ALLOCUTION CONSISTORIALE DU 4 SEPTEMBRE
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nous avons demandé aux princes voisins de nous être livrés, durant qu'on instruit le procès des autres qui sont dans les prisons. En quelle confusion, cependant, en quel péril et en quel trouble l'ambassadeur jetait nos sujets et la tranquillité publique par des amas d'armes et des levées de soldats, chacun de vous le sait. Dès qu'il fit entendre qu'il désarmerait pourvu qu'il eût parole de nous qu'il serait en sûreté, nous la lui donnâmes, lui faisant dire que ce que nous avions de troupes dans la ville suffisait pour ce sujet ; mais que, s'il le fallait, nous en ferions encore venir d'autres, et que toutes combattraient pour sa garde et pour son service. Il prétendit encore après cela n'être pas en sûreté, à cause du voisinage des Corses; et quoique nous ne dussions pas avoir la même indulgence là-dessus, parce que tous les coupables ou étaient aux fers, ou étaient cherchés pour y être mis, et que le lieu où étaient les Corses était l'ancien quartier où ils avaient été établis pour la sûreté du Mont-de-piété et pour celle des prisons publiques, nous nous laissâmes toutefois aller au sentiment de ceux qui conseillaient de retirer les Corses, et nous mîmes d'autres soldats en leur place. Il témoigna ensuite qu'il ne pouvait souffrir qu'il y eût des Corses dans la ville, en quelque endroit que ce fût; on lui offrit qu'on pourrait les en faire sortir en les remplaçant par d'autres troupes; mais cela ne servit de rien. Et comme les levées qu'il faisait augmentaient de jour en jour, en sorte que nos sujets commençaient à ne se croire plus en sûreté, et appréhendaient à tout moment de se voir exposés au meurtre et au pillage, nous avons été obligé de faire entrer de nouvelles forces dans la ville, et de les distribuer en différents postes, de côté et d'autre, afin que, s'il survenait quelque chose, elles pussent y apporter un prompt remède. Cependant notre trèschère fille la reine de Suède, prenant occasion d'une visite qu'elle faisait à l'ambassadrice, donna parole elle-même à l'ambassadeur qu'il serait dans une entière sûreté, et lui confirma que tous nos soldats n'étaient établis que pour la sûreté publique et pour la sienne propre. Elle essaya en même temps de lui faire prendre de meilleurs sentiments et de le porter à la tranquillité et à la paix ; tout ce qu'il y a d'ambassadeurs à Rome ont e ssayé aussi la même chose, et tous se sont acquittés admirablement bien de leur devoir, mais tous inutilement. Il est parti tout d'un coup, parce que l'homme malin, c'est-à-dire le père de la zizanie et du mensonge, le démon, qui se plaît selon sa coutume à pêcher en eau trouble, a prévalu contre toute sorte de bons conseils : et là-dessus nous avons encore dépêché un courrier et écrit un second bref au roi de France.
« Quoique l'ambassadeur en partant de Rome ne nous eût point fait savoir quelle route il voulait prendre, ou à droite, ou à gauche, nous n'avons pas laissé d'ordonner à tous les gouverneurs de l'État ecclésiastique, tant du côté de l'Orient que du côté de l'Occident, d'aller au-devant de lui, de lui rendre toute sorte d'honneurs et de lui fournir abondamment toutes les choses dont il aurait besoin. Cependant nous vous faisons part de notre affliction pour
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la soulager en quelque sorte par là ; et nous espérons de la bonté et de la justice du roi qu'il prendra l'affaire autrement que ses ministres n'ont essayé de la tourner. Que si dans la suite il s'offre quelque chose à vous communiquer, nous le ferons très-volontiers pour avoir vos avis sur la satisfaction qu'il y aura à donner au Roi Très-Chrétien et que nous lui donnerons toute la plus grande que nous pourrons, par une forte punition des coupables4. »
Par deux brefs des 28 août et 1er septembre, Alexandre avait essayé d'éclairer Louis XIV et de fléchir son orgueil. Le 12 septembre, il lui en adressa un troisième, dans lequel, après avoir rappelé tous ses efforts pour rétablir la paix, et protesté contre des accusations sans fondement, il faisait entendre à son tour les plaintes les plus graves et les plus justes. Il disait « que l'accident qui était arrivé était véritablement exécrable, impie, horrible; mais que c'était un pur accident, reconnu pour tel par toutes les personnes qui jugeaient des choses sans passion ; qu'il n'en voulait point d'autre juge que Sa Majesté même, après néanmoins qu'elle serait éclaircie de tout et que la vérité de toutes les circonstances du fait lui aurait été entièrement connue ; que, pour cela, il avait eu soin d'en faire informer le marquis de Lionne, et qu'au reste il la priait d'être persuadée qu'il n'avait rien plus à cœur que de la contenter en tout ce qui se pourrait avec justice. »
« Nous ne pouvons cependant, ajoutait-il, sans manquer à ce que nous devons à Dieu, au Saint-Siège Apostolique et à vous-même, nous empêcher de vous faire de justes plaintes de ce qui est arrivé de là à notre nonce. Votre ambassadeur en se tenant ici armé mettait la ville, le Saint-Siège et notre dignité dans un évident péril : il n'a pas même attendu votre ordre pour en partir, nonobstant que nous le fissions prier d'y demeurer, et que nous lui fissions donner parole qu'il y serait dans une entière sûreté. Après quoi, lorsque nous ne savions pas nous-mème de quel côté il allait, il n'a pas laissé de recevoir de nos officiers toute sorte de bons traitements. Que dira donc tout l'univers? Que dira la république chrétienne? Que jugera Dieu lui-même, qui interroge les actions des rois et qui sonde leurs sentiments ? Notre nonce, un homme ecclésiastique et innocent, qui tenait auprès de Votre Majesté non-seulement la place de celui que Dieu vous a donné pour pasteur et pour père, et de l'Église qu'il vous a donnée pour mère, mais la place de Dieu même, a été exilé par une puissance séculière, pour le crime particulier de quelques soldats. Comme nous sommes obligé de rendre compte de votre âme au Roi des rois, nous avons cru vous
1 Régnier, p. 30, et Preuves, p. 3.
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devoir représenter paternellement toutes ces choses. La douleur d'une nouvelle si peu attendue, lorsque nous étions entièrement appliqué à vous satisfaire, nous a arraché des larmes; mais nous en répondrons encore bien davantage devant Dieu, afin que, pardonnant à ceux qui en sont la cause, il veuille dilater notre cœur qui est maintenant serré de douleur, et vous faire connaître les voies de sa sainte volonté. Nous espérons que votre esprit véritablement royal s'y conformera, avec cette piété qui vous est si naturelle, et qui vous rend si digne des grâces et des bénédictions dont il a plu à Dieu de vous combler. Nous ne cessons dans nos prières de lui en demander l'augmentation poui* le bien de la chrétienté, et cependant nous donnons à Votre Majesté la bénédiction apostolique 4.»
