LE VINGT MARS
C'est aujourd'hui le quatrième anniversaire dt oelte honteuse et déplorable catastrophe , dont les résultats pèseront encore sur nos arrières neveux , sans qu'une expérience payée si cher, ait servi de leçon, ni même d'avertissement à ceux qui en ont ^té , sinon les plus malheureuses , au moins les plu$ éclatantes victimes.
La France, déchirée, opprimée, épuisée tour à four par la sanglante anarchie et le despotisme homicide ; la France s'était précipitée avec l'enîhousiasme de l'espérance et de Tadoration, au devant de son Roi, fils de ses Rois. La réifolution est finie; voilà les mots qui suivaient toujours le cri de ' we le roi: Et cette fois ce n'était plus cette ridicule exclamation de quelques factieux, qui, venant d'arracher à d'autres la puissance qu'ils devaient se voir enlever le lendemain , par des factieux plus hardis , voulaient que la partie fût terminée au moment où ils se voyaient maîtres des euijeux. La révolution était réellement finie , le cercle était parcouru, la France avait regagné, à travers une mer de sang, le rivage loii"^ duquel des brigands l'avaient entraînée.
La révolution était précipitée à son tour du trône <]u'elle avait souillé sans pouvoir le détruire. La çionarchie venait le purifier , en s'y replaçant brillante de son antique spkndeur , sanctifiée par ses infortunes , rayonnante de lauréole du martyr , et descendant du ciel , où elle s'était réfugiée , pour nous annoncer la fin de nos malheurs et le pardon de nos crimes.
L I î® r.rTRATSONc ài
Les kimières, les vertus , lage et jusqu'aux infir-» mités du Prince qui reparaissait armé du sceptre paternel de saint Louis, ioutsemhSait se réunirpour offrir un contraste parfait avec les altributs de ce fils des tempêtes , de cet enfant gâté de la révolution, si digne de sa mère, et qui avait rendu relïVoi de la France et du monde ce trône qui en fut tou^ jours l'orgueil , l'admiration et l'amour : tout présageait le règne de la sagesse et le siècle de la paix. Hélas ! nous ne fîmes qu'entrevoir l'âge d'or. Le génie du mal , qu'avait d'abord effrayé , déconcerté cet accord unanime , cet élan spontané de tant de millions d hommes, ne tarda pas h reprendre espoii et courage. Il eut pour alliés , pour agens, quelque bannière différente qu'ils eussent suivie jusqu'aloi^ , tous les hommes pervers qui craignent et haïssent la légitimité , parce que Tordre les inquiète , que Tambition les dévore , que le remords les déchire , que la justice les épouvante, et qu'ilsne peuventespérer de l'impunité , des récompenses et du pouvoir qu'avec des égaux leurs complices , ou sous nu maître aussi coupable qu'eux-mêmes. L'usurpation <lu trône consacre toutes les autres ; et Tusurpateur qui atrcmpé ses mains dans le sang innocent, ne demande plus compte du sang qu'on a versé iprinctt et sujets, le même baptême les purifie tous.
Faut-il le dii*e? le génie du mal trouva des au.xi-liaires dans ceux -mêmes qui devaient redouter le plus son triomphe. L'imprévoyante sécurité des bons n'est-e/lle pas la chance sur laquelle les méchans comptent le plus? Pourquoi faut-il que l'événement justilie toujours leur confiance? Je ne veux pas rappeler la longue série d'imprudences, d'injuslites ^
( 475 ) d'-erreurseUieraulesquiiuspiièieutl audace et facilitèrent le succès de rexpécliiion avenliiieube de Buonaparte. Il fallait cent bévues suivies de cent autres. On n'en manqua pas une. La sagesse montrait le danger : on ferma les yeux; le zèle vigilant jeta Je cri d'alarme : on se boucha les oreilles ; tout fui si bien combiné, que partout où l'usurpateur devait rencontrer des ennnemis pour arrêter sa marche , il trouva des serviteurs dévoués qui lui ouvrirent la route jusqu'à Paris.
Enfin on s'éveilla; mais il était trop tard. Loin d'avoir le temps de combiner la défense , il restait à peine x:elui de préparer la fuite. On fit alors un appel aux braves, aux fidèles; ils y répondirent, quoi qu'aucun d'eux ne se dissimulât que ce recours tardif à un dévoûment aussi périlleux qu'inutile , ne servirait peut-être qu'à les signaler à la vengeance du tyran et de ses satellites. Ils écrivirent sur leur bannière cette noble devise des royalistes : (iF'aîs ce ijue dois , advienne que pourra; et ils firent leur devoir, quand mêniel Encore dai>s ces derniers momens, leur zèle courageux fut-il enchaîné par la trahison! Elle était échelonée jusqu'à la frontière. Devant le Roi quittant sa capitale pour cherche^ un asile, tous les cœurs s'ouvraient, toutes les forteresses se fermaient. Les peuples qui ne connaissaient en lui que le frère et fhéritler de Louis XVI , baignaient de pleurs les traces de ses pas; les généraux qu'il avait personnellement comblés de biens et d honneurs , pour prix des services qui avaient retardé la restauration , saluaient , par des cris de joie, le retour de Buonaparle , et insultaient, dan^ ée^ proclamations infâmes, le monarque auquel ils
avaient prêlé, la veille, le sermenl dune élernelle fidélité.
