L AFFAIRE DES CORSES EN
Pyrénées sans sa participation, quoique le Pontife eût appelé la paix de tous ses vœux et l'eût facilitée par ses bons offices. « Entre les événements qu'a produits le traité de paix, il n'y en a point eu de plus remarquable ni de plus remarqué que de l'avoir conclu sans l'intervention du Pape, vu que le Saint- Siège avait si longtemps travaillé pour acheminer ce traité, et que le pape séant s'y était en personne si utilement employé à Munster 1 . » Alexandre VII ne fut pas même nommé dans le préambule, et si le Saint-Siège est mentionné dans les articles 99 et 100, c'est que le Roi Catholique et le Roi Très-Chrétien s'y promettent mutuellement d'appuyer les revendications de deux princes italiens contre la cour de Rome !
Cependant, au lit de mort, l'indigne cardinal parut touché de repentir. Il fit au pape un legs de deux cent mille écus pour être employés à la guerre contre le Turc, et, recevant la bénédiction apostolique de Piccolomini, nonce de Sa Sainteté, il lui témoigna son regret de tout ce qu'il avait dit ou fait dont elle aurait pu être blessée, et lui protesta qu'il lui demandait pardon, si en quelque chose il avait manqué au respect qu'il lui devait2.
Louis XIV, prenant en main le gouvernement de son royaume, désirait que cette mésintelligence cessât. Sa foi sincère, son bon sens, les conseils d'Anne d'Autriche le pressaient de rétablir une parfaite correspondance entre le chef de l'Eglise et sa couronne. Mais il gardait auprès de lui des ministres que Mazarin avait formés à une politique différente. A Paris, Lionne, le Tellier et Colbert apprenaient au jeune prince à se défler de l'Église et surtout du Souverain Pontife. A Rome, où la France n'avait pas d'ambassadeur depuis le nouveau pontificat, les -affaires étaient gérées par les cardinaux dits protecteurs, qui étaient précisément des ennemis personnels du pape régnant et de sa famille. Le premier était Antoine Barberini, dont j'ai déjà parlé, et auquel Alexandre VII refusait justement les bulles de l'archevêché de Reims; l'autre était le cardinal d'Esté, qui prit une grande part à l'affaire des Corses, et dont il importe par cette raison de signaler le caractère.
Renaud d'Esté appartenait à l'une de ces familles souveraines
1 Histoire de la paix conclue sur la frontière de France et d'Espagne entre les deux couronnes, l'an 1059. Cologne, 1664. * Ibid.
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de la haute Italie, qui ouvraient leurs cours aux intrigues des grands États européens, et fournissaient à leur politique si variable des instruments aussi dispendieux que peu sûrs. Fils, frère et oncle de ducs régnants de Modène, parvenu au cardinalat par le crédit de la maison d'Autriche, il s'était mis ensuite au service et aux gages de Mazarin. Avant lui, deux autres cardinaux de sa maison, Hippolyte et Louis, avaient eu le protectorat des affaires de France à Rome, et Mazarin, jaloux d'Innocent X et d'Alexandre VII, se servait d'autant plus volontiers contre le Saint-Siège des princes de Modène, que leur famille, ayant régné autrefois à Ferrare, conservait l'espoir de reprendre cette ville sur l'État ecclésiastique, et revendiquait en ce moment contre lui les vallées de Gomacchio. Le ministre de Louis XIV protégea donc ouvertement le duc François, dont il maria le fils à sa nièce Laure Martinozzi, après lui avoir donné le titre de généralissime des armées françaises en Italie ; et, par ses soins, des stipulations favorables à la maison d'Esté furent inscrites dans le traité des Pyrénées. Le cardinal Renaud reçut pensions et bénéfices en France. En 1657, il avait obtenu que Louis d'Esté, son oncle, fût désigné ambassadeur de France à Rome pour pousser les affaires avec plus de vigueur et de crédit 1 ; mais la vanité du prince fit avorter ce projet. Mazarin, cédant à de nouvelles instances, chargea le président Colbert (qui devait être un jour ministre des affaires étrangères sous le nom de Colbert de Croissy) d'aller soutenir à Rome les intérêts de la maison de Modène : cette mission échoua, et le ressentiment de Renaud en devint plus vif. D'ailleurs son orgueil et sa cupidité faisaient naître chaque jour une occasion de querelle. Tantôt il reprochait aux parents du pape de « regarder tout le monde de haut en bas sans faire distinction des personnes 2 ; » tantôt il se disputait « avec Don Mario Chigi, frère de Sa Sainteté, pour certaines provisions d'avoine que le premier avait faites dans la dépendance du second, qui voulait mettre les mains partout où il y avait à gagner3.» Outre la pension de douze mille écus qu'il touchait du roi comme protecteur, et les grosses abbayes dont il était pourvu dans le royaume,
1 Mémoires, t. I, p. 17.
* lbid., p. 301.
s Jbid.
l'affaire des corses en 1662-1664.
il levait, sous le titre de Propines, une contribution sur les bénéfices conférés par le Pape en consistoire à des sujets français. On sait que les nouveaux bénéficiers demandaient et obtenaient fréquemment du Saint-Siège la remise des taxes qu'il percevait, et qui lui servaient à couvrir les dépenses du gouvernement de l'Église universelle. L'usage s'était établi que les cardinaux protecteurs touchassent les propines même sur les bénéfices conférés gratuitement; mais Alexandre VII supprima cet abus par un décret délibéré dans une assemblée consistoriale. Cette décision si juste révolta le cardinal d'Esté, qui la dénonça au roi comme une atteinte aux droits inviolables de sa couronne. Vainement les évêques de France protestèrent contre l'avarice du protecteur, qui arrêtait l'expédition de toutes leurs bulles. Sa résistance dura tant que vécut Mazarin : à sa mort, le roi enjoignit au cardinal d'obéir au nouveau décret, et calma ses scrupules en lui donnant la commende des riches abbayes de Saint-Pierre de Moissac, de Saint- Waast d'Arras, et en lui promettant de le faire élire abbé de Gluny. Pour tenir cette promesse, Louis XIV dut employer la violence et la corruption1 : quand on eut arraché aux religieux un simulacre d'élection, en chassant les uns et en séduisant les autres par des pactes simoniaques, les deux ministres qui avaient puissamment contribué à l'affaire, le Tellier et Lionne, se firent payer comptant par le soi-disant abbé de Gluny. Le cardinal d'Esté fut forcé de céder un des prieurés de Cluny à un des fils de Lionne, et de donner à l'abbé le Tellier, futur archevêque de Reims, le titre de vicaire général de Cluny, avec pouvoir de conférer, à son plaisir, les innombrables bénéfices dépendant du chef d'ordre. Le commissaire du roi à l'élection, M. deGaumont, ne reçut que douze mille francs de diamants, et fut peu content de sa part 2. Le cardinal d'Esté sollicita ses bulles pour ces trois abbayes, mais il essuya un nouveau refus du pape qui, en parlant de lui aux Français, avait coutume de dire : Vostro Protettore di quanto baiocchi*. Quoique Louis XIV, pour suppléer aux bulles, mît ses bénéfices en économat et lui en fît passer les revenus, il conçut une grande irritation,
1 Voir Recherches, etc., 2«édit., p. 57.— J'ai donné un aperçu de cette élection d'après des documents inédits : j'y reviendrai dans un écrit spécial.
* Mémoires, t. II, p. 79etsuiv.
* Mémoires du cardinal de Retz, 3e partie, édit. Champollion-Figeac.