Le nonce Piccolomini, dont le Pape prenait si noblement en main la cause, était digne de représenter le Souverain Pontife, et il soutint lui-même l'honneur du Saint-Siège avec une rare fermeté. Voici en quels termes il répondit, le 20 août, au ninistre qui lui enjoignit de la part du roi de se retirer à Meaux, afin quil ne demeurâ t pas exposé dans Paris au ressentiment de ses peuples2 :
« Je ne puis en aucune sorte recevoir du roi une relégation comme une grâce. Ce serait faire tort à la puissance de Sa Majesté de croire qu'un homme innocent, un nonce du Pape, ne peut être à Paris en sûreté de sa personne. Qu'il me soit donc permis de dire avec tout le respect et toute la soumission possible, qu'il dépend du roi de me faire arrêter et de me faire conduire où il lui plaira; mais qu'il ne dépend pas de moi de m'y soumettre, ne le pouvant faire à moins que j'en aie la permission de Sa Sainteté ou qu'il paraisse que j'y aie été contraint. Le roi ne saurait attribuer cela à manque de respect et d'obéissance; j'en témoignerai toujours une très-profonde à Sa Majesté en mon particulier par mes très-humbles services; mais elle est trop équitable pour commencer par punir un nonce d'une affaire de pur hasard, après que le Pape s'est déclaré de vouloir châtier les coupables, et qu'il a déjà commencé à le faire3. »
Louis XIV raconta en ces termes cet incident à Créqui :
« Le nonce, à qui j'avais fait dire par le comte de Brienne de se retirer à Meaux afin qu'il ne demeurât pas exposé, dans Paris, aux ressentiments de mes peuples, dont le péril était plus grand qu'il ne témoigne de le croire, est bien sorti de Paris, mais n'est point allé à Meaux, disant que c'était une relégation sous prétexte de sa sûreté, à laquelle il ne pouvait s'accommoder sans en avoir un ordre
1 Régnier, p. 83, et Preuves, p. 69.
* Dép. du roi à Créqui, 8 septembre.
» Régnier, p. 39.
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exprès de son maître. Je dissimule la chose et lui laisse faire ce qu'il veut, parce que la conduite qu'il tient aggravera encore les justes sujets que j'ai de me plaindre de la cour de Rome !. »
Malgré la défense du roi, Piccolomini se rendit à la cour, força Lionne à le recevoir au milieu de la nuit, lui communiqua ses dépêches et discuta résolument avec lui les assertions mensongères de Créqui2. Dix jours après, ayant reçu de Rome un nouveau courrier, il eut une nouvelle entrevue avec Lionne: c'est ce qu'on appela Y abouchement de Suresnes (9 septembre), dont la cour de France lit dresser un procès-verbal reproduit intégralement dans Régnier3. J'accepte volontiers pour juge entre les deux interlocuteurs l'adversaire le plus prévenu des Papes, et je lui demanderai si aux railleries mordantes de Lionne, à ses réparties spirituelles, il ne préfère pas le sang- froid de Piccolomini, la vigueur de son raisonnement, la loyauté de sa discussion. Les contemporains furent frappés du contraste, et Régnier Desmarais, apologiste obligé de son ancien chef de légation, laisse percer la vérité sous les paroles suivantes : « La conférence entre le nonce et lui se tint au lieu et au temps marqués, et là rien ne fut oublié de part ni d'autre entre deux hommes dont l'un, habile, hardi, et toujours ouvert en apparence, possédait admirablement bien cette partie de l'art de persuader qui consiste à parler avec confiance et à faire croire qu'on est convaincu des choses qu'on dit ; et l'autre, d'un génie vif, aisé, souple, pénétrant et rompu dans les affaires, avait, outre cela, acquis, par une longue pratique, une connaissance particulière des esprits de la cour de Rome*. »
Le conflit étant né, il fallait y mettre fin par un accommodement: c'était l'objet d'une négociation que le Saint-Siège était prêt à suivre parles voies ordinaires. Louis XIV y apporta tous les obstacles possibles. Après avoir expulsé le nonce de ses États, il laissait sans réponse les brefs d'Alexandre, et lui imposait comme intermédiaire unique le duc de Gréqui luimême, cause de la querelle, et odieux à la cour de Rome par son caractère et par ses actes. « Ce fut un furieux coup de renvoi d'obliger le Pape à traiter avec M. de Gréqui et avec
1 Dép. du 8 septembre.
» 30 août. — Régnier, p. 37.
• Preuves, p. 30.
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M. le cardinal d'Esté qui avait bien contribué à cette déclaration, m'ayant fait écrire à M. de Brienne qu'on ne manquerait pas à Rome de tenter d'accom moder les choses selonï ancienne maxime du Pape; qu'on vit bien à quoi cela allait, et que la plus grande mortification du Pape et de ses gens serait de traiter avec les ministres du roi qui étaient en Italie, et surtout avec MA' ambassadeur et lui 1 . »
La cour de France prétendit en outre que le gouvernement pontifical devinât les réparations qu'elle attendait de lui. Créqui, le cardinal d'Esté et l'abbé de Bourlemont avaient le secret du roi. Mais Louis XIV voulait que le Pape lui offrît luimême les soumissions les plus humiliantes, se réservant de mépriser et de rejeter ses offres, tant qu'elles n'auraient pas atteint jusqu'aux exigences royales. Cette prétention inouïe choqua tout le monde et fut combattue même par un des agents français en Italie. L'abbé de Bourlemont, aussi hostile au Pape, mais plus habile que ses collègues, s'efforça de ramener Créqui à un avis plus sensé : « M. de Bourlemont, écrivait le duc à Louis XIV, est d'opinion et me montre que c'est celle d'une partie de Rome que l'on ne peut pas refuser de se déclarer des choses que vous désirez, d'autant que cette cour affectant de semer le bruit qu'elle veut contenter Votre Majesté, mais que n'étant pas possible de deviner ce qui la peut satisfaire, il faut qu'on s'en explique a. » Et Créqui défend son opinion contre celle de Bourlemont, répétant sous toutes les formes que Rome ne veut pas traiter, et ne négligeant rien de ce qui peut irriter contre elle le roi et ses ministres. Il termine sa dépèche en annonçant qu'il va mander à Bourlemont qu'il ne doit rien proposer au Pape, mais que si on veut lui envoyer à San-Quirico un négociateur, il le recevra avec tm esprit die paix. On va voir qu'il ne tint pas au Pape que la négociation ne s'ouvrit promptement et n'eût un plein succès.
La cour de Rome fit partir pour San-Quirico l'abbé Rospigliosi, attaché alors à la maison Chigi et qui devait, peu d'années
» Mémoires, t. Il, p. 134.
2 Dép. du 29 septembre.
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après, parvenir au cardinalat sous le règne de Clément IX, son oncle. Aussitôt Gréqui, avec son esprit de paix habituel, se plaint* Louis XIV qu'on lui envoie un homme sans expérience et un sujet assez malpropre à cette négociation * : or, c'est le même prélat loué dans les Mémoires du cardinal d' Este comme si éminent en vertu et mérite* . Il promet de recevoir cet abbé avec toute la disposition dy esprit possible de porter les choses à im bon accommodement, mais il trouve ses pouvoirs insuffisants, et il s'offense de ce que Rospigliosi entende traiter l'affaire des Corses comme un accident et non comme un assassinat ; qu'il offre seulement la punition des soldats coupables, et qu'il propose de confier l'instruction du procès à un sujet du roi, l'abbé de Bourlemont ! Il écrit donc à Louis XIV : « Bien loin de trouver dans cet envoi de l'rbbé Rospigliosi, en la manière qu'il a été fait, aucune apparence de bonne disposition, je le trouve même offensant dans toutes ses parties, dans sa forme et dans sa fin. »
Ôr voici les moyens diplomatiques qu'employait cet honnête ambassadeur pour activer les négociations : « On ne laissait pas de donner des alarmes à Rome en faisant publier que le roi faisait débarquer des gens à Livourne qui viendraient joindre M. le duc de Gréqui pour être commandés par lui et pour aller à Rome se faire donner satisfaction à vive force. M. le cardinal et M. l'ambassadeur affectaient d'en discourir assez ouvertement et proposaient quelle route on pourrait prendre, de quelle façon on s'assurerait des passages, où l'on pourrait faire magasin de vivres et munitions, en sorte que ceux qui les entendaient pussent faire courir le bruit de quelque entreprise3. »
Rospigliosi revient à Rome, et est aussitôt remplacé à San- Quirico par l'abbé Rasponi, qui reçoit des pouvoirs aussi amples que le souhaite Gréqui. Le cardinal d'Esté et l'abbé de Bourlemont font à ce dernier l'éloge de Rasponi. Le duc est-il satisfait ? Non, et il écrit sur-le-champ à Louis XIV une lettre de deux grandes pages pour lui persuader que le Pape ne veut pas traiter, mais l'amuser par de vaines démonstrations 4 !
