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LE MÊME A COLBERT

« A Castres, le 19 septembre 1662.

l'affaire des corses en 1662-1664.

celui du pape Urbain, et la réputation des affaires du roi et de son gouvernement est bien autre ; et je ne doute pas que le Pape, qui a déjà la peur des suites de cette action, ne se relâche à accorder tout ce que le roi voudra, quand on lui représentera qu'on ne veut point un accord plâtré, et que, puisqu'il en est venu si avant, il faut établir une parfaite intelligence ou en demeurer où Ton est; et il n'y a nul doute qu'il ne prenne le parti de tout accorder plutôt que de demeurer dans une brouillerie de laquelle ils ne se peuvent justifier. Je souhaite de tout mon cœur que cette malheureuse affaire fasse avoir au roi le solide aussi bien que l'honorable. Pour ce dernier, on ne l'offrira que trop ' . »

Louis de Bourlemont s'était mis, comme son frère, dans la dépendance des ministres Golbert et le Tellier : j'ai donné de lui une lettre, datée de Rome, 21 avril 1661, dans laquelle il mendiait un secours du roi, par l'entremise de Colbert, comme plus tard il sollicitera et obtiendra des abbayes et une mitre : car il assistera un jour, qualis ab incœpto , à l'assemblée de 1682, en qualité d'archevêque de Bordeaux. Je défie qu'on cite dans sa correspondance une ligne, une phrase, un mot indiquant que ce prêtre, chargé par le Roi Très-Chrétien de régler un différend avec le Pape, se soit, à un degré quelconque, soucié des intérêts de l'Église. Plaire au roi et à ses ministres, mépriser la cour de Rome et l'abreuver de dégoûts, voilà pour lui les premiers devoirs d'un prêtre français.

Il se rendit à Pise, où résidait le grand-duc de Toscane, qui jouait le rôle de médiateur officieux. En attendant l'arrivée de Rasponi, il pressa le grand-duc d'exécuter la promesse faite au roi de laisser passer les troupes françaises à Pontremoli. Le prince devint soucieux, et se montra blessé de l'indiscrétion de Bourlemont, qui demandait à transmettre lui-même les ordres de la cour de Toscane aux chefs militaires du pays : il répondit avec fermeté qu'il écrirait à ses gouverneurs et officiers, et séparément à Louis XIV pour l'informer de son consentement, mais qu'il ne voulait pas que ses ordres pas sassent par les mains d'un agent étranger.

Rasponi était encore à Rome, que Bourlemont se plaignait à Lionne que l'envoyé du Pape fût revêtu du titre de nonce, et demandait que Rasponi et lui se traitassent et fussent traités

* Recherches, etc., 2e édition, p. 12.

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par tous sur le pied d'une égalité parfaite 1 . Ses doléances n'avaient pas même de prétexte, car il avoue dans une seconde dépêche du même jour que Rasponi ne prend pas la qualité de nonce 2. Il maugrée contre celui des deux qui voudra chicaner sur les cérémonies et sur l'étiquette, et, dès qu'il a vu Rasponi, il lui cherche querelle sur son habit violet de prélat romain, et excite contre lui la jalousie des Toscans. L'agent pontifical écarte aussitôt le débat en prenant l'habit noir : Bourlemont le dénonce encore à Lionne comme ayant grossi son train de quelques domestiques du nonce à Turin. «Pour moi, dit-il, j'ai cru qu'il me suffirait de faire le mien plus fort que ce qui est effectivement à lui, sans emprunter rien de personne. »

Les deux plénipotentiaires se montrent leurs pouvoirs : Rasponi admet sur-le-champ celui de son adversaire ; Bourlemont critique cinq passages dans celui de Rasponi : il veut même cesser de le voir et interrompre la négociation jusqu'à ce que Rome en ait envoyé un autre, quand il connaît la brièveté du délai fixé par le roi ! Le grand - duc obtient qu'il y ait des conférences officieuses, mais Bourlemont y apporte toute la mauvaise grâce imaginable : dès qu'on arrive à un des points contestés, il répond : Cela se verra en négociant; — en négociant, on parlera de cela, ou même il garde le silence. Le 1er février, Rasponi reçoit de Rome un chirographe nouveau : Bourlemont y découvre aussitôt une impertinence. Rasponi expédie un courrier à Rome pendant la nuit : le lendemain matin, Bourlemont signale dans la même pièce quatre autres défauts. Nouveau courrier à Rome3 1 Une pareille conduite devait exciter le mécontentement de Lionne lui-même, qui lui reprocha de n'avoir pas encore entamé lanégociation le 1er février, malgré les vices du pouvoir de Rasponi, sur la parole donnée par ce dernier qu'il allait en demander un autre4.

Le Pape avait espéré que la cour d'Espagne suivrait les sages conseils qu'elle recevait de son représentant à Rome, le cardinal d'Aragon; mais les intrigues de l'ambassadeur de France

i Dép. du 22 janvier 1664.

1 2* dép. du môme jour.

1 Dép. du 2 février.

4 Dép. du 9 février.

l'affaire des corses en 1662-1664.

à Madrid déterminèrent Philippe IV à se déclarer contre ses propres intérêts et en faveur de Louis XIV :

« Dieu, écrivait Lionne à Bourlemont, Dieu le pardonne au cardinal d'Aragon, lequel par sa faiblesse a donné des espérances aux Chigi que le roi, àon maître, entendrait à une ligueaveceux pour la défense de l'Italie ! Je tiens pour certain que, sans cette attente dont le Pape s'est flatté, Castro aurait été désincaméré au dernier Consistoire, ou il faut que tout ce qui est au palais ait perdu l'esprit. Ce prélat aveugle me fait fort parier ici par M. le cardinal Antoine pour sa justification ; mais je me prévaudrai dans mes réponses de tout ce que vous me mandez sur son sujet, et, à dire vrai, il est inexcusable et mérite d'être mortifié *. »

Quelques semaines après, il lui écrivait encore :

« ... Le Roi Catholique envoya quérir le nonce et lui dit les propres paroles qui suivent : « Je vous ai envoyé appeler pour vous dire que vous écriviez de ma part à Sa Sainteté qu'il n'y a déjà que trop de temps que les différends qu'il a avec la France durent, et que je ne puis pas permettre qu'ils passent plus avant au grand dommage de toute la chrétienté ; et qu'ayant égard tant à ce qui convient à Sa Sainteté qu'à l'honneur du roi, mon neveu, je vois quelques ouvertures faciles pour sortir de cette affaire avec beaucoup d'avantages pour le bien public. Le duc de Medina a charge de vous en dire plus de particularités. » M. l'ambassadeur mande que le duc de Medina l'avait assuré que le nonce avait été aussi surpris de cette harangue que du coup de tonnerre qui fût tombé à ses pieds, et qu'il demeura si interdit qu'il eut peine à trouver la porte de la chambre où le roi lui avait donné audience 2. »

C'est un ecclésiastique, la Feuillade, archevêque d'Embrun, qui avait remporté ce succès diplomatique au profit du roi de France contre le Pape ! A la même époque, Louis XIV avait pour ambassadeur à Venise l'évêque de Béziers, Bonzi, qui fut depuis archevêque et cardinal, et qui soutenait avec passion la même politique que Bourlemont à Rome, et la Feuillade à Madrid !

Le terme du 15 février était si rapproché que tout le monde craignait qu'il n'expirât sans la conclusion de la paix. De divers côtés on supplia Louis XIV de le proroger. Le grandduc pria Bourlemont d'en transmettre la demande à la cour de France : l'abbé refusa, disant qu'il devait supposer que la

1 Dép. du 7 janvier.

* Dép. du 25 janvier.

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volonté du roi était immuable * . Lionne et son maître consentirent enfin à la prorogation de son pouvoir jusqu'au 17, puis jusqu'au 25 février : il mit son amour-propre à ne pas dépasser la date primitive, et il intimida la cour de Rome à ce point qu'elle ne soupçonna pas la concession d'un nouveau délai ; cédant à la force, elle conclut le traité de Pise, le 12 février, aux conditions suivantes : Légation du cardinal Ghigi en France; déclaration de D. Mario qu'il est étranger à l'attentat des Corses ; voyage du cardinal Impériale en France, pour se justifier ; réception honorable du duc et de la duchesse de Gréqui par les parents et les ministres du Pape : indemnité à Gesarini ; amnistie aux Romains qui se sont déclarés pour Gréqui ; le barigel de Rome cassé et banni ; la nation corse déclarée incapable de servir dans l'État ecclésiastique ; pyramide et inscription; réintégration du cardinal Maidalchini; amnistie aux Avignonnais; désincamération de Castro, et indemnité en compensation de Comacchio2.

Je veux encore citer, des dépêches de Bourlemont, quelques passages révélant le cas que faisait ce prêtre français des censures de l'Eglise et de la puissance spirituelle du Pape :

« S. A. (le grand-duc de Toscane) m'ajouta que M. Rasponi était fort curieux de savoir en quelle forme l'on désirait l'absolution des censures encourues, tant pour avoir chassé le nonce comme pour le fait d'Avignon, et que le Pape ne ferait point difficulté de l'accorder. Je vous assure que je ne pusm'empecher de rire, et de répondre que Sa Sainteté était excessive en semblables offres; que, dès à présent, on tenait cette grâce pour reçue, et que Ton pouvait garder de tels régals pour les Espagnols qui les recherchent avec tant de soin... M. Rasponi avait encore fait une autre proposition de semblable étoffe, à ce que m'avoua Son Altesse, qui était de savoir si le roi ne ferait point casser les décrets de Sorbonne sur l'infaillibilité du Saint-Père, et sur les autres points de son autorité par-dessus les Conciles 3. A cela je repartis que les points de doctrine ne se cassaient point comme des arrêts, et qu'il fallait convaincre ceux qui avaient cette opinion, et qu'ainsi M. le légat pouvait conduire avec soi des théologiens de Rome pour disputer avec nos Sorbonistes, lesquels changeraient de créance, s'ils demeuraient confondus 4. »

1 Dép. du 22 janvier.

1 Régnier, Preuves, p. 145.

» Voir sur les six articles de Sorbonne de 1GG3, nos Recherches sur l'Assemblée de 1682, 2e édition, Introduction, p. 15 et suiv., et surtout les Mémoires du P. fiapin, publiés et annotés par M. Aubineau, 3 vol., chez Gaume. — Les six articles de 1663 étaient l'ébauche des quatre propositions de 1682.

* Dép. du 12 février.

l'affaire des corses en 1662-1664.

Après la signature du traité, Bourlemont fut prié par Rasponi de transmettre à sa cour un mémoire par lequel le Pape demandait que le roi ordonnât au parlement d'Aix de prendre l'absolution des attentats commis par lui contre le Saint-Siège, fît révoquer les décrets de Sorbonne, et accueillit honorablement le légat :

« Je vous avoue, Monseigneur, écrit Bourlemont à Lionne, que j'eus pitié de la pauvre pratique de ces gens- là, et compassion du mémoire si goffo (niais). Je dis au secrétaire de M. Rasponi qu'il remportât son mémoire, et que je ne m'en voulais point charger. Et ayant vu après M. Rasponi, je lui dis que cette pièce-là méritait d'être présentée au roi par le légat... Il m'a répété que le Pape et tout le Sacré-Coilége espèrent de la générosité du roi que le cardinal Chigi sera bien reçu en France, étant {légat et neveu du Pape. J'ai répondu pour toute chose qu'il en pourra dire des nouvelles à son retour 4. »

Il montra jusqu'à la fin l'animosité la plus indécente et la plus puérile contre les Romains. Dès la conclusion de raccommodement, Rasponi s'était empressé d'écrire une lettre do courtoisie au duc de Gréqui. Bourlemont, pour l'imiter, en adressa une semblable au cardinal Chigi; mais ayant reçu de Lionne la défense de visiter les parents du Pape avant le voyage du légat, il s'excuse de sa lettre à Chigi, et il en demande bassement pardon à sa cour : « Sur ce, dit-il, je m'allai idiotement imaginer que j'en devais faire autant au cardinal Chigi comme au ministre du Pape2. » Et il poursuit en excitant encore la défiance et la colère du roi contre le Saint-Siège.

