LE ROI AUX SEPT CANTONS CATHOLIQUES ET LIGUES DE SUISSE
« Ayant appris qu'il est arrivé un courrier de Rome au nonce résidant à Lucerne qui lui a apporté un ordre de Notre Saint-Père le Pape de vous demander une levée de seize cents Suisses en un régiment de huit compagnies, et de plus grand nombre s'il en a besoin ci-après, avec cette circonstance que le bref que Sa Sainteté vous en écrit porte qu'elle veut faire cette levée pour la défense du Saint- Siège et de l'Église, nous avons désiré vous faire cette lettre sur cette dernière particularité pour vous faire connaître combien est impropre en cette occasion la forme de parler dont a usé le secrétaire des brefs, lequel, étant entièrement dépendant des parents de Sa Sainteté, a accoutumé d'y insérer tout ce qu'il leur plaît, le plus souvent au desçu de Sa Sainteté et contre son intention, comme il est sans doute arrivé en ce rencontre. Aussi ne pouvons-nous croire, quelque chose que contienne ce bref ou que le nonce y ait ajouté de vive voix, qu'il vous ait pu tomber dans la pensée que le fils aîné de l'Église pût jamais former le dessein d'employer ses armes à l'attaquer ou le Saint-Siège. Car bien loin d'être capable d'un pareil sentiment et d'une action si blâmable, nous protestons au contraire d'être prêts et résolus, jusques au dernier soupir de notre vie, de défendre, exalter et protéger ce Siège de toutes les forces que Dieu nous a mises en main à l'exemple de nos glorieux ancêtres, et de hasarder tous nos États, même de répandre notre sang, s'il en est besoin, pour une si juste cause. Le seul objet que nous nous proposons dans le mouvement de nos armes, si on nous force, pour la conservation de notre honneur si indignement outragé, à leur faire passer les monts, c'est de châtier les Ghigi et le cardinal Impériale du barbare assassinat commis en la personne de l'ambassadeur extraordinaire que nous avions envoyé près de Sa Sainteté, dont ils ont été premièrement instigateurs et complices, et depuis, fauteurs de l'impunité de cet attentat, ayant, de dessein formé, moyenné l'évasion de tous les assassins et détourné même jusques à présent Sa Sainteté de nous offrir aucune réparation qui fût tant soit peu proportionnée à la qualité de l'offense. C'est de quoi nous avons estimé à propos de vous informer, afin que les émissaires desdits Ghigi n'aient pas lieu de jeter dans vos cantons des impressions contraires à la vérité et préjudiciables à notre réputation; vous assurant que nos armes, quoi qu'il arrive, ne paraîtront dans l'État ecclésiastique que pacifiquement et pour défendre et protéger le Saint-Siège et les Etats et peuples qui lui sont temporellement et immédiatement sujets ; que nos troupes y vivront avec le même ordre et la même discipline qu'elles feraient dans notre propre royaume; qu'elles ne causeront aucun préjudice à qui que ce soit, et que nous nous serions très-volontiers retenu de les envoyer à cette expédition, si nous eussions pu pratiquer quelque autre moyen pour mettre notre honneur à couvert par le châtiment de ceux qui nous ont si
« 27 février 1663.
