ALICE, BLANCHE, DF SÉRIGNY, MURRAY
Blanche court au-devant de Murray. De Sérigny tt Murray se serrent cordialement la main,
BLANCHE
Il paraît, capitaine, que ce n'est pas faute d'imprudence de votre part si nous avons le plaisir de vous revoir.
MURRAY
Je soupçonne que mon ami de Sérigny a dû me calomnier comme de coutume.
BLANCHE
Oui, il dit des cboses aflfreuses de vous.
^^ ht DRAPEAU DE CARILLON
MURRAY
Est-ce possible? {De Sérigvy sourit)
BLANCUE
Sî on récontait, tout le monde devrait vous admirer et même. . . .vous aimer.
MURRAY
Vraiment? Et vous, que pensez-vous?
BLANCHE, hésitant Je pense comme lui.
MURRAY
Ah ! merci.
DE SBRiGNY, à Muvray
N'est-ce pas, mon ami, qu'il y a de bons moments dans la vie d'un soldat et que la plus chbre récompense est l'appréciation gracieuse de la femme aimée.
MURRAY
Rien de plus vrai.
ALICE
Et pour nous quel bonheur de revoir couverts de gloire ceux que nous aimons.
BLANCHE
Oui. . . .quel bonheur !
DE SBRIGNY
Eh bien ! m 5 -her Murray, avaîs-je raison de vous dire que nous aurions notre revanche ?
MURRAY
Vous avez tenu parole, nous avons été royale-
ment "battus ; un moment, nous crûmes que l'armée française allait entrer dans la ville et nous en déloger.
DE SÉRIGNY
IT'ost-ce pas que les milices canadiennes se sont bien battues ?.
MURKAY
Oui, nous avons admiré leur courage ; celles de Montréal, par exemple, ont fait preuve d'une solidité qu'on ne trouve pas toujours chez de vieilles troupes; trois fois, elles ont résisté aux charges les plus formidables. Aussi, nous avons regretté amèrement la mort de leur brave colonel.
DE SERIGNY
Oui, le colonel Rhéaurae . . . • Hélas ! combien d'autres braves ont été tués dans cette glorieuse bataille !
MURRAY
Quant à vous, mon cher de Sérigny, vous avez été, comme de coutume, brave jusqu'à la témérité .... Le général de Lévis sauverait la colonie avec des hommes comme vous, si elle pouvait être sauvée. . . •
DE SERIGNY
Il la sauvera !
MURRAY
Oui, peut-être, si la flotte anglaise qu'on nous promet n'arrive pas .... Mais elle arrivera, car
60 l,E DRAPEAU DE CARILLON
l'Angleterre paraît apprécier plus que la France l'avantage de posséder cette colonie, et elle est plus en état de faire, à cette fin, les sacrifices nécessaires .... Il y a longtemps qu'elle désire ajouter ce fleuron à sa couronne !
DE SÉRIGNY
Elle voyait s'élever, grandir et se développer dans le dévouement et le sacrifice, à côté de la Nouvelle-Angleterre, l'arbre de la Nouvelle- France .... Elle attendait que le fruit fût mûr pour le cueillir. . . .La moisson est digne d'envie? mais elle a coûté cher à nos ancêtres. . . .
MDRRAT
Certes, oui. Nous connaissons l'histoire glorieuse de leurs luttes, de leurs sacrifices pour ouvrir cette vaste région au christianisme et à la civilisation.
DE SÉRIGNY
Et tout cela pour qu'elle devînt un comptoir anglais ! . . •
MURRAY
Avouez qu'avec ses comptoirs, l'Angleterre introduit dans le monde la civilisation, son génie commercial et industriel et ses institutions poli" tiques qui procurent aux peuples conquis les bienfaits de la prospérité et de la liberté.
Le rôle de la France au Canada suffit à notre
DKUXIÈM^ ACTE 61
bonheur, à notre ambition .... mais d'ailleurô tout n'est pas fini .... le général de Lévis est encore debout et il a à ses côtés des hommes décidés à se dévouer, à sacrifier jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
BLANCHE
Cette discussion me fait peur.
ALICE
Le terrain est dangereux.
DE SÉRIGNY
Non, non, ne craignez rien. Pourquoi deux hommes, deux soldats loyaux et sincères ne plaidraient-ils pas sans se blesser la cause de leur patrie ?
MURRAY
Oui, quand ils n'ont à rougir ni l'un ni l'autre du drapeau sous lequel ils combattent.