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quitta pour un temps la cour pontificale et se retira en Lombardie. 11 eut même le dessein de se rendre auprès du roi, sous prétexte de conférer sur les affaires de France à Rome et de surveiller les fermiers de ses abbayes, mais probablement avec l'espoir de succéder au cardinal Mazarin dans le conseil; la cour de France lui fit entendre qu'elle ne le recevrait pas volontiers, et qu'il eût à ne pas quitter l'Italie 1 . L'abbé Brisacier eut ordre de lui écrire que son projet de voyage « avait mis quelque ombrage en l'esprit de certaines personnes qui appréhendaient autant ses conseils auprès du roi qu'elles estimaient le grand mérite et les qualités de sa personne. » Déçu dans ses visées ambitieuses, il errait en
Lombardie, « passant à toute heure d'un lieu à un autre
remuant tout dans un logis où il arrivait..., changeant dix fois le jour d'antichambre, d'appartement, de lieu pour écrire..., et se donnant mille autres mouvements que quelques courtisans faisaient passer pour grands mystères et qu'il ne faisait pas quand il avait quelque grande affaire en tète 2. »
Telle était sa disposition d'esprit, lorsqu'il apprit que Louis XIV se décidait enfin à envoyer au Pape un représentant direct de sa personne, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire. Il avait lui-même demandé autrefois l'envoi de cette ambassade, surtout lorsqu'il avait espéré qu'on en chargerait le prince Louis d'Esté ; mais il suffisait qu'Alexandre VII désirât et que Louis XIV offrit cette marque de respect, pour que le cardinal y mit obstacle. « Il y avait longtemps, nous dit son secrétaire, qu'il rebattait incessamment M. de Brienne que le Pape et ses ministres ne feraient rien que par force et qu'il en fallait venir à quelque ressentiment 3. — Ce n'était pas son sentiment qu'on en dût ainsi alors user avec Sa Sainteté ; les choses étaient passées trop avant avec aigreurs, avec piques, avec menaces, avec mépris, avec mortifications, et Son Altesse, qui était née et élevée en Lombardie, et qui connaissait parfaitement la cour de Rome où Ton n'oublie rien, aussi bien que le génie du pape Alexandre qui croyait que tout lui était dû, ne s'accommodait pas fort à cette conduite, et doutait toujours que la facilité et complaisance pût réussir où il fallait des résolutions
» Mémoires, t. Il, p. 60 et 84.
5 Ibid., p. 50 ot 57.
3 fbid.,1. I, p. 17, et t. II, p. 68.
l'affaire des corses en 1662-1664.
fortes, soutenues par l'autorité et le crédit du roi... Son Altesse aurait voulu des ressentiments, des déclarations vives et à Rome et auprès du nonce, comme elle en avait écrit si souvent, et non pas des compliments, des lettres de douceur, des visites et autres galanteries de la facilité française *. »
Voilà l'homme qui allait devenir le principal conseiller de l'ambassadeur et exercer sur ses actions la plus funeste influence. Mais, quoi que j'en aie rapporté jusqu'à présent, on ne le connaîtrait pas encore si je ne disais le rôle qu'il joua dans un événement arrivé à Rome, au mois de juin 1660, deux ans avant l'affaire des Corses, avec laquelle il a beaucoup d'analogie. Les Franchises furent également cause de cette première querelle. On appelait ainsi les immunités que les ambassadeurs accrédités à Rome s'étaient arrogées et conservaient, malgré les bulles des Papes, non-seulement dans leurs hôtels, mais dans tout le quartier environnant. Il en était résulté des abusqu'on a peine à concevoir. « Les ambassadeurs, dit Sismondi, ne voulaient permettre l'entrée de ces quartiers à aucun officier des tribunaux et des finances du Pape. En conséquence, ils étaient devenus l'asile de tous les gens de mauvaise vie, de tous les scélérats du pays : non-seulement ils venaient s'y dérober aux recherches de la justice, ils en sortaient encore pour commettre des crimes dans le voisinage : en même temps ils en faisaient un dépôt de contrebande pour toutes les marchandises sujettes à quelques taxes 2. » Un autre protestant, contemporain de Louis XIV, s'exprimait en termes analogues : « Tout le monde sait que les franchises des quartiers étaient insupportables dans la ville capitale du Pape, où il y avait par là autant de juridictions étrangères qu'il y avait d'ambassadeurs, qui faisaient les maîtres chacun dans une bonne partie de la ville, au préjudice des droits du Souverain; que ces franchises étaient des asiles des plus méchants, et des retraites assurées dés assassins, voleurs, gens de mauvaise vie, banqueroutiers et autres mauvais garnements ; que les gens des ambassadeurs s'en faisaient un revenu considérable et empêchaient l'exécution de la justice contre le droit divin et humain 3. » Les franchises étaient
» Mémoires, t. II. p. 93. ^ 3 Histoire des Français, t. XXV, p. 552. s Leibnitz, t. III, p. 154, édit. Foucher de Gareil.
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réclamées, non-seulement par les ambassadeurs et les agents diplomatiques proprement dits, qui ont obtenu de tout temps et partout l'inviolabilité de leurs personnes et de leurs maisons, mais par tous ceux, Français, étrangers ou même sujets du Pape, qu'il plaisait au roi de France d'engager à son service et qui mettaient ses armes sur leur porte. Ainsi, à l'époque dont je parle, le cardinal d'Esté, prince Modénais, n'était même que conprotecteur des affaires de France, le cardinal Antoine Barberini ayant le titre et les principales fonctions du Protectorat. Cependant il prétendait aux franchises d'un quartier, dont il ne reconnaissait qu'à lui seul le droit de fixer l'enceinte et les limites.
Or, le 21 juin 1660, trois sbires, chargés d'arrêter pour dettes un petit marchand italien, se présentèrent à son domicile situé auprès du palais du cardinal d'Esté. Trois ou quatre valets du prélat, buvant auprès de là dans un cabaret, s'opposèrent à l'arrestation, et tirant leurs épées, en frappèrent les sbires qui prirent la fuite. Le gouverneur de la ville, averti, en référa aussitôt à D. Mario Ghigi, généralissime de l'Église. Le même jour, le barigel de Rome s'élant rendu en personne chez le marchand pour l'arrêter, l'un de ses gens le saisit en effet, et lia son bras au sien, pour le conduire plus sûrement en prison. Les laquais du cardinal se jetèrent alors sur les sbires « qui avec l'épée, qui avec des fourches et autres armes qui leur vinrent en main.» Ils en tuèrent trois et en blessèrent plusieurs autres ; ils coupèrent d'un coup d'estramaçon le bras de celui qui retenait le prisonnier ; puis ils conduisirent celuici au palais de leur maître « où il fut quelque temps caché, jusqu'à ce qu'on le menât hors de l'État ecclésiastique dans un carrosse de M. le cardinal Antoine »
Le cardinal d'Esté envoya seulement un officier de sa maison présenter des excuses et témoigner ses regrets à D. Mario, qui ne s'en contenta pas, et répondit que le Pape devait et voulait être le maître dans sa capitale, paroles qu'Alexandre lui-même répéta. Offensé d'une si légitime irritation, notre protecteur tenta d'ameuter contre la cour de Rome les membres du corps diplomatique, qui avaient les mêmes prétentions et le même intérêt à l'abus des franchises, et il
1 Mémoires, t. I, p. 303 et suiv.
l'affaire des corses en 1662-1664.
réussit à y rencontrer quelques sympathies. Il joua alors une scène odieuse, qu'il renouvellera plus tard dans l'affaire des Corses. Il affecta de croire que le Pape voulait faire prendre d'assaut son palais. Lui, évêque et cardinal, dont les valets venaient déjà de répandre le sang de plusieurs officiers de justice, appela dans sa demeure, au risque de malheurs irréparables, les aventuriers de tout pays qu'il put trouver à Rome. « Il fit faire, en un instant, plus de cinq cents paillasses pour les soldats qui étaient sous les armes dans les deux cours et dans le jardin de son palais. On étendit les matelas dans toutes les chambres des appartements pour plus de cent cinquante gentilshommes nationaux et la plupart Français, à qui il faisait faire une très-belle table et bonne chère. On payait tous les jours la soldatesque à qui on donnait un teston par tète, et on fit venir un cabaretier qui tint boutique dans le jardin, et leur vendait tout ce qui leur était nécessaire. On fit mettre la selle à cent chevaux dans les écuries ; on fit percer toutes les maisons qui sont dans l'île où est le palais, et on mit des sentinelles partout, avec le même soin que si on avait été prêt à soutenir un siège 1 . »
Le Pape avait certainement le droit de châtier sur-le-champ, d'une façon exemplaire, une pareille rébellion, dût-il faire porter la main sur le cardinal lui-même. Mais tel était le caractère paternel du gouvernement romain, qu'il voulut seulement instruire un procès régulier contre les assassins des sbires. L'auteur des Mémoires avoue que D. Mario allait assez lentement, et que les archers et cavaliers dont le cardinal se disait menacé « n'avaient d'autre fin que de se saisir de quelques pauvres gens aux environs, pour informer sur leur témoignage. » S'ils étaient plus nombreux que d'habitude, c'est par le fait du cardinal lui-même, et pour les mettre à l'abri d'une nouvelle insulte de ses gens. Renaud envoya demander du secours à son neveu le duc de Modène, qui dépêcha un de ses gentilshommes au légat de Bologne, le cardinal Farnèse, pour « remontrer ses ressentiments au Pape sur les entreprises de D. Mario, en y joignant que, s'il arrivait autre chose, il se ferait porter la tête de D. Mario dans un sac, et qu'il exterminerait sa famille. » Les médiateurs que le Pape