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injustement outragé. Et, nous remettant du surplus que nous pourrions ajouter à la présente, à ce que vous apprendrez de nos sentiments et intentions par notre ambassadeur extraordinaire, nous ne vous la ferons ni plus longue, ni plus expresse que pour prier Dieu qu'il vous ait, très-chers, grands amis, alliés et confédérés, en sa sainte et digne garde. »
Après avoir réussi à priver le Saint-Père du concours des puissances étrangères, il ne restait plus à Louis XIV qu'à séparer de lui ses conseillers et ses ministres. Il le tenta, et, le 16 mars de la même année, il écrivit en ces termes au Sacré- Gollége :
«... Ce que vous m'avez écrit pour le maintien de l'honneur de la pourpre, dont il (Impériale) se trouve revêtu, aurait suffi pour m'obliger au même instant à lui pardonner ses excès et ses fautes, n'était que j'ai considéré qu'il importe encore plus à votre honneur commun qu'un assassinat énorme, dont il peut avoir été complice et instigateur, comme il a été notoirement l'auteur de l'évasion de tous les assassins, ne soit pas mis à couvert sous le manteau de cette pourpre dont le lustre serait bien plus terni par l'impunité du criminel que par son châtiment. Il n'est pas surprenant que dans un grand corps digne de toute vénération quelques-uns s'écartent des traces de leur devoir, puisque dans le petit nombre choisi par le Fils de Dieu môme pour jeter les premiers fondements de son Église, il s'est rencontré de l'infidélité et de l'incrédulité, dont néanmoins il ne rejaillit aucun déshonneur sur leurs collègues, ni même aucun préjudice à l'apostolat de ceux qui avaient failli, quand
ils eurent avoué, pleuré et détesté leur faute Le temps éclaircira
et mettra au jour beaucoup de choses, malgré tout le soin qu'on prend aujourd'hui de les couvrir de nuages et d'obscurité. Ce sera alors que vous aurez vous-même du regret d'avoir mis les mains à la plume pour une si méchante cause dont néanmoins je ne vous impute rien, sachant assez que si vos suffrages eussent été libres, et que la cabale, les factions, la complaisance ou des intérêts particuliers n'eussent point eu de part en vos délibérations, vous n'auriez pas souffert, autant qu'il eût dépendu de vous, que le repos de la chrétienté pût courir risque d'être altéré par une invincible opiniâtreté de soutenir un coupable que l'autorité du népotisme vous a engagés à favoriser sous le prétexte spécieux d'un intérêt commun, quoiqu'à dire vrai, bien vainement et sans fondement aucun, puisque votre prudence et votre piété vous rendent tous incapables de tomber jamais en aucun crime.
« Au surplus, je désire que vous soyez si bien persuadés de la singulière estime que je fais de votre corps, que tant s'en faut que vous deviez craindre que je puisse jamais procurer ou rien souffrir qui flétrisse le lustre de votre dignité, je proteste hautement que C'a toujours été avec beaucoup de déplaisir et d'indignation que j'ai
l'affaire des corses en 1662-1664.
vu que les parents des Papes, qui sont les plus obligés à en relever l'éclat, ne travaillent continuellement qu'à abattre son autorité et qu'à l'avilir. Il se peut faire, et je le souhaite, que la Providence de Dieu, qui a de merveilleux ressorts pour conduire ce qu'elle veut à sa fin qui est toujours le bien, n'ait permis un attentat énorme et l'aveuglement ensuite de ne pas le réparer, que pour me donner l'occasion et plus de moyens de vous témoigner par de solides effets la vérité et la sincérité des sentiments que j'ai pour l'avantage de votre Ordre, et pour l'accroissement de votre autorité, qui est la seule légitime dans le conseil des Souverains Pontifes. Sur ce, etc.. •
Créqui, débarqué à Toulon, se rendit auprès du roi, et y fut bientôt rejoint par son conseiller le cardinal d'Esté, que Louis XIV reçut avec une magnificence affectée, mais à qui ni la cour, ni la ville ne témoignèrent aucune sympathie, comme l'atteste son secrétaire : « Il n'a point manqué de gens qui ont fait des réflexions sur le voyage de M. le cardinal : qu'il pouvait attendre une conjoncture plus favorable pour l'entreprendre que la présente où il s'agissait de dégoût, d'embarras et de rupture avec Rome, dans une affaire où les sentiments de la cour étaient partagés et où il pouvait lui-même paraître intéressé ; que ce n'était pas un temps bien propre à un cardinal de faire la cour à un premier roi chrétien dans une occasion de mauvaise intelligence avec le Saint-Siège, etc. f. »
L'hiver se passa sans changement dans les rapports entre les deux cours, mais non sans qu'on cherchât à renouer les négociations. On y réussit par l'entremise officieuse du cardinal d'Aragon à Rome, de l'ambassadeur de Venise et du chargé d'affaires d'Espagne à Paris. Louis XIV, joignant maintenant tes deux partis qu'il avait d'abord séparés et dont il avait offert l'alternative, exigea que, par une clause du traité, le Pape donnât satisfaction aux ducs de Parme et de Modène. Alexandre consentit seulement que la question fût examinée, et ne prit l'engagement d'accorder que ce que permettraient la giustizia et la convenienza. Les conférences devaient se tenir à Lyon entre Créqui, conservant le titre d'ambassadeur, et l'abbé Rasponi, revêtu par le Pape du titre de nonce extraor-
! Mémoires, t. II, p. 163.