(Dumas et Clavet entrent bras dessus bras dessous, parlant et gesticulant.) CLAVET, bas
Croyez-moi, c'est décidé
(Tous deux saluent Murray.)
Nous arrivons, peut-être, mal à propos
DE SÉRIGNY
Non, M. Dumas est toujours à sa place dans sa maison, et il a le droit d'y recevoir ceux qu'il veut.
62 I^E DRAPEAU DE CARIIyLON
CLAVET
M. Dumas doit être heureux d'avoir votre
consentement et il se réjouit, j'en suis sûr,
de voir réunis sous son toit deux hommes qui combattent pour des causes si différentes.
ALICB
Est ce de l'ironie ?
CLAVET
Non, non, l'amitié qui les unit est vraiment touchante.
DE SBRIGNY
Vous offenserait- elle ? Vaiment il y a des
ennemis déclarés qui valent mieux et sont moins dangereux que des amis supposés. On peut se battre sous des drapeaux différents, être ennemis sur le champ de bataille et être frëres par le cœur, le courage et la loyauté.
MURRAY. {Il donne la main à de Sérigny.)
Merci vos sentiments sont les miens et je
suis lier de votre amitié.
BLANCHE, à de Sérigny
Capitaine, vous parlez aussi bien que vous vous battez !
MURRAY
C'est mon opinion.
CLAVET
Oui, ce sont de belles phrases !
ALICE
De beaux sentiments !
DUMAS
Allons, messieurs, laissons là ce sujet. Il n'y a pas de doute que les deux armées ont vaillamment combattu. /
CLAVBT
Oui, les Canadiens se sont bien battus, cette fois.
DE SBRIQNY
Cette fois comme les autres fois, comme à Carillon, à Montmorency et à la prem'ë'e bataille des plaines d'Abraham, et ils ont d'autant plus de mérite qu'on semble peu apprécier, dans certains quartiers, leur courage, leur dévouement, leurs sacrifices.
Allons, messieurs, j'espère qu on ne verra pas se manifester jusque sous mon toit des animosités qui nous ont fait tant de mal ; il ne devrait y avoir qu'une voix pour proclamer que Français et Canadiens, soldats et miliciens, ont fait leur devoir. Ce f-e *a le verdict de la postérité.
MURRAY
Je partage absolument votre opinion, et c'e^t le sentiment de l'armée anglaise.
CLAVBT
Je ne dis pas le conlr.iire.
DUMAS
Eh bien ! voyons, parlons un peu de l'avenir ; que pouvons-nous espérer maintenant?
DE SERIGNY
Qaè le premier vaisseau dont les voiles apparaîtront au-dessus de l'île d'Orléans soit français, que le premier drapeau qu'on y verra flotter soit le drapeau de la France, car ce sera le salut, la délivrance !
MURRAY
C'est vrai.
ALICE
Et si c'est une flotte anglaise qui arrive?
Oh ! alors il ne restera plus qu'une chose à faire. . . .Lutter jusqu'à la mort et s'ensevelir sous les ruines de la colonie.
CLAVET
Ne croyez-vous pas que lorsque nous aurons fait tout ce que Thonneur exige, nous aurons le droit d'abandonner le Canada à son sort et de retourner en France ?
DE SERIGNY
Que les officiers et les soldats venus ici pour défendre la colonie s'en aillent après avoir fait ce que l'honneur exige, comme vous dites, et aprës avoir attendu vainement des secours, c'est juste, mais nous, les fils des héros qui ont fondé ce pays et l'ont pétri de leur sang et de la poussière de leurs ossements pour en faire une France nouvelle, nous y tenons par les liens les plus sa-
créa, par les fibres les plus intimes de nos âmes. Nous y vivrons et nous y mourrons comme nos ancêtres. . . •
CL A VET
Sacrifice inutile, malheureusement.
DE SBUIGNY
Il n'y a pas de sacrifice inutile, tout acte de dévouement est une semence féconde qui porte des fruits. Que serait l'humanité sans le dévouement qui élève partout des autels à la vertu, à la charité ? Elle serait à la merci des adorateurs du veau d'or, et ramperait misérablement sur une terre désolée. Le dévouement est le baume divin de l'humanité, l'égoïsme en est le poison, le ver rongeur.
CLAVBT
Des phrases, de belles phrases, je l'admets, qui peuvent séduire l'âme sensible d'une jeune fille, mais il faut toujours revenir à la question : — Que voulez-vous faire avec une armée qui n'a plus d'argent, plus de vivres et de munitions?
DE SÉRIGNY
A qui la faute ?