1 Mémoires, t. I, p. 319.
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consentit à écouter ne réussissant pas assez vite au gré du cardinal, il menaça de se rendre au consistoire, accompagné de cent hommes armés. Alexandre répondit à ces coupables extravagances par une bonté admirable, et accommoda promptement L'affaire. Le cardinal était incapable de pardonner à ceux qu'il avait offensés, et c'est après cet événement qu'il se montra plus irrité contre le Saint-Siège. Tout à fait décrédité à Rome, « il en était piqué jusques au vif, et en faisait passer ses plaintes en France... Il voulait qu'on en vint à quelque déclaration plus ouverte et à quelque ressentiment plus vif. Il ne manquait point d'ordinaire qu'il n'en donnât quelque motif. » Et il écrivait lui-même, le 21 août de la même année, à l'archevêque d'Embrun, ambassadeur à Venise : « V. E. aura eu relation comme le Pape en use, et, au jugement de quelques personnes, on voudrait qu'on en vînt à d'autres résolutions, qui pussent faire coup en éclatant »
A la fin de l'année 1661, le duc de Créqui fut désigné pour aller en ambassade extraordinaire vers le pape Alexandre VII ; mais il ne partit qu'au printemps suivant, et c'est seulement le 11 juin 1662 qu'il fit son entrée publique à Home. Les trois ministres qui avaient inspiré le choix de ce personnage, inauguraient alors cette politique (V humilier le Saint-Siège 2 qui fut si funeste à l'Église de France. Lionne était revenu mécontent de son dernier voyage à Rome, et il avait pour conseiller et pour familier le docteur Jean Gaudon, doyen de Vitré, et ami de Duvergier de Hauranne. Le Tellier, plus habile à cacher sa haine contre le Saint-Siège, suivait les avis de son second fils, qui venait de soutenir avec un grand éclat une thèse en Sorbonne, et qui était gouverné par l'abbé Cocquelin, l'un des futurs coryphées de l'Assemblée de 1682. Colbert réglait sa conduite, dans les affaires religieuses, sur l'opinion de l'abbé Bourzeis, qui avait signé le formulaire, mais qui
1 Mémoires, 1. 1, p. 345 et suiv.
2 Paroles de Bossuct. — Journal de Le Dieu, t. I. p. 8 et suiv.
l'affaire des corses en 1662-1664.
n'avait pas abandonné la doctrine de Jansénius 4 . Ce qui faisait dire à la Reine-mère que les trois ministres avaient chacun leur janséniste 2. Gréqui était tout à fait propre à remplir leurs vues. Voltaire lui-même a dit de cet ambassadeur qu'il révolta les Romains par sa hauteur 3, et le secrétaire du cardinal d'Esté, tout en défendant le duc, convient qu'il avait dès lors la réputation d'être « un homme hautain, un emporté, un fier, et qu'il passait pour venir à Rome avec du monde qui ne demandait qu'à mener les mains 4. »
Avant même de quitter la France pour se rendre à son poste, il se fit une querelle avec Piccolomini, nonce à Paris. Il se proposait de lui faire une visite, mais il exigea que, contrairement à l'usage, le nonce lui donnât la main chez lui, à titre de duc et pair, et Piccolomini ayant, pour supprimer la difficulté, offert une entrevue chez un tiers, Gréqui refusa 3. Piccolomini instruisit sa cour de cet incident de mauvais augure, et l'avertit de plus que l'ambassadeur, d'un caractère difficile, conduisait à sa suite beaucoup de gens accoutumés à vivre avec toute sorte de licence. Ces renseignements étaient exacts, et, sans parler des aveux de Renaud d'Esté et de Régnier Desmarais, on en trouve une confirmation singulière dans les Mémoires de Bonaventure d'Argonne, publiés sous le pseudonyme de Vigneul Marville : on sait qu'après la mort de cet auteur, les libraires ajoutèrent à son livre des anecdotes douteuses ou controuvées qui l'ont décrédité : mais le passage suivant se lit dans une des premières éditions, donnée par d'Argonne qui, né deux ans seulement après Régnier Desmarais et entré comme lui dans les ordres, devait tenir les faits de l'ancien secrétaire de M. de Gréqui : « M. le duc de Gréqui étant nommé du roi pour être son ambassadeur auprès de Sa Sainteté, Papillon, déterminé bretteur, assez connu par la méchante figure que ses frères avaient faite en certain canton de la ville, demanda permission à ce seigneur de le suivre à Rome. Il lui en accorda la grâce dont il eut sujet de se repentir dans la
1 Mémoires du P. Rapi?i, édit. Aubineau, t. III, p. 195, et tous le9 récits du temps.
*lbid.
* Siècle de Louis XI V, ch. vu.
; T. D, p. 103 et suiv.
5 Régnier Desmarais, p. 4.
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suite. Car, dès son arrivée à Lyon, Papillon appela en duel un maître en fait d'armes et le tua sur-le-champ. Étant à Rome, tout son exèrcice était de chercher à se battre. Il allait régulièrement tous les jours se promener sur le pont du Tibre, et faisait querelle d'Allemand au premier venu. Il attaqua seul deux ou trois Corses qui marchaient de compagnie et les poussa vigoureusement. Ceux-ci, résolus de se venger, repassèrent une autre fois en meilleur ordre, et allèrent droit à Papillon qui les traita en enfant de bonne maison. Les Corses enragés se déterminèrent de se défaire à l'italienne de ce fâcheux Papillon et de l'assassiner dans les latrines de la ville. M. l'ambassadeur, averti de ces choses, commanda à Papillon de ne point sortir de son palais, et la nuit suivante l'envoya, avec bonne escorte, au port le plus proche et le fit repasser en France. Cependant les Corses voulant se venger, bien appuyés des puissances, en vinrent aux excès que tout le monde sait. Mais c'est là, comme je lésais d'original, la véritable cause de ce terrible mouvement qui a commis avec tant d'éclat la France avec Rome » D'un autre côté, les Mémoires de Renaud d'Esté parlent d'un maître d'escrime qui fréquentait avec les gens de M. l'ambassadeur, et que celui-ci fut obligé de renvoyer en France 2 . Régnier, qui avait connu tout le personnel de l'ambassade, contredirait Piccolomini s'il y avait lieu ; il s'en garde bien et se borne à dire : « Le Nonce, ou mal disposé, ou mal informé, écrivit à Rome, etc. » Mais Voltaire lui-même a été forcé de convenir encore que « les domestiques de Créqui, gens qui poussent toujours à l'extrême les défauts de leur maître, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris, qui se faisait honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville 3. »
Ainsi préparé, ainsi accompagné, Créqui arrive à Rome et soulève immédiatement un conflit d'étiquette avec les parents du Pape. S'autorisant, à ce qu'il parait, des instructions de sa cour 4, il refusa la première visite à D. Mario et à D. Augustin Chigi, frère et neveu d'Alexandre VU, qui occupaient des
1 2» édition, 1700, t. II, p. 422. — DArgonne ne mourut qu'en 1704.
* T. II, p. 105.
