L'AFFAIRE DES CORSES
EN
Tous nos historiens racontent, en se copiant les uns les autres, que Louis XIV, au début de son règne, en 1662, eut avec le Saint-Siège une première querelle où il soutint avec énergie les droits de sa couronne; que le duc de Créqui, son ambassadeur, ayant été insulté dans les rues de Rome par la garde corse au service du Pape, et Alexandre VII lui ayant refusé satisfaction, le jeune roi força justement le chef de TÉglise à s'humilier devant lui. La vanité française et surtout les préjugés gallicans empêchèrent longtemps de juger cet événement avec impartialité. D'un autre côté, on a eu tort de lui attribuer un caractère simplement épisodique, sans le rattacher à la politique générale du même prince envers le Souverain Pontife et notamment au conflit bien plus célèbre de 1682 1 : en effet, à l'une comme à l'autre époque, l'ambition des ministres de Louis XIV était d'amoindrir le pouvoir du Saint-Siège, et un certain nombre d'ecclésiastiques français servirent d'auxiliaires à la puissance civile dans des entreprises qui pouvaient mener au schisme et à l'hérésie.
Si ces faits ne sont pas mieux connus, ce n'est pourtant pas que les sources d'information aient manqué jusqu'à ce jour. L'académicien Régnier Desmarais, qui avait été attaché comme secrétaire particulier à l'ambassade de M. de Créqui, publia, en 1706, une Histoire des démêlés de lacow* de France
1 Voir nos Recherches sur l'Assemblée du clergé de France de 1682, 2« édition, introduction.
l'affaire des corses en 1662-1664.
avec la cour de Rome au sujet de l'affaire des Corses. Bien entendu, l'élégant écrivain présente les hommes et les choses sous le jour qu'il estime le plus favorable à son ancien patron et à Louis XIV, et il appuie son récit d'un grand nombre de pièces diplomatiques choisies avec soin : cependant il montre beaucoup d'ingénuité et de candeur, même quand il ne dit pas toute la vérité, et il serait injuste de l'accuser d'inexactitude volontaire. Son livre ne parait pas lui avoir été commandé, et Louis XIV en arrêta quelque temps la publication 1 : comme œuvre historique, il est incomplet, mais il est écrit dans un style aisé, pur, agréable, en un mot, parfaitement digne de la réputation qu'a laissée son auteur.
Un autre ouvrage que l'on ne cite plus aujourd'hui, mais que les premiers historiens de Louis XIV ne manquaient pas de consulter, ce sont les Mémoires du cardinal Renaud d'Esté, composés par un secrétaire français qui avait passé seize ans à son service 2. Ces deux petits volumes, publiés à Cologne, en 1677, quatre ans après la mort du cardinal, sont criblés de fautes d'impression, et la lecture en est assez rebutante ; mais ils sont pleins de faits qui éclairent d'une vive lumière les rapports de la France avec le Saint-Siège.
En étudiant cette époque dans les manuscrits les plus sûrs, j'ai rencontré, à la bibliothèque delà rue Richelieu, deux gros volumes reliés aux armes des le Tellier, et contenant la copie faite pour Louvois, ou pour son frère l'archevêque de Reims, de toute la correspondance diplomatique de Louis XIV et de Lionne avec les représentants du roi à Rome, depuis le 21 août 1662 jusqu'au traité de Pise en 1664. Un certain nombre de ces dépêches avaient été déjà données par l'abbé Régnier Desmarais; les autres s'accordent exactement avec les premières et avec tous les faits constatés dans les documents les plus dignes de foi. Pour avoir la vérité tout entière, il fau-
1 Le ministre chargé du secrétariat de la Maison du roi à l'abbé Régnier : a Le 30 octobre 1700. — ... A l'égard de l'histoire de l'affaire des Corses arrivée à Rome, S. M. trouve qu'il ne convient pas à son service qu'elle paraisse en public dans la conjoncture présente. Ainsi, quelque beau que soit cet ouvrage, il faut que vous ayez la mortification de le voir ensoveli jusqu'à nouvel ordre, et j'écris fort sérieusement au sieur Anisson (imprimeur; de n'en distribuer aucun exemplaire. » Depping, Correspondance administrative sous
Louis XIV, t. IV, p. 612.
1 Bibliothèque du P. Le Long, édit. Fontette.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
drait consulter les pièces de la chancellerie romaine et notamment les papiers de la famille Chigi, à laquelle appartenait le pape Alexandre VII. Mais un lecteur français pourrait les récuser, tandis qu'il ne récusera pas le témoignage des adversaires du Saint-Siège : mon récit ne sera donc emprunté qu'aux pièces émanées de Louis XlV/de ses secrétaires d'État et de ses agents.
Lorsque Mazarin mourut, le 9 mars 1661, les relations delà cour de France avec Rome étaient rares et difficiles. Le cardinal avait abreuvé de dégoûts Innocent X, qui refusait d'être un instrument docile de la politique française ; et, lors du traité de Westphalie, il avait bien osé lui faire dire que « si, par sa partialité, il obligeait la France à examiner de près tout ce qui s'était passé dans son élection, elle trouverait peut-être des motifs légitimes pour le regarder comme un intrus 1 1 » Il prit sous sa protection les Barberini, parents du feu pape Urbain VIII, qui avaient odieusement abusé de leur crédi t, et dont Innocent X voulait faire justice. Sous prétexte de la guerre contre les Espagnols, mais en effet pour frapper de terreur la cour pontificale, il fit assiéger Orbitello, à une heure de Rome, et Porto- Longone, dans l'île d'Elbe, appartenant au prince Ludovisio, neveu du pape. Il appela auprès de lui le cardinal Antoine Barberini, déjà gorgé des dépouilles de l'Église romaine, et lui donna l'archevêché de Reims pour prix de son concours contre Innocent. Il suscita ainsi mille embarras au Saint-Siège et réussit à paralyser son action. Innocent X eut pour successeur Alexandre VII, Fabio Chigi, qui avait pris part, comme nonce apostolique, aux négociations de Munster et d'Osnabruck, et qui avait combattu énergiquement les articles les plus contraires aux droits et à la liberté de l'Église. Mazarin, plein de rancune, lui avait d'abord donné l'exclusion, et il ne permit pas que le roi lui envoyât, suivant l'usage, l'ambassade dite d'obédience. En 1659, il affecta de conclure le traité des
1 Le P. Bougeant, Histoire du traité de Westphalie, t. IV, pages 59 et suiv.,édit. de 1751,