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LE ROI AU DUC DE CRÉQUI

« 15 septembre 1662.

l'affaire des corses en 1662-1664.

coup que l'éclat et le bruit suffisent pour me faire avoir cette raison sans que je sois nécessité à en venir à des démonstrations effectives, et cela pour deux raisons, Tune qu'il n'y a jamais rien à gagner avec des prêtres, et la seconde que cette occupation peut m'embarrasser certaines autres mesures que je prends pour des desseins plus utiles et de toute autre considération. Conduisez-vous dans cette vue que vous me rendrez un service fort agréable de vous prévaloir de la crainte que l'on pourra avoir à Rome pour me tirer de cette affaire avec honneur, sans rejeter les ouvertures qu'on vous ferait, si vous voyiez qu'elles pussent être proportionnées à la qualité de l'offense ; et me confiant entièrement de tout ce que dessus en votre zèle, je prie Dieu, etc. »

*Mais l'orgueil l'emporte sur la sagesse, et fait taire la conscience. Le roi et Lionne font à Christine des réponses insultantes pour elle et pour le gouvernement romain 1 . Ils approuvent Créqui d'avoir, sans attendre un ordre exprès, cessé de regarder le cardinal Orsini comme l'un des protecteurs de France, pour le punir d'avoir assisté à un consistoire, malgré la défense de l'ambassadeur ; ils ordonnent à son frère, le duc de Bracciano, d'ôter de sa porte les armes de France. Ils déclarent au nonce qu'ils ne veulent plus traiter avec le Saint-Siège que par l'intermédiaire de Créqui, et ils font défendre à un courrier du Pape de remettre ses dépêches à Piccolomini. Ils demandent au roi d'Espagne de menacer de son ressentiment le cardinal Impériale et la famille Ghigi, si la France n'obtient pas complète satisfaction, et de donner passage par le Milanais à une année française de dix-huit mille hommes qui marchera sur les États Romains. Ils somment le vice-légat d'Avignon de congédier les garnisons pontificales. Louis XIV, apprenant que le Pape, pour lui complaire, a ordonné aux Corses de se rendre à Civita-Vecchia et de s'y embarquer pour leur île, s'empresse d'écrire à Créqui 2 :

« Il faudra compter pour rien cette partie de la satisfaction qu'ils croiront m'avoir donnée, et dire même qu'on les a chassés pour deux raisons qui me désobligent, Tune, pour s'exempter de les

1 Régnier, Preuves, p. 53 et 58.

* Dép. du 27 septembre.

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

châtier, et l'autre, de crainte qu'ils ne parlassent trop et qu'ils ne déclarassent par quels ordres ils se sont portés à la brutale action qu'ils commirent le 20e août. Voilà ce qui arrive de ne pas faire les choses à temps; car s'ils vous eussent donné cette satisfaction lorsque vous la demandiez, vous seriez encore à Rome, et ils auraient épargné quelque chose d'une plus grande réparation que je leur demanderai pour vous en avoir chassé, violant une seconde fois, en votre personne, le droit des gens et le respect qui m'est dû. »

Il annonce au duc qu'il l'investit du pouvoir de donner, pour ainsi dire, ses lois dans Rome \ lui prescrit de refuser toute médiation, et lui envoie deux listes de conditions entre lesquelles le gouvernement romain sera mis en demeure de choisir :

Premier parti: Restitution de Castro et de Ronciglione au duc de Parme, et de Comacchio au duc de Modène.

Engagement de ne prendre aucune résolution sur les franchisas qu'à la connaissance et du consentement de tous les cardinaux.

Deuxième parti : D. Mario, frère du pape, relégué à Sienne pour six ans. — Légation du cardinal Chigi qui, dans une première audience, fera au roi les excuses de Sa Sainteté, et, dans une seconde, demandera pardon pour lui-même, et pour toute sa famille.— Procès fait au cardinal Impériale, qui sera privé du chapeau.

