Livre deuxième. Chapitre premier. — Le Drapeau bleu à croix
blanche.
La flotte fi'ançaise en ordre de bataille, ai-je dit (p. 70, 71), était divisée, aux xvii* et xviii* siècles, en trois escadres, l'escadre du milieu portant le pavillon blanc, celle de droite le pavillon bleu et blanc, celle de gauche le pavillon bleu, et j'ai tiré de la hiérarchie de ces pavillons maritimes une induction pour
rhistoire du drapeau national en ses transfoimatiOBS suecessii^es. Dans la naarine de guerre proprenient dite n'étaient pas comprises les galères qui formaient une sorte de marine à part, commandée par le général des galères. Tandis que les pavillons de comman-
dément de la flotte étaient le premier blanc, le second bleu et blanc,, le troisième piu*ement bleu, le pavilkm de commandement des galères était rouge, « La galère réale de France, dit M. JalSsous Louis XIV, portait à la timonerie l'enseigne de la Vierge, sur laquelle était peinte Marie tenant l'enfant Jésus daas ses bras, et ayant devant elle un ange dans la postniFe de l'adoration. Cette enseigne était d'étoffe de soie blancbe, bordée de passements et broderie d*or. A l'entrée de la poupe, du côté droit, flottait, emnoaaché à une haste ou lance de bois, peinte en rouge, l'étendard des galères, enseigne d'étoffe de soie rouge semée de fleurs de lis d'or, et chargée de l'écusson de France. Quand le Roi ou un prince du sang montait sur la Réahj on substituait à cet étendard V enseigne royale ou pavillon royal de France^ fait d* étoffe de soie blanche, semée de fleurs de lis d'or. Au sommet des mâts, aux exlarémités des antennes, au-dessus des gabîes, se déployaient de grandes flammes, des gattlardets, d«s mouquets et des todes de damas rouge fleurdefisé.
4. Glossaire nautique» Paris, Finnin Dîdot, l'SÎS^ in-4*, p. 635, coU 1 , an mot Enseigne.
Sur les galères ordinaires, les flaitimes étaieût de « burateau blanc^ bleu et orange. iy (Construction des galères, ms. de la Bibl. de la marine, fol. 28).
Ces flammes étaient à la livrée du roi qui, comme je l'ai dit (ci-dessus p. 145-148) depuis Henri IV était
tricolore. Quant au pavillon rouge de la galère réalé, il serait curieux d'en connaître la date première. Il if est pas invraisemblable de croire iqpi'il f fut arboré, quand les galères passant au second rang dans la marine française, oh songea à les distinguer de la flotte de guerre proprement dite dont les pavillons de commandement étaient blanc, bleu et blanc, purement bleu. Quoi qu'il en soit, ce pavillon rouge, propre aux galères, laisse intacte l'induction que nous avons tirée de la hiérarchie des trois pavillons de la flotte de guerre.
Par suite d'une inadvertance, dans le fragment cité d'un.poëme latin du xvi" siècle (p. 74, note :^), à ce vers :
Cteutt» ille color toii gratissimus orbi...
un petit nombre d'exemplaires du présent ouvrage portent le barbarisme Mœ.
Monstreletef J. Jouvenel des Ursins (p. 80-^J) nous apprennent que sous Charles VI la croix blanche était considérée comme la marque nationale, et cela de toute antiquité. La croix rouge au XV« siècle est la
marque des Anglais. Un texte cité par Du Gange nous montre à la fin duxii® siècle la croix blanche portée par les Anglais, tandis que les Français portent la croix rouge^. « In ea, quam anno 1 1 88, Philippus Francise et Henricus II Angliae reges inierunt Hierosolymitana expedîtione, prœdicti reges in 'susceptione Crucis ad cegnoscendam gentemsuam^ signum evidenssibiet suis pro^ viderunt, Rex namque Franciœ et gens sua susceperunt Cruces rubeas^ et Rex Angliœ cum gente sua suscepit Cruces alpas, et Philippus cornes Flandriœ suscepit Cruces virides. Ita Hovedenus, et alii a nobis laudati ad Alexiadem, p. 330. »
Faut-il croire, comme plusieurs Font prétendu, que réchange des croix anglaise et française fut un effet des prétentions d'Edouard III et de ses successeurs. Il n'en existe aucune preuve^ et, pour ma part, je ne
le pense point. Je crois que dès le temps de Philippe-
Auguste, et ayant lui, la croix française était blanche ^ et la croix anglaise rouge. Un échange se fit en effet, mais seulement pour la croisade. La croix rouge est l'emblème de ces expéditions, où la France joua toujours le premier rôle. C'est, à mon sens, et M. Rey Ta dit avant moi, pour conserver la marque de ce premier rang que Philippe-Auguste et ses barons ne prirent point la croix blanche^ et pour ainsi dire, la cédé-
