‹ Le drapeau de la FranceChapitre 9 sur 54 · LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR AUX PRÉFETS ET SOUS-PRÉFETS · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR AUX PRÉFETS ET SOUS-PRÉFETS

« Je suis informé que les bruits les plus alarmants sont répandus sur la situation de l'armée de la Loire. Démentez hardiment toutes ces mauvaises nouvelles, colportées par la malveillance dans le but de provoquer le découragement et la démoralisation. Vous serez strictement dans le vrai en affirmant que notre armée est en ce moment dans d'excellentes conditions, que son matériel intact se renforce, qu'elle se dispose à reprendre la lutte contre l'envahisseur. Que chacun soit ferme et fort, que tous ensemble nous fassions un suprême effort, et la France sera sauvée. >

Mais ce n'était pas assez de cacher la vérité à la France par des communications officielles aussi étrangement mensongères; il fallait également laisser le Gouvernement de la Défense nationale et Paris dans l'ignorance absolue des événements. Croirait-on que M. Gambetta fut dix jours avant d'annoncer à ses collègues de Paris les défaites successives de l'armée de la Loire et la reprise d'Orléans ? Ecrite le 12, la dépêche n'arriva à Paris que le 16 décembre ; encore présentait-elle les faits sous le jour le plus favorable, et, au lieu de relater exactement les événements, elle se perdait en déclamations enthousiastes et en raisonnements pleins d'espoir sur la nécessité de poursuivre énergiquement la lutte. Le gouvernement croyait bien que le jeune et fougueux ministre de l'intérieur et de la gueire se faisait quelques illusions ; mais il ne pouvait s'imaginer qu'on le trompât d'une façon si impudente. Et quelles ne furent pas les déplorables conséquences de ce défaut de sincérité dans les dépêches de province, lequel défaut n'était pas toujours racheté par l'exactitude absolue des

« Tours, 6 décembre 1870.

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nouvelles envoyées de Paris ! Après tant de glorieux efforts, on perdit l'occasion de faire la paix à propos, dans un moment où nous n'étions pas encore assez écrasés pour subir toutes les conditions du vainqueur. Ce moment, nous n'hésitons pas à le dire, c'était au lendemain du désastre d'Orléans. La sortie de Paris manquée, le grand mouvement de l'armée de la Loire échouant devant l'arrivée des troupes prussiennes de Metz, on avait largement satisfait à l'honneur : le reste n'était qu'illusion, fanatisme ou folie. Les Prussiens eux-mêmes, fatigués des longueurs du siège, frappés de la résistance que nous leur opposions sur plusieurs points, impressionnés également par les pertes considérables qu'ils avaient subies, en face d'un hiver qui s'annonçait comme rigoureux, semblaient assez disposés à entrer en négociations. Comment interpréter autrement cette communication que M. de Moltke voulut faire au général Trochu, quand il lui écrivit, le 5 décembre, la lettre très-véridique qui souleva cependant tant de dédain à Paris.

« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a été défaite hier, près d'Orléans, et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes.

« Si toutefois Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un saufconduit pour aller et venir.

« Agréez, mon général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très -humble et trèsobéissant serviteur.

Le général Trochu et ses collègues, auxquels rien ne faisait prévoir de semblables nouvelles et qui n'avaient reçu aucune dépèche de M. Gambetta, regardèrent cette communication du général ennemi comme une mystification ou un défi. Elle n'était peut-être, de la part des chefs prussiens, qu'une manière indirecte de renouer des négociations pacifiques. L'occasion perdue, on se trouva de part et d'autre dans la nécessité de continuer une guerre qui, sans nous laisser le moindre espoir, ne pouvait qu'attirer sur la France de nouvelles ruines.

Mais le désastre d'Orléans, au 4 décembre, était-il irréparable? Puisque, contrairement à l'opinion de tous les gens sensés, on voulait tenter une fois encore la fortune, quel plan

« Versailles, ce 5 décembre 1870.

Le chtf d'état - major l « Comte de Moltke. »

de campagne devait-on adopter? Quelle direction fallait-il donner aux débris de l'armée de la Loire ? Evidemment, la position stratégique qu'on avait conquise à Goulmiers, celle qu'on avait établie et fortifiée par trois semaines de grands efforts devant Orléans, ne pouvait plus être l'objectif d'une armée séparée en deux tronçons et trop affaiblie pour reprendre de si tôt l'offensive. Il est douteux, d'ailleurs, que la position en avant d'Orléans ait jamais été très-bien choisie comme point d'appui solide pour une marche sur Paris. Sans revenir sur les inconvénients d'une ligne trop étendue pour pouvoir être gardée facilement, il faut reconnaître qu'Orléans est trop adossé à la Loire et ne présente pas assez de défenses naturelles pour servir de centre à une grande armée. La forêt est évidemment un obstacle sérieux à opposer à l'ennemi ; mais la forêt ne couvre que la droite de la position; et il n'est que trop facile, comme les Prussiens l'ont tenté deux fois avec succès, de faire un mouvement tournant par la gauche. En cas de revers, des troupes en grand nombre se trouvent acculées au fleuve, obligées de le franchir avec une précipitation et un désordre qui changent bien vite une retraite en déroute. Le temps et l'espace manquent à la fois pour les grandes résolutions à prendre, et Ton se décide toujours trop tard ou trop tôt, comme la suite des événements que nous venons de raconter l'a suffisamment établi. En tous cas, après le 4 décembre, il était impossible de penser à reprendre Orléans de vive force.