Le même jour, il écrit à Lionne une autre dépèche qui met à nu la vulgarité de ses sentiments, et qui clôt dignement sa correspondance diplomatique :

« J'oubliais à vous dire que la ratification du roi a paru ici aussi éclatante et bien en ordre que celle du Pape a été jugée mesquine et barone, comme l'on dit ici, n'étant que sur du méchant papier tout graisseux. M. Rasponi en a eu honte, et m'a dit qu'il en ferait reproche aux officiers de la secrétairerie de Sa Sainteté a. »

Régnier Desmarais reconnaît que le Pape exécuta de bonne

1 Dép. du 13 février.

* Dép. du 12 mars.

1 3e dép. du 13 mars.

foi ce qui avait été arrêté 1 , mais il ne dit pas que le roi fut irrité de ce qu'Alexandre ressentit vivement l'humiliation infligée au Saint-Siège par le Roi Très-Chrétien. La lettre suivante de Louis XIV montre que la joie du triomphe ne fut pas sans mélange dans l'âme du vainqueur, et je voudrais croire que cette amertume de langage trahissait le trouble de sa conscience :

« Vous direz que je ne désire pas recevoir aucun nonce en France que l'accommodement en ce qui regarde ma satisfaction ne soit consommée par le discours que le légat me doit faire en son audience, et il sera môme bien à propos, si on veut agira Rome avec prudence, qu'ils ne s'avantagent pas à déclarer celui-ci ou celui-là pour nonce qu'ils n'aient auparavant consulté ma volonté sur le choix de la personne, suivant ce quia toujours été pratiqué; car j'entends déjà parler de quelques sujets que je ne recevrais pas ici dans cet emploi.

« Vous pourrez môme ajouter à cela, comme de vous, qu'il pourrait arriver que le légat viendrait ici avec si peu de pouvoir de me témoigner que lui et sa maison ont véritablement envie et dessein de rentrer dans mes bonnes grâces, que reconnaissant par là que le Pape n'a pas intention de vivre avec moi d'autre manière qu'il a fait par le passé, je prendrais la résolution de le prier de s'abstenir de n'y envoyer aucun nonce durant son pontificat, d'autant plus que, pour l'expédition des affaires, il suffira de l'ambassadeur que je tiendrai près de lui.

« Enfin, avant que m'engager à rien là-dessus, il est bon de voir par quels moyens le légat ici voudra et aura pouvoir de réparer l'effet de la dernière promotion de cardinaux, où Sa Sainteté a montré faire si peu de cas de mes sentiments qu'il a fait évidemment connaître que, pourvu qu'il évitât le coup du passage de mon armée, il ne se souciait pas beaucoup que nous rétablissions ensemble une véritable bonne correspondance, et que ses parents rentrassent effectivement et réellement en mes bonnes grâces. Il n'y a qu'à considérer d'un côté la précipitation dont il a usé à faire cette promotion hors des temps accoutumés, afin que je n'eusse pas lieu, parla conclusion de l'accommodement auquel il se voyait forcé, de lui faire aucune instance là -dessus, et d'autre part la mauvaise volonté qu'il a affecté de me témoigner, soit en composant ladite promotion de cinq sujets naturels ou dépendants de la couronne d'Espagne et du sieur Piccolomini qu'il a cru mal satisfait de moi, soit par la clause qu'il a prononcée en créant les six autres qu'il a réservés in pectore, que c'étaient tous sujets réellement servant le Saint-Siège, afin d'exclure toutes mes demandes, soit à l'égard de mon cousin le duc de Mercœur 2, soit pour quelque autre sujet.

* Petit-fils de Gabrielle d'Estrées, et père des deux ignobles débauchés, le duc et le grand-prieur de Vendôme.

l'affaire des corses en 1662-1664.

* Je vous avoue que ce procédé m'a tellement piqué que je délibérai quelque temps à la réception de cette nouvelle si je vous dépêcherais un courrier exprès pour révoquer mes premiers ordres ou au moins pour vous ordonner d'augmenter mes prétentions de la demande de deux chapeaux de cardinal, qui était ce que la cour de Rome méritait par sa bonne conduite, et qu'elle eût été bien empêchée de me refuser en l'état où ses affaires se trouvaient réduites, mais l'avancement du repos de la chrétienté qui en a tant de besoin pour s'exposer à l'ennemi commun l'emporta sur le ressentiment particulier que j'avais de cette nouvelle injure.

« Il reste de voir à présent si le légat viendra muni de quelque bon moyen pour me la faire oublier et pour m'obliger à le recevoir sincèrement et sa maison en mes bonnes grâces. Pourquoi je veux bien vous dire que je ne compterai pour rien, quand on voudrait ne m'offrir que cela, ni l'avancement du cardinalat du duc de Mercœur en l'une des six places qui ont été réservées, ni l'expédition des induits d'Artois et de Roussillon...

« ... Un des principaux soins que vous devez avoir doit être à l'égard de la pyramide, afin qu'elle soit dressée d'une forme et d'une élévation convenable, que les caractères de l'inscription soient si gros et si bien gravés qu'ils soient facilement lisibles par toute personne qui voudra s'arrêter à les voir; mais surtout qu'on prenne toutes les précautions nécessaires pour rendre stable et durable ce monument, sans qu'on coure risque que quelques malins ou jaloux de l'honneurde cette couronne puissent se servir des ténèbres de la nuit pour y gâter ou altérer quelque chose; et, pour cet effet, il serait bien à propos d'y faire comme des barrières à l'entour que personne ne pût outrepasser, mais avec cet égard pourtant qu'elles ne soient pas si éloignées de la pyramide que, de dehors, on ne puisse, comme j'ai dit, en lire fort facilement l'inscription... S'il arrivait jamais que cette pyramide tombât, ou par les mauvais fondements qu'on lui aurait donnés, ou par l'aide et la malice de qui que ce fût, il faudrait bien qu'à l'instant même on la fit rétablir en conformité non-seulement de l'article, mais aussi des dernières clauses du traité où le Pape et moi nous sommes réciproquement promis d'en entretenir à perpétuité toutes les conditions. Après tout, ils ne sauraient que perdre à cette infraction, car s'ils ont la pyramide en leur pouvoir, je pense encore avoir de deçà en main de meilleure gages 4. »

Pendant que Ton jetait, dans une rue de Rome, les fondements de la pyramide infamante qui devait avoir une si courte durée, Alexandre VII déposait dans un acte secret une ineffaçable protestation contre la violence qu'il subissait. Cette pièce, trop peu connue, a été révélée au public français par

1 Dép. du 3 mars.

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Daunou qui Pavait trouvée dans les archives du Vatican, transportées à Paris après l'enlèvement de Pie VII. Elle tient 16 pages in-8° dans le livre que l'ex-oratorien composa, par ordre et aux frais de l'empereur, sur la puissance temporelle des Papes*. Elle est trop longue pour être reproduite ici : il suffit d'en citer la fin, où le Pape flétrit, comme il convient, l'orgueil du roi de France et la lâcheté de tous les princes chrétiens qui abandonnèrent le chef de l'Église :

« ... Pourquoi soit manifeste à nos successeurs et à la postérité que nous avons été contraint à ces transactions par la force, parla violence, par lajuste crainte desarmes de SaMajesté Très-Chrétienne, et par l'étroite nécessité de prévenir de plus grands maux que produirait en Italie une guerre entreprise par une main si puissante contre le Siège Apostolique, abandonné de tous les princes catholiques qu'on avait requis de le secourir; quand d'ailleurs le Turc, non content d'avoir mis le pied dans Candie, menace toutes les autres iles du domaine vénitien, et la Dalmatie et le Frioul, et qu'ayant déjà occupé une grande partie du royaume de Hongrie, il se prépare à ouvrir, avec des forces formidables, une nouvelle campagne.

« Dans ces circonstances et par ces motifs, de notre propre mouvement, de notre parfaite science et pleine puissance, nous protestons devant le Dieu béni, devant les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, que nous n'avons ni approuvé, ni fait, ni ordonné, et ne sommes pour approuver, faire ni ordonner aucun des actes susdits, aucune des satisfactions diverses qu'on dit avoir été accordées, spécialement celles qui concernent l'affaire des Corses, non plus que celles qui nous ont été demandées pour le duc de Modène, ou qui sont relatives à l'affaire du duché de Castro et du territoire de Ronciglione et de leurs dépendances ; déclarons que lesdits actes et lesdites satisfactions ne sont point des effets de notre volonté libre, mais bien de la force insurmontable, de la pure violence, de la nécessité d'obvier et de remédier aux plus grands dommages et préjudices qu'entraînerait pour la religion, pour le Saint-Siège, pour tous ses États, pour ses sujets et vassaux, une guerre que la France allumerait en Italie, en même temps que le Turc, employant toute sa puissance et ayant déjà envahi tant de lieux, étend plus loin ses menaces et se met en mouvement pour attaquer l'Église, etc..

« Déclarons en conséquence que les susdites choses... se doivent attribuer aux susdites force, violence et nécessité auxquelles nous ne pouvons résister seul, et point du tout à aucune volonté qui nous soit propre ni à aucun consentement donné par nous... De plus même nous admettons dès ce moment les protestations et déclarations faites et à faire en quelque forme que ce soit, par toute personne,

» T. II, p. 172 et suiv., édition de 1818.

l'affaire des corses en 1662-1664.

particulièrement ecclésiastique, sur la nullité et l'inconsistance des satisfactions ainsi accordées..., ordonnons que les présentes protestations et déclarations, par nous écrites, soient valides, qu'elles aient leur véritable, plein et total effet, et toute leur force, bien qu'elles ne soient point enregistrées dans les actes publics...

« Donné en notre palais de Monte-Cavallo, ce dix-huitième jour de février de Tannée 1664, et, par la miséricorde divine, la neuvième de notre pontificat.

« Alexander, Papa VII, manu propriâ. »

Louis XIV fit frapper des médailles pour éterniser le souvenir de son triomphe. L'une d'elles représente d'un côté Rome et la pyramide, avec les mots : Ob nefandum scelus a Corsis editum in oratorem Régis Francle, et de l'autre, le roi donnant audience au légat, avec ces mots : Gorsicum facinus excusatum. — Legato a latere misso. Cette application de Louis XIV à multiplier les monuments de sa colère contre les Corses a frappé plus d'un esprit. Un publiciste moderne s'est demandé si, parmi les officiers ou soldats corses, chassés de Rome et notés d'infamie par le roi, ne se trouvait pas un ancêtre de ce lieutenant d'artillerie destiné à ocçuper un jour le trône des Bourbons, et a déjà rapproché le traité de Pise de l'événement le plus funeste à la France qui se soit accompli sous le règne de Louis XV, je veux dire, la réunion delà Corse au royaume. Louis XIV était loin de prévoir que son successeur immédiat ferait de la Corse une île française, et introduirait parmi nous la famille néfaste des Bonaparte. Sans vouloir pénétrer trop avant dans les secrets de Dieu, on peut, du moins, présumer que les humiliations subies par Louis XIV à Gertruydemberg furent un châtiment de celles dont il avait accablé le pape Alexandre VII !

