LE DUC DE CRÉQUI AU ROI
a 13 septembre 1662, San-Quirico.
« ... Je le dois dire à Votre Majesté, Sire, jamais conjoncture ne lui fut plus favorable que celle-ci, pourvu qu'elle s'en veuille servir... Ce n'est pas moins la cause publique du droit des gens que la
1 Instruction pour M. d'Aubeville.
* Régnier, Preuves, p. 7.
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querelle particulière de Votre Majesté qu'elle a présentement entre les mains.
« .... Pour tirer des satisfactions convenables de cette affaire, il la faut porter avec une extrême hauteur, étant certain qu'on ne gagnera jamais rien à Rome par les voies de la douceur et qu'il n'y a qu'un procédé vigoureux qui puisse opérer quelque chose dans ces esprits qui deviennent orgueilleux quand on les ménage, et qui ne font jamais rien de bien que par crainte. De petites négociations étant des moyens mal propres pour parvenir à un ajustement avantageux, il faut que ce soit avec éclat que Ton traite des réparations qui sont à faire. En conformité de ces sentiments, j'oserais dire à Votre Majesté que, comme depuis l'envoi du premier courrier que je lui ai dépéché, il est arrivé beaucoup de choses qui augmentent extrêmement 1 enormité de l'attentat et demandent par conséquent de plus grandes réparations que celles dont on aurait pu se satisfaire dans les commencements, il me semble qu'elle ne doit pas à présent se tenir aux propositions contenues dans un projet que M. de Lionne m'a envoyé... Quand Votre Majesté croirait se devoir contenter des satisfactions comprises dans le mémoire, il serait toujours d'une extrême importance d'en demander de beaucoup plus grandes... Je ne sais pas, Sire, de quelle sorte Votre Majesté aura reçu ce que j'ai fait en cette occasion. Les propositions sont, à la vérité, grandes en quelques chefs, mais l'offense commise est si atroce dans toutes ses circonstances, qu'appréhendant que ce que je marquais ne fût trop peu de chose pour satisfaire Votre Majesté, je nai osé le traiter que de moyens par lesquels il fallait commencer à lui donner contentement. »
Il conseille à Louis XIV, pour empêcher le roi d'Espagne de proposer sa médiation, de l'inviter sans retard à solliciter avec lui la réparation d'une offense commune à tous les princes, et il continue ainsi :
« Comme il est constant que partout, et principalement en Italie, ce qui donne le plus de branle aux affaires, c'est le crédit et la considération de ceux qui les traitent, je prends la liberté de représenter à Votre Majesté qu'il serait de son intérêt qu'il lui plût de m'envoyer un pouvoir fort ample de négocier et de conclure dans cette affaire tout ce que je jugerai de plus convenable à sa dignité et à son service, et cependant pour y donner encore plus de force, j'estimerais aussi qu'il serait avantageux pour Votre Majesté qu'elle essayât d'engager tous les princes d'Italie dans ses intérêts en leur faisant connaître qu'elle ne demande que la réparation du droit des gens violé; et que dans le même pouvoir elle me donnât aussi celui de traiter avec eux, en cas que l'on ne satisfit pas Votre Majesté comme elle souhaite, et me déclarât lieutenant général de ses armées en Italie, avec ordre aux vaisseaux et aux troupes de la côte de Provence de concourir conjointement avec moi à tout ce que je leur ferai savoir être du service de Votre Majesté. Voilà, Sire, demander apparemment des
l'affaire des corses en 1662-1664.
choses bien grandes et bien étendues; mais, après tout, ce ne sont, en effet, que de beaux noms et des titres magnifiques lesquels je recherche, afin que le bruit et l'éclat qu'ils feront puissent réduire plus aisément à la raison une cour qui s'éblouit extrêmement du faste et des apparences, et qui, voyant tant de pouvoir et de crédit dans une personne, se réduira plus aisément par la crainte à faire ce qu'on en voudra exiger... Que si, avec tout le soin que j'apporterais, je ne pouvais obliger le Pape à donner à Votre Majesté des satisfactions convenables à la grandeur de l'offense qui vous a été faite, et que la cour de Rome fût assez mal conseillée pour vouloir se servir des bonnes troupes qu'elle a et de l'expérience du marquis Mattei qu'elle a mis à leur tête, j'oserais bien répondre à Votre Majesté qu'elle n'aura pas besoin d'employer contre eux ni la capacité de M. le Prince, ni celle de M. de Turenne, et j'ai assez de vanité pour l'assurer que pour de telles troupes et un tel général, j'en sais même plus qu'il n'en faut.
