A LIONNE
« 29 août 1662.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
à la vérité que Tunique source de ce fâcheux accident est la mauvaise conduite des domestiques de l'ambassadeur, qui se sont attiré la haine et la rage des Corses ; et, quoi que l'on vous puisse dire, cet accident n'a ni suite, ni conséquences, sinon celles que lui donnent ceux qui sont ennemis du repos de Rome, et peut-être même de la gloire du roi, et qui veulent en cette occasion sacrifier son service à leur intérêt.
« Je vois bien que vous me soupçonnez; mais ne vous y trompez pas, je suis la personne du monde qui a le plus véritablement détesté cette action, et je suis sans doute celle à qui elle a fait le plus d'horreur; et, si l'on eût suivi mes sentiments, l'on eût puni cette action d'une rigueur plus prompte et plus exemplaire, et Ton eût donné à l'ambassadeur une satisfaction si ample qu'il n'eût osé se plaindre au roi de ce qui est arrivé. Ce n'est pas qu'on ne soit en volonté de satisfaire entièrement le roi ; mais la nature de ce gouvernement ecclésiastique qui apporte je ne sais quelle lenteur aux exécutions, et les rend plus ou moins tardives, selon le tempérament de ceux qui gouvernent, n'a pas permis que l'on fît tout ce que l'on souhaite de faire en cette occasion. Vous connaissez cette cour et vous savez bien que ses procédés sont très-différents des nôtres. On n'a pas laissé de faire plusieurs démonstrations, desquelles j'espère que la bonté et la générosité du roi se satisfera mieux que la passion et les intérêts de ses ministres.
« Je vous envoie, ci-joint, une lettre de M. le cardinal Chigi qui est écrite à M. le cardinal Azzolino. Elle vous fera voir une partie du désir que l'on a de satisfaire au roi. L'on fait tous les jours des efforts pour faire quelque chose de plus, et l'on occupe les plus sublimes esprits du Sacré-Collége à délibérer tous les jours à la satisfaction et à la réparation de cette faute. Pour moi, qui ne puis approuver ces longueurs si contraires à mon humeur et à mon tempérament, je ne puis néanmoins m'empêcher d'en demander pardon au roi, et vous prie de vous y employer pour l'obtenir. Je souhaite de tout mon cœur que l'indignation du roi soit modérée par sa bonté, et qu'il ne la pousse pas jusques au désavantage du Saint-Siège de qui il est le glorieux et digne appui, espérant qu'il n'en tirera pas d'autres satisfactions que celles que sa piété et sa générosité inspireront, n'étant pas juste que cette affaire interrompe longtemps la bonne correspondance qu'il y a eu jusques ici entre Sa Sainteté et le roi. De mon côté, je me trouverais heureuse de pouvoir contribuer utilement mes soins et mes peines pour l'heureux accommodement de ces troubles, quoique je sois persuadée que d'autres s'y emploieront avec plus d'habileté et de succès. J'ose néanmoins vous protester que j'y travaillerais avec plus d'affection que nul autre, et avec autant d'honneur et de fidélité. Je vous prie de faire agréer au roi mes sentiments et d'être assuré de l'estime, etc. »
Apostille autographe. — « Je ne saurais m'empêcher de vous louer la conduite et la prudence de M. de Créqui. Je vous proteste que je l'admire et qu'il m'a donné de l'estime et de l'amitié. Il serait à souhaiter qu'il suivit toujours ses propres mouvements et que sa
l'affaire des corses en 1662-1664.
toi
modestie ne lui fît pas tant déférer aux sentiments des autres. Car c'est un conseil à donner à un ambassadeur en cette cour de se défier éternellement de ceux de la faction qui fort souvent ont leur intérêt à part, et ne se servent du nom et de l'autorité du roi que pour leur intérêt et pour satisfaire leurs passions. »
« Monsieur mon frère, je ne sais quelles raisons ont obligé l'ambassadeur de Votre Majesté de quitter cette cour, puisqu'il a trouvé à propos de me le cacher et que je ne veux pas pénétrer des mystères qui passent peut-être ma capacité ; mais je puis assurer Votre Majesté que, depuis le malheur qui lui est arrivé, il n'a eu nul nouveau sujet de se plaindre. C'est un malheur pour cette cour de voir que toutes les démonstrations qu'on a voulu faire pour le contenter ont été inutiles et qu'à la fin il en est parti, ôtant toute espérance de le fléchir. Je suis témoin de plusieurs projets que l'on a faits pour le satisfaire et pour l'assurer de toute sorte de soupçons qu'on lui avait inspirés; mais le malheur de Rome a voulu qu'on lui ait préoccupé l'esprit d'une si forte manière qu'il a toujours compté pour rien tout ce que l'on a fait pour l'adoucir. Votre Majesté voit donc que l'unique espérance qui reste à Sa Sainteté est en votre bonté et générosité, qui se rendra sans doute plus équitable et n'exigera pas de Sa Sainteté des satisfactions impossibles. Si Votre Majesté a la bonté de n'épouser pas les passions ni les intérêts de ses ministres, on ne désespère pas de pouvoir vous satisfaire selon l'ardent désir que l'on en a... »
« Monsieur, je vous ai dit, dans ma précédente, qu'il était à souhaiter que M. de Créqui ne déférât pas tant aux sentiments des autres, et son départ nous a fait voir qu'il s'était laissé aller avec trop de facilité aux persuasions de ceux qui veulent pousser le ressentiment du roi jusqu'aux dernières extrémités. Je ne sais si le roi approuvera la résolution qu'il a prise de quitter sans aucune nécessité son poste ; mais je puis vous assurer que, selon toutes les apparences, il a eu tort en cette occasion, et il me semble qu'après s'être rendu inexorable à toutes les persuasions de ses amis, il ne pouvait pas fournir à ses ennemis un sujet si apparent de le blâmer... »
Ce n'est pas pourtant que les réflexions de Christine, les protestations du nonce, les lettres du Pape ne donnassent des scrupules à Louis XIV et à ses ministres, et que leur bon sens ne les avertît des dangers de leur politique. Ils firent à Créqui des questions embarrassantes :
« J'apprends, écrit le roi le 8 septembre, que le nonce ou ses émis-