Charles Gérin.

LE

L'histoire complète et détaillée du Drapeau en France, traitée d'une façon scientifique, exigerait des années d'étude patiente et persévérante. Il ne faut pas l'attendre aujourd'hui de nous. En voyant grossir tous les jours sur cette matière l'amas des banalités, des erreurs, des impertinences, on a pensé qu'il serait utile de fixer quelques points précis qu'on croit acquis à l'histoire, et de remplir ainsi le double office d'un recueil tel que celui-ci : mettre d'une part sous les yeux du public éclairé, pour le détourner des erreurs communes, ce qui semble vrai et prouvé sur un point donné ; d'autre part, appeler les études des érudits sur telle ou telle partie, encore obscure ou insuffisamment éclairée, du sujet qu'on expose, afin qu'ils y portent la lumière. C'est donc proprement ici non pas une histoire, mais une esquisse de l'histoire du Drapeau.

Le lecteur voudra bien me dispenser de remonter au déluge. Je ne lui parlerai ni des Hébreux, ni des Egyptiens, ni des Perses, ni des Grecs; tout au plus lui dirai-je un mot des Romains. La plus ancienne enseigne destinée à guider les divers pelotons qui composaient la légion romaine fut le manipule, d'une forme en effet primitive, simple botte de foin portée au bout d'une pique. A cette enseigne grossière succédèrent bientôt des figures symboliques d'animaux : le loup, le minotaure, le cheval, le sanglier, etc. Mais la figure dominante, le symbole romain par excellence, c'était Yaigle, d'abord réservée au premier peloton, ou manipule, puis qui, sous

Marius, devint l'enseigne de la légion tout entière. Cette aigle, d'or ou d'argent, est plantée sur un portant, les ailes déployées : souvent elle tient la foudre dans ses serres. Le porte-aigle (aquilifer), désigné par les centurions, est choisi parmi les meilleurs et les plus braves. Il porte (honneur insigne!) un manteau de peau d'ours. Une simple main au bout d'une perche, ornée de disques de métal superposés, remplaça, pour les divers manipules, les figures symboliques d'animaux. La cohorte, première subdivision de la légion, avait trois enseignes, une par manipule.» Mais jusqu'au temps de l'empereur Hadrien, elle n'eut point, comme la légion, d'enseigne spéciale. Hadrien lui donna le dragon.

Mais outre ces enseignes solides {signa), les Romains avaient des drapeaux en étoffe, assez semblables aux nôtres, quoiqu'ils en fissent moins d'usage. Ils se servaient du fanion (vexillum), pièce d'étoffe carrée, de couleur variable suivant les cas. Souvent le drapeau était réuni à l'enseigne, le fanion pendait au-dessous de Y aigle légionnaire. C'était en outre le signe propre aux turrnes ou escadrons de la cavalerie. Pour donner le signal du combat, le général faisait arborer au sommet de sa tente un drapeau rouge * .

Le plus célèbre, parmi les drapeaux d'étoffe dont l'archéologie romaine nous a transmis la mémoire et la figure, c'est à coup sûr le labarum. Ce serait une erreur de penser que ce nom a été donné pour la première fois à un étendard sous le règne dé Constantin. On trouve déjà le mot employé dans ce sens du temps de la République et des premiers Césars. D'après M. Rey, sous l'Empire, le labarum était l'enseigne personnelle des empereurs, et faisait reconnaître leur présence à l'armée. Quoi qu'il en soit, la célébrité du labarum date à coup sûr du jour où Constantin, dans sa lutte contre Licinius, le déploya comme l'étendard du christianisme et le signe de la victoire du Sauveur sur Rome païenne. C'était une longue lance, coupée par une traverse, à quoi pendait une étoffe de soie tendue de haut en bas. Sur l'étoffe était brodée en or

1 Histoire romaine, par Th. Mommson, traduite par C.-A. Alexandre, t. VII (Paris, Franck, 1869, in-8°). Appendice C. L'armée romaine au temps de César, p. 352, 365, 366. — Cf. Rey, Histoire du Drapeau, des couleurs et des insignes de la monarchie française. Paris, Techener, 1837, 2 vol. in-8°, t. I, p. 45, 46, 48, 71.

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l'image de Notre-Seigneur, ou bien l'effigie de l'empereur et de sa famille, mais, dans ce cas, au sommet de la pique figuraient une couronne et un monogramme, lequel représentait à la fois la croix et les lettres initiales du nom de Jésus- Christ. Le labarum était la première de toutes les enseignes, qu'elle précédait, et la garde en était confiée à cinquante guerriers d'élite, commandés par un fonctionnaire spécial, aux soins duquel ce suprême étendard était aussi, sans doute, remis en temps de paix, et qui portait le titre de préfet des labarums (grand porte-étendards?) et avait le rang et les immunités des personnages consulaires 1 .

M. Rey a exprimé l'idée que le labarum a dû servir de modèle aux bannières ecclésiastiques de la Gaule : « Rien, dit-il, ne paraît plus vraisemblable que leurs formes (des étendards romains) ont été le type des premiers signes de

ralliement de nos aïeux lors de leur conversion Le labarum

est donc le chaînon qui a rattaché les étendards des peuples chrétiens à ceux du paganisme. » L'idée est à coup sûr ingénieuse, et elle semble vraie. Néanmoins, il ne faudrait peutêtre pas s'attacher à l'appliquer trop rigoureusement dans les détails2.

Les peuplades germaniques avaient pour enseignes des images de bêtes fauves, qui étaient déposées en temps de paix dans les forêts et les bois sacrés, d'où chaque nation les tirait pour marcher aux combats 3.

Quand les populations de la Gaule, après la chute de l'empire d'Occident, furent définitivement soumises aux Francs, et que ceux-ci étant devenus chrétiens, lafusion entre les deux peuples commença de s'opérer, dans la milice comme dansla vie politique et civile, sous les rois mérovingiens, y eut-il dans les armées un étendard suprême, ayant un caractère tout ensemble religieux et national ? Plusieurs auteurs l'ontpensé, et, suivant eux, cet étendard, ç'a été la Chape de saint Martin. « Mais, me dirat-on, écrit le vieil Auguste Galland, quelestoit cetestendard?

1 Real- Encyclopédie der classischen Aller Ihumsunssenschafl..., von August Pauly. Stuttgart, 1846, in-8°. Vierter Band, p. 698,699. — DuCange, au mot Labarum. — Rey, ouvrage cité, 1. 1, p. 71-74.

* Rey, t. I, p. 75, 76. Cf. Durandi nationale, lib. Vl.chap. cu,ntt8.

8 a ... Depromptaî silvis lucisve ferarum imagines, utcuique genti inire prœlium mos est. » Tacite. Histoires, liv. IV. chap. xvm. Cf. Magasin Pittoresque. Année 1848, p. 199, col. 1, et page 200, fig. 1.

Chappe, cappa, signifie manteau. La chappe de sainct Martin ne signifie autre chose que son manteau, porté aux armées par le respect de sa mémoire » Ce manteau porté au bout d'une pique, car c'est ainsi que semble bien l'entendre Galland, ne laisse pas de paraître étrange. Aussi tel n'est point l'avis de Benéton, en son Commentaire sur les enseignes 2 : « Les rois, dit-il, avoient toujours près d'eux un oratoire ou châsse qui contenoit (entre autres reliques) des vêtemens de saint Martin ; cet oratoire, appelé Cappa sancti Martini, suivoit les rois partout, même à l'armée, et on avoit coutume de faire jurer dessus ceux qui vouloient se purger des crimes dont ils étoient accusés... La chape de saint Martin étoit ce que seroit la cape ou la robe de Notre-Seigneur gardée à Argenteuil, si on s'avisoit de faire porter cette robe à l'armée dans le coffre qui la renferme. Il n'en étoit pas de même de la bannière de saint Martin; cette bannière étoit une vraie enseigne, elle avoit la même forme que les autres bannières du temps, elle ressembloit aux anciens labarums et aux bannières qui servent encore dans nos processions... On doit tenir pour certain, qu'indépendamment de la chose appelée chape de saint Martin, qui se voyoit dans les armées, il s'y en voyoit encore une autre qui nous a servi longtemps d'enseigne principale, ctquin'é toit point un vêtement: cesdeux choses serespectoient infiniment, et si la chape ou la relique de saint Martin se portoit avec vénération, cette vénération s'étendoit sur la bannière d'accompagnement de cette chape. » Ainsi, suivant Benéton, sous la première race de nos rois et

1 Des anciennes enseignes et estendarts de France. De la chappe de sainct Martin. De l'office et dignité du grand seneschal dit Dapifer, qui portoit cesle chappe aux batailles. De l oriflamme ou eslendart de S. Denys. De la bannière de France et Cornette blanc/ie. A Paris, chez Esiienne Richer, rue S. Jean do Latran, à i' Arbre- verdoyan , et au Palais, sur le Perron-Royal, MDCXXXVII, m-4°, p. 9». — Cette première édition ne porte pas le nom de l'auteur; mais on le trouve sur une nouvelle édition : Traité historique et très-curieux des anciennes enseignes et étendards de France, etc., par Auguste Galland, procureur général du domaine de Navarre, etc. Paris, chez Lamy, MDCGLXXXÏI, in-12. Cetie édition, outre l'ouvrage de Galland, contient une Dissertation sur le même sujet par M. P..., avocat au parlement, et membre de plusieurs Académies.

* Commentaire sur les enseignes de guerre des principales nations du monde, et particulièrement sur les enseignes de guerre des François, par Estienne- Claude Benéton, ecuyer, ancien gendarme de la garde du roy. Paris. Thiboust, MDCCXLII. in-8<\ p. 75, 76, 79.

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aussi sous la seconde, on portait aux armées non-seulement la chape de saint Martin, c'est-à-dire ses reliques, entre lesquelles figurait son manteau, dans une sorte d'oratoire portatif, mais encore une enseigne, consacrée au même saint, et qui avait un caractère religieux et national.

M. Rey adopte à peu près l'opinion de Benéton. Il la modifie en ceci que, suivant lui, l'oratoire portatif, appelé chape de saint Martin, et l'enseigne, qui était celle de l'abbaye de Saint- Martin de Tours, auraient été portés non point simultanément, mais successivement, l'étendard ayant retenu le nom, d'abord attribué à l'oratoire, de chape de saint Martin. « Il vint enfin un temps, dit-il, où l'on adopta un étendard véritable à l'effigie de saint Martin, fait en forme de bannière, fendu par le bas comme le labarum, et qui, participant de la vénération que rois et sujets, citoyens et soldats avaient eue pour la chape, fut porté dans les rangs comme enseigne militaire... Il y aurait, ajoute-t-il, de l'intérêt à connaître l'époque où la bannière prit absolument la place de la châsse proprement dite; mais, cela est à peu près impossible aujourd'hui, puisqu'il paraît que les historiens ont longtemps continué à nommer chape ce qui n'était plus réellement que bannière 1 . »

Le P. Daniel, dans son Histoire de la Milice frçuiçoise 2, rejette absolument l'opinion de Galland, et parait beaucoup plus près de la vérité, quoiqu'il ne l'accuse pas, ce me semble, assez nettement, que Benéton et M. Rey : « On demande ce que c'étoitque cette chape de saint Martin? Les uns ont dit que c'étoit le manteau de saint Martin, d'autres que c'étoit le voile qui couvroit son tombeau ; d'autres que c'étoit une espèce de rochet sans manches qu'il avoit coutume de porter de son vivant; et ceux qui veulent qu'on avoit fait ou de ce manteau, ou de ce rochet, ou de ce voile un étendard, prétendent qu'on le portoit au bout d'une lance dans les armées françoises... Pour moi, je suis persuadé que la chape de saint Martin ne fut jamais un étendard dans les armées de France. . . Il est très-faux que la chape de saint Martin... ait été l'étendard de l'église de Saint-Martin que portoient les comtes d'Anjou et les seigneurs

» Rey, t. I, p. 149, 150.