8 Siècle de Louis XI V, ch. vu.
4 Régnier le dit, p. 5 et 10. Les Mémoires de R. d'Esté laissent croire que Créqui agissait de lui-môme: t. II, p. 101.
l'affaire des corses en 1662-1664.
charges élevées dans le gouvernement. Il prétendait ne devoir cet honneur qu'aux parents ecclésiastiques du Pape, et il citait certains exemples ; mais Régnier reconnaît que les exemples contraires avaient d'autant plus de force qu'ils étaient plus récents 1 . A moins de vouloir blesser la famille d'Alexandre, Créqui devait se conformer à l'usage qu'il trouvait établi : mais « il protesta qu'il ne serait jamais le premier à visiter D. Mario et D. Augustin, et il s'aida en cour afin qu'on ne leur cédât pas en ce point 2 : » on céda cependant, et le roi révoqua tout à coup un ordre qu'il aurait dû, dit Régnier 3, ou ne jamais donner, ou ne jamais rétracter. « Ce lui fut un très-dur commandement, attendu la déclaration qu'il avait hautement faite auparavant 4. » Les Ghigi redoublèrent de courtoisie pour diminuer son chagrin. « Ils lui témoignèrent chacun, dit Régnier, une extrême reconnaissance de l'honneur qu'il leur faisait. Pour la marquer même davantage, Dona Bérénice, femme de D. Mario, et la princesse Farnèse, femme d'Augustin, furent les premières à aller voir l'ambassadrice. Toutes les visites furent ensuite restituées de part et d'autre dès le lendemain, et enfin tout se passa alors de manière qu'il sembla qu'on dût s'en promettre une parfaite intelligence à l'avenir entre la cour de Rome et l'ambassadeur 5. » Mais Créqui avait auprès de lui un homme plus vindicatif que luimême, le cardinal d'Esté. « Je ne dirai pas, écrit son secrétaire, le déplaisir que cette démarche apporta à M. le cardinal et à quelques bons serviteurs du roi qui voyaient qu'on était trop facile en France à se relâcher avec des gens de qui ils savaient qu'on n'aurait rien par cette sorte de complaisance \ »
Dès les premiers jours, Créqui avait annoncé la résolution de pousser à l'excès l'abus des franchises. Il ne souffrait pas que le gouvernement romain fit passer des condamnés à la vue de son palais, ni qu'il ordonnât des perquisitions judiciaires dans une maison assez proche 7 : il appelait cela des entreprises et menaçait de se porter à quelque éclat. D'autre part, lorsque
* Mémoires, t. H, p. 101.
* Mémoires, t. II, p. 102.
« T. II, p. 102.
7 Régnier, p. 7.
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ses gens commettaient de véritables crimes, il n'en faisait pas la moindre excuse au souverain dont il troublait ainsi la capitale. Un mois avant l'affaire des Corses, dans la nuit du au 24 juillet, quatre soldats, faisant la ronde habituelle, entrèrent dans un cabaret où buvaient quatre Français, gens de peu et sans aveu, qui avaient déjà, dit Régnier la tête échauffée par le vin, et que le voisinage du palais de l'ambassadeur rendait insolente. Ceux-ci injurièrent les Romains, les chargèrent l'épée nue, et leur arrachèrent leurs armes, après en avoir blessé deux. Un officier ayant paru, les Français refusèrent de lui remettre les armes enlevées à ses soldats, et les portèrent chez l'ambassadeur, qui les restitua le lendemain. Créqui exprima-t-il des regrets? livra-t-il les coupables à la justice romaine? L'affaire lui parut devoir être apaisée par la restitution des armes et par une protestation qu'il n'approuvait en aucune façon une telle action ; puis il fit sauver secrètement de Rome ses quatre nationaux. « Diverses querelles survenues à peu près dans le même temps entre les Français de la basse famille de l'ambassadeur et les soldats corses qui étaient à Rome, au nombre de deux cents, pour la sûreté du Mont-depiété et des prisons publiques, furent encore un sujet de plainte et de chagrin pour les ministres du Pape. La proximité du palais Farnèse et du quartier des Corses donnant lieu aux Français et aux Corses de se rencontrer souvent, l'insolence des uns et la férocité des autres les avaient portés à des démêlés, qui véritablement n'avaient été jusque-là à rien de considérable, mais qui ne laissaient pas de les avoir réciproquement aigris. Et comme il semblait que, dans toutes ces rencontres, les Corses eussent eu quelque désavantage, cela joint à l'affaire de la patrouille, où le gouvernement croyait que son autorité avait été blessée, fit que D. Mario, comme général des armées de l'État ecclésiastique, et le cardinal Impériale, comme gouverneur de Rome, donnèrent des ordres précis et aux Corses et aux sbires de se racquitter hautement sur les Français, à la première occasion qui s'en offrirait 2. » Pour qui sait lire et se rappelle que cela fut écrit et publié sous Louis XIV, la vérité est là tout entière. VinsolemedQS Français
1 Régnier, p. 8.
* Ibid., p. 9. — Mémoires, t. II, p. 105.
l'affaire des corses en 1662-1664.
attaquait toujours la férocité des Corses, et ces Corses étaient en définitive si peu redoutables que, dans toutes ces querelles, ils avaient quelque désavantage, c'est-à-dire en langage moins diplomatique, ils étaient constamment battus et assommés ; mais ils ne furent jamais les agresseurs, pas même dans la fameuse journée du 20 août.
Régnier parle d'ordres précis qui auraient été donnés par D. Mario et par le cardinal Impériale, et il sera souvent question de ces prétendus ordres dans la correspondance de Louis XIV et de ses ministres. Mais où est la preuve? Le gouvernement pontifical était si débonnaire, que les archers du guet n'avaient pas la permission de se servir des armes à feu qu'ils portaient, et cela résulte même d'une relation française. Les sbires au sergents, y est-il dit, ont toujours eu une défense générale de tirer, sur de très^igoureuses peines \ Régnier rapporte lui-même que les sbires ont ordre de ne jamais tirer en aucune occasion a. Les sbires sont seuls nommés dans ces lignes, mais les autres corps avaient les mêmes ordres. Ainsi les soldats de la patrouille, que les quatre Français avaient frappés à coups d'épée, le 24 juillet, portaient leurs mousquets sur V épaule, mèche allumée 3, et ils avaient mieux aimé céder la place à leurs agresseurs, munis d'épées seulement, que d'encourir de très-rigoureuses peines, en usant de leurs armes. Créqui prétend que cette consigne fut changée, et à l'appui de son rapport il adresse au roi un écrit clandestin et anonyme, composé peut-être à son instigation, et qui fut ensuite répandu dans toute l'Europe, par ordre de Louis XIV, après qu'on lui eut fait subir de graves altérations pour égarer plus sûrement l'opinion publique. Voici l'imprimé :
« Premier article du feuillet des avis secrets de Rome du 5 août 1662. — En suite, et à cause du démêlé qui arriva dernièrement entre quelques Français et la patrouillé, on a donné divers ordres secrets aux officiers qui commandent la soldatesque de ladite patrouille, et on leur a donné la permission de tirer pour la moindre petite occasion qu'il leur en arrivera; et tous les soirs, avant que de se mettre en marche, le commandant fait la visite à chaque soldat pour reconnaître s'il est pourvu de munitions et de toute autre chose nécessaire 4. »
* Bibliothèque nationale, recueil Thoisy, Rome, 3, Z, 2284. » P. 14.
4 Recueil Thoisy, ibxd.
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Cette rédaction est bien différente de celle envoyée par Créqni : la cour de France a fait retrancher le passage le plus important, où il était avoué que le maître d'escrime porta chez l'ambassadeur les quatre mousquets et les deux épées enlevés à la patrouille ; et les mots : on a donné une licence générale à la soldatesque de tirer, etc., ont été remplacés par ceux-ci : on a donné divers ordres secrets aux officiers, etc.. Le texte primitif a été reproduit dans une relation composée par le ministère français, et publié par Régnier lui-même 1 . Mais j'admets toutes ces versions; car il doit y avoir du vrai dans les informations transmises le 29 août à Gréqui, par un abbé Strozzi, agent du roi à Florence, qui prétendait les tenir indirectement de Corses fugitifs, à leur passage en Toscane : « Quelques-uns de leurs compagnons ayant eu du désavantage dans une querelle avec quelques Français, et D. Mario les ayant, peu de jours après, aperçus dans les rues, les avait fait approcher de son carrosse et leur avait dit : « Canailles, ne savez-vous plus vous servir « de vos carabines ? Faites si bien que vous ne soyez plus « battus, ou je vous enverrai en galère ; une autre fois tirez et « faites votre devoir. » Ils avaient ajouté à cela que le cardinal Impériale leur avait souvent reproché qu'ils se laissaient maltraiter par les Français 2. » Je fais des réserves sur l'exactitude des paroles attribuées à D. Mario, car Strozzi dit lui-même qu'elles avaient été adressées, non aux fugitifs, mais à leurs camarades ; qu'il n'avait pas vu lui-même les Corses de passage à Florence, et qu'il les avait seulement fait interroger par plusieurs de leurs compatriotes. Evidemment, en passant ainsi de bouche en bouche, et surtout sous la plume de Strozzi, le discours de D. Mario a reçu quelque amplification ; mais il est vraisemblable qu'à la suite des désordres si fréquemment excités par les Français, et surtout après l'affaire de la patrouille frappée et désarmée, le gouvernement romain révoqua la consigne trop indulgente, précédemment observée pour la police des rues de Rome et qu'il prescrivit de repousser désormais la force par la force : c'était son droit et son devoir.