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dinaire auprès de tous les rois et princes chrétiens. Créqui lui-même trouva irréprochables le bref de nomination et les pouvoirs du nonce, qui se montrait plein de déférence pour Louis XIV et pour son représentant, et il en exprima au roi son contentement. Mais il convenait alors à la politique de Louis XIV que le conflit avec le Saint-Siège se prolongeât : il l'avoue lui-même à Créqui dans ses lettres des 12, 19 et 26 juin 1663. Nous devons donc nous attendre à voir raccommodement arrêté par des prétentions insensées.
A la première nouvelle que Rasponi a reçu la qualité de nonce, le roi déclare qu'ayant chassé de France le nonce Piccolomini, il n'en souffrira pas d'autre dans le royaume avant d'avoir reçu entière satisfaction du Pape. Créqui devra signifier à Rasponi d'avoir à conserver son premier titre de plénipotentiaire, et le prendra lui-même en quittant celui d'ambassadeur. Si Rasponi ne veut pas renoncer à sa nonciature, les conférences devront avoir lieu au Pont-de-Beauvoisin, sur la frontière de France, Rasponi se tenant en Savoie, et Créqui du côté de deçà. Cet ordre ne suffit pas à la vanité du roi : pour la contenter, il descend jusqu'aux plus puériles précautions : «... Auquel cas, écrit-il, je vous dirai encore que je n'estime pas nécessaire de prendre le temps à bâtir une loge justement sur les limites des deux États, mais qu'il faudra seulement convenir par avance des lieux avec ledit Rasponi: que vous traiterez les affaires vous entre-visitant également, passant le pont l'un une fois, et l'autre l'autre, sans même que vous fassiez aucune difficulté de lui rendre la première visite 1 . »
Sa colère redouble lorsqu'il apprend que Créqui a reconnu l'envoyé du Pape en qualité de nonce. Il le blâme et le désavoue : il lui prescrit de renvoyer à Rasponi la lettre de respect adressée par ce dernier au roi, parce qu'il y prenait la qualité que lui avait conférée le Pape. Il veut que Rasponi sorte sur le champ de ses États ; s'il répond, comme Piccolomini, qu'il ne peut s'éloigner sans l'ordre du Souverain Pontife : « Je désire, dit le roi, que vous ne l'épargniez pas plus qu'on fit ici son prédécesseur, et que vous le contraigniez de sortir sans délai de Lyon et de mes Etats, le faisant accompagner jusques à la frontière. Et pour cet effet, je vous adresse une lettre que
* U-'p. du 15 mai 1603.
l'affaire des corses en 1662-1664.
j'écris au prévôt des Marchands pour lui dire qu'il ait à vous donner entière créance et à exécuter tout ce que vous lui ferez connaître être de mon intention sur la personne dudit Raspani 1 . »
Ce n'est plus seulement de l'irritation , c'est de la rage. Créqui lui-même avait jugé que le pouvoir donné à Rasponi par le Pape était conçu dans les meilleurs termes : mais, parce qu'Alexandre, en parlant du roi, prévenu et irrité contre le Saint-Siège, s'y servait des mots très-justes : abalienatus a Sede Apostolicâ, Lionne prétend que les Romains ont traité Louis XIV comme ils auraient pu faire Attila ou Henri VIII d'Angleterre* ! « C'est bien plutôt, écrit à son tour le roi, un vrai libelle diffamatoire contre moi qu'une commission pour traiter de paix : je veux croire que c'est l'occupation de quelque cerveau troublé qui a pris plaisir à supposer cette pièce... Si, néanmoins, contre le jugement que j'en fais, les Chigi avaient perdu le sens au point de faire donner un pareil pouvoir audit Rasponi, et lui assez imprudent pour s'en charger3, et, s'il n'en présente pas un autre qui me satisfasse, rompez la négociation. » Créqui, étonné et mortifié de ce désaveu, se défend avec vivacité , et observe avec raison que Louis XIV n'a point sujet d'être blessé du titre porté par le représentant du Saint-Siège. Rasponi ne l'a reçu du Pape que pour traiter de la paix, sans avoir aucune autre fonction à remplir dans le royaume. Plus est élevé le grade de l'envoyé pontifical, plus cela est honorable pour la France ; et d'un autre côté, la personne de Rasponi ayant été précédemment agréée par le roi, on ne peut soupçonner le Pape d'avoir eu seulement la pensée de lui imposer un choix qui lui déplût. Le roi trouve le plaidoyer de Créqui fort et judicieux, et avance que c'est lui-même qui veut « traiter avec toute dureté la cour de Rome en toutes les occasions qui s'en offrent, jusques à ce qu'elle m'ait satisfait, et ne lui laisser passer, jusque-là, quoi que ce soit dont elle puisse tirer avantage dans le monde, enfin la mortifier de toutes manières ; encore avec cela aurat-on bien de la peine à achever de la porter à ce qui est de la raison C'est moi qui, par mes propres sentiments, corrige