1 Histoire de h Milice françoise, etc., par le R. P. Daniel, de la Compagnie de Jésus. Paris, Coignard, MDGCXX1, 2 vol. in-4°, t. I, liv. VI, chap. vm, p. 488, 489, 491, 492.

de Preuilli dans les guerres particulières que l'abbaye avoit contre ses voisins, et en d'autres rencontres ; comme l'oriflamme étoit l'étendard de l'abbaye de Saint-Denis, qui étoit porté d'abord par les comtes du Vexin en pareilles occasions, et depuis par un officier de nos rois dans leurs expéditions militaires... Cetoit une espèce de pavillon portatif, sous lequel étoient les reliques des saints que nos rois de la première et de la seconde race faisoient porter à l'armée pour s'attirer, par leur intercession, la protection de Dieu dans leurs expéditions. Parmi ces reliques, il y en avoit de saint Martin : et comme ce saint évêque étoit un des patrons de la France, on avoit donné à cette tente le nom de chape de saint Martin, à cause de ses reliques, quoiqu'il y eût des reliques de divers autres saints. »

Sur cette question, comme sur tant d'autres ayant trait à l'histoire ou à l'archéologie du moyen âge, c'est au Glossaire de Du Gange, ce trésor de science et de raison critique, qu'il faut demander une solution précise. Cette solution résulte d'une distinction exacte, établie par Du Gange, et qu'il faut maintenir, entre la chape de saint Martin [cappa S. Martini), laquelle figura, en effet, comme relique principale, dans un oratoire portatif qui accompagnait les rois de la première et aussi de la seconde race dans leurs expéditions militaires, mais sans qu'il soit aucunement question d'étendard, et l'étendard ou la bannière de saint Martin (vexillum S. Martini), que les comtes d'Anjou, et, en leur lieu et place, les seigneurs de Preuilli, portèrent plus tard dans leurs guerres privées, enqualité A9 avoués ou protecteurs-nés de l'abbaye de Saint-Martin de Tours, mais que rien ne prouve avoir jamais été porté dans les armées royales et nationales de la France.

Que la chape de saint Martin, c'est-à-dire le manteau qui avait autrefois couvert les épaules et la tète de ce confesseur delà foi, ait été la principale des reliques que les rois de la première et aussi de la seconde race, au moins Gharlemagne, gardaient dans l'enceinte de leur palais et transportaient avec eux dans leurs expéditions militaires, c'est ce que mettent hors de doute les textes cités par Du Cange. C'est même à cette circonstance que semble se rapporter le sens donné alors au mot chapelle (capella)f qui originairement signifiait seulement petit manteau, petite chape, puis qui servit à désigner

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l'oratoire royal où était contenue la chape (cappa, capa, capella) de saint Martin, et enfin toute sorte d'oratoires.

De même, les prêtres attachés à l'oratoire du palais, et qui, en temps de guerre, portaient, quelle quefûtsaforme, l'oratoire ou chapelle mobile où était contenue, entre autres reliques, le manteau de saint Martin, furent appelés chapelains. En tout cela, il n'est pas question d'étendard 1 .

Quant à la bannière de l'abbaye de Saint-Martin de Tours,

1 « Capa S. Martini qua scilicet S. Martinus corpus et caput tegebat, olim apud Francorum reges tanto in pretio habita, ut inter praecipuas Sanctorum reliquias asservaretur, et in bellis praeferretur. Monachus SangalL lib. I. db Vit a Caroli Magni : De pauperibus supradictis quendam optimum diclatorem et scriptorem in Capellam suam assumpsit, quo nomine Francorum reges propter Capam S. Martini, quam secum ob mi tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella porlabant, sancta sua appeUare solebant. Walafridus Strabo, de Reb. Ecoles.,**?/), xxxi : Dieli sunt primitus Capellani a CapaB. Martini, quam Reges Francorum ob adjutorium victorix, in pr&liis solebant secum habere. Honorius iti Sermone de S. Martino : Hujus capa Francorum Regibus ad bella euntibus pro signo anteferebatur, et per eam, hostibus victis, Victoria poliebantur, undc et custodes illius CapaB usque hodie Capellani appellantur. Idem in Gemma Animée, cap. cxxvm : Capellani a Capa S. Martini appellati quam Reges Francorum in prxliis semper habebanl, et eam déférentes Capellanos dicebant. Non solum igitur Capam S. Martini in Palatio, sed et in oratoriis castrensibus. quaB (xeTaçopYjTotl exxXïjddxt, Ecclesix portantes dicuntur Nicephoro Callist., lib. vu, cap. xlvi, asservabant, atqueadeo in prœliis deferebant Capellani. — Capella S. Martini, brevior fuit capa ejusdem sancti, quam in Palatio asservatam diximus, et ad quam sacramenta praestabantur. Placitum Theoderici Reg. Franc., apud MabiUonium de Re Diplomat., p. 470 : Ut de novo denominatus apud se sua mano seplima dies duos ante istas calendas Julias in oratorio nostro super Capella Domini Martini, ubi reliqua sacramenta percurribant, lixc debiret conjurare. Placïtum aliud Childeberli apud eumdem V. C, p. 483. Sic ad ipso viro Grimoaldo fuit judecatum, ut sex homenis de Verno et sex de Latiniaco bone fideusin oratorio suo, seu capella sancti Marthini immemorate homenis hoc debirent conjurare. Marculfus, lib. 1, form. 38 : Sed dum inter se intenderenl, sic eisdem a Proceribus nostris, in quantum inlustris vir ille cornes Palatii nostri testimoniavitffuiljudicatum, utdcquinque denominatis idem ille apud très et alios très sua manu seplima tune in Palatio nostro super Capellam domini Martini, ubi reliqua sacramenta percurrunl, debeant conjurare... — Capella, postmodum appellata œdes ip9a. in qua asservata est Capa seu Capella S. Martini, intra Palatii ambitum inoedificata : in quam etiam praecipua sanctorum aliorum Xetyava illata, unde ob ejusmodi Reli(|uiarum reverentiam aediculae istaB, Sanclw Capellx vulgo appellantur. » Du Cange, aux mots Capa S. Martini, Capella S.Martiîii, Capella. Ed. Henschell, t. II, p. 120, col. 1 et 2 ; 123, col. 3 ; 124, col. 1. Cf. Durandi Rationale div. offic. Lugduni, MDCLXXII, in-4°, lib. II, cap. x. n° 8, p. 60, col. 2 : « In plerisque loris sacerdotes capellani vocantur. Nam antiquitus reges Francix ad bella procedenles, capam B. Martini secum porlabant, qux sub qdodam tentorio servabatur: qtwd ab ipsa capa diclum est capella et clerici in quorum custodia ipsa capella erat, inde capellani dicebanlur. » Cf. Brachet, Dict. élym. de la langue franc. Paris, Hetzel, 1870, in-12, p. 125, 126, au mot Chape.

les textes qui la concernent, pour la plupart rapportés par Du Gange, ne permettent en aucune façon qu'on en fasse, à aucune époque, un étendard national. Jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on produise à cet égard de nouveaux textes, tout ce qu'on peut dire de cette bannière, c'est qu'elle était pour les comtes d'Anjou ce que la bannière de Saint- Denis devint pour les rois de France. La première était une bannière religieuse et seigneuriale; la seconde, une bannière religieuse et nationale 1 . Les textes qui ont trait à la chape se rapportent à une époque bien antérieure à ceux qui ont trait à la bannière. Dans l'état présent de la science, la Chape de saint Martin doit donc être purement et simplement rayée de la liste de nos étendards nationaux. A plus forte raison ne doit-on pas, comme M. Rey, qui affirme que la bannière de saint Martin était

1 « Vexillum S. Martini. Illud fuit, quod Monasterii S. Martini proprium erat, et a Comitibus Andegavensibus, tanquan loci istius advocatis, in bel lis Monachorum et Canonicorum deferri solebat. Ex quo enim Ingelgerius cornes defensor Ecclesiae S. Martini a Monachis et Canonicis constituais est, quod exerte traditur in Historia Andegavensium consulum, et in Chronico S. Martini, Andegavenses Comités, ut Advocaii, ejusdem Monasterii signiferi fuere. Advocatorum enim peculiare id munus fuit, ut supra docuimus, atque hi quidem non in Monasterii duntaxat, sed et in privât is bellis illud efFerebant. Ritoale 8. Martini Turon. : De Comité Andegavix, ipse habet vexillumS. Martini, quoties vadit in bello, prxlerquam contra regem Francix, quod homines Castrinovi sequuntur, domino de Pruliaco illud fer ente. Charta Philippi Aug. a.'in. 1181 pro confirmât. pHvileg. a Ludov. VII parente incolis Castrinovi concessorum, in Tabul. Regio, scrinio Tours 2. Charta 2 : Cornes etiam non potest nec débet homines de Castronovo ducere in expediiionem sive equitationem contra aliquem, nisi forte causa aut nomine belli, ita ut tamen, quod vexillum B. Martini prxcedat, contra vero Regem Francix nullo modo potest ducere. Glaber Rodulfus, lib, V, cap. n, refert, eoin bello, quod inter Goffridum Martellum Andegavens. et Theobaldum Blesensem, comités, pro Turonensis urbis dominatu gestum est, Gotfridum expetivisse auxilium B. Martini, indeque, accepto vexillo, imposuisse illud proprix hastx, cum exercitu equitum peditumque mullorum obviam perrexisse adversum se dimicaturis. Id ipsum narrans auctor Chronici S. Martini : Cornes Andegavensis vexillum B. Martini, in illo bello, sicut consuetudo est, habebat. Occurrit praeterea mentio vexilli S. Martini in Tabulis Gaufridi II, Com. Andeg. ann. 1066 : Concessit Cornes, ut si exercitum suum contra inimicos suos ire contingeret, homints in prxdicta villa (Burnomo sita, in pago Pictavo) existenles, prxpositus Lausdunensis non moneat, aut aliqua occasione eis vim inférât, ut non alius quilibet nostrorum super homines illos potestatem exercent ; sed ammonilione Monachorum illic existenlium, cum serviente scilicet S. Mauri, illius patrix, et vexillo S. Martini in exercitum pergant. Errare porro constat Tillium, Gallandum, et aliquot alios, qui Capam S. Martini cum Vexillo S. Martini confundunt. Nam Capa S. Martini non ut vexillum. in acio et praîliis dolata a Regibus ; sed ut sancti mirao apud nostros auctoritatis Xet'j/ovov. » Du Cange, au mot Vexillum S. Martini. Ed. Henschell, t. VI, p. 796, col. 2.