1 P. 57, et Preuves, p. 40.
4 Régnier, p. 35, et Preuves, p. C.
l'affaire des corses en 1662-1664.
Créqui et le cardinal d'Esté virent bientôt naître l'occasion de se porter àce coup d'éclat qu'ils attendaient si impatiemment. On trouvera dans le livre de Régnier les relations romaines et françaises de la journée du 20 août 1662 ; je ne les reproduis pas ici : je désire faire aux adversaires du Saint-Siège toutes les concessions qu'ils voudront, et, pour abréger, je prends comme point de départ de la discussion le récit fait au roi par le duc de Créqui 1 :
« Hier, devers le soir, lorsque j'étais allé voir la princesse Borghèse, que ma femme était aussi sortie pour aller à Saint-Bernard, et que la plupart de mes gentilshommes étaient avec M. le duc Cesarini qui les avait priés à souper, un Français, domestique de la reine de Suède, ayant pris différend sur le Pont-Sixte avec un soldat de la garde corse, mit l'épée à la main contre lui ; mais d'autres soldats qui parurent l'ayant obligé à se retirer, il fut poursuivi par eux presque auprès de mes écuries. Quelques-uns de mes palefreniers, sortis au bruit, les repoussèrent ; mais un plus grand nombre de soldats étant survenus, mes gens furent rechassés jusque dans mon logis. Dans ce temps-là, j'entrais chez moi par un autre côté, et, étant fort surpris de ce désordre, je dis à deux ou trois gentilshommes de faire retirer mes gens. Ils ne sortirent pas plus tôt dans la place pour cet effet qu'on tira sur eux sept ou huit coups de mousquet, dont il y en eut un qui tua un Italien. Et alors, comme si le signal eût été donné, toutes les avenues de mon palais furent saisies par sept ou huit corps de garde qui y furent posés tout autour en un moment. Je m'avançai sur un balcon à la nouvelle qu'on m'en dit : l'on m'y tira plusieurs coups en un instant, et cette insolence qu'on ne croira que malaisément qu'on ait osé commettre contre votre ambassadeur, fut suivie d'une plus grande contre ma femme. Elle revenait des églises et était encore loin de mon palais, auprès de Saint-Charles ai catinari, lorsque des soldats qui occupaient ce poste-là tirèrent sept ou huit coups sur son carrosse, tuèrent un de ses pages à la portière auprès d'elle, et blessèrent un de ses laquais. Elle fut contrainte de rebrousser chemin à demi morte, et alla chez M. le cardinal d'Esté qui la ramena ensuite chez moi. Cependant on tirait sur tous les Français qu'on rencontrait et sur les Italiens qu'on s'imaginait qui venaient à mon palais. Un de mes gentilshommes, qui revenait de la ville, eut un
» Dépcche du 21 août 1662.
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coup de mousquet dans le ventre. Un de mes laquais d'autre côté en eut un dans le corps, et le marquis Frangipani, avec sept ou huit Allemands et Italiens, fut attaqué en venant à mon logis qui demeura investi pendant plus de trois heures, de manière qu'on n'y laissait passer personne. Voilà, Sire, comme la chose s'est passée. »
Je ne veux faire à ce rapport que de brèves corrections empruntées à des Français, témoins des événements. L'ambassadeur reconnaît que c'est un Français qui tira l'épée le premier : mais il se trompe en ne parlant que d'un Français : il y en avait trois, qui injurièrent trois soldats corses sur le Pont-Sixte. Il omet avec soin de dire qu'un des Corses fut blessé, comme le déclare formellement Régnier. Il n'y eut pas seulement quelques-uns des palefreniers pour repousser les soldats chargeant ceux qui avaient blessé leur camarade, mais tout ce qui s'y trouva de gens de livrée sortit au bruit avec des fourches ou des épées, et rechassa les Corses 1 . Gréqui place le commencement de la scène devers le soir, ce qui est fort vague : il était cependant utile de préciser davantage, car c'est justement l'heure avancée et la nuit tombante ou déjà tombée qui empêchèrent les Corses de reconnaître l'ambassadeur et l'ambassadrice. Régnier dit que la première querelle du Pont-Sixte eut lieu vers les vingt-deux heures d'Italie qui répondent à peu près à six heures du soir de France a. Les Mémoires de Renaud d'Esté portent vingt-trois à vingt-quatre heures*, ou en style français, sept à huit heures, et la relation romaine indique vingttrois heures*. Or, les divers incidents qui précédèrent la sortie des Corses de leur caserne ne prirent pas moins d'une heure ; il fallut quelque temps aux soldats polir préparer leurs armes, s'assembler et aller à la rencontre des Français. On doit remarquer d'ailleurs qu'ils n'assaillirent pas la façade d'honneur, mais la porte de derrière du palais Farnèse. Il ne pouvait pas être moins de huit heures lorsqu'ils commencèrent à user de leurs armes à feu. Créqui rentra d'un autre coté, et avant de se présenter lui-même à une fenêtre ou à un balcon, il envoya deux gentilshommes pour mettre fin au tumulte. L'obscurité ne permit pas de l'apercevoir. C'est encore plus tard que revint l'ambas-
1 Régnier, p. 13.
* Ibid.
* T. II, p. 106.
* Régnier, Preuves, p. 20.
l'affaire des corses en 1662-1664.
sadrice et qu'un de ses pages fut tué. L'obscurité était alors plus grande, et c'est sans reconnaître le carrosse delà duchesse que l'on tira de son côté. Vainement Créqui, dans ses lettres au roi, se montre offensé de la supposition que sa femme ait pu aller la nuit dans les rues de Rome sans être accompagnée de gens portant des torches : il n'est nullement parlé de ces gens ni dans Régnier, ni dans Renaud d'Esté, et Régnier explique fort bien leur absence quand il rapporte que le duc et la duchesse étaient sortis de bonne heure, c'est-à-dire à un moment de la journée où ils n'avaient pas à prendre cette précaution ; aussi la relation romaine dit-elle formellement : senza torcia.
D'un autre côté, il est manifeste que l'ambassadeur, dans son récit succinct, qui a principalement pour but d'émouvoir le roi, présente comme dirigées contre lui des mesures prises au contraire pour sa sécurité personnelle, dès les premiers moments, parle gouvernement romain. D. Mario, averti, commanda, en effet, sans retard aux sbires et aux soldats de faire cesser le tumulte ; mais il ne pouvait évidemment les envoyer qu a l'endroit où ce tumulte avait lieu, c'est-à-dire autour du palais Farnèse : ils ne pouvaient se porter qu'aux avenues de ce palais, et c'est pour le mieux protéger qu'ils l'investissaient de toutes parts : aussi l'ordre fut aussitôt rétabli, et quand l'ambassadrice, qui s'était réfugiée chez le cardinal d'Esté, revint près de son mari, elle fut reçue avec respect sur la place Farnèse, qu'elle traversa au milieu d'une haie de 300 personnes et d'une centaine de flambeaux 1 .