1 Dép. du 19 mai.
* Dép. du 18 mai.
» Dép. du 19 mai.
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votre modération, moi qui suis le dur, et, s'ils veulent encore, l'intraitable ; rien ne peut être plus avantageux à votre personne 4 . »
Le Saint-Siège, comme il convenait, déclina tout débat sur ces questions de forme. Rasponi avait consenti de la meilleure grâce3 à changer son titre de nonce contre celui de plénipotentiaire. Il le reprit, comme le désirait le roi, et s'achemina vers le Pont-de-Beauvoisin 3. Les négociations furent aussitôt rouvertes; mais la cour de France avait donné à Gréqui 4 des instructions qui aggravaient singulièrement les difficultés. Elle avait, en effet, comme je l'ai dit, joint les deux partis, et elle exigeait absolument, outre les satisfactions qui se rattachaient d'une manière directe à l'affaire des Corses, deux conditions qui n'y avaient aucun rapport : la désincamération de Castro au profit de Parme, et le payement à Modène d'une indemnité en argent pour les vallées de Comacchio. Créqui avertit la cour, dès le début, que les stipulations pour Parme et Modène ne seraient pas acceptées par le Saint-Siège, et laissa entendre qu'il jugeait lui-même ces conditions excessives :
« A vous dire vrai, dit-il à Lionne, je ne crois pas qu'on puisse emporter ce point... J'ajoutai que ce ne serait pas seulement une action d'Alexandre VII, mais une action d'Alexandre le Grand de restituer des États. M. le nonce, qui connaît sans doute le génie du Saint-Père et qui vit bien dans quel esprit je disais la chose, ne put s'empêcher d'en rire tout son cœur un quart d'heure durant5. Comme présentement tout est réduit à l'affaire de Parme, il faudrait une fois pour toutes savoir à quoi s'en tenir, en s'expliquant nettement avec ledit sieur nonce sur ce point, et lui donnant un temps honnête pour y faire réponse. Je ne vois pas qu'il y ait d'autre parti à prendre, à moins que Sa Majesté, par d'autres considérations qui regardassent le bien de son service, n'eût envie de laisser traîner l'affaire en longueur6. »
Louis XIV croyait alors qu'il était de son intérêt de prolonger ce démêlé. Il l'écrivit trois fois à Gréqui, et il supputait en outre, en termes qui ne sont pas plus d'un roi que d'un chrétien, les profits qu'il en retirerait : « Pour ce qui regarde,
1 Dép. du 29 mai.
* Dép. de Créqui, du 22 mai.
» Dép. des 25 mai et 6 juin.
* 22 avril 1663.
5 Dép. du 4 juin.
* Dép. du 11 juin.
l'affaire des corses en 1662-1664.