«... Comme j'ai déjà montré à Votre Majesté plusieurscirconstances qui font assez clairement c mnaître que tout ce qui s'est passé à Rome le 20 août a été une affaire de concert entre D. Mario et le cardinal Impériale, et ordonnée par eux, je n'alléguerai rien ici davantage que la seule voix publique pour réfuter tout ce que peut dire M. le Nonce... La cour de Rome a eu la honte de ne trouver aucune créance dans toutes celles d'Italie. »
« ... Pour être entièrement satisfaite, il faut que Votre Majesté continue avec la même vigueur qu'elle a commencé, et plus elle fera d'éclat, plus la cour de Rome intimidée se portera à la contenter. Ç'a été dans cette vue que, nonobstant les avis contraires, j'ai estimé que, dans les cinq propositions que j'ai envoyées aux ambassadeurs et. ministres étrangers à Rome, l'on ne pouvait mieux faire que de s'attaquer directement aux parents du Pape, d'autant qu'outre que cette hauteur de procédé est digne, ce me semble, de la grandeur de Votre Majesté, l'appréhension qu'ils auront qu'on ne pousse les choses contre eux à l'extrémité, les obligera à donner des satisfactions plus grandes pour se tirer d'affaire, et les pourrait même porter à sacrifier pour cet effet au juste ressentiment de Votre Majesté les intérêts du cardinal Impériale, principal auteur de l'attentat. »
Louis XIV et ses ministres aimaient un pareil langage et y conformaient leur conduite. Vainement on les avertissait que l'ambassadeur, poussé par le cardinal d'Esté, leur adressait des rapports mensongers et calomniait la cour pontificale ; vainement on faisait appel, non pas même à leur générosité, mais à leur justice. Lionne et son maître furent particulièrement irrités des lettres qu'ils reçurent de la reine de Suède ; cependant Christine avait alors intérêt à ménager la cour de France,
« 21 septembre.
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et la sévérité dont Alexandre VII venait d'user envers elle, après l'assassinat de Monaldeschi, devait lui avoir inspiré un profond ressentiment 1 . On ne peut la soupçonner d'être entrée dans une faction hostile à la France ; c'est plutôt le contraire qui serait vrai. En effet, quelques jours avant le 20 août, le cardinal Azzolini, attaché par le Pape à la personne de la reine et chargé du gouvernement de sa maison, avait sollicité les bonnes grâces de Louis XIV qui avait répondu à Créqui : « Je vois dans votre lettre du 15 'août) la disposition où est M. le cardinal Azzolini de se mettre sous ma protection. Comme c'est un sujet de mérite et capable de me servir utilement, je désire que vous cultiviez la chose du lieu même où vous serez retiré, et que vous l'assuriez que j'ai beaucoup d'estime et d'affection pour sa personne, et que je lui en donnerai des preuves avec plaisir, s'il prend la résolution de se déclarer de mon parti 2. » Régnier a donné la lettre que Christine écrivit au duc dans la nuit même du 20 août, mais il s'est bien gardé de reproduire celle-ci, qu'elle adressa au roi et à Lionne :
c Monsieur mon frère, je prends la liberté d'expliquer mes sentiments sur le sujet de l'accident arrivé en cette cour à l'ambassadeur de Votre Majesté par une lettre que je viens d'écrire à M. de Lionne. J'ose assurer VotreMajestéque les témoignages que jerendsàla vérité méritent que vous me fassiez l'honneur de croire qu'ils sont désintéressés. Rome m'est témoin que le respect que je porte à Sa Sainteté ne m'a pas empêché de soutenir avec assez de vigueur des intérêts qui m'étaient bien moins importants et moins considérables que ne m'est lTionneur de votre amitié, qui est la chose du monde que je conserverai toujours avec le plus de soin. J'espère que Votre Majesté entrera dans mes sentiments; car quelque animosité qu'on inspire à Votre Majesté, elle se souviendra toujours qu'on ne peut se venger
* Mémoires de Coulanges, édition de 1818, in-12, p. 40.
Christine, revenue à Rome, ayant demandé audience, a le Pape la remit à un autre jour, lequel étant arrivé, il la remit encore à un autre ; ce qu'il ût tant de fois, qu'il était aisé de connaître que ses intentions n'allaient à un autre but que de lui donner mille dégoûts, pour lui faire quitter le séjour de Rome. Il ajouta à tous ces refus le bannissement de Sentinelli le père, un ordre à son lils, frère de celui qui avait tué à Fontainebleau Monaldeschi, de ne mettre jamais le pied dans son palais, soit avec la reine, soit sans la reine, et l'enlèvement do la duchesse de Chery, qu'il Ht mettre dans un couvent, etc.. »
9 Dép. du 8 septembre.