Si Alexandre voulait bien céder dans la forme, il ne consen-
4 Dép. du 7 octobre.
* T. II, p. 136.
» Mémoires, t. II, p. 142.
4 Dép. du 12 octobre.
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tait à aucun sacrifice de sa dignité, et Rasponi, par ses ordres, attendit que Gréqui parlât le premier. Il fallut donc que l'ambassadeur déclarât les demandes du roi ; mais il prit plaisir à rendre la négociation plus difficile en aggravant de son propre chef les conditions qu'il était chargé de proposer. Voici comment il ràconta lui-même sa première conférence avec l'envoyé du Pape :
« Je les lui déclarai donc, suivant récrit que j'en envoie à Votre Majesté, dans lequel elle verra que j'ai ajouté aux propositions qu'elle m'avait envoyées quelques autres demandes que j'ai jugé être une suite nécessaire des premières... Il n'est pas possible d'exprimer à Votre Majesté l'étonnement qu'il eut. Il haussa plusieurs fois les épaules; les larmes lui vinrent aux yeux, et il alla jusqu'à me dire qu'il donnerait de bon cœur sa vie pour l'accommodement de cette affaire. Il me dit que c'était une demande où il n'y avait nul rapport aux choses dont était question. Je lui repartis que véritablement il n'y en avait pas beaucoup, que Votre Majesté le connaissait bien, maisque moins il yen avait, plus on devait louer votre générosité de vouloir bien sacrifier tous vos intérêts à ceux de deux princes vos amis. Sur le second parti que je lui proposai, il se plaignit touchant les articles qui regardent D. Mario et le cardinal Chigi, que c'était
vouloir ôter au Pape tous ses parents Je lui dis que je voulais
donner part aux ministres étrangers des propositions que je lui avais faites, et en cela j'eus deux fins : la première, qu'il me priât comme il fit de n'en faire rien, et la seconde, que s'il arrivait qu'il ne m'en priât pas (ce que je ne pouvais croire) et que j'estimasse devoir donner part de vos intentions aux ministres étrangers, la cour de Rome ne pût pas se plaindre que je procédasse en cela avec trop de précipitation, puisque son envoyé en aurait été averti et qu'il n'aurait rien fait pour essayer de m'en empêcher... J'acquiesçai à sa prière, bien aise de m'acquérir ainsi une obligation sur lui à si bon
marché Pour lui faire connaître ce qu'on doit attendre à Rome,
en cas qu'on ne vous donne pas contentement, je lui ai remis devant les yeux ce que Votre Majesté avait fait autrefois, lorsque, pour soutenir la maison Barberine contre la persécution d'Innocent X, elle avait envoyé deux puissantes armées en Italie, et lui ai ajouté que si, dans votre minorité, lorsque vous aviez une grande guerre sur les bras, vous aviez fait ces choses par le seul motif de défendre une maison opprimée qui était sous votre protection, il pouvait s'imaginer à quoi Votre Majesté se porterait à présent qu'elle se trouve en paix dedans et dehors... Votre Majesté voit que j'ai enfin réduit la cour de Rome à venir à moi »
Rasponi communiqua au Pape les demandes du roi et en
1 Dép. du 19 octobre.
l'affaire des corses en 1662- 1664.
reçut Tordre d'offrir au duc, sans retirer ce qu'avait déjà consenti Rôspigliosi, un nouvel examen des réclamations de Parme et de Modène, la suppression des postes établis dans Rome depuis l'armement du palais Farnèse, une amnistie en faveur de tous ceux qui s'étaient déclarés pour l'ambassadeur de France, une indemnité à Cesarini, et une réception honorable pour le duc deCréqui. Eu annonçant ces propositions à sa cour, Créqui s'exprimait ainsi :
«... Il n'y a aucune apparence de rien attendre de gens qui sont aussi fous et aussi aveugles que le sont les parents et les ministres du Pape... Sans parler d'aucune autre proposition, M. Rasponi me dit, sur celle qui concerne la sûreté des ambassadeurs, que le Pape ne prétendait point en donner d'autres que celles que donnaient tous les souverains. Je lui répliquai que chez les autres souverains on n'assassinait point les ambassadeurs, et j'ajoutai, dans la juste indignation où me mettait un procédé si extravagant que celui du palais, qu'il n'était donc plus question que de donner part aux ministres étrangers comme les affaires se passaient, et de faire éclater hautement les déclarations de Votre Majesté contre toute la maison Chigi...; que si on venait une fois à la nécessité de se faire ellemême justice, elle se la ferait si grande et si entière qu'il en serait parlé à toute la postérité. Ces paroles, prononcées avec quelque sorte de véhémence, étonnèrent M. Rasponi... Il se jeta presque à mes genoux1. »
Une nouvelle conférence eut lieu, et Rasponi ne réussit pas mieux à contenter son adversaire, qui ne pardonnait pas au Pape de ne consentir qu'à la punition des Corses régulièrement jugés. C'était un sujet d'invectives contre la cour de Rome :
«« Mais peut-être, Sire, écrivait-il, que cette impunité des Corses ne procède pas du peu de disposition que la cour de Rome ait à vous satisfaire, et que c'est seulement un scrupule de conscience qui l'oblige à en user de la sorte ; car enfin de quelle manière les ministres et les parents du Pape peuvent-ils se porter à punir cette soldatesque, eux qui savent bien qu'ils sont ou les auteurs, ou les instigateurs de tout ce qu'elle a entrepris, et qui par conséquent voient bien qu'ils ne la peuvent condamner sans se faire entièrement le procès à eux-mêmes?»
Il terminait cette dépêche du 23 octobre en annonçant qu'il
» Dép. du 23 octobre.
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allait rompre la négociation et quitter San-Quirico avec le cardinal d'Esté. Les lettres du roi n'étaient pas de nature à modérer le zèle de son ambassadeur :
* Je sais, lui écrivait-il, dans une première dépêche du 13 octobre, qu'un cardinal, ami d'Impériale, a dit que quand même l'armée que je pourrais envoyer serait aux portes de Rome, on en serait quitte alors pour m'accorder les mêmes choses que je pourrai.demander à présent, et qu'outre qu'il est fort douteux si j'enverrai cette armée, on aura au moins la satisfaction, en l'attendant, de n'avoir point fait de bassesse. Ce cardinal-là se trompe fort, et si on me réduit pour la réparation de mon honneur à la nécessité d'envoyer des troupes, il faudra bien faire d'autres comptes avec moi, et alors ni les parents du Pape, ni ses ministres n'en seront pas quittes à si bon marché qu'ils se l'imaginent.