dit-il, ma réputation et rétablissement de mon crédit en cette cour-là pour toujours, je pourrais avoir payé une grande somme et bien employé mon argent pour tout le scandale qui est arrivé 1 . »
Le roi de France n'avait mêlé les affaires de Parme et de Modène à cette négociation que pour humilier le Saint-Siège, et satisfaire son propre orgueil. On a vu plus haut qu'il méprisait fort ses protégés, et ceux-ci étaient fort inquiets du zèle affecté de leur puissant défenseur. Le Pape ne consentit qu'à faire examiner leurs réclamations par l'un des tribunaux de Rome, la Rote, la Chambre Apostolique, ou une Congrégation spéciale. Le roi maintenait impérieusement ses conditions et parlait déjà d'envoyer ses troupes dans le Modénais. Créquien avertit le cardinal d'Esté : mais « il m'a fait réponse, écrit le duc à Lionne, et quoiqu'il me fasse connaître qu'il se remet absolument de tout ce qu'il plaira à Sa Majesté, il me semble qu'il ne s explique pas de manière qu'on puisse croire qu'il ait envie d'avoir des troupes dans son pays 2. »
Louis XIV fut piqué de ce que le cardinal eût peu d'envie de voir passer des troupes françaises dans l'État de son 7ieveu3, et devinât alors le précepte du fabuliste 4 :
Le duc de Parme ne dut pas être plus content que Louis XIV le fit presser, pour préparer l'argent nécessaire au rachat de Castro, de vendre ou d'engager les États qu'il avait au royaume de Naples, « dont on m'a fait entendre, dit le roi, qu'il pourrait tirer sept ou huit cent mille livres 5. »
Créqui crut un instant que la cour de France allait se rendre ; il travaillait déjà au préambule du traité, et il confiait à Lionne qu'il avait l'espoir d'y faire qualifier le roi de fils aîné de l'Eglise : « Il serait, dit-il naïvement, d'une assez grande conséquence de faire insérer ce titre dans un acte aussi authen-
1 2« dép. du 12 juin. Voir aussi celle du 26 juin.
* Dép. du 14 juin.
» Dép. du 22 juin.
* Dép. du 12 juin.
1 21 juin. „
Petits princes, videz vos débats entre vous. De recourir aux rois vous seriez de grands fous. 11 ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.
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lique que Test un traité de la nature de celui-ci. » — « Vous pourrez, répondit le roi1, donner au Pape, que vous n'avez qualifié que Saint-Père, le titre de Très-Saint. Il a été fort à propos de mettre dans le corps dudit préambule ma qualité de fils aîné de l'Église. Je ne crois pas que le sieur Rasponi, ni eux de qui il dépend, aient encore l'audace de me la contester, et s'ils le faisaient, non-seulement vous ne vous en relâcheriez point, mais vous en témoigneriez du ressentiment, comme d'une nouvelle offense qu'ils me veulent faire. »
Mais le Saint-Siège refusa de souscrire les articles de Parme et de Modène, et les conférences furent encore une fois rompues. Quels étaient alors les sentiments du négociateur fran çais? En voici l'expression dans une lettre qu'il écrivit à Lionne, après son départ du Pont-de-Beauvoisin : «... L'abbé Falconieri (qui lui avait apporté une lettre de Rasponi) ne me dit rien de particulier ; mais une chose que je dis l'étonna assez ; car, comme M. l'ambassadeur de Venise me disait en sa présence qu'au lieu de porter les affaires à l'extrémité, il eût été bien plus convenable que le roi employât ses armes contre les Turcs, je répondis assez brusquement que, tant que l'accommodement ne serait point fait, les Turcs du roi seraient messieurs les Chigi. Je crois que l'abbé n'est pas accoutumé d'entendre parler si fermement sur une semblable matière2. »
Le duc de Gréqui retourna auprès du roi, et Rasponi alla rejoindre le nonce Piccolomini à Ghambéry, où il demeura jusqu'au mois d'août, espérant toujours une reprise des conférences. Mais Louis XIV se préparait sérieusement à ouvrir les hostilités. Il réunit deux mille chevaux et trois mille cinq cents hommes de pied, comme avant-garde d'une armée plus considérable. Par ses ordres, le parlement d'Aix rendit un arrêt qui réunissait à la couronne Avignon et le Gomtat-Venais-
1 29 juin.
* Dép. du 3 juillet.
l'affaire des corses en 1662-1664.