Il y avait une tactique beaucoup plus simple et tout indiquée par les circonstances. Puisque l'armée de la Loire avait été coupée en deux, il fallait que chacune de ses parties manœuvrât de concert avec l'autre, dans le but de se porter réciproquement secours et de gêner la marche de l'ennemi. Ayant leurs communications assurées par derrière, elles pouvaient [>arfaitement manœuvrer à vingt ou trente lieues de distance. Toutes deux avaient la facilité de s'établir sur la rive droite de la Loire, l'une à l'est, l'autre à l'ouest de la route d'Orléans à Paris. Chanzy aurait eu sa base d'opérations sur le Perche et le Vendômois, menaçant tantôt Chartres, tantôt Blois, selon les circonstances. Bourbaki se serait maintenu, appuyé surGien et sur Ne vers, opérant dans le Gâtinais, dans la forêt d'Orléans au besoin, empêchant l'ennemi de garder avec sécurité ses com-

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munications par Pithiviers, par Montargis et par les lignes de l'Est. Par contre, les armées prussiennes auraient été obligées de se diviser également en deux corps, faisant face aux deux ailes de l'ancienne armée de la Loire. Elles n'auraient pas pu, comme elles Font fait, se porter en masse sur l'armée de Ghanzy, en ne laissant du côté de Gien qu'un faible rideau de troupes. La retraite si honorable de la deuxième armée se serait ainsi peut-être changée en victoire. Et si on avait eu la chance de reprendre l'offensive, la position des Prussiens n'était plus tenable dans Orléans, et les deux armées de la Loire pouvaient se donner la main quelque jour en avant d'Etampes ou derrière Fontainebleau. Ces opérations venaient si naturellement à la pensée, que le général Ghanzy, seul, voulut un instant marcher sur Paris par Chartres ; et l'ennemi redoutait tellement un mouvement de ce genre que plusieurs fois il donna l'ordre à ses soldats de se tenir prêts à évacuer la ville d'Orléans.

Un plan de campagne de ce genre, qui s'imposait pour ainsi dire, aurait-il réussi? C'est ce qu'il est bien difficile de conjecturer. Mais, en tous cas, on aurait évité ainsi le désastre final de Chanzy,au Mans, le désastre bien plus grand encore de Bourbaki, près Belfort; et, le jour de l'armistice et de la reddition de Paris, on se serait trouvé avec des armées tenant encore la campagne. On n'aurait pointété à la merci absolue du vainqueur; on aurait pu discuter avec lui et le menacer pour le moins de la continuation de la guerre ; on n'aurait point eu enfin une troisième armée tout entière prisonnière, et que l'hospitalité suisse préserva seule d'une rude captivité dans les forteresses de la Prusse.

Telles sont les conclusions qui nous paraissent résulter naturellement des événements militaires accomplis pendant trois mois autour d'Orléans. D'autres raconteront l'histoire de la retraite de Chanzy et de l'expédition de Bourbaki. La campagne de l'armée de la Loire était terminée au 4 décembre, et avec elle la période raisonnable de la défense nationale. Nous voyons ensuite le gouvernement de Tours et de Bordeaux accumuler, dans une revendication impossible, fautes sur fautes; mettre au service de la guerre à outrance les mesures les moins justifiables; chercher son unique point d'appui dans une démagogie sans force et sans courage, qui ne lui servit

qu'à désorganiser et à révolutionner le pays; en un mot, n'asseoir son autorité que par les moyens les plus despotiques et ne s'élever que sur le piédestal des malheurs publics. Puisse un tel exemple guérir à jamais la nation de ce goût inné pour les dictateurs qu'elle ne sait, par intervalles, ni combattre, ni écarter ! Puisse-t-il nous rappeler que les dominateurs, appelés providentiels, ont toujours exercé sur le pays la plus funeste influence, soit qu'ils s'appuient d'abord sur un coup d'État et mettent vingt ans à préparer notre perte, soit qu'ils se dressent tout à coup sur les ruines et les infortunes de la patrie, pour nous conduire en quelques mois à des désastres que notre histoire nationale n'avait jamais connus ! Si la leçon ne devait pas être perdue, si la France devait retrouver toutes les qualités qui l'ont faite autrefois grande et prospère, si elle retrempait dans l'épreuve même ses forces, sa raison, sa vertu , non-seulement elle apporterait à ses malheurs une compensation et un remède; mais, en rachetant le passé, elle relèverait et assurerait l'avenir.

Gustave Baguenault de Puchesse.

15 Juillet 1871.

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