« J'ai remarqué dans les dépêches du sieur de Bourlemont qu'il se met fort en peine de détromper ceux qui lui témoignent de croire que je me veux servir de cette occurrence pour d'autres plus grands desseins ; mandez-lui qu'il laisse chacun dans sa croyance ; que c'est assez que ce discours- là ne sorte point de sa bouche, mais qu'il n'en désabuse personne ; car rien ne peut contribuer davantage que ces opinions pour faire que tous les autres princes qui auront cette crainte tombent tous sur les bras du Pape
pour le presser de mécontenter à quelque prix que ce puisse être
Pour le cardinal Impériale, vous avez vu dans une lettre du sieur de Bourlemont que, si le Pape l'abandonne, on lui dira en face qu'il commet une bassesse. C'est néanmoins le point le plus juste, le plus éclatant, et celui sur lequel il faut le plus insister et s'en moins départir. C'est pourquoi, quand vous serez obligé et résolu de vous expliquer de mes dernières intentions, j'estimerais qu'il faudrait jeter celui-là seul en avant comme un préliminaire et une condition indispensable, sans laquelle vous n'avez pas pouvoir d'entendre à aucun accommodement, mais ordre précis de le rompre et de n'écouter rien que celui-là n'ait été accordé. Cela même sauvera l'inconvénient que vous craigniez, si vous eussiez tout à la fois proposé tout ce que je désire, que le Pape ne tâchât de faire passer dans le monde mes prétentions pour exorbitantes. Car quand on ne saura rien du reste, et que l'on dira seulement que je veux être assuré du point qui regarde la personne dudit Impériale, il n'y a qui que ce soit qui ne le trouve fort juste et qui me puisse donner le moindre tort de faire cette demande. Vous avez même à alléguer l'exemple de la République de Venise lors du grand différend qu'elle eut, au commencement de ce siècle, avec le pape Paul V. Comme elle connaissait bien la manière de traiter des prêtres, elle ne voulut jamais, quoi qu'on lui pût représenter du contraire, entrer en aucune négociation d'accommodement qu'elle n'eût tiré parole auparavant de deux ou trois points principaux qu'elle désirait.
« Je vous ai déjà mandé que je n'estimais pas que le Sacré-Collége
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ni le reste du monde approuvât que j'insistasse à demander que le chapeau soit ôté audit Impériale tant que je n'aurai en main aucune preuve suffisante pour lui faire faire son procès et le condamner à mort, qui est le seul cas auquel les cardinaux prétendent que le chapeau leur peut être ôté ; mais, comme d'ailleurs il ne faut pas s'attendre qu'on obtienne la relégation dudit Impériale pour plusieurs années si je me réduis à ne prétendre que cela sur son sujet, et qu'il faudra pour l'emporter que je prétende bien au delà..., il faut nécessairement chercher quelque chose qui ne soit pas tant que lui faire perdre sa dignité, et qui soit aussi beaucoup plus que la relégation ; il me semble, sur ce fondement, que vous pourrez demander d'abord qu'il soit mis en arrêt au château Saint- Ange, disant que le Pape ne peut me refuser la justice de lui faire faire son procès s'il se trouve coupable d'avoir commandé aux Corses l'action du 20e août, et qu'il me faut du temps pour en rechercher les preuves, pendant lequel la môme justice veut qu'on se saisisse de sa personne. Vous pourriez encore prendre, si vous le jugez à propos, un autre prétexte pour appuyer cette demande, qui serait qu'il est raisonnable de lui faire souffrir la peine du talion pour avoir, comme il est public et notoire à toute la ville de Rome, osé proposer d'arrêter mon cousin, le cardinal d'Esté. Car encore que les parents du Pape nieront ce fait et qu'il ne pourra jamais être prouvé à cause des excommunications qu'encourraient les cardinaux de révéler ce qui s'est passé dans la Congrégation d'État, il suffit en pareille occasion d'alléguer un prétexte plausible et approuvé du monde. »
Louis XIV accueille les plaintes les plus puériles de Créqui, adopte ses vues les plus étroites et irrite encore son amourpropre en lui disant que les Romains se jouent de lui. Il regarde comme un nouvel outrage fait à la majesté royale que la garnison corse, en quittant Rome par ordre du Pape, ait passé en appareil militaire devant le palais Farnèse, où il n'y a plus que les domestiques de l'ambassadeur. L'envoi du petit abbé Rospigliosi est encore une autre injure 1 ! 11 ne veut pas que Créqui reste à San-Quirico : « C'est marquer, ce semble, un peu trop à la cour de Rome la possibilité d'un accommodement, et encore quelque espoir de créance que les paroles dont elle prétend m'amuser produiront leur effet 2. » Il lui ordonne de rappeler ses domestiques de Rome, de faire porter ses meubles à Civita-Vecchia, et de s'embarquer lui-même à Livourne pour Toulon, où il recevra de nouveaux ordres. Cela
* Dép. du 13 (2e) et du 22 octobre.
* 2« dép. du 13 octobre.
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sera plus digne que de demeurer à San-Quirico, « où il ISmble que vous attendiez la commodité de la cour de Rome de me satisfaire. » De son côté, Louis XIV s'applique à prouver aux Romains qu't7 ne songe qu'à une rupture 1 :
« Je m'en vais, écrit-il, armer une flotte considérable de vaisseaux outre ceux que j'ai déjà à la mer, et ai dépêché Aimeras à Toulon
pour commencer à y travailler avec toute la diligence possible
et composer dès à présent l'état d'une armée de vingt mille hommes effectifs. D'un autre côté, je donne ordre, mais vous ne vous en expliquerez point encore que le coup ne soit frappé, pour faire que le parlement de Provence, sur la réquisition de mon procureur général, donne un arrêt qu'il enverra signifier aussitôt au vice-légat d'Avignon, portant que, comme j'ai pris la résolution de rentrer dans tous mes domaines engagés ou aliénés à faute de rachat, en remboursant le prix que mes prédécesseurs en ont touché, il ait à rapporter audit parlement les titres de l'engagement d'Avignon pour être ordonné ce qu'il appartiendra. Je vous avais fait savoir... la harangue qu'un exempt -de mes gardes était allé faire de ma part au vice-légat sur le sujet de mon cousin le duc Cesarini et sur le licenciement de la soldatesque qui est en garnison audit Comtat. J'ai depuis reçu la réponse, qui a été telle que je l'avais bien prévu, qu'il ne la pouvait congédier sans un ordre exprès du Pape; mais en même temps la ville m'a député le sieur de Perrussi pour réassurer qu'elle exécuterait tous les ordres que je lui donnerais, et j'ai su depuis que ladite soldatesque a pris l'épouvante et qu'elle a toute déserté, en sorte que ledit vice-légat est aujourd'hui réduit aux douze Suisses de sa garde, que je trouve bon de lui laisser. »
Il ordonne à Gréqui de remettre à la reine de Suède et de rendre publiques les deux lettres écrites par lui et par Lionne, et si injurieuses pour le Pape. Les propositions d'Alexandre ne sont que des marques audace, à! impudence, $ effronterie 2 :
« Vous devez, dit-il, hautement déclarer par avance que je vous ai mandé que chaque mois qu'on tardera à me satisfaire, je prétendrai quelque chose de plus, et que, si on me force pour mon honneur à faire marcher une armée et à engager une flotte, tel en payera les frais qui n'y songe pas, et qu'il faudrait bien alors faire d'autres comptes et parler de toute autre nature de réparations que celles dont je vous ai envoyé le projet 3. »
« J'ai toujours oublié de vous marquer que, dans les conditions de l'accommodement, vous devez insister et emporter que l'on révo-
» 2° dép. du 13 octobre.
* Dép. du 22 octobre.
» Ibid.
l'affaire des corses en 1662- 1664.
quera tous les édits qui ont été publiés en cette occasion comme m'étant trop injurieux, au Sacré-Collége et aux barons romains : c'est pourquoi tout doit être réduit à la disposition des anciennes bulles du Pape qui ont suffisamment pourvu à tout par leur prudence.
« Comme, pour obtenir ce que je désire et sans quoi je ne puis me contenter, il aura été bon de demander beaucoup davantage, je suis bien marri de ne vous avoir suggéré à temps diverses demandes que vous pourriez faire et certaines craintes que vous pourriez donner, dont pour vous faire relâcher on aurait été obligé de vous accorder plus tôt et plus largement ce que je prétends véritablement.
« De cette nature de crainte pourrait être, par exemple, celle que je ne recevrai plus de nonce en France, comme étant une chose assez superflue et dont on use mal dans la cour de Rome par des entreprises que les nonces font tous les jours sur mon droit et sur les anciennes coutumes du royaume, avec dessein néanmoins, comme j'ai dit, de vous en relâcher en obtenant en échange quelque autre point contesté.