1. DuCmge, aux mols'CRDCBM assumere. Glossaire, éd. Henschell, t. II, p. 680, coK 2et 3.
rent aux Anglais pour un peu de temps. Les Français prirent la croix rouge en 1188, à titre de croisés par excellence. Ce qui semble bien le prouver, c'est que le roi Jean, au temps duquel il n'est guère douteux que la croix blanche ne fût la marque française, ayant projeté une croisade, prit, au rapport de Froissart, la croix rouge à Avignon * : « Quant le roy Jehan f utTenus en Avignon, on le rechut à grant joie, et furent ensemble plusieurs fois au palais, il et le roy Piètre de Chipre, et avint que le jour du Bon Venredy, l'an mil III^LX!!, le roi Jehan par grant dévotion encarga le crois, et plusieurs barons du royaulme de Franche et de ailleurs... Et estoit le intention du roy de Franche d'estre près que de mouvoir du march en ung an pour aquiter l'âme du roy Phelippe son père , qui jadis l'avoit juré et voet et encargiet le crois ver meille. » .
Au XV* siècle en tout cas, la croix nationale est assurément la croix blanche, qui n'a pas cessé depuis d'être la marque française par excellence. La croix anglaise est et.demeure la croix rouge. Les miniatures du Froissart sont à cet égard décisives ^ .
Je crois utije de reproduire ici un curieux pas-
I. Froissart. Ed. Kervyn de Lettenhove, t. XIII (1322-1378), Bruxelles, Viclor Devaux, 4872, in-8, p. 401. • 2. Ms. fr. B. N. 2643, fol. XVIII, VI1«VII, IX^^VIII , CCVII, CC1II1«, CCCXXVllI, CCCIIIlMll, CCCCVl.
sage de Jean de Wavrin^: Le duc de Bedford «se departy de la ville d'Evreux, et; tant s'esploita de chevaiH chier qu'il eut passé lee bois quy sont auprèz d'Yvry ; puis* quant il se trouva auz champs et qu'il deubt approchier la place, il iist tous ses gens mettre en très belle ordonnance de bataille; et ainsi chevaulcha, tant qu'il vint en une belle plaine au dessus des yin- ^ gftes. Tout ce voyage, le duc de Bethfort, chevaulchant devant ses batailles, avoit vestu une robe de drap de veloux asur^ et par dessvs avoit une grande croix blange par deseure laquele avpit un^ croix vermeille : et moy^ acteur de ceste euvre^ quy lors estoie au dit voyage en la compaignie du comte de Salisbery, demwiday à aulcuns Anglois è quele cause ledit iuc de Batbfort portoit la croix blance; et il me fust respondu que c* estait à cause des dey^ royavlmes^ et que au duo de Beihfortfre^ gent^ apartenoit les porter et à nul autre^ pour ce qu'il estoit celluy qui representoit la personne du roy de France et d'Engleterre ; et ces deux crois estaient la signifUmce desdis deux royaulms. »
M. de Bouille dit dans son livre^ : « En Utô^» Les francs archers, coi»mencement de Vinfanterie, si ce n'est permanente, du moins régulière en France, marchèrent sous le pennon royal hleu semé de fleurs de lis d'or, traversé par une croix blanche... Sous
\. Ed. citée* 1. 1, p. d55 (5'' partie, Uv« III, chap. xxvni.) 2. Les Drapeaux français^ etc., p. 45, 46. Cf. pi. II et Ilf.
François I*, en 1S24, Fétendard royal porté par devant le roi, ne flottant que sur son quartier, signe de ralliement général, était bleu semé de flears de lis d'or, traversé par une croix blanche. » Ces deux faits et les deux dessins reproduits dans les planches seraient intéressants à recueillir, et ils sont loin d'être invraisemblables. Par malheur, M. de Bouille n'indiquant aucune source, il est impossible d'en tenir compte, parce qu'on ne peut les vérifier. Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien ces deux faits concorderaient • avec le système exposé dans le présent livre. C'est surtout pour les deux dessins, qui auraient bien de l'intérêt, que l'absence d'une marque d'origine est déplorable.
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