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bleue, et donne de ce fait une raison ingénieuse, en remarquant, après Benéton, que saint Martin étant un confesseur, les ornements dont on se servait à sa fête étaient bleus et non rouges, comme aux fêtes des martyrs, tirer, sans plus de preuves, de cette bannière bleue la couleur de l'écu de France f.

Ce qui a, selon toute vraisemblance, produit une confusion dans l'esprit de Galland et des auteurs qui l'ont suivi, c'est que les comtes d'Anjou, sénéchaux héréditaires de France, c'est-àdire grands maîtres de la maison royale, devaient, probablement à ce titre, remplir, auprès des rois, l'office de porte-étendard. Mais la bannière qu'ils portaient alors, c'était la bannière royale et nationale, et non la bannière paroissiale ou seigneuriale de Saint-Martin. Au reste les premiers Capétiens, tout en laissant jouir les comtes d'Anjou du titre héréditaire de cette grande charge, qui ressemblait beaucoup trop, au gré de ces rois prudents, à l'ancienne mairie du, palais, eurent soin, le plus tôt qu'ils purent, de leur en enlever les fonctions qu'ils confièrent à un fonctionnaire viager et révocable, qu'ils changèrent très-souvent, et qui porta le titre non plus de sénéchal {senescallus), mais de maître d'hôtel (dapifer)2.

La chape de saint Martin étant écartée, il nous faut arriver au temps de Charlemagne pour trouver un étendard auquel il semble bien qu'il y ait lieu d'attribuer un caractère national, et qui fut, ce semble, porté comme enseigne suprême dans les armées du grand empereur. L'existence de cet étendard n'est pas douteuse, non plus que son origine. L'une et l'autre nous sont attestées par un monument contemporain. C'est une peinture en mosaïque exécutée, par l'ordre du pape Léon III, dans l'église Saint-Jean-de-Latran, où, dit Montfaucon, qui la reproduite dans ses Monuments de la monarchie franco isc, « elle se trouve encore aujourd'hui. » Cette peinture « montre saint Pierre assis qui, de la main droite, donne le Pallium au pape Léon, et de la gauche donne la bannière à Charlemagne,

1 a Dans des règletnens faits par d'anciennes Eglises touchant les ornemens dont on doit se servir selon les fêtes, il est dit : in feslis Sanclorum Martini, Bcnedicti, Lupi et aliorum confessorum ornamenta cxrulei coloris, » Benéton, Commentaire sur les enseignes, p. 116 ; Rey, t. II, p. 417, 418.

* M. J. Quicherat, Cours dt diplomatique royale, professé à l'Ecole des Chartes en 1863-64. Cf. Galland, p. 14,30.

qui la prend de la main droite. Les noms de saint Pierre, du pape Léon et de Charles sont écrits à chacun, et au bas on voit une inscription dont le sens est : Saint Pierre donnes la vie au pape Léon et la victoire au roi Charles (Béate Petre, dona vitam Leoni papse, bictoriam Carolo régi dona). Quoiqu'il ne soit appelé que roi, il étoit pourtant empereur. . . Il porte la couronne impériale fermée par le haut, comme la portoient alors les empereurs d'Orient. Il a une moustache sans autre barbe. Revêtu d'une tunique fort courte, il a par-dessus une chlamyde attachée à l'épaule à la manière des anciens Romains ; ses bas semblent être en bandelettes 1 . » La bannière porte sur un fond bleu six roses rouges. Attachée d'un seul côté de la lance, elle n'a aucunement la forme du labarum. C'est une large flamme à trois queues ou, si l'on veut, à trois pointes. Au sommet de la lance, au-dessus de la bannière, est une houppe 2.

Faut-il (je ne l'oserais pas affirmer dans l'état présent de nos connaissances) confondre cette bannière avec l'étendard de saint Maurice (vexillum beatissimi martyris Mauricii) que Charlemagne aurait fait porter dans son armée lors de sa grande guerre contre les Sarrasins d'Espagne, et que Hugues Capet envoya, entre autres présents, au roi d'Angleterre Athelstane 3 ? On serait plutôt tenté, au premier abord, de l'identifier avec l'étendard de saint Pierre {vexillum sancti Pétri) que les Sou-

1 Les Monumens de la Monarchie françoise..., par le R. P. Dom Bernard de Montfaucon. Paris, MDGGXXXI, 5 vol. in-fol., t. I, p. 275 et planche XXII.

* Cf. Rey, t. 1, p. 370. Je ne réponds pas de la couleur. Montfaucon n'en dit rien. M. Rey, qui la précise, d'après Du Gange, cite ici d'une façon trop générale, pour qu'il soit aisé de retrouver et de vérilier la citation. Je remarque d'ailleurs une erreur dans cette citation. Le tableau à la mosaïque qui est, ou plutôt qui était dans l'église de Sainte-Suzanne, h Rome, n'est point celui où ligure la bannière, lequel appartient à Saint-Jean-de-Latran. Montfaucon, qui reproduit les deux mosaïques, les distingue parfaitement.

8 « Vexillum beatissimi mirlyris Mauricii, et Thebœx Legionis principis, quo Carolus Magnus Hex in bello Hispanico infestos et confeiHos inimicorum cuneos disrumpere, el in fugam solitus eral cogère, cum aliis compluribus exeniis ac donis ad Edelstanum Regem Angliœ misisse Hugonem Gapetum narrât fngulfus, p. 878, et WU. Malmesburiensis, lib. II, deGest. AngL, cap. vi, » ou Du Gange, au mot Vexillum. Ed. Henschell, t. VI, p. 796, col. 3. Les roses rouges de l'étendard reproduit par Montfaucon se rapporteraient assez bien aux martyrs de la légion Thébaine. et c'est aussi à une guerre contre les Sarrasins d'Espagne que la Chanson de Roland conduit, sous la bannière appelée autrefois Romaine, les barons de France et leur empereur. Le rapprochement est curieux. C'est un point à éclaircir.

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rains Pontifes avaient coutume de remettre ou d'envoyer aux princes chrétiens, lorsqu'ils entreprenaient une guerre contre les ennemis de l'Eglise : Sarrasins, hérétiques ou schismatiques. Mais il y a une difficulté. L'étendard de saint Pierre portait, brodé sur l'étoffe, la Croix et les Clefs, que nous ne voyons point ici, à moins que ces emblèmes ne figurassent sur l'autre côté du drapeau, ou que l'étendard n'ait pas été le même à toutes les époques 1 .

Quoi qu'il en soit, cette bannière, donnée par le pape Léon III à Charlemagne, jouit d'une très-grande célébrité, et l'on pourrait, ce semble, supposer même, avec quelque raison, que transmise à ses héritiers avec sa couronne par le grand empereur, elle fut, avant la bannièrede saint Denis, 1 étendard religieux et national des Français, l'oriflamme par excellence. C'est ce qui semble résulter de ces vers de la Clianson de Roland2 :

Le dernier corps est des barons de France, Cent mille sont des meilleurs capitaines, Corps ont gaillards et fières contenances, Les cheveux blancs et les barbes ont blanches. Ils ont vêtu hauberts, doubles cuirasses, Et ceint épées françaises ou d'Espagne, Leurs écus portent des marques différentes, A cheval sont : la bataille demandent, Montjoie ils crient ! Entre eux est Charlemagne. Geoffroy d'Anjou y porte l'oriflamme, Fut de Saint Pierre et avait nom Romaine -, Mais de Montjoie son nom là prit échange, Aoi l

L'oriflamme dont il est ici question ne peut être la bannière de saint Denis. Il est constant que cette bannière ne fut

* Du Cange, au mot VexUlum S. Pétri. Ed. Henschell, t. VI, p. 796, col. 3.

* La disme eschele est des baruns de France, Cent milie sunt de noz meillors cataignes, Cors unt gaillardz et fieres cuntenances, Les chefs fleuriz et les barbes unt blanches. Osbercs vestus e lur brunies dubleines, Ceintes espées franceises e d'Espaigne, Escus unt genz de multes cunoisances, Puis sunt muntez, la bataille demandent, Munjoie escrient. Od els est Carlemagne. Geffreid d'Anjou portet l'orie flambe, Seint Piere fut, si aveit num Romaine ; Mais de Munjoie iloec out pris eschange.

Aoi !

N'ayant pas sous la main l'édition do Th. Mùller, je cite d'après F. Michel»

portée dans les armées royales que quand les rois eurent acquis définitivement le Vexin, c'est-à-dire à la fin du xie siècle. Or la Chanson de Roland, sous la forme qu'elle revêt dans le manuscrit d'Oxford, est de la première moitié de ce siècle. Dans les vers qui précédent, il n'est d'ailleurs nullement question de saint Denis. Au contraire, le poëte, animé d'un souvenir historique très-juste, comme le prouve la mosaïque de Saint-Jean-de-Latran, nous apprend que cette oriflamme avait d'abord nom Romaine et qu'elle fut donnée par saint Pierre, ou plutôt de la part de saint Pierre, à Gharlemagne. Là, dit-il [illœc, in illo /oco), elle changea son nom en celui de Montjoie. Là, où est-ce ? A Rome même, ce semble, où il existe un Montjoie (Mons Gaudii). C'est une éminence d'où l'on découvre la ville éternelle. Soit parce que la remise de la bannière Romaine à Gharlemagne se fit sur cette colline même, ancien Mont-de-Mars, en présence de son armée rangée dans le Champ de Mars, soit par suite d'une circonstance quelconque de la cérémonie qui nous échappe aujourd'hui, l'enseigne retint le nom de Montjoie, et le cri des Français fut Montjoie! Plus tard, quand la bannière suprême fut l'étendard de saint Denis, il était naturel que ce cri fût : Saint- Denis! Mais comme le cri antique, traditionnel depuis Charlemagne, était Montjoie! les deux cris se joignirent, et Ton cria : Montjoie Saint-Denis! Puis, comme il arrive d'ordinaire, on oublia la formation historique de ce cri, et l'on s'efforça d'expliquer, plus ou moins heureusement, le mot Montjoie par le mot Saint-Denis 1 ! Telle est, du moins, ma conjecture.

la Chanson de Roland. Paris, Firmin Didot, 1869, in-t2, p. 94. La strophe dans Mûller est la ccxxix». Je me suis efforcé, en traduisant, de conserver autant que possible le rhythme et les assonances, sans tenir plus de compte qu'on ne le faisait au moyen âge des hiatus et de l e muet à l'hémistiche. — M. Gaston Paris, signalant l'importance historique de ces vers, les a, le premier, rapprochés de la mosaïque décrite et représentée par Montfaucon. Cf. Histoire poétique de Charlemagne. Paris, Franck, 1865, in-8°, p. 458.

1 « Othon de Frisingen (1. Il, De gest. Frid., c. xxji), décrivant comme l'empereur Frédéric I entra dans Rome par la ville Léonine (qui est le Borgo) et par la porte Dorée, dit qu'il descendit avec ses troupes par le penchant d'une Montjoie, et entra ainsi dans la ville : Hex castra movens, armatus cum suis per declivum montis Gaudii descendons \ ea porta quam Auream vocant, Leoninam urbem, inquaB. Pétri ecclesia sita noscitur, inlravil. Ce que Guntherus (1. IV, Ligur. initio) a ainsi exprimé :

Jamque per oppositi Princeps declivia montis Adveniens, claram, quam nondum viderat, urbem

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Cette oriflamme, qui n'est pas la bannière de saint Denis, nous la voyons porter ici par Geoffroy d'Anjou. Il est évident que le poëte commet à cet égard un anachronisme. Les comtes d'Anjou, sénéchaux héréditaires et porte-étendard de France, sont une dynastie féodale qui se forma ou s'affermit, comme les autres, durant le xe siècle. Sous Charlemagne, ni les comtes, ni les officiers n'étaient encore héréditaires. Mais que prouve cet anachronisme? Il semble bien indiquer que la Romaine, devenue Montjoie, fut transmise par Charlemagne à ses successeurs, et qu'elle était encore Y oriflamme par excellence, la bannière suprême, portée parles grands sénéchaux de France, comtes d'Anjou, au commencement du xie siècle. Ce que l'on peut affirmer à peu près à coup sûr, c'est que Y oriflamme et le cri Montjoie! sont antérieurs à la bannière de saint Denis, considérée comme l'étendard suprême de la France.