« Une autre demande qui toucherait au vif le cardinal Chigi serait de prétendre que la légation d'Avignon soit toujours donnée à un cardinal français , ce qui se pratiquait presque toujours anciennement, et même pour toute leur vie, témoin les cardinaux de Bourbon et d'Armagnac, et le prétexte de cette instance est fort plausible en cette conjoncture, où j'ai grand intérêt que les Avignonnais ne soient pas tourmentés par un légat italien pour l'affection qu'ils viennent de me témoigner
Dans une conférence du 24 novembre, Rasponi fit connaître que le Pape consentait à envoyer un légat en France, et à déclarer que les Corses ne seraient jamais chargés d'un service militaire dans l'État ecclésiastique ; puis il présenta au duc une lettre du cardinal Chigi et un bref du Pape au roi sur la légation annoncée. Créqui refusa de recevoir ces pièces, et ne consentit à en entendre la lecture que par simple curiosité : la cour de Rome chercha donc à les faire parvenir à Louis XIV par une autre voie, et elle y réussit par l'entremise du nonce à Turin et des ambassadeurs de Venise et de Savoie à Paris. On va voir combien le roi disait vrai, quand il annonçait au duc qu'/7 ne songeait quà une rupture. On peut lire le bref du Pape dans Régnier : il était impossible de tenir au roi de France un langage plus noble, plus modéré, plus paternel. Cependant Louis XIV trouve que tout y est à blâmer, le fond et la forme, et même le mode d'envoi. Il veut que le Pape ne
1 Dép. du 2 novembre.
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corresponde avec lui que par Créqui; mais, si le duc refuse de transmettre sa lettre, il doit respecter le caprice de Créqui, et il offense le roi en s'adressant directement à sa personne ! Il offense de plus Créqui, en suppléant au concours que celui-ci refuse ! Et voici comment Louis XIV apprend lui-même au duc l'accueil qu'il a fait à la lettre pontificale :
« Le prétexte qu'ils ont pris pour en user de cette manière a été que, vous connaissant l'esprit préoccupé, ils n'ont pu se bien assurer que vous voulussiez faire passer ledit bref jusques à moi. Vous pouvez croire que j'ai eu beaucoup d'indignation de ce procédé qui ne leur fera pas avancer ici leurs affaires. Cependant, comme il m'a fait voir clairement que le Pape cherche bien plus à s'attirer dans le monde quelque approbation de sa conduite qu'à me satisfaire réellement, j'ai cru que je devais de mon côté avoir la même visée, et que pour ne lui donner pas lieu de dire que, quand il veut même faire les plus grandes démonstrations qui sont en son pouvoir et les plus favorables pour moi, il ne trouve point d'accès pour m'en informer, je devais voir iesdits ambassadeurs pour me les concilier et leur faire connaître que je n'ai de dureté qu'autant que la mauvaise conduite qu'on tient à Rome m'y oblige. J'ai même jugé à propos, pour la même considération, de ne refuser pas, comme je l'aurais pu faire, ledit bref de leurs mains, dans le dessein néanmoins de n'y faire aucune réponse et de ne consentir point à un rétablissement de commerce de lettres avec la cour de Rome, que tous les points de ma satisfaction n'aient été auparavant arrêtés et bien assurés par votre seule entremise
« Comme la proposition de m'envoyer le propre neveu de Sa Sainteté, et qui a en main la direction générale de toutes ses affaires en qualité de légat, paraît fort spécieuse, et frappe d'abord l'imagination des gens que le Pape ne peut donner une marque plus éclatante ni plus grande de la passion qu'il a de me satisfaire, j'ai été obligé de me conduire en cette occasion avec grande circonspection, et, quoique je visse bien de moi-même tout ce que j'avais à faire en ce rencontre, j'ai jugé à propos, pour justifier davantage la résolution que je prendrais, d'assembler un grand conseil où j'ai même appelé deux ecclésiastiques, les archevêques de Paris et d'Auch, et l'avis que tous m'ont donné unanimement a été ce que j'avais déjà pensé et résolu, c'est-à-dire, en substance, de ne répondre point au bref du Pape, et témoigner trouver fort étrange qu'on eût voulu de cette sorte vous ôter des mains une négociation que vous avez commencée, et où vous apportiez de votre part avec beaucoup de franchise toutes les facilités possibles, et enfin vous renvoyer toute l'affaire, remettant seulement un écrit auxdits ambassadeurs de Venise et de Savoie, pour leur faire entendre les motifs qui m'obligeaient d'en user ainsi, et dont la conclusion fut que je suis prêt de recevoir le légat et de lui faire rendre dans mon royaume tous les honneurs qu'on a accoutumé d'y rendre
l'affaire des corses en 1662-1664.
aux personnes qui ont ce caractère, et bien entendu que deux conditions précéderont son départ de Rome, Tune qu'on aura concerté avec vous les termes dans lesquels ledit légat devra me parler, et l'autre que tous les autres points que vous avez demandés pour ma satisfaction seront préalablement ajustés avec vous4. »
Louis XIV annonce ensuite à Créqui que, pour rendre en quelque façon la pareille du tour qu'on lui a fait 2, il ne remet ledit écrit aux ambassadeurs que deux jours après le départ de son courrier pour San-Quirico, et il lui expose les principales raisons qui ont déterminé le grand conseil, réuni par ses ordres : Le Pape n'envoie pas son neveu au roi pour le satisfaire, mais pour se dispenser de ce devoir, tout en gagnant les applaudissements du public, et même pour lui causer préjudice. En effet, Alexandre veut avoir l'air de faire cet envoi spontanément, et non forcément en vertu du traité. Il veut écarter Créqui de la négociation et la transporter à Paris ; il veut arrêter les préparatifs de guerre de la France et retarder l'arrivée du légat jusqu'au mois d'avril suivant ; il veut susciter à Louis XIV des affaires et des embarras dans son
1 Dép. du 7 novembre.
f Est-il besoin de dire que ni Rasponi, ni la cour de Rome, n'ont fait aucun tour à Créqui, et que ce dernier et les ministres de Louis XIV étaient seuls de mauvaise foi ? On va en juger. Créqui se vante lui-même, dans sa dépêche du 19 octobre, d'avoir tendu à Rasponi un piège, où celui-ci est tombé : « Je lui dis que je voulais donner part aux ministres étrangers des propositions que je lui avais faites, et en cela j'eus deux fins : la première, qu'il me priât comme il fit de n'en faire rien, et la seconde, que s'il arrivait qu'il ne m'en priât pas, ce que je ne pouvais croire, et que j'estimasse devoir donner part de vos intentions aux ministres étrangers, la cour de Rome ne pût pas se plaindre que je procédasse en cela avec trop de précipitation, puisque son envoyé en aurait été averti, et qu'il n'aurait rien fait pour essayer de m'en empêcher... J'acquiesçai à sa prière, bien aise de m'acquérir ainsi une obligation sur lui à si bon marché. » Rasponi ne s'est nullement engagé pour le Pape à ne parler à personne des communications qu'il a reçues de Créqui : s'il a prié celui-ci de ne pas les porter à la connaissance des miuistres étrangers, c'est pour retarder le plus possible le moment où on leur donnera un caractère officiel. Le but de la cour de Rome est d'obtenir que Louis XIV modère ses exigences : comme le roi refuse de correspondre avec elle, et que l'ambassadeur ne veut pas proposer lui-même le retrait des conditions les plus dures, Créqui sait bien que le Saint-Siège cherchera des médiateurs qu'il instruira nécessairement des demandes du roi. La cour de Rome n'a donc manqué à aucune promesse, à aucune bienséance, et nous apprenons d'ailleurs de Créqui luimême qu'il a violé la parole donnée à Rasponi, et qu'il a informé les ministres des princes des satisfactions exigées par le roi, bien avant la circulaire du 4 novembre. (Dép. du 5 novembre 1662.)