Rien de plus regrettable qu'un pareil événement. Les Français avaient été les agresseurs, le 20 août, comme ils l'avaient été dans toutes les querelles antérieures; mais les Corses avaient excédé les droits de la légitime défense. La vérité tout entière est dans ce mot de la lettre écrite trois jours après par le Pape à la Reine-mère : Vix exprimere possumus Majestati lux quam gravem animi dolorem perceperimus exjsuccessu turbarum qux, ortx ab injuriis et aggressionibus quorumdam ex familiâ ducis Crequii advenus milites corsos, corumdem furorem ita concitarunt ut sane fines naturalis justœque defensionis
1 Régnier, p. 16.
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plurimum excesserint 1 . Aussi ni le Pape, ni aucun de ses ministres ne pensèrent-ils à refuser une juste satisfaction au roi et à son ambassadeur : mais il devait suffire de condamner les Corses les plus coupables et de rendre au pavillon français tous les honneurs accoutumés. Malheureusement Gréqui et ses conseillers, comme plus tard Louis XIV et ses ministres, rendirent tout accord impossible. L'ambassadeur et le roi de France qualifièrent cet accident d'assassinat du duc et de la duchesse de Gréqui, et publièrent partout que le Pape et ses parents étaient les instigateurs de ce crime. A une offense reçue de simples soldats par son représentant, le Roi Très-Chrétien répondait personnellement par le plus grave des outrages dirigé contre le Pape lui-même.
Dès les premiers coups de feu, Créqui avait fait avertir D. Mario, et celui-ci lui manda qu'il irait incessamment le trouver, afin de savoir de lui ce qu'il y aurait à faire pour son service et pour sa satisfaction 2. Étant le chef militaire de Rome, et retenu par ses graves devoirs, il ne put aller chez l'ambassadeur aussitôt qu'il le voulut, et il se fit excuser. Son envoyé ne put arriver jusqu'à Gréqui, dont les officiers menacèrent de le jeter parla fenêtre 3. La reine de Suède écrivit sur le champ au duc pour le prier de n'écouter pas ses premiers ressentiments, ni ceux qui voudraient lui aigrir l'esprit à la vengeance, et de ne pas précipiter ses résolutions*. Voici comment il suivit ce sage conseil. Un consistoire devait se tenir le lendemain pour l'expédition des affaires courantes de l'Église; Créqui enjoignit aux cardinaux de la faction de France de n'y point aller, et les cardinaux obéirent, à l'exception d'un seul ! Le même jour, il mit sérieusement en délibération s'il ne ferait pas attaquer les Corses par ses gens ; mais il craignit que ceuxci ne fussent pas les plus forts, et il s'arrêta devant cette observation du cardinal d'Esté que, quand, par une furie française, on pourrait venir à bout de poignarder tout le corps de garde des Corses, on aurait ensuite devant soi les trois mille hommes de la garnison 5. C'est à cela qu'il fait allusion dans ses
1 Recueil Thoisy, Rome, 3, Z, 2284.
* Régnier, p. 16.
» Mémoires, t. II, p. 110.
* Régnier, Preuves, p. 3.
B Régnier, p. 19 et suiv.
l'affaire des corses en 1662-1664.
deux premières lettres au roi. « Je ne ferai rien ici, dit-il, que par les conseils de M. le cardinal d'Esté, qui m'a déjà empêché de faire dès aujourd'hui quelques démonstrations que j'avais envie de faire, et dont Votre Majesté sera plus particulièrement informée. — M. le cardinal d'Esté m'en a empêché à toute force, me remontrant que, quand on aurait une fois commencé, on ne serait plus maître des suites, et qu'ainsi on exposerait peut-êlre Rome à un saccagement général 1 . »
Le 21 août, le cardinal Ghigi, neveu du Pape et secrétaire d'État, ne voulant pas, après l'insulte faite à l'envoyé de D. Mario, s'exposer lui-même à un affront qui eût aggravé toutes choses, fit demander deux fois à voir la duchesse qui, par ordre de son mari, refusa cette visite 2. Il résolut ensuite d'aller chez l'ambassadeur lui-même, mais il pria la reine de Suède de tirer de lui quelque assurance là-dessios. Créqui répondit qu'il ne voulait donner aucwne parole, lui étant indiffèrent de rassurer le cardinal Chigi de ses craintes; qu'il était gentilhomme et incapable d'une méchante action 5. Ghigi avait cependant raison de se défier d'un gentilhomme qui, s'il n'eût été retenu par la peur, aurait fait massacrer tous les Corses.
Le Pape nomma deux congrégations composées, l'une de plusieurs prélats, du sénateur de Rome et d'un juge séculier pour faire le procès aux Corses coupables ; — l'autre, de neuf cardinaux, pour préparer les satisfactions dues au roi et à l'ambassadeur. Par son ordre, son neveu, le cardinal Chigi, demanda au duc une audience sans condition : ce prélat fut enfin reçu, et Régnier reconnaît qu'il exprima de la part du Pape et en son propre nom les meilleurs sentiments4. Des brefs furent adressés sans retard au roi et aux deux reines, et Alexandre offrit en personne, et par le nonce Piccolomini, de concerter ensemble au plus tôt toutes les réparations convenables. Mais Créqui mit obstacle à la négociation, en prodiguant chaque jour de nouvelles offenses au Saint-Siège.
N'osant pas risquer le massacre des Corses ni le saccagement de Rome, il affecta de croire qu'on voulait prendre son palais
1 Lettres des 21 et 22 août.
» Dépêche du 22 août.
» Dépêche du 28 août, et Régnier, p. 23.
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d'assaut et s'emparer de sa personne : il recommença les scènes par lesquelles le cardinal d'Esté avait illustré son protectorat. Il amassa ostensiblement chez lui des munitions et des approvisionnements de toute espèce comme s'il allait être assiégé ; il y attira un grand nombre d'aventuriers, afin, avoue-t-on, de mettre l'affaire en réputation et de faire connaître au Pape qu'on avait sujet de se défier de ses déportements 1 . Il ne sortit plus qu'accompagné d'un grand nombre d'hommes armés, et « le Pape lui ayant fait demandera quel sujet, Son Excellence lui fit dire qu'il n'avait pas occasion d'être en sûreté en suite de ce qui s'était passé, et que, quand Sa Sainteté pourrait justifieràe n'avoir, ni lui, ni ses parents, aucune part à l'action, et que, quand on lui aurait donné toutes les paroles du monde, elle ne devait pas pour cela user de moins de précaution, puisque quand on serait assuré du côté du Pape, on ne l'était pas du côté de ses soldats, qui pouvaient impunément, comme ils avaient déjà fait à ses yeux, commettre de semblables attentats2. »
Le cardinal d'Aragon intervient pour faire cesser ce scandale : le duc lui répond qu'il sait que dix-sept Corses ont ordre de le tuer*. Le cardinal Sacchetti lui annonce qu'on a caserné les Corses à l'autre bout de Rome : Gréqui déclare qu'il peut aussi passer par ce quartier et que cela ne lui suffit pas. Un jour cependant il prête l'oreille à quelqu'un qui lui représente l'absurdité de ses soupçons et le ridicule de ses frayeurs ; mais le cardinal d'Esté, sans la participation et le conseil duquel il ne faisait rien 4, détruit aussitôt l'effet de ces sages conseils, et l'auteur des Mémoires nous apprend que c'est lui-même qui fut employé pour raffermir le duc dans sa première résolution 5.
Le gouvernement romain presse l'instruction du procès, met à prix la tête des plus coupables : Créqui prétend que ceux dont les Corses n'ont fait que suivre les ordres ont procuré leur évasion, que les informations ne vont à rien, et que c'est
4 Mémoires, t II, p. 114.
« Ibid.
8 Dépêche du 28 août.
* Régnier, p. 29.