Que devint cette Romaine, ce Montjoie, cet étendard de Charlemagne? Comment fut-il éclipsé par Y oriflamme de saint Denis?Gest ce qu'il serait intéressant de savoir avec exactitude. C'est un point que je recommande, comme plus généralement tout ce qui se rattache à cette première oriflamme, aux méditations, aux recherches des archéologues. On peut conjecturer que, déposée à Saint-Denis, quand la résidence royale, le siège de la maison militaire que commandait le grand sénéchal, ou son suppléant le Dapifer, fut définitivement fixée à Paris avec

Aspicit : huic populi festivum Gaudia nomen Imposuere loco : si quidem qui raaenia clara, Illa parte petunt, ex illo vertice prinium, Urbem conspiciunt, et te, sacra Roma, salutant. a L'auteur du Panégyrique de Bérenger (p. 53) a parlé de cette colline :

Interea Princeps collem, qui prominet Urbi,

Praete riens...

« Otton Morena {Otto Mor. Landens. A. 1167) la place vers la porte à laquelle il donne le nom de Viridaria, du côté de S.-Pierre : Ad porlam Romœ qux dicitur porta Viridaria, qux est ex parle S. Pétri, versus Montera Gaudii veniens. Et la Chronique de Mont-Cassin (Chr. Cass., lib. IV, cap. xxxix) dit que cette colline est celle qui lut appelée par les anciens Mont de Mars : Misit in occursum ejus in Montem Gaudii, qui et Martii dicitur, etc. De sorte que ces Montjoies, près de Romo, ne sont autre chose que ces collines du Vatican, appelées Moitiés Vaticani dans Cicéron (Ad Allie, lib. XIII, epist. XXXIII), et Valicani Colles dans Festus, au bas desquelles estoit le Champ de Mars. L'auteur qui a écrit des miracles de saint Foursy (Apud Boland., 16 janv., p. 50), a aussi fait mention de ce Mons Gaudii près de Rome. » Du Cange, Dissertations sur l'histoire de saint Louys. Dissertation XL Du cry d'armes dans le Glossaire. Ed. Henschell, t. VII, p. 50 dus Dissertations, col. 1.

les premiers Capétiens, elle commença à devenir elle-même, en quelque façon, une bannière de Saint-Denis. Quand les rois, devenus comtes du Vexin, portèrent, ou firent porter en leur nom, la bannière propre de l'abbaye, il est possible qu'une sorte de fusion et de confusion se soit peu à peu opérée pour les bannières (Romaine devenue Montjoie, et Saint-Denis), comme pour les cris (Montjoie ! et Saint-Denis! Montjoie Saint- Denis!). La différence des objets semble pourtant un obstacle. Mais on peut supposer que le Montjoie cessa d'être levé quand le Saint-Denis fut la bannière suprême, qu'il demeura dans l'abbaye comme une sorte de relique, et qu'on en transporta, pour ainsi dire, les propriétés à la bannière rouge de saint Denis. Ce qui semble donner une certaine valeur àces conjectures, ou à des suppositions analogues, c'est que, en dépit de l'origine réelle, et prouvée par des textes, de l'oriflamme de Saint-Denis, portée seulement par les rois de France quand ils furent devenus comtes du Vexin, à la fin du xie siècle, nous voyons deux chroniqueurs du xiue siècle, dont Du Cange, qui ne connaissant point les vers de la Chanson de Roland, ne pouvait apprécier exactement l'opinion à cet égard, commettre une erreur, fondée évidemment sur une tradition vraie dans sa source, en faisant remonter, par une confusion analogue à celle que nous supposions à l'instant, Y oriflamme de saint Denis, comme enseigne nationale, au temps de Charlemagne. Cette tradition avait cours au xve siècle, comme le prouve cette phrase de Raoul de Presles : « J'en ay veu deux de mon temps sur l'autel des glorieux martirs, de chascune partie de l'autel une, et estoient enhancées de deux petites hances d'argent dorées où pendoient à chacune une banière vermeille, dont l'une estoit appelée la banière Charlemaigne, et se portoit par révérence par ung des officiers religieux à certaines processions 1 . »

1 « Je ne m'arrête pas encore à ce que quelques auteurs anciens ont donné à l'oriflamme le nom de bannière de Charlemagne, parce que ce n'a esté que sur de fausses traditions, et pour n'avoir pas sceu son origine. Un auteur anglois, en l'an 1184 (Gervas. Dorob. A. 1184), est en cette erreur, écrivant ainsi de cette bannière : Prolulit luw vice rex Francorum Philippus signum régis Karoli, quod a lempore pr&fati principis usque in prœsens, signum eral in Francia mortis vel victoriœ. Gomme aussi l'auteur de la Chronique du monastère de Sénone : Rex vero secum de Parisius vexillum Caroli Aîagni, quod vulgo auriflamma vocatur, quod nunquam, ut fertur, a lempore ipsius Caroli

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L'étendard de saint Denis, qui devint à son tour Y oriflamme par excellence, n'était primitivement que la bannière particulière de l'abbaye de Saint-Denis-en-France, portée au nom de l'abbé par les comtes du Vexin, qui avaient aussi le droit de la lever dans leurs guerres particulières, absolument comme l'étendard de saint Martin, bannière propre de l'abbaye de Saint-Martin de Tours, était, à la même époque, ixe-xie siècle, portée et levée par les comtes d'Anjou. « Le Vexin dont il s'agit ici est le Vexin français, pays compris entre l'Epte et l'Oise, formant un comté dont les principales places étaient Pontoise, Ghaumont, Magny ét Mantes. Le roi Dagobert, ou l'un de ses successeurs, l'avait donné à l'église de Saint-Denis. Vers le milieu du ixe siècle, au plus tard, l'abbaye l'inféoda à des comtes, qui, à titre de premiers vassaux, étaient obligés de la défendre et portaient la bannière de saint Denis. On compte dans le Vexin neuf comtes ou avoués, jusqu'au moment de sa réunion à la couronne, qui eut lieu sous le règne de Philippe Ier. A partir de cette époque, les rois prirent le titre d'avoués de saint Denis, et en remplirent les obligations en fidèles vassaux, se dispensant seulement de l'hommage à raison de leur dignité 1 . » Ce fut cette réunion du Vexin au domaine royal

pro aliqua necessitate a secretario régis expositum fuerat, in ipso bello apportaverat. » Du Gange, Dissertation XVIII. De la bannière de Sainl-Denys et de Yoriflamme. p. 72, col. 2, t. VII du Glossaire. Ed. Henschell. Cf. la Chanson de Roland, éd. Génin. Paris, Imp. nat., 1850, in-8°. Introduction, chap. vi, p. 113, 114. Les deux textes cités ne prononcent pas le nom de Saint-Denis. On peut néanmoins supposer une confusion de leur part, la bannière de Saint- Denis, au temps de Philippe-Auguste, étant bien devenue, ce semble, l'onflamme par excellence. Notez cependant ce que dit le chroniqueur du monastère de Sénone, que cet oriflamme fut tiré par Philippe du trésor royal (secretario). Il ne parle pas d'abbaye. Il dit en outre que cet étendard n'avaitrpas été levé depuis Charlemagne, ce qui, s'il était vrai, contredirait une de nos conjectures. Au reste, nous sommes bien éloigné de penser avoir dit sur ce point le dernier mot. Nous y appelons l'attention et les recherches des érudits. — Raoul de Presles, Traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin. In- fo\. goth., 1486. Prologue, fol. a mi, verso, col. 1. — Cf. id., recto, col. 2. — Rey, t. 1, p. 319, 390 et suiv.

1 OEuvres complètes de Suger, recueillies, annotées et publiées d'après les manuscrits pour la Société de l'Histoire de France, par A. Lecoy de La Marche. Paris, V« Renouard, 1867, in -8°. Eclaircissements et observations , p. 442. Cf. p. 161, 162. Sugerii abbalis sancti Uionysii liber de rébus in adminisiratione sua gesliSy cap. îv, de Vilcassino : a Vilcassini siquidem, quod est inter Isaram et Ettam, nobilem comitatum, quem perhibent immunitates ecclesiae proprium bcati Diouysii feodum, quem etiam rex Fraucorum Ludovicus Philippi, accelerans contra imperatorem romanuin insurgentem in regnuui Fran-

qui procura l'honneur à la bannière de saint Denis de devenir l'étendard suprême de la France, au lieu de demeurer, comme la bannière de saint Martin, un étendard purement paroissial et seigneurial. Saint Denis étant regardé comme le protecteur particulier de la France, et les rois, depuis très-longtemps déjà, ayant coutume de l'invoquer dans les dangers qui menaçaient le royaume, la bannière de saint Denis, dès lors qu'elle fut portée par les rois, ne pouvait manquer de devenir l'étendard national. Il est probable même que ce caractère ne tarda pas à dominer entièrement l'esprit du peuple, et c'est alors que l'origine étant oubliée, et aussi peut-être la confusion opérée avec l'ancien Montjoie, on en arriva peu à peu aux fables que Guiart, et plus tard Raoul de Presles, admettent à ce sujet, expriment avec une entière conviction, et qu'on pourrait appeler la légende de l'oriflamme 1 .

corum, in pleno capitule* beati Dionysii professus est se ab eo habere, et jure signif'eri, si rex non esset, hominium ei debere. »

1 Guiart. A. 1190, dans Du Gange, Dissert. XVIII. Glossaire. Ed. Henschell, t. VII, p. 72, col. 1 et 2 :

Li rois Dagobert la fist faire,

Qui Saint-Denys ça en arrières

Fonda de ses rentes premières,...

Par lui fut à Saint-Denys mise,

Li moine en leur trésor l'assistrent,

Si successeur après l'i pristrent...

Pépins et ses ûls Karlemaine,

Qui tant Sarasins descontrèrent,

En maint fort estour la monstrerent...