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propre royaume, par la présence d'un ministre qui fera des réclamations publiques dans toute la France, sur les procèsverbaux et les informations quils n'auront pas manque de forger à leur mode et surprendre par là la crédulité, principalement des ecclésiastiques et personnes dévotes, sous prétexte de religion. Le roi exhorte ensuite son ambassadeur à se montrer d'autant plus pressant et rigoureux qu'il a obtenu du roi d'Espagne la permission de faire passer des troupes par le Milanais, et la promesse de ne jamais prendre sous sa protection la famille Chigi ni le cardinal Impériale.
« Je vois, continue-t-ilt la cour de Rome en état, se trouvant abandonnée d'un chacun , de n'avoir plus d'autre parti à prendre que celui de me satisfaire si elle n'est dans un dernier aveuglement.
« D'un autre côté, je vous dirai, sur les affaires d'Avignon, qu'à la réquisition de mon procureur général le parlement de Provence a donné un arrêt, qu'il a aussitôt envoyé signifier par un huissier au vice-légat, par lequel il lui intime que, voulant réunir Avignon et le Comtat à mon domaine, il ait à lui communiquer les titres de l'engagement pour y être ordonné ce qu'il appartiendra par raison. Le vice-légat a répondu que le Pape était souverain, et qu'il ne pouvait déférer audit arrêt. Cependant, de cette première démarche il en est arrivé que, dès que le peuple en a eu connaissance, ne doutant point que ce ne soit ma véritable intention de me remettre en possession dudit État, après en avoir fait paraître une joie indicible par toutes les démonstrations extérieures dont il a pu s'aviser, il a passé enfin jusques à arracher les armes du Pape, du légat et du vice-légat des portes de la ville et du palais, pour y mettre les miennes et mon portrait, aux cris de Vive le roi; et non contents de cela, ils sont allés au palais du vice-légat pour avoir entre leurs mains trois de leurs officiers, l'auditeur, le dataireet lebarigel, dont ils se plaignent qu'ils ont souffert de grandes extorsions, et il était à craindre qu'ils ne les eussent déchirés, si un gentilhomme du duc de Mercœur, qui s'y trouva heureusement, ne l'eut empêché en tirant parole du vice- légat qu'il les représenterait toutes les fois qu'il en serait besoin. Ledit vice-légat a aussitôt demandé au duc de Mercœur des gardes pour la sûreté de sa personne, qui lui ont été envoyés, et sont arrivés assez à temps pour le garantir de tout autre mal. Voilà à quoi ont exposé la cour de Rome les lenteurs qui lui sont si ordinaires. Cependant j'estime que vous pouvez beaucoup profiter de cet incident en faisant appréhendera Rasponi que, si on ne donne pas promptement les satisfactions que je prétends et que l'on laisse donner l'arrêt du parlement de Provence pour cette réunion, en quoi il n'y a à attendre qu'un mois ou cinq semaines pour les formalités des citations et des délais, je soutiendrai après ledit arrêt et pourrai me prévaloir en cela de l'exemple
l'affaire des corses en 16G2-1664.
de l'incamération de Castro dont on me paye tous les jours, et qui n'est pas plus authentique ni plus forte que l'est un arrêt du parlement de la réunion à mon domaine d'un État qui, après cela, n'en peut plus être aliéné1. >
Ces instructions de Louis XIV étaient superflues ; car deux jours avant qu'elles fussent rédigées, Créqui avait rompu la négociation, quoique la cour de Rome lui eût fait annoncer par Rasponi une concession nouvelle et importante. Le Pape avait retiré au cardinal Impériale le gouvernement de la ville de Rome, afin de supprimer toute occasion de conflit personnel entre lui et l'ambassadeur, quand ce dernier reprendrait son poste. Mais en même temps, pour prouver qu'il ne regardait pas Impériale comme coupable des faits que lui imputait le roi, et qu'il ne l'abandonnait pas, ce qui, comme la reine de Suède le disait publiquement, eût été une bassesse qu'elle lui reprocherait en face 2, il lui donna en consistoire la légation des Marches. Quelques jours après, le cardinal se démit de cette charge, afin de couper court à de nouvelles difficultés et d'ôter le prétexte de dire qu'il avait quitté le gouvernement de Rome, pour exercer au dehors des fonctions plus considérables. Créqui informa sa cour de ce qui se passait, et, après avoir prodigué encore une fois les plus grossières invectives contre le Saint-Siège, invita Louis XIV à faire marcher contre Rome une armée dont il sollicitait le commandement :
« ... Bien loin, dit-il, que la CQur de Rome ait recouvré la vue, elle n'a fait en cela que ce que font les malades qui ouvrent faiblement les yeux un moment avant que de les fermer pour la dernière fois... Tout cela (les concessions de Rome) s'est trouvé enfin réduit à des propositions si extravagantes et si ridicules qu'après quelques nouveaux délais... j'ai été contraint de faire éclater les déclarations
de Votre Majesté Véritablement, quand je considère à quoi ils
ont voulu réduire les justes réparations que Votre Majesté demande contre eux, je ne sais de quoi je me dois plus étonner, de leur insolence ou de leur extravagance, et si leur folie ne mérite pas autant de
pitié que leuraud ice est digne de châtiment Le Pape récompense
d'une charge éclatante le plus furieux de tous ceux qui vous ont osé
outrager J'ai déjà eu l'honneur, Sire, de vous représenter quels
étaient le général et les troupes de la cour de Rome. Si, après tant de patience que Votre Majesté a eue inutilement et après tant d'offenses qu'on a osé lui faire, elle est enfin résolue de s'en faire elle-même
* Dép. du 7 novembre.
f Régnier, p. 125.
justice, et qu'elle juge que je la puisse servir, je suis prêt à obéir à tout ce qu'il lui plaira de commander, lui protestant qu'à quoi qu'elle me veuille destiner, je me tiendrai toujours infiniment glorieux, pourvu que j'aie occasion de ne lui être pas entièrement inutile1. »
Il annonçait aussi qu'il venait d'adresser aux ministres des princes à Rome une circulaire, où il donnait, à sa manière, le récit des conférences de San-Quirico, et dont voici la conclusion :
« C'est pourquoi, Monsieur, je suis obligé de vous déclarer que Sa Majesté est résolue de se faire raison, et de venger tellement sur la maison Chigi et sur Impériale, gouverneur de Rome, les outrages qui lui ont été faits, que la mémoire en puisse demeurer à jamais, et servir d'un exemple éternel à la postérité2 »
Créqui partit de San-Quirico le 6 novembre, s'acheminant vers le port de Livourne. Rasponi le rejoignit à Sienne, et, avec le concours du prince Mathias de Toscane, tenta de reprendre les conférences; mais le duc leur signifia qu'il n'entendrait rien avant que le Pape n'eût promis de chasser de Rome le cardinal Impériale, et que Rasponi ne lui en eût donné un écrit 3. A Florence et à Pise, il reçut, même du grandduc, de nouvelles instances en faveur d'un accommodement ; mais il se voyait déjà marchant à la tête d'une armée française pour se venger des Romains, et il refusa. « On me tâte de tous côtés, écrivait-il à Lionne, mais je me tiendrai ferme, à
moins que je n'aie, avant toutes choses, un écrit par lequel
le Pape déclare qu'il a ôté la légation au cardinal Impériale et Ta chassé de Rome *. »
Or, c'était une condition qu'Alexandre ne pouvait accepter
1 Dép. du 5 novembre.
1 Régnier, Preuves, p. 90 et suiv.
C'est par erreur que, dans le livre de Régnier, celte pièce porte la date du 14, au lieu du 4 novembre. Créqui, dans sa dépêche du 5, dit positivement qu'il a l'ait partir cette circulaire après la conférence du 3, où Rasponi lui avait communiqué les dernières résolutions du Pape.