L'Europe, qui sentit que nos affaires touchaient de très-près aux siennes , ce qu'elle aurait du sentir quelques vingt ans plutôt; l'Europe prit lait et cause contre Finfracteur des traités , qui avait rompu son ban , et le sort du monde fut encore une fois remis à la chance des armes. Oh ! si Buonaparte eût été vainqueur , combien nous verrions de nos ardens libéraux d'aujourd'hui , de ces adorateurs fanalicjues de la liberté , de ces défenseurs intrépides des droits du peuple, prosternés devant le despote, ramper dans les antichambres de ses ministres, et le servir dans les bureaux de sa police î
Il fut vaincu! ! ! et le Roi légitime parcourut au milieu des acclamations de ses sujets les mêmes lieux où il avait vu leurs regrets et leur désespoir. La bouche du Monarque , ce sanctuaire de la vérité , avait prononcé ces mots si doux pour l'innocence et la fidélité , si terribles pour le crime et la félonie : « Je viens récompenser les bons et punir les « médians. »
On crut pendant quelque temps que les ministres du Roi avaient entendu et compris ces paroles du Roi, et la Chambre des députés partagea même cette erreur, qui ne fut pas de longue durée ; il est vrai que le ministère n'est plus le même, mais c'est encore le même ministre. Nous avons vu et nous voyons tous les jours comment les bons sont récompensés et comment les méchans sont punis.
Où sont aujourd'hui les sujets fidèles qui ont répondu à l'appel' do leur Roi rLi<>itirel malheureux? Destitués, repoussés, persécutés , abreuvés de dé-
(4^7 ) goûts et d'injustice , ils subissent la peine de leur dévoûment , et bientôt peut-être ils seront réduits à invoquer l'amnistie dont on les a gratifiés. Où sont les parjures qui se rallièrent les premiers à la bannière de l'usurpateur , qui accablèrent d'outrages le Roi , sa famille , ses serviteurs ? Levez les yeux; contemplez-les au faîte des grandeurs, recevant presqu'avec dédain la récompense de leurs lâches méfaits. Voyez les places , les honneurs prodigués à tous ceux qui ont fait leurs preuves publiques et solennelles de haine pour la légitimité.
Dans le bon temps , les jacobins, avant de recevoir un frère, lui demandaient : Qu'as-tu fait pour être pendu? Cartouche aussi cherchait des garanties dans les antécédetis de la vie des braves qu'il enrôlait. Cartouche et les jacobins étaient au moins conséquens ; mais que penser d'un ministère royal qui , avant d'admettre un fonctionnaire quelconque au service de S. M. , semble lui demander : Qu as-tu fait contre le Roi? La plupart des hommes qui ont obtenu des emplois depuis quelque temps , n ont pas du être embarrassés pour répondre à cette question.
Ne dirait-on pas qu'on attend un hôte à peu près semblable à celui qui fit en France, il y a quatre ans , un voyage de trois mois , et qu'on envoie sur toutes les routes des amis zélés pour marquer se* logemens et lui en faire les honneurs?
En vérité j'appellerais de tels ministres du Roi de France, les plus imprudens, les plus aveugles, les plus ineptes de tous les hommes, si je ne craignais d'être accusé de les flatter.
Il n'est pas surprenant qu/? l'atmosphère politique,"
.chargée de pare-ils clémens , ait produit cpflo année ime fermentation plus vive encore que celle qui , depuis i8i5, se fait remarquer tous les ans, à Icpoque du mois de mars ; fermentation qn'or ne pourrait, sans nn excès de bonhomie, attribuer uniquement an travail printanier des humeurs. L'espérance et la gaîté brillent sur certains visages dont la joie est toujours de mauvais augure. A beaucoup de boutonnières, l'imperceplible liseré blanc, qui n'est pins de mode , a été remplacé par les prémices de Flore , qui nous ont annoncé ({uelque chose de moins riant que l'approche du doux printemps. Il est vrni que la violette a été amnistiée, comme si ^llc avait été à Gand. Je n'ai pas souvenance d'avoir vu s'y)\\ acte d'amnistie inséré au Bulletin des lois ; mais si je ne me trompe , il est de la même date que 'l'ordre du jour qui défend aux gardes nationaux de parer de lis , les jours de fête , leurs armes pacifiques.
On espérait , à la première restauration , que les désastreux anniversaires célébrés avec un enthousiasme périodique par les frères et amis de la révolution, se borneraient aux fêtes dont ils ont chargé leur calendrier décadaire , et que les royalistes auraient seuls désormais de joyeuses époques h solenniser. On s'est trompé : le 20 mars est im beau jour de plus que des bacchanales de trois mois ont à peine suffi pour célébrer, et dont l'anniversaire sera toujours fAté , au moins en secret , par les souvenirs et les espérances de ceux qui aspirej»t à le renouveler.
Le f> septembre est ausvsi une férié qui mérite do trouver place dans leur calendrier , et ils se flattent de voir bientôt luire un jour qui leur permettra de
restitutT k tons leurs anniversaires , le culte pubIrC dont quelques années d'interruption n'auront fait qu'augmenter la terveur.
• A. Martainville.