Raoul de Presles, ouvrage cité. fol. a un, reclo, col. 2 : « Ainsi le print ce souverain protecteur et défenseur singulier de l'Eglise, monseigneur Saint Charles, jadis empereur et roy de France, quant il ala k secours à l'empereur Constantin, qui estoit empereur à Gonstantinoble, pour délivrer son pays des Sarrasins qui l'occupoient, et aussi la terre saincte de Hiérusalem. Et lequel empereur de Gonstantinoble le manda par la vision qu'il avoit veue devant son lit, qui fut telle selon les cronicques et anciennes hystoires, c'est assavoir que devant icelluy empereur, auprès de son lit, il se apparut ung chevallier armé de toutes armes et monté à cheval, tenant une hance toute dorée, du bout de laquelle hance issoient flammes à merveilles grandes. Et comme il fust en grant perplexité de savoir quelle significacion c' estoit que celle chose signitioit, ung angle s'apparut à luy, qui luy dist que celluy qu'il avoit veu c'estoit celluy qui delivreroit le pays des Sarrasins. Si congaent Constantin par ce qu'il avoit veu que c'estoit le roy Gharlemaine, à présent nommé monseigneur Saint Charles. Et tantost le manda, qui, entendu le mandement et la vision, tantost ala à Saint- Denis et print la banière vermeille, en telle révérence comme vous m'avez ouy raconter, mist sa couronne sur l'autel, laissa le royaulme de France en la protection de monseigneur Saint Denis, et ceste baniere vermeille ainsi révéramment prinse et en telle dévotion, se partit, et ala à Coustaotinoble, et vainquit les Sarrasins, et en délivra le pays. »

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C'est en Tannée 1124, ou environ, qu'apparaît dans notre histoire la première mention d'une levée solennelle de la bannière de saint Denis par un roi de France, et il est bien formellement exprimé dans les textes, qui sont contemporains et d'une autorité singulière, puisqu'ils émanent de l'abbé de Saint-Denis et du roi lui même, que c'est à titre de successeur des comtes du Vexin que Louis le Gros prit cette bannière sur l'autel du glorieux martyr. L'occasion, au reste, était solennelle et digne de contribuer à la renommée future de l'étendard de l'abbaye. Il s'agissait de repousser une invasion de l'empereur d'Allemagne, Henri V, qui, sur les instances du roi d'Angleterre, Henri Beau-Clerc, dont il avait épousé la fille, et voulant d'ailleurs se venger sur la France de l'anathème qu'avait lancé contre lui le pape Calixte, au concile de Reims, se préparait à venir assiéger cette cité avec une armée formidable pour la détruire ou du moins la ravager. C'était une guerre nationale. Une armée que Suger déclare innombrable, vint se placer sous les ordres du roi de France, chef suprême de la hiérarchie féodale. Les villes et les communes fournirent leurs contingents. L'abbaye de Saint-Denis ne donna pas seulement sa bannière, mais aussi ses troupes. L'empereur effrayé renonça à son entreprise, et Louis le Gros, vainqueur sans coup férir, en rapportant la bannière sur l'autel où il l'avait prise, exprima sa reconnaissance au saint par de nouveaux dons et de nouveaux privilèges 1 .

1 Œuvres complètes de Suger. Ed. Lecoy de la Marche. Vie de Louis le Gros, p. 115, 116. « Et quoniam beatum Dionysiura specialem patronum et singularem post Deum regni protectorem, et multorum relatioae et crebro cognoverat experimento, ad eum festinans, tain precibus quam beneticiis praecordialiter puisât ut regnum defendat, personain conservet, hostibus more solito résistât : et quoniaui hanc ab eo habent prœrogativam ut, si regnum aliud regnum Francorutn invadere audeat, ipse beatus et adrairabilis defensor cum sociis suis tanquam ad defendenduin altari suo superponatur, eo prrcsente fit tam gloriose quam dévote. Rex autetn vexillum ab altari suscipiens quod de comitalu Vilcassini, quo ad ecclesiam feodatus est, spectat, votive tanquam a domino suo suscipiens, pauca manu contra hostes, ut sibi provideat, evolat ; ut eum tota Francia sequatur potenter invitât. » Cf. p. 417, 418. Diplôme de Louis VL « In nomino Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen. Ludovicus, Dei gratia, rex Francorum, archiepiscopis, episcopis, ducibus, comitibus. et universis regni nostri proceribus... Nos igitur cum et aliis longe la leque ecclesiis, tum prajcipue nobili monasterio ter beati Dionysii sociorumque ejus propensius attondentes, eo primum allectu quo totum regnum nostrum sorte apostolatus suscipiens Domino Deo proprii sanguinis ell'usiono reslituit, eo etiaui quo ei anleeessores uostri tam spiritualis quam corporalis auxilii bene-

Depuis lors, on ne peut douter que la bannière de saint Denis n'ait été le principal étendard de la France, celui qui précédait tous les autres 4. Ce fut Y oriflamme par excellence 2. Il n'est guère de règne, à partir de Louis le Gros, où les rois ne Taient levé, et confié à un guerrier vaillant, soit dans leurs expéditions d outre-mer, contre les Sarrasins, soit dans les guerres nationales contre un peuple étranger, soit même dans les guerres particulières ou intestines r\ Ce suprême étendard présida aux triomphes de la France et de ses rois, comme aussi à leurs revers : il flotta à Bouvines, il flottait encore à Azin-

ficio confcederati sunt, satis devoti ; cum ad aures nostras pervenisset Alemannorum regem ad ingrediendum et opprimendum regnum nostrum exercilum praeparare, communicato cum palatinis nostris consilio, ad ipsam sanctissimorum martyrum basilicam more antecessorum nostrorum festinavimus, ibique, prsesentibus regni nostri optimatibus, pro regni defensione eosdem patronos nostros super altare eorumdem elevari pio aflectu et amoro eflecimus. Undo nobis, ut par erat, placuit gloriosissimorum martyrum basilicam, antiquorum regum liberalitate et munificentia amplificatam et decoratam, nostris temporibus omni dilectione amplexari et sublimare. Prxsenti itaque venerabili abbate przfatz ecclesix Suggerio, quem fidelem et familiarein in consiliis nostris habebamus, in prœsenlia optimatum nostrorum, vexiUum de altario beatorum Martyrum, ad quos comitatus Vilcassini, quem nos ab ipsis in feodum habemus, spectare dinoscilur, morem anliquum antecessorum nosirorum servantes et imitantes, signifbri jure, sicut comes Vilcassini soliti bra>t, suscepimus... Actum Parisius publiée, anno incarnati Verbi MGXXIV, regni nostri XVIII, Adelaïdis X, etc. »

1 Omnibus in bellis habet omnia signa praeire.

Guill. le Bret., Philipp., 1. IT, et Rigord (a. 1215) : a Vexillum sancti Dionysii, quod omnes praecedere in bello solebat. » J'emprunte ces textes à Du Gange, Dissert. XVIII. Glossaire. Ed. Henschell, t. VII, p. 73, col. 2.

* Dès Louis VII, nous voyons dans un texte le mot oriflamme appliqué à la bannière de Saint-Denis. Gesla Ludov. VU, c. iv, dans Du Gange, dissertât, précitée, p. 73, col. 2 ; p. 74, col. 1 : « Ad iter tantao peregrinationis venit, ut moris est, ad ecclesiam Beati Dionysii a martyribus licentiam accepturus : et ibi, post celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum B. Dionysii, quod oriflambe gallice dicitur, valde reverenter accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando soient ad bella procedere vel votum peregrinationis adimplero. »

» Voyez pour la chronologie des levées de l'oriflamme, celle de9 porte-oriflamme, et les diverses questions qui se rattachent h ces deux points, Du Cange, Dissert. XVIII ; Daniel, Histoire de la milice françoise, 1. 1, p. 200-206 (liv. III, chap. x), p. 494-504 (liv. VI, chap. ix); Rey, t. I, p. 197-322. Une monographie critique, complète et détaillée de l'oriflamme de Saint- Denis, avec dépouillement de tous les textes et monuments figurés, serait une œuvre utile, même après la dissertation de Du Gange. Je ne puis l'essayer dans cette esquisse, qui embrasse toute la durée de la Monarchie, et dont le champ est trop vaste pour que je ne me borne pas ù poser, pour chaque période, pour chaque bannière nationale, les points principaux.

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court 1 . Ce désastre borna sa glorieuse carrière, non qu'on Tait officiellement rejeté ; mais depuis le triomphe momentané des Anglais en France, on ne le leva plus guère, et peu à peu il tomba en désuétude a. Dans un inventaire du trésor de Saint- Denis, fait en 1504, sous le règne et par l'ordre de Louis XII, l' oriflamme fait assez piteuse mine, et parait bien abandonnée, même des moines ses gardiens. Voici en quels termes il en est fait mention : « Contre le pilier du coing du costé senestre, un estendart de sandal fort caduque , enveloppé autour d'un baston couvert de cuivre doré, ung fer longuet, agu au bout d'en haut, que les relligieux disoient estre Yoriflambe \ » En 1594, l'oubli et l'abandon sont plus grands encore : s'il est vrai qu'en cette année Dom Félibien en ait vu l'étoffe à demi mangée par les mites 4.

Cependant l'oriflamme de saint Denis avait, dans la pratique, depuis longtemps cessé d'être l'étendard suprême des armées françaises, qu'il conservait encore, en théorie, son rang élevé et sa haute renommée. « Les Français, s'écrie un poëte latin,

« Cf. Rey, t. I, p. 303-313.

« Cf. Du Cange, Dissert, citée, p. 75, col. 2; Rey, t. I, p. 314, 315. Il y avait encore un porte-ori/lamme sous Charles VII, et on a la preuve que Louis XI leva une fois la bannière.

» Daniel, à qui j'emprunte cette note, ajoute : « C'est celui dont parle encore Doublet dans Y Histoire de t abbaye de Saint-Denis, où il dit qu'en l'inventaire du trésor de cette église, lait par les commissaires de la chambre des comptes en l'an 1534, il est encore parlé de lorillamme en ces termes : « Etendait d'un cendal fort épais, fendu par le millieu en façon d'un gonfanon fort caduque, enveloppé autour d'un bâton couvert d'un cuivre doré et un fer long et aigu au bout. » Et le môme auteur (Doublet) ajoute qu'il a vu cet étendard encore après la réduction de Paris sous Henri IV. Histoire de la milice francoise, t. I,

* Rey, 1. 1, p. 315. M. Rey renvoie à Félibien, 1. VI, p. 335. Le livre VI ne comprend pas la page 335, et à la page 335 (liv. VII) je n'ai rien trouvé. Néanmoins je crois le fait exact. Il y a là une citation égarée, fait trop fréquent chez M. Rey, et qui diminue malheureusement le mérite d'un ouvrage où, à défaut d'une critique rigoureuse, il y a beaucoup de travail, beaucoup de matériaux, et un très-estimable et très-honorable sentiment d'amour pour le glorieux passé de la France. Le môme fait est cité entre guillemets comme emprunté à Félibien dans le volume de la collection de l'Histoire générale de Paris, intitulé Paris et ses historiens aux xiv* et xv« siècles, p. 259. Je no dirai pas qu'ici la citation soit inexacte, car il n'y a pas de renvoi du tout. La table analytique de Félibien au mot oriflamme renvoie à deux endroits où je n'ai pas trouve le fait en question. Si souvent, dans cette esquisse nécessairement rapide, je ne puis citer les documents de première main, le lecteur en voit en partie la cause. Les vérifications de texte seules, en un pareil sujet, demanderaient des mois de travail.

au milieu du xvie siècle, en des vers qui, à la vérité, ont trait à Philippe de Valois, les Français ont leur oriflamme qui, jetant ses feux, terrasse leurs ennemis et les met en fuite » Et il serait difficile de ne pas reconnaître quelque parenté avec l'oriflamme à l'un des étendards qui furent portés aux funérailles de Henri IV, et que Ton trouve ainsi décrit dans André Favyn : « Le grand estendard sainct Denis Aeropagite, apostre de la France, de double satin cramoisy rouge, semé de flammes d'or en riche broderie, sainct Denis revestu à l'antique (suivant la vérité) tout de blanc, portant son crâne entre ses mains 2. »

La levée de l'oriflamme, au temps où cet étendard était en usage, donnait lieu à une cérémonie que Raoul de Presles, s'adressantau roi Charles V, décrit ainsi d'une façon sommaire 3 : « Et si portez seul roy et singulièrement l'oriflamme en bataille, c'est assavoir ung glaive tout doré où est atachie une banière vermeille, laquelle voz devanciers et vous ont acoustumé de venir quérir et prendre en l'église de monseigneur saint Denis à grant solennité, révérence et devocion, si comme vous le savez. Car premièrement la procession vous vient à rencontre jusques à l'issue du cloistre, et, après la procession, sont atteins les benois corps sains de monseigneur saint Denis et de ses compagnons et mis sur l'autel en grant révérence : et aussi le corps monseigneur saint Loys. Et puis est mise ceste banière ployée dessoubz les corporaulx, où est consacré le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ, lequel vous recevez dignement après la célébration de la messe. Si fait celluy à qui vous l'avez esleu à baillier, comme au plus preudhomme et plus vaillant chevalier, et ce fait, le baisiés en la bouche, et là le tient entre ses mains par grant révérence affln que les barons assistens le puissent baisier, comme relique et chose digne, et en luy

* Atque sua est Gallis quai proferit et fugat hostes

Ejaculans ignés aurea flamma suos.