5 P. 116 et 117.
l'affaire des corses en 1662-1664.
ajouter la raillerie à l'injure*. Il est plutôt scandalisé que satisfait de la visite du cardinal Chigi : il ne veut pas croire à la sincérité de ses paroles2. Il ne demande rien officiellement, pour se donner le prétexte de dire qu'on ne lui offre rien ; mais on sait qu'il voulait que, dès le premier jour, le Pape envoyât un de ses parents se jeter aux pieds du roi, fit pendre une partie des Corses, et mettre une autre aux galères, bannît pour toujours le reste, et infligeât des traitements semblables aux sbires et à leur chef3. La reine de Suède et la République de Venise proposent leur médiation : il la rejette. Le cardinal Impériale, gouverneur de Rome, publie unédit qui défend aux sujets du Pape de se prêter à ces enrôlements et à ces achats de munitions de guerre que l'ambassadeur fait chaque jour à la vue de toute la ville et qui sont une menace flagrante contre la souveraineté du Pape : Créqui s'en offense. On informe contre le duc Gesarini, sujet romain, qui complote ouvertement et fournit des armes contre son prince : Créqui le déclare protégé de la France, et le soustrait aux recherches de la justice4.
Grâce aux mesures à la fois énergiques et habiles des ministres du Pape, l'ambassadeur du roi de France put les braver insolemment pendant huit jours, sans que personne répondit à ses défis, sans que ni le duc, ni le moindre de ses valets pût se plaindre d'une injure ou d'une voie de fait. Créqui ne pouvait pas soutenir longtemps un pareil personnage. Après avoir reçu, le premier jour, comme il était naturel, des marques nombreuses de sympathie, il vit tout le monde s'écarter de lui. Le Pape ayant instruit de ce qui se passait le roi d'Espagne et le vice-roi de Naples, celui-ci donna ordre à un bataillon d'infanterie et à toute sa cavalerie de s'avancer sur les frontières des terres ecclésiastiques, je ne sais à quel dessein, écrit au roi le duc fort inquiet 5. Il confesse mélancoliquement, dans cette même dépêche du 28 août, que le seul approbateur de sa conduite est le cardinal d'Esté, qui la lui avait inspirée : « Quoique le procédé, dit-il, de M. le cardinal d'Aragon avec
1 Régnier, p. 25.
8 Dépêche du 28 août.
* Mémoires, p. 111.
* Régnier, p. 28.
* Dépêche du 28 août.
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l'ambassadeur de Venise dans la conjoncture présente ait été honnête, je ne laisse pas de voir que l'un et l'autre agissent fort froidement, de sorte qu'à bien parler, je ne puis compter ici que sur M. le cardinal d'Esté. » Il y revient encore dans une dépêche du 2 septembre : « D'ailleurs je voyais, écrit-il, que M. le cardinal d'Aragon et l'ambassadeur de Venise en usaient fort mal dans ce rencontre, étant étrange que ni l'un ni l'autre n'aient jamais demandé une audience au Pape. » Le duc et son conseiller se décidèrent à passer sur les terres du grand-duc de Toscane, et leur retraite, peu triomphale, est ainsi racontée par le secrétaire du cardinal : « Ils prirent donc un beau soir la résolution de sortir de grand matin, sans que personne sût où ils allaient, sinon quelques-uns des plus confidents ; ce qu'ils firent le premier jour de septembre 1 . »
Créqui avait admirablement concerté ses dépêches à LouisXIV en vue d'exciter sa colère, ce n'est pas dire assez, sa fureur contre la cour de Rome. La première débute ainsi : « Sire, je demande vengeance à Votre Majesté de l'assassinat qui fut commis hier tant en ma personne qu'en celle de ma femme. » Il accuse directement le Pape et sa famille : « Les précautions les plus sages ne servent de rien contre des gens qui veulent querelle à quelque prix que ce soit, et toutes les civilités que je leur ai faites, depuis votre ordre, n'ont fait que les rendre plus orgueilleux et plus hardis au lieu de les faire devenir plus traitables2. » Le lendemain il écrit encore : « Il n'y a aucun doute que cette entreprise n'ait été faite par le mouvement de cette cour et par son ordre 3. » Ses espérances furent dépassées. Louis XIV amplifia ses doléances, et poussa des clameurs qui retentirent d'un bout à l'autre de l'Europe. Acceptant aveuglément le récit de son ambassadeur, sans rien vérifier, sans même attendre le courrier du Pape au nonce, il
1 Mémoires, t. II, p. 122.
* Dépêche du 21 août.
» Dépêche du 22 août.
l'affaire des corses en 1662-1664.
répondit sur-le-champ à la lettre du 21 août, et voici son style : « Le forfait de la milice du Pape contre votre personne, contre la personne de ma cousine, la duchesse de Gréqui, et son carrosse, contre tous vos domestiques et tous les Français qui ont été rencontrés dans les rues, a des circonstances si atroces et si cruelles qu'il sera à jamais détesté par les nations même les plus barbares. » Prévoyant que ceux qui ont donné les ordres à cette canaille de commettre une si méchante action auront assez de crédit sur l'esprit de Sa Sainteté pour le détourner d'en faire un châtiment exemplaire, il lui ordonne de quitter une ville où Von assassine les ambassadeurs et les ambassadrices, où l'on investit leur palais, et où Von tâche de faire mainbasse sur toute u/ne nation qui a souvent tiré Vépéepour mettre les Papes dans leur siège; et il lui annonce en même temps qu'il a déjà enjoint au nonce de sortir de Paris et de se retirer à Meaux, où il sera plus en sûreté du ressentiment de ses peuples h. Le lendemain cependant, Piccolomini, bravant Tordre du roi, fît part à Lionne de ce qu'il avait reçu de sa cour, et lui exposa l'affaire sous un jour différent, le véritable, selon moi 2 :
« Il dit que trois Français ayant pris querelle surle Pont-Sixte avec quelques Corses, où l'un de ceux-ci demeura blessé, ils furent séparés et il n'en arriva autre chose; mais qu'à quelque temps de là, deux Corses ayant passé dans la place du palais Farnèse furent attaqués par d'autres Français qui en tuèrent l'un sur-le-champ, et blessèrent si grièvement l'autre qu'il fut porté aussitôt dans la boutique d'un chirurgien et qu'on croit maintenant qu'il en mourra ; que le corps de garde des Corses en ayant été averti, ils furent si irrités de voir deux des leurs morts et un autre blessé, qu'ils partirent tous à l'instant, se saisissant des avenues de toutes les rues, et investirent votre palais. Il n'a pas désavoué qu'ils ne tirassent indistinctement dans vos fenêtres et dans le balcon, sans que la relation qu'on lui envoie dise que votre personne y fût ; mais il a nié qu'ils aient marché tambour battant avec l'étendard, et a dit que le tambour ne battit que par l'ordre de D. Mario quand il arriva avec les chevau-légers, et que ce fut à dessein de les assembler et faire retirer; à quoi il prétend qu'il n'eut pas de peine. »
1 Première dépêche du 30 août.
* Le roi à Créqui : deuxième dépêche du 30 août.
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Lionne prit sur lui de déclarer au nonce que cette communication ne changerait pas le sentiment du roi; il obtint, en effet, que l'expulsion de Piccolomioi fût maintenue et il rédigea aussitôt l'ordre d exiger de la cour de Rome les réparations les plus humiliantes et les plus cruelles : envoi d'un nonce extraordinaire pour faire des excuses au roi ; pendaison des officiers qui se sont trouvés à l'investissement du palais; pardon demandé à genoux au duc et à la duchesse de Créqui par ceux qui sont restés dans la caserne : pendaison de vingt Corses au moins et envoi aux galères de pareil nombre, etc.2... Il prescrivit en même temps à l'abbé de Bourlemont, auditeur de rote pour la France, demeuré à Rome, d'aller à l'audience du Pape, de lui remettre une lettre fort brutale du roi, et d'ajouter de vive voix « que comme Rome, sous le gouvernement de ses ministres, est devenu un lieu où l'on assassine de guet-apens les ambassadeurs et les ambassadrices et toute une nation, par la seule haine de son nom, quoiqu'elle ait en tout temps assez mérité du Saint-Siège, » Sa Majesté a enjoint au duc de Créqui de sortir de l'État ecclésiastique, et au nonce de se retirer à Meaux. Bourlemont était chargé en outre d'intimider le Sacré-Collége et les parents du Pape par toute sorte d'insultes et de menaces 3.
Les ministres de Louis XIV le portèrent à un acte plus extraordinaire encore, qui devait l'engager beaucoup plus avant dans la même voie et ajourner pour longtemps tout espoir d'accommodement : ce fut de dénoncer publiquement à la France et à tous les États catholiques les accusations dirigées par Créqui contre le Saint-Siège. Tous les gouverneurs de province reçurent une relation de la journée du 20 août, rédigée dans la pureté et selon les circonstances les plus considérables, et Tordre d'en faire part à tous les sujets du roi 4.