Expulsion du barigel de Rome. — Construction d'une pyramide en mémoire du châtiment des Corses.

Attribution au Sacré-Collége de tout ce qui regarde les franchises. — Indemnité à Cesarini 2.

Il y a dès lors chez le roi un projet si bien arrêté de pousser les choses à outrance, qu'en avouant à son ambassadeur que l'acceptation de ces conditions n'est guère possible, il le charge d'en imposer encore d'autres, très-onéreuses à l'Église, et qu'il appelle des bagatelles:

« S'il arrive, écrit-il3, que vous conveniez de l'un des deux partis, ce que je ne crois pas bien facile, il faudrait dire après, avant que rien conclure, qu'il y a certaines autres choses que je désire, que je ne veux pas être obligé de demander si souvent inutilement, comme les bulles de l'archevêché de Reims pour le cardinal Antoine, le retour et le rétablissement dans les fonctions de sa dignité du cardinal Maidalchini, les expéditions de l'abbaye de Clunyetdes autres pour mon cousin le cardinal d'Esté, et pour le cardinal Mancini, avec le bref de non vacando in curiâ, et quelques autres semblables

1 Dép. du 27 septembre.

* Régnier, Preuves, p. 77.

• Dép. du 26 septembre.

l'affaire des corses en 1662-1664.

que vous pourrez faire passer, étant bien vraisemblable qu'ayant accordé ces points les plus difficiles, ils ne voudront pas rompre l'accommodement pour de pareilles bagatelles. »

La dignité, comme la justice et la raison, était du côté du Saint-Siège. On peut lire dans Régnier le discours d'Alexandre VII au consistoire et ses lettres au roi. Il déclare hautement que les Corses ont été provoqués, mais qu'ils ont excédé leur droit ; que son gouvernement doit une satisfaction au roi, et qu'il accueillera volontiers une juste demande. Mais il ne permet pas de supposer que lui-même ou sa famille aient en aucune sorte préparé ou approuvé l'action des Corses. Il a raison de regarder cette hypothèse comme une calomnie et un outrage infiniment plus grave que celui dont se plaint l'ambassadeur français. Il signale également comme excédant, sans comparaison possible, de légitimes représailles, le traitement infligé par le Roi Très-Chrétien au représentant direct du Souverain Pontife. J'ai promis de laisser la parole presque exclusivement aux adversaires de l'Église. On me permettra sans doute de citer ici un des discours d'Alexandre au Sacré- Collége et une de ses lettres à Louis XIV : j'en emprunte la traduction à Régnier, qui, malgré ses efforts, n'a pas encore rendu la noblesse et la gravité de l'original :

« Il y a quinze jours, rhes vénérables Frères, que, comme nous allions sortir de notre appartement pour entrer au Consistoire, nous apprîmes le malheur étrange (immane facinus) qui était arrivé le soir d'auparavant entre les soldats corses et les domestiques de l'ambassadeur du roi de France, notre très-cher fils, que vous savez combien nous avons toujours aimé, et pour la piété et le mérite duquel vous savez combien nous avons toujours eu d'estime. Les Corses, provoqués plus d'une fois par des injures et par des insultes, se portèrent à un tel excès de rage et de fureur qu'ils tuèrent un jeune page qui marchait à la portière du carrosse de l'ambassadrice, et tirèrent contre le logis de l'ambassadeur... Nous ordonnâmes aussitôt au cardinal Chigi, notre neveu selon la chair, d'aller trouver l'ambassadeur et l'ambassadrice pour leur donner notre bénédiction et leur témoigner notre déplaisir, et nous fîmes dépêcher un courrier à notre nonce pour marquer la même chose, en notre nom, au roi de France, auquel nous avons aussi écrit sur ce sujet.

« Ce qui s'est fait depuis, vos Fraternités ont pu l'apprendre par l'édit publié contre ceux des coupables qui sont en fuite et que

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