• Dép. du 10 novembre.
* Dép. du 19 novembre.
l'affaire des corses en 1662-1664.
sans se déshonorer : Créqui le savait, et tout le monde le blâmait de cette prétention. L'abbé de Bourlemont lui écrivait de Rome, avec beaucoup d'ambages et de précautions oratoires, que les ministres étrangers n'approuvaient pas sa conduite f. Le cardinal Impériale n'étant plus légat des Marches et s'étant éloigné de Rome, il était déraisonnable d'exiger que le Pape déclarât qu'il l'avait destitué et expulsé :
« Tous admirent, disait Bourlemont, la patience et la prudence de Votre Excellence et son zèle pour le repos de l'Italie et le bien de l'Église; toutefois ils m'ont dit de supplier Votre Excellence de considérer que, s'étant déclarée qu'auparavant de traiter des satisfactions du roi elle voulait que le Pape ôtât la légation au cardinal Impériale et qu'il sortît hors de l'État ecclésiastique, à présent que tout cela est fait, ils disent qu'il semble que vous êtes dans quelque engagement d'ouïr ces messieurs sur les satisfactions du roi, mais qu'ils sont bien du sentiment de Votre Excellence de les ouïr brièvement et sans tergiversation. »
Malgré ses flatteries, l'abbé reçut aussitôt la verte réponse que voici :
« Ce que je prétends, sans quoi, comme je vous ai déjà dit
plusieurs fois, il ne faut pas espérer que j'écoute aucune proposition, c'est que tout le monde connaisse qu'on lui a ôté forcément cette légation qui lui avait été injustement donnée , qu'on l'a dépouillé et privé, malgré lui et avec sujet, du gouvernement de Rome, et qu'enfin le Pape l'en a chassé par un décret, pour commencer à donner contre lui les réparations qui sont si justement
dues à Sa Majesté Rien de ce que j'ai demandé préalablement
contre lui n'est fait... Je m'étonne que vous n'ayez point fait cette réponse aux ministres des princes, vu que je vous ai toujours mandé si formellement les choses 2. »
Cependant, à la même époque, Louis XIV reconnaissait, dans une lettre à Créqui, que le Pape n'avait pas voulu le braver en donnant à Impériale la légation des Marches, mais seulement sauver l'honneur du cardinal, et que sa démission avait été concertée avec Alexandre, afin de satisfaire la cour de France. Mais le roi déclare à son ambassadeur qu'il convient à ses vues de se plaindre aussi haut que si cette dernière action était le plus grand des outrages qu'il a reçus, et il lui ordonne
1 D^p. du 10 novembre.
* l)*;p. du 20 novembre.
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de déclarer qu'on ne veut plus traiter avant que le cardinal Impériale n'ait été incarcéré au château Saint-Ange :
« Il sera bon, continue-t-il1, que dans le môme temps, pour étourdir encore davantage les parents du Pape, vous fassiez savoir à Rome par des moyens indirects que, dès que j'ai eu l'avis de cette indignité et d'un si grand mépris, je n'ai plus songé, comme il est vrai, qu'à m'appliquer à former l'état des troupes dont sera composée mon armée, à nommer dès à présent les officiers généraux afin qu'ils se tiennent prêts, à pourvoir à ce qui regarde le train de l'artillerie, et à envoyer les ordres pour faire marcher celles desdites troupes qui se trouvent plus éloignées et les faire avancer vers le Dauphiné, afin qu'elles puissent passer les monts sans faute au commencement de mars; et qu'en ce que j'ai déjà fait, j'ai deux satisfactions bien grandes, l'une que j'ai bien plus de peine à refuser les officiers desdites troupes, qui me pressent de tous côtés pour être commandés de marcher, qu'il n'y en a à les choisir et à les inviter à cette marche ; l'autre, que le corps de six mille chevaux est non-seulement tout préparé, mais que j'en retiendrai encore dans le royaume un corps très- considérable que je ne juge pas nécessaire d'envoyer à cette expédition, et que, pour l'infanterie, j'ai trouvé que je pouvais tirer des quartiers ou des garnisons, laissant toutes mes places en entière sûreté, deux cents compagnies, et qu'avec les gardes françaises et suisses que j'y joindrai et un corps de douze cents Irlandais que je prendrai à mon service de la garnison qui était dans Dunkerque, tout cela fera bien plus de douze mille hommes effectifs, sans que je sois obligé à la moindre dépense pour des levées ni même pour aucunes réserves. >
Mais Louis XIV et ses conseillers avaient honte ou peur, par moments, d'une politique si arrogante, et dans une seconde dépêche du même jour, que Gréqui a ordre de ne communiquer à personne, non pas même à aucun de ses secrétaires, le roi l'autorise à se contenter d'une relégation temporaire du cardinal Impériale :
« Le bruit et les hautes plaintes que je fais n'ont pour visée
que d'étourdir et d'épouvanter plus qu'ils ne le sont encore les parents du Pape, afin de vous donner moyen de faire un accommodement plus avantageux et même plus glorieux pour moi que je
n'avais pensé d'abord Tout ce que dessus sont des pensées pour
vous en prévaloir et vous y conduire selon ce qui vous sera dit et proposé, et que vous reconnaîtrez la peur plus ou moins grande à Rome de la rupture de votre négociation et des préparatifs que je fais de mon armée; car, au reste, je vous explique encore que,
1 lr«dép. du 19 novembre.
l'affaire des corses en 1662-1664.
pourvu qu'on ne m'oblige pas à faire passer les monts à mes troupes, auquel cas il faudrait bien faire après d'autres comptes, je serai content que raccommodement se conclue avec la seule relégation du cardinal Impériale et les autres points qui sont déjà comme ajustés, et je vous dirai même que j'en serai plus content que si j'obtenais davantage, mais seulement après avoir été obligé de faire passer les monts à mon armée !. »
Une lettre de Bourlemont nous apprenait tout à l'heure que Créqui n'avait pas pour lui l'opinion publique en Italie. On le blâmait aussi en France, et c'est lui-même qui va nous en informer. Il plaidait sa cause auprès de ses correspondants de Paris, et il le faisait maladroitement : le roi le sut et le réprimanda. L'ambassadeur mortifié répondit :
« ... J'ai toujours eu cet égard, Sire, lorsque j'ai écrit à Paris, de ne rien mander à qui que ce soit de ce qui pouvait être du secret de Votre Majesté, sachant bien l'exactitude et la régularité qu'on doit avoir en ce rencontre, et que je n'ai jamais donné part à personne que des choses qui non-seulement ne pouvaient être préjudiciables à votre service étant divulguées, mais qu'il semblait même avantageux que tout le monde sût, afin qu'en apprenant l'audace, les attentats et la mauvaise foi de la cour de Rome, on fût mieux éclairci du juste sujet que Votre Majesté a de s'en ressentir vivement. J'ai même eu pour* objet de détourner par là les impressions que je savais qu'on avait à Paris, et qui, étant mandées à Rome, ne produisaient que de mauvais effets et ne faisaient qu'entretenir la confiance des ministres du palais. Cependant... j'obéirai ponctuellement aux ordres que Votre Majesté me donne de n'écrire plus rien désormais à qui que ce soit des affaires qu'il lui plaît de me remettre entre les mains, et je réponds aussi que pas un de mes secrétaires n'en écrira pareillement rien a. *
Puis il passe aussitôt sa colère sur la cour de Rome, à laquelle il reproche, deux pages durant, mauvaise foi, supercherie, impostures, fourberies, etc.. Il était alors à Pise. Le prince Mathias et le grand-duc renouvellent leurs prières : ils lui annoncent que le cardinal Impériale va quitter Rome, se retirer à Gènes, sa patrie, et se rendre ensuite en France, pour se justifier auprès du roi. Mais il maintient ses conditions, et il se vante d'avoir fait rédiger en italien un modèle de la manière en laquelle il désirait que fussent conçus les termes du décret quil prétend que le Pape doive donner contre ledit Impériale 3.