sin; le vice-légat fut chassé et conduit militairement à la frontière de Savoie, et des commissaires prirent possession du territoire au nom du roi. Vainement les ducs de Parme et de Modène réclamèrent contre l'envoi de troupes françaises dans leurs États 1 : leur allié les protégea malgré eux. Le roi d'Espagne, intéressé personnellement à prévenir une guerre en Italie, ayant redoublé d'efforts pour rapprocher les deux cours, Louis XIV remit, le 3 novembre 1663, à l'ambassadeur de Philippe IV à Paris, un écrit, aussitôt rendu public, qui faisait de l'article de Castro et de Comacchioune condition absolue de la reprise des négociations, et où le roi se livrait contre le Pape, sa famille et ses ministres, à de tels excès d'outrage que Régnier lui-même se sent embarrassé de son rôle d'apologiste : « L'âcreté des termes, dit-il, n'y avait pas été épargnée à l'égard des parents du Pape ; en quoi on avait peut-être été plus loin qu'il ne convenait à la bienséance et à la propre dignité du roi 2. »
Alexandre ne désespéra pas encore ; et, malgré la nouvelle qu'un corps de six à sept mille Français étaient entrés sur les terres de Parme et de Modène, précédant une armée de vingt mille hommes sous le commandement du maréchal du Plessis-Praslin, il refusa, en plein consistoire, d'accepter la clause qui portait atteinte à sa souveraineté temporelle. Les ambassadeurs d'Espagne et de Venise, qu'alarmait la descente des Français en Italie, intervinrent encore, et, le 4 janvier 1664, Louis XIV leur fit donner un nouvel écrit où il renouvelait son ultimatum déjà connu, en fixant le 15 février pour dernière limite des négociations. Le Pape ne pouvant plus douter que Louis XIV ne fût décidé à envahir ses États, prit enfin la résolution de traiter. Rasponi reçut un nouveau pouvoir, et se rendit à Pise où il devait rencontrer le plénipotentiaire français, l'abbé Louis de Bourlemont, auditeur de rote pour la France, déjà nommé dans ce récit.
Le nouveau négociateur choisi par Louis XIV était parfaitement digne de succéder à Gréqui. Il était frère de ce François de Bourlemont, évèque de Castres, puis archevêque de Toulouse, dont j'ai cité dans mes Recherches
1 Régnier, p. 266.
* Ibid., p. 270, et Preuves, p. 139.
138 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
les lettres suivantes, écrites à l'occasion des mêmes événements :
FRANÇOIS DE BOURLEMONT, ÉVÊQUE DE CASTRES, NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE TOULOUSE, A BONZI, ÉVÊQUE DE BÉZIERS.
« Monseigneur, je vois bien que toutes ces bontés du Roi proviennent des bons offices de M. le Tellier et de M. Colbert. Je vous supplie très-humblement, avant que vous partiez, de les en remercier en mon nom et de les assurer qu'on ne leur reprochera jamais que j'aie manqué à ce qui est du service de notre maitre.
« Je vois bien que cette affaire de Rome ne s'accommodera pas sitôt, et que nos ministres sont trop habiles gens pour ne s'en pas prévaloir, non-seulement pour avoir des satisfactions proportionnées à l'offense, mais toutes les grâces qu'on refuse au roi depuis longtemps, et faire racheter l'emportement qui a été fait contre l'ambassadeur par des choses plus solides que par le châtiment de quelques Corses et sbires. Les Espagnols se prévalurent si bien, du temps du pape Urbain, d'une rumeur qui arriva avec le comte d'Ognate, ambassadeur d'Espagne, quoique ledit ambassadeur eût tout le tort du monde, parce que le sujet était une affaire de b....l 4 et pour une courtisane nommée la Cartoli, chez laquelle étant de nuit, et ses gens aux environs, qui chassèrent les sbires qui étaient dans les rues voisines, il y eut quelque Espagnol blessé. Il cessa d'aller à l'audience* et fit venir de Naples deux ou trois cents hommes dans son palais. Par l'accommodement, le roi d'Espagne eut non-seulement satisfaction à l'égard des sbires, et, si je me souviens bien, le gouverneur fut chassé ; et, pour contenter le roi d'Espagne, on lui accorda une quantité de grâces que le Pape lui refusait depuis plusieurs années; et il me semble qu'il n'y a rien de comparable en l'action qui s'est passée envers M. de Créqui à celle de l'ambassadeur d'Espagne. Vous allez en un lieu où, si l'affaire dure, il s'en parlera beaucoup. Je vous prie de vouloir assister mon frère de vos conseils, vous assurant que, de son côté, il ne manquera pas de vous tenir averti de ce qui se passera à Rome. >»
«... Cette affaire de Rome sans doute obligera le Pape à accorder au roi toutes les grâces qu'il a refusées jusqu'ici, et j'ai vu autrefois arriver au comte d'Ognate une affaire bien moindre. Dans l'accommodement, outre la satisfaction, les Espagnols voulurent le solide, soutenant que cela était nécessaire, afin qu'il parût que le Pape voulait rentrer à bon escient en une véritable amitié avec le roi, et il en fallut passer par là. Ce pontificat-ci n'est pas plus ferme que
1 Le mot est en toutes lettres dans l'original.
a Castres, le 12 septembre 1662.