, baise la main du roi , et jure de le servir jusqu'à la dernière goutte de son sang. Huit jours après il passe dans les rangs du prince d'Orange. Il se présente au maréchal de Schomberg , qui ne peut cacher le mépris qu'il lui inspire , et observe qu'il le croit le premier lieutenant -général qui ait déserté ses drapeaux. Qu'aurait dit ce brave guerrier, s'il eût vécu un siècle plus tard?
Enfin Jacques , trahi par ses sujets , par ses amis , par ses entans mêmes, perd tout à fait l'espérance, et se décide à quitter l'Angleterre. De toutes les fautes qu'on lui a reprochées , c'est là incontestablement la plus grande. Le prince d'Orange ne ca-
( 390 ) cbait pas cju'il serait fort embarrassé si Jacques restait. Le roi aurait dû se souvenir qu'il n'y a que les tyrans et les chefs d'un gouvernement militaire que l'on assassine au milieu de leurs sujets. La vue d'un prince légitime bravant les factieux, en impose aux plus criminels (i).
Mais si la vie du prince ne court qu'un faible danger dans les séditions , sa couronne est plus exposée, quand à la suite de manœuvres insidieuses on est parvenu à désorganiser son gouvernement , et surtout son armée. C'est une vérité triste, mais incontestable , que , dans des momens de trouble , ce n'est que sur des étrangers que les souverains peuvent compter. Le seul officier qui resta fidèle à Jacques II, jusqu'au dernier moment , fut le comte de Feversham , neveu du maréchal de Turenne : les Suisses furent presque les seules troupes qui, au 20 mars, ne trahirent pas Louis XVIII.
Quand Jacques II eut abandonné la partie , le parlement , assemblé sous le nom de coni^enflon , décerna la couronne conjointement à Guillaume et à Marie. Les débals qui eurent lieu à cette occasion sont extrêmement intéressans , puisqu'ils roulent sur le droit divin des rois , sur le pacte social et sur la possibilité de la vacance d'un trône héréditaire. Nous regrettons que l'espace que nous pouvons consacrer à cet article ne nous permette pas d'entrer ici dans des détails sur ce sujet ; mais nous comptons prendre ces trois points importans pour le texte de
(i) On sent bien que nous n'avons pas l'intention <îe jeter aucun blâme sur messieurs de la maison du Roi, le ministère de ce temps - là ayant pris soin de les mettre d'avance lK)rs d'état de prouver le^r dévoftment,
( 39. ) quelques réflexions , que nous ofTiiions au pienùei jour H nos lecteurs. /
Le reste de la s ie de 1 infortuné Jacques s'écouU en etTorls infructueux pour recouvrer sa couronne. Nous ne nous étendrons point sur celte partie àe l'ouvrage. Elle offre des faits inlëressans , et rectifie surtout des en ours répandues par Voltaire. Jacques ne descendit point chez les Jésuites , ne se lit point affilier à leur compagnie; sa dévolion fut grande, à la vérité , mais ne l'empêcha jamais de remplir ses devoir» de père et de roi. Ses seules retraites spirituelles se firent à l'abbaye de la l'iappe , où. dans l'illustre abbé de Rancé , il trouvait un homme que ses vertus et son esprit rendaient digne d'être le guide et le consolateur d'un souverain malheureux.
L'autorité cii^ile a-t-ellc le droit de forcer le clergé à concourir à rinhumation de ceux à qui les lois dt l'Eglise défendent d accorder la sépulture ecclésiastique ?
Cette question , d'une très-haule importance , a déjà été traitée par M. l'abbé de La Mennais , dans la dix~seplième livraison du Conservateur , avec la supériorité de talent qui caractérise tout ce qui sort de sa plume ; mais quelque témérité qu'il y ait à s'associer à une discussion sur laquelle un tel homme a déjà répandu tant de lumières , j'oserai cependant développer qmlques idées qui ne seront peut-être pas sans utilité.
Tous les écrivains opposés à M. l'abbé de la Al^tir nais f notamment messieurs les rédacteurs de la Mi-
( 393 ) netve, qui, dans chacune de leurs livraisons, rè> viennent sur celte matière avec une affeclalion re-^ lîiarquable , se fondent sur ce qu'ils appellent les grands principes de la tolérance.
Il ne me serait pas difficile de prouver que la /o-» lérance y telle qu'ils la définissent, est un monstre inconnu dans tout l'univers; que partout il y a une religion dominante, exclusii-e, qui prévaut sur les autres, qvji les étouffe même, et que nous avons déjà poussé la tolérance beaucoup plus loin que les peuples qu'ils ne cessent de nous offrir pour modèles , puisque Vx'^ngleterre et la Suisse, qui ne passent pas , que je sache , pour être le siège du despotisme , n'admettent à partager les honneurs ou le pouvoir, <]ue ceux qui professent la religion de l'Etat (i).
Je pourrais soutenir que , comme le repos public est le premier objet des Gouvernemens , et que dans la main ^^s ennemis de la religion dominante, l'apparence môme du pouvoir est dangereuse , quiconque persiste dans la dissidence, doit être exclus de toute espèce de ])articipation à l'autorité, et réduit au rang de sujet subordonnné , protégé par la loi, mais inhabile à en devenir l'agent, tant que, par une rétractation volontaire , il ne s'est pas purge de la souillure qui l'en rend incapable.
Je pourrais avancer que toutes les religions rc-
(i) A Londres , il faut prêter le serment tlu test, jurer que l'on croit à La suprématie du roi dans les matières ecclésiastiques, pour être pourvu d'une charge : les fonctions mêmes les plus sim* pics, les plus indépendantes, sont soumises à cette formalité *, on n'est pas admis à exercer la profession d'avocat , sans s'être marqué du sceau de la fol anglicane. Et c'est la même chose en Suisse, où les non- conformiste» sont exclus de loulcs les fonctions civiles.
( 393 ) niontant à Dieu , toutes ayant une fierté digne de cette illustre origine, toutes rendant i\es oracles qu'elles prétendent également infaillibles, toutes enseignant , pour premier principe, à leurs entans, de liaïr les docteurs que leurs voisifts révèrent, et de s'en moquer, toutes ayant des observances contradictoires , des rites opposés , comme leurs dogmes , et ne reconnaissant aucun tribunal pour y porter leurs querelles , il s'ensuit que ne pouvant pas vivre ensemble sans se heurter , celle que les conjonctures , l'adresse ou la Providence ont rendue la plus ibrte , doit jouir, dans ses domaines, d'une prééminence exclusive; qu'elle doit , non pas proscrire, mais régner 5 et que la puissance laïque, appelée à son secours , est obligée , par les règles de la saine politique , d'éteindre , à sa réquisitian , tout ce qui tient à un culte étranger.
Enfin je pourrais dire qu'aux yeux de tout homme raisonnable et juste, la tolérance ne peut jamais consister qu'à laisser vivre partout tranquilles , tant qu'ilsy restent paisibles , Vinprotestant , un guèbre , un niahomélan, un Juif , sans s'informer même si, dans leur maison , ils chantent des pseaumes en mauvais français , ou en allemand, ou en anglais , parce que, dès que leur porte est fermée, et que l'ordre public n'est troublé par aucune de ces pratiques qui nourrissent leur piété , il faut respecter leur erreur et leur secret.
Mais puisque le progrès des lumières nous a fait franchir les bornes que les Gouvernemens les plus libres ont respectées , je n'emploierai , contre nos adversaires , d'autres armes que celles avec lesquelles ils nous combattent, et je demanderai à ces apôtres