J Deuxième dépêche du 30 août.
* Mémoire des satisfactions que le roi pourrait prétendre du Pape, 30 août 1662.
8 Mémoire du roi au sieur de Bourlemont, 30 août.
* Le roi à Créqui, 8 septembre 1662. — Lettre du roi au maréchal d'Aumont gouverneur de la ville de Paris : — « Mon cousin, encore que je ne doute pas que vous n'ayez appris ce qui s'est passé naguère à Rome contre mon cousin le duc de Créqui, pair de France, mon ambassadeur extraordinaire près de Sa Sainteté, ma cousine la duchesse de Créqui sa femme, leurs domestiques et les autres Français qui se sont trouvés dans ladite ville, et que le bruit d'une action si extraordinaire et qui n'a point d'exemple, ne soit déjà répandu
l'affaire des corses en 1662-1664.
Quand la cour de France sut que le duc était sorti spontanément de Rome, non-seulement elle l'approuva d'avoir prévenu ses ordres ; mais, prétendant que Gréqui avait été chassé par le traitement qu'on lui avait fait 1 , elle en prit prétexte pour accabler d'avanies le nonce du Pape ; le roi se donna le plaisir de mander au duc qu'il avait enjoint à Piccolomini « de vider incontinent du royaume, et, ajoutait-il, je ne lui ai pas fait, comme l'autre fois, porter cet ordre par un secrétaire d'État, mais par un lieutenant des gardes de mon corps, le faisant accompagner jusqu'au Pont de Beau voisin par trente cavaliers, commandés par Gasau, qui ne lui laissera avoir communication avec personne, et ne lui permettra non plus de prendre le chemin d'Avignon quand il voudrait s'y retirer. » Il l'informe, quelques jours après, que Casau a défendu à un courrier envoyé de Rome au nonce de lui remettre ses dépêches et même de lui parler2.
D'un autre côté, pendant qu'il excite la cour d'Espagne à se joindre à lui contre le Pape, il dépêche auprès des ducs de Parme et de Modène M. d'Aubeville, qui avait déjà rempli plusieurs missions en Italie, afin de porter ces princes à revendiquer hardiment contre le Saint-Siège, le premier, Castro et Ronciglione, et le second, les vallées de Gomacchio. M. d'Aubeville assurera en particulier le duc de Parme des sentiments d'estime et de tendresse du roi de France, et lui rappellera que le Pape a usé envers lui (duc de Parme) d'une violence et d'une injustice qui se pratiqueraient à peine parmi les barbares 3. L'événement du 20 août « n'a pas donné au roi plus de désir et de passion qu'il en a toujours eu de procurer la satisfaction du sieur duc, touchant son affaire de Castro, mais lui fournit
partout, néanmoins comme ce que je dois à mon Etat et au rang que je tiens entre les princes chrétiens m'oblige à en désirer la réparation et une satisfaction proportionnée à la grandeur de l'offense, et qu'ainsi, il est important qu'elle soit sue d'un chacun dans la pureté et selon les circonstances les plus considérables, j'ai estimé à propos do vous en adresser la relation, et je raccompagne de cette lettre pour vous dire que mon intention est qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous ayez à en donner part à tous nos bons serviteurs et sujets de l'étendue de votre gouvernement, la faisant, pour cette tin, publier dans tous les lieux d'icelui que vous verrez nécessaire. » — 9 septembre 16G2. — Recueil Thoisy : Rome, 3, Z, 2284.
1 Dép. du 16 septembre 1662.
* Ibid.
1 Instruction pour M. d'Aubeville, allant à Parme et à Modène.
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aujourd'hui un prétexte bien plus plausible dans le monde, d'embrasser toute sorte de moyens pour appuyer le bon droit du sieur duc, sans que les princes d'Italie, qui appréhendent toujours d'y voir naître un nouveau feu, et qui ont ci-devant témoigné par leur conduite qu'ils ne croyaient pas que le seul intérêt de Castro le dût allumer, pussent trouver maintenant que fort justes toutes les résolutions que Sa Majesté et ledit sieur duc jugeront à propos de prendre pour se faire faire raison, à quelque extrémité qu'elles puissent se porter, pourvu qu'on conserve toujours, comme c'est l'intention du roi, le respect et la révérence qui est due au Saint-Siège. » Le roi de France offre donc d'aider le duc à reprendre Castro, et M. d'Aubeville devra lui demander « s'il a dessein de ne se manquer pas à soi-même en cette occasion, et si aucune considération ne l'empêchera pas de se déclarer ouvertement contre la cour de Rome, à l'exemple du feu duc Edouard son père, qui en acquit tant de gloire, avec la confiance que Sa Majesté l'assistera puissamment de tout ce dont il pourra avoir besoin pour faire cesser l'oppression qu'il souffre. »
Mais voici qui gâte un peu les protestations de tendresse que Louis XIV faisait porter à ses protégés : Castro et Comacchio deviennent tout à coup un prétexte pour réunir au royaume Avignon et le Comtat ! « Le sieur d'Aubeville dira ensuite que Sa Majesté, cherchant autant qu'elle peut les voies de ne pas commettre le sieur duc que dans le cas d'une dernière et absolue nécessité, a pensé à un expédient bien facile à pratiquer, par le moyen duquel, si le sieur duc y peut porter le Roi Catholique, on lui ferait rendre sûrement l'état de Castro et en même temps les vallées Comacchio à M. le duc de Modène, sans même qu'on fût obligé pour cela d'employer les armes ni de rien faire souffrir aux sujets de l'État ecclésiastique... Cet expédient serait que, par un concert pris ensemble,Jle Roi et le Roi Catholique se saisissent à un même jour dont on serait convenu, l'un, de la ville d'Avignon et de tout le comté Venaissin, et l'autre, de Benevento, qui est une portion du royaume de Naples, déclarant qu'ils seront toujours prêts de rendre l'un et l'autre quand la Chambre Apostolique voudra restituer Castro et Comacchio auxdits sieurs ducs. »
V estime du roi n'était pas plus sincère que sa tendresse. En effet, il prévient M. d'Aubeville qu'il ne doit avoir aucune
l'affaire des corses en 1662-1664.
confiance dans la cour de Parme. Le duc, sans talents et sans caractère, se débat entre sa femme et sa mère qui se détestent : ses deux ministres aiment, avant tout, le repos, et, quand même le duc s'engagerait envers le roi, on peut craindre qu'il ne fasse avertir secrètement le Pape qu'il est poussé par la France, comme cela est arrivé quand le roi a envoyé M. Milet à Rome pour le même objet !
M. d'Aubeville, après s'être acquitté d'une mission semblable à Modène, devra demander le passage pour les troupes et les galères du roi au duc de Savoie, à la République de Gênes et au grand-duc de Toscane 1 .
Ce fut comme une joute entre la cour de France et le duc de Créqui, de quelle part viendraient les propositions et les exigences les plus extravagantes. Avant d'avoir reçu le Mémoire des satisfactions rédigé par Lionne, Créqui, par une circulaire datée de Radicofani2 (6 septembre), informa les ambassadeurs et ministres des princes à Rome qu'il ne croirait à la sincérité du Pape dans ses offres de réparation que quand il aurait souscrit aux conditions suivantes, comme simples préliminaires d'un traité : le cardinal Impériale privé du chapeau, comme auteur de V attentat; D. Mario, son complice, livré au roi pour en faire ce qu'il lui plaira; cinquante soldats corses et trois officiers pendus sur la place Farnèse, et le reste delà milice banni à perpétuité des États de l'Église; cinquante sbires et leur chef pendus sur la place Navone ; un légat envoyé en France pour faire des excuses au roi, lui déclarer qu'Alexandre VII n'a pas eu de part à l'attentat, et lui exprimer le regret que ses ministres en aient été les auteurs. « Quand on aura commencé par là, disait Créqui, alors on pourra croire que le Pape veut tout de bon se mettre en état de satisfaire le roi. » Puis il écrivait à sa cour des dépêches comme celles-ci :