1 2« dép. du 19 novembre.
* Dép. du 21 novembre. » Md.
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Le 3 décembre suivant, il écrit de Livourne à Bourlemont :
« ... Si le Pape a de la délicatesse à ne vouloir pas dire qu'il a chassé le cardinal Impériale, comme vous me marquez, parce que ce serait une chose contraire à la vérité, il peut bien exprimer qu'il l'exile présentement, n'y ayant rien de contraire en cela à la vérité. Enfin, si le mot d'exil n'est dans le bref ou l'écrit qui me sera donné, dès que j'aurai reçu le courrier que je vous dépêche, je m'embarquerai incessamment. »
Mais la relégation étant une peine infamante, le Pape refuse de la prononcer contre un cardinal qu'il sait innocent. Le 10 décembre, Gréqui écrit à Louis XIV :
« Ils ont été contraints de faire voir à découvert leur mauvaise intention et l'estime que le Pape fait du cardinal Impériale, ne se défendant plus de contenter Votre Majesté sur ce sujet qu'en disant que le Pape ne pouvait se résoudre à faire une injustice. »
Le Sacré-Collége lui députe l'avocat consistorial Bottini pour intercéder en faveur d'Impériale :
« J'ai répondu, dit-il, que je ne doutais point que Votre Majesté ne se tînt offensée et ne crût voir un juste sujet de se plaindre du procédé du Sacré-Collége, qui s'intéresse si vivement en faveur d'un homme qui l'a outragée avec tant d'insolence. Quant au prétendu voyage dudit Impériale en France, je témoignai que c'était une chose fort superflue, et qu'il y avait de l'aveuglement et de la témérité audit Impériale d'en avoir seulement la pensée4. »
Nouveau grief contre ce cardinal : n'a-t-il pas osé, faisant route pour Gênes , relâcher à Livourne , où se trouve Créqui !
« ... Quoique, dans l'état des affaires, il eût dû, ce me semble, éviter d'aborder dans un lieu où j'étais, ayant un vent propice et du temps assez pour passer outre , il ne laissa pas toutefois (1er décembre) de venir mouiller l'ancre ici avec une galère du Pape, et, sans avoir mis pied à terre, il démarra le lendemain au matin pour aller à Gênes 2. »
Mais aussi quelle haine ne mérite pas un homme que Ton a vu prendre publiquement, congé de tous les cardinaux, et recevoir les compliments sur son départ ! « Et on sait de plus qu'avant de sortir de Rome, il eut une heure et demie d'audience du Pape, et que le cardinal Ghigi et D. Mario lui
1 Dép. du 8 décembre.
* lbid.
l'affaire des corses en 1662-1664.
donnèrent assurance de le protéger fortement en toutes sortes de rencontres 1 . »
Le prince Mathias redouble de supplications : Créqui en est exaspéré. Il veut absolument un décret, ou tout au moins un bref, qui déshonore Impériale, qui le destitue et le chasse : il en refuse un qu'il trouve conçu en termes captieux. Si je l'acceptais, dit-il, « V. M. aurait lieu de penser ou que je n'aurais pas eu l'esprit d'en pénétrer la mauvaise foi, ou que j'aurais mal ménagé son intérêt et son honneur 2. »
L'ambassadeur étant retenu à Livourne par les vents contraires, la cour de Rome en profite pour lui soumettre de nouvelles propositions d'accommodement : mais rien ne peut lui plaire. Il rejette encore plusieurs projets de bref. Le dernier, qui cependant a obtenu l'approbation du cardinal d'Aragon et de l'ambassadeur de Venise, lui parait détestable, et même injurieux pour le roi. Et pourquoi ? Parce que le Pape ose élever des doutes sur la culpabilité d'Impériale !
« ... Il me semble que c'est en quelque façon faire tort à Votre Majesté, après les instances et les déclarations qu'elle a faites contre le cardinal Impériale, que de dire qu'on le punirait s'il était constant qu'il fût criminel, le sentiment que Votre Majesté en a fait paraître devant être d'un assez grand poids auprès du Pape, pour n'avoir pas besoin d'une plus grande preuve pour l'obliger du moins à commencer à le châtier 3. »
Créqui veut absolument que le Pape adopte, sans la modifier, la rédaction qu'il a lui-même préparée. En vain le cardinal d'Aragon lui dit qu'il y a des impossibilités à l'admettre : Créqui lui répond qu'on trouvera toutes ces conditions faciles, et qu'on lui en accordera de plus difficiles quand les troupes royales seront en Italie 4 .
Comment Louis XIV répondit il à la proposition si loyale et si noble du cardinal Impériale de se rendre en personne à sa cour, pour démontrer son innocence? En le persécutant avec un acharnement qu'on aura peine à croire. Impériale, en quittant Rome, se rendit à Gênes, son pays natal, où demeurait sa famille : par ordre de Louis XIV, M. d'Aubeville se
1 Dép. du 8 décembre.
* Ibid.
* Dép. du 17 décembre.
* lbid.
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présenta au Sénat, et réclama, outre l'entrée des ports et des terres de la République pour la flotte et les troupes françaises, l'expulsion du cardinal. Tout est prévu dans l'instruction dressée par Lionne. Peut-être les Génois, redoutant la colère du roi, auront-ils prévenu ses désirs en invitant Impériale à s'éloigner ; dans ce cas, M. d'Aubeville devra les remercier. Il ne dira rien si Impériale s'est volontairement retiré. Si la République garde le silence sur ce chef de ses demandes, ou n'y répond qu'en termes qui ne signifient rien, M. d'Aubeville sollicitera une seconde audience, où il déclarera « en peu de mots qu'il a charge du roi de savoir précisément de la République quelle est son intention sur le sujet dudit cardinal Impériale, et si c'est son dessein de lui donner protection contre Sa Majesté, ce que le Roi Catholique n'a pas voulu faire 1 . »
Si la réponse est satisfaisante, M. d'Aubeville retournera vers le duc de Parme ; si elle ne Test pas, il attendra à Gènes les nouveaux ordres du roi.
Les réponses de la République furent, hélas ! satisfaisantes. Le 31 janvier, elle informa le roi, dans les termes les plus humiliants pour le cardinal Impériale, qu'elle l'avait chassé de son territoire : ... Si è dato da noi lo sfratlo al cardinal Impériale dalla citta edominio di questà Rcpublica. Le 7 février suivant, elle permit à Louis XIV de faire entrer sur ses terres et dans ses ports douze mille hommes de pied et six mille chevaux qu'il envoyait contre le Pape, et elle le suppliait d'agréer ce léger témoignage de son dévouement : Supplichiamo dunque V. M. ad aggradire questo picciolo contrasegno délia nostra divotione.
Louis XIV se chargera de punir un jour la République de cette lâcheté, lorsqu'il fera bombarder Gènes et forcera son doge de venir se prosterner devant lui à Versailles.
Au même moment où le roi obtient que Gènes, Venise, la Toscane, l'Espagne, Parme et Modène livrent passage à l'armée qui doit envahir l'État ecclésiastique, il use de toute son autorité auprès des Suisses pour qu'ils refusent au Pape de recruter un régiment dans leurs cantons.
1 Mémoire du roi pour servir d'instruction au sieur d'Aubeville, allant de la part de Sa Majesté à Gênes, 11 janvier 1663.
l'affaire des corses en 1662-1664.