CLAVET
A ceux qui critiquent constamment les autorités civiles et militaires du pays, qui ont fourni au capitaine Murray les informations dont il s'est servi pour capturer les vivres destinés à nos
trjupes, qui ont fait manquer le plan préparé par le général de Lévis pour surprendre rarrîioe anglaise ....
ALIGB
Que veut-il dire ?
DE SBRIGNY
Il veut dire qu'il y a des traîtres dans l'armée française. .. .C'est un mensonge, une calomnie infâme dont il me rendrait compte s'il était capable de se battre. (// met la main sur la garde de
son épée.)
DUMAS, à de Sérigny
J'espëre, monsieur, que vous respecterez ma
maison.
DE SERIGNY
C'est vrai, mais je ne puis me contenir quand on attaque l'honneur de l'armée !
CLAVET
Ce n'est pas l'armée que j'accuse, c'est vous, vous seul !
ALICE
C'est impossible. . . .c'est odieux.
DE SÉRIGNY
Moi !. . . .Moi ! Accusé de trahison par cet homme ! Ah ! c'est trop fort !. . . .
MURRAY
C'est un mensonge infâme ! mon honneur est atteint comme le vôtre, et je vous jure que nous le défendrons ensemble. Soyez calme, mon ami.
DE SBRIGNY
J^oublîe que la vipère mord, mais ne se bat pns, . . .Accusé de trahison ! moi, par cet homme . . . .Ah ! ah ! ah ! ce serait risible si ce n'était pas si odieux !. . .Je m'appelle Jacques-Lemoyne de Sérigny. J appartiens à une famille où de pfere en fils on se f it tuer pour la France. . . .Le premier Lemoyne qui vint au Canada fut le compagnon d'armes de Maisonneuve, de Lambert Closse, leur émule en courage, l'un des premiers fondateurs de Montréal; il fu' anobli par le roi de France en récompen .e de ses services ; il eut sept fils, tous des héros comme lui, les sept Machabées de la Nouvelle-France : d'Iberville, le Jean Bart du Canada, fondateur de la Louisiane, qui promena le drapeau victorieux de la France à travers les mers et les terres de l'Amérique ; de Bienville, tué à l'âge de vingt-cinq ans parles Troquois ; de Maricourt, brûlé par les sauvages ; d 3 Sainte-Hélëne, tué au fameux siëge de Québec sous Frontenac ; de Châteauguay, mort à l'âge de dix-huit ans au fort Nelson, en combattant à côté de son illustre frëre, d'Iberville ; de Sérigny, mon përe, dont le nom brille dans les annales de la marine française ; et l'intrépide baron de Longueuil . .Eh bien! voyons, est-il possible d'avoir le sang de ces braves dans les veines et d'être traître à son pays?. .. .Mais si c'était vrai, il me
68 I,^ DRAPlSAU DE CARIIvIvON
semble que tous ces nwjFts, sortant de leurs tombeaux, se dresseraient devant moi et, me montrant du doigt, me lanceraient comme une malédiction suprême les mots de " traître ! traîtrô ! traître!".... Mais les traîtres, les véritables traîtres, c'est vous, vous et vos pareils ! les favoris . de Bigot ! Vous qui vivez dans le luxe, la bonne chère et la débauche, qui paj^sez des nuits à jouer des millions, pendant que nos pauvres soldats et miliciens manquent de pain, de vêtements et de munitions, marchent nu-pieds dans la boue et dans la neige, et versent leur sang dans des combats journaliers. . . .pendant que leurs femmes et leurs enfants meurent de faim ....
CLAVET, à Damas Ne vous avais-je pas dit qu'il fallait se méfier de ses belles phrases? (à de Férigny.) C'est très beau, capitaine, mais les faits sont là, vous vous justifierez si vous le pouvez. Pour moi j'ai fait mon devoir en appelant sur vous la justice de vos pairs : ma conscience ne me reproche rien. Je méprise vos injures.
ALICE
Mais qui est le provocateur ? Quel estrofficier, riiomme d'honneur qui pourrait supporter en silence de si odieuses accusations ?. . . .Si quelqu'un doit sortir de cette maison, ce n'est pas le capitaine de Sérigny C'est vous !
CLAVET
Mademoiselle, je 811Î8 ici chez moi, autant, sinon plus que votre përe, mon associé et débiteur, dont la ifortune toute entière est entre mes mains. Je yeux, je dois rester, je tiens à voir si les ordres fohael« de l'intendant auront été exécutés.