De lege salica et virile Fraacorum re.^no et imperio carmen elegiacum Philippi Vaiesii quondam Francorum régis invictissimi statu© equestri impositum. Collection de Y Histoire générale de Paris. Paris et ses historiens aux xiv* et XVe siècles, par Le Roux de Lincy et L.-M. Tisserand. Paris, Imprim. impériale, 1867, in-fol., p. 250.

* Le Théâtre d'honneur et de chevalerie, etc., par André Favyn... Paris Robert Fouet, MDCXX,in-4<\ 2 vol., 1. X, ch. v, p. 1866.

5 La Cité de Dieu, etc., fol. a un, recto, col. 1.

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baillant pour le porter, luy faictes faire serment solennel de la garder et porter en grant révérence et à l'onneur de vous et de vostre royaulme. » Du Gange nous a conservé le texte de ce serment du chevalier porte-oriflamme 1 : « C'est le serement que fait le chevalier à qui le Roy baille l'oriflambe à porter : Vous jurez et promettez sur le précieux corps de Jésus-Christ sacré cy-present, et sur le corps de monseigneur saint Denys et ses compagnons, qui cy sont, que vous loyalment en vostre personne tendrez et gouvernerez l'oriflambe du roy monseigneur, qui cy est,, à l'honneur et profit de luy et de son royaume, et pour doute de mort, ne autre avanture qui puisse venir, ne la délaisserez et ferez partout vostre devoir, comme bon et loyal chevalier doit faire envers son souverain et droiturier seigneur. » Jouvenel des Ursins ajoute un trait à la description de Raoul de Presles : « Le Roy alla à Saint- Denys, etc.; les corps de saint Denys et de ses compagnons furent descendus et mis sur l'autel. Le Roy, sans chapperon et sans ceinture, les adora, et fit ses oraisons bien et dévotement et ses offrandes, et si firent les seigneurs. Ce fait, il fît porter l'oriflamme , et fut baillée à un vieil chevalier, nommé Pierre de Villers l'ancien, etc. » Le chevalier porte-oriflamme plaçait l'étoffe bénie autour de son cou et la gardait ainsi jusqu'au moment de la déployer sur le champ de bataille a.

L'étoffe de l'oriflamme était ce qu'on appelait du cendal ou samit (taffetas ou soie). Mais quelle en était la forme? Du Cange, le P. Daniel, et généralement tous les auteurs qui en ont parlé, ou qui en parlent encore, la représentent comme une sorte de labarum, plus petit, attaché à une lance ou pique par un bâton transversal. « Quant à sa figure, dit Du Cange, il est hors de doute qu'elle estoit faite comme les bannières de nos églises, que Ton porte ordinairement aux processions, qui sont quarrées, fendues en divers endroits par le bas, ornées de franges, et attachées par le haut à un bâton de travers qui les tient étendues, et est soutenu d'une forme de pique. » M. Rey abonde aussi dans ce sens, bien que la vue des monuments figurés lui ait inspiré une restriction, qu'il convient, à mon avis, d'étendre beaucoup plus qu'il ne l'a fait, et que

» Du Cange, Dissertation XV 111, Glossaire, Ed. Henschell, t. VII, p. 73, col. 2. « lbid , p 73, col. 2; Rey, t. I, p. 181-186.

même, pour ma part, je transformerais volontiers en règle, quitte à admettre, à titre d'exception, la règle exprimée par Du Gange, et suivie par le P. Daniel, M. Rey, et généralement tous les auteurs 1 .

J'oserais donc affirmer, contrairement à Du Cange, que, sauf exception, dont même, à mon avis, il resterait à fournir la preuve, l'oriflamme se rapprochait beaucoup plus de la forme des drapeaux de nos jours, que de celle des bannières actuellement en usage aux processions dans nos églises, c'est-à-dire qu'elle n'était point fixée à la pique par un bâton transversal, mais attachée d'un seul côté de la lance. J'invoque tout d'abord à l'appui de mon opinion les monuments figurés.

Pour le xvc siècle, aucun doute ne peut subsister. Les miniatures du célèbre manuscrit de Froissart, conservé à la Bibliothèque nationale, nous montrent l'oriflamme attachée d'un seul côté de la lance. Ce que les commissaires de la Chambre des comptes, qui l'ont vue encore à Saint-Denis, au xviG siècle, et que nous avons cités, nous disent, concorde parfaitement avec cette forme et la confirme. « Un étendard enveloppé autour d'un bâton, c'est, ce me semble, un étendard attaché d'un seul côté de ce bâton. Ces termes s'appliqueraient beaucoup moins bien à une bannière transversale 2. »

Pour le xrve siècle, Montfaucon nous a conservé la figure d une oriflamme du temps de Charles V. Il Ta empruntée à une miniature tirée de la bibliothèque des Célestins de Paris « d'où M. de Gaignières, dit-il, la fit copier telle que nous la représentons ici. Un chevalier à genoux, la tête nue, tient cette bannière de ses deux mains. Le roi la prend et porte sa couronne ornée de trèfles. L'archevêque, la mitre en tête, qui tient une grande croix de la main gauche, bénit de la droite cette bannière. » Cette bannière est attachée d'un seul côté de la lance. Raoul de Presles, parlant de l'oriflamme dans son discours adressé à ce même Charles V, use de termes tout à fait concordants, suivant moi, avec cette miniature : « Et si

1 Du Gange, Dissert. XVIII, etc ., p. 71, col. 1. Daniel, ouvrage cité, 1. 1, p. 494, liv. VI, chap. ix. Rey, 1. 1, p. 175-181 .

* flluminated illustrations of Froissart, selected frons tho MS in the Bibl. royale, Paris, and from other sources, by H. N. Humphreys esq. London, Smith, 1845, in-4°. Cabinet des estampes. Bibl. nat. Planches XV et XXIX. Cf. Montfaucon, ouvrage cité, t. III, pl. XXI, p. 84. — Paris et ses historiens aux xiv« et xv siècles, p. 259, fig. 3.

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portez seul roy et singulièrement l'oriflamme en bataille, c'est à savoir wng glaive tout doré où est atachie une banière vermeille... J'en ay veu deux de mon temps sur l'autel des glorieux martirs... et estoient enhancées de deux petites Jiances d'argent dorées où pendoit à chascwne une petite banière vermeille 1 . »

Mais il faut bien croire que ce ne sont pas là des faits particuliers, mais plutôt une tradition et presque une loi, puisque, si nous remontons d'un siècle encore, nous voyons qu'au xme siècle « Henri, seigneur de Mez, maréchal de France du temps de saint Louis, est représenté, dans les vitres de Notre-Dame de Chartres, recevant l'oriflamme de la main de saint Denis, dont le nom est écrit au-dessous, S. Dionisus. Cette oriflamme est une bannière rouge au haut d'une pique, » et elle est attachée d'un seul côté de cette pique a.

Ce dernier monument est la plus ancienne figure de l'oriflamme de saint Denis qui nous soit parvenue, au moins à ma connaissance. Rapprochée des deux autres et des textes qui les confirment, elle doit nous conduire, ce me semble, à expliquer dans le même sens ce texte de la Chronique de Flandres, cité par Du Cange, et qui nous donne la figure de l'oriflamme dans les temps intermédiaires entre saint Louis et Charles V : « Et tenoit en sa main une lance, à quoi V oriflamme cstoit attachie, d'un vermeil samit, à guise de gonfanon à trois queues et avoit autour houppes de soye verte. » Du Cange et la plupart des auteurs à sa suite ont compris le gonfanon comme une bannière carrée, transversale, et fendue par en bas. Mais cette forme ne résulte pas du tout du mot gonfanon. Les commissaires de la Chambre des comptes qui ont vu, au xvi° siècle, l'oriflamme abandonnée depuis le xv% par conséquent ayant conservé la forme que lui donne le manuscrit de Froissart, peint à la dernière période de Y existence active, qu'on me passe l'expression, de cet étendard, l'appellent aussi

1 Montfaucon, t. III, pl. III, p. 4. C'est à tort que Montfaucon confond cette oriflamme avec la bannière royale. — Cf. Paris et ses historiens, etc., p. 259, flg.

* Montfaucon, t. II, p. 168, pl. XXXIII, n° 4. — Cf. Monuments français inédits pour servir à l'histoire des arts, par N.-X. Villemin, texte par André Potier. Paris. 1839, 2 vol. in-fol., 1. 1, p. 98, et tente, p. 60, col. 2. — Cf. Paris et ses historiens, etc., p. 259, fig. 1.

un gon fanon... fendu par le milieu, c'est-à-dire par le bout et non par le bas. Du Cange d'ailleurs rapporte lui-même, dans son Glossaire, des textes qui me paraissent prouver que le mot gon fanon s'est appliqué à des étendards attachés d'un seul côté de la lance. Pour dire toute ma pensée, je crois bien même que c'est surtout à ceux-là qu'il s'appliquait 1 .

Reste le xn* siècle, où l'on pourrait penser que l'oriflamme avait la forme transversale. Le seul texte qui peut paraître vraiment concluant à cet égard, parmi ceux qu'a cités Du Cange, ce sont les vers de Guillaume le Breton, où il est dit que le roi Philippe-Auguste « faisait onduler aux souffles légers de la brise un simple étendard, tissé de simple cendal, d'une splendeur rouge, semblable à ceux dont l'Eglise a coutume de faire usage dans ses processions d certains jours de fête, et qui a nom oriflamme en langage vulgaire a. »

Mais, pour ma part, je croirais que ces vers ne sont pas aussi décisifs qu'on l'a pu penser. L'Eglise a bien pu faire usage dans ses processions de bannières attachées d'un seul côté de la lance. L'une des deux oriflammes qu'a vues Raoul de Presles à Saint-Denis, était portée à certaines processions, et elle avait cette forme. Dans certains textes les bannières de processions sont appelées fanions (fanones), ce qui, sans trop insister sur cet argument, rappelle plutôt des drapeaux attachés d'un seul côté du portant. Notons d'ailleurs que tous les autres termes dont se sert Guillaume le Breton dans ses vers s'appliquent aussi bien, et peut-être mieux, à un étendard de ce dernier genre qu'à une bannière transversale 3.

Le nom même d'oriflamme, rapproché à très-juste titre par Du Cange du mot Flammulum, Flammula, drapeau en forme

1 Du Cange, DisserL XVI 11, p. 71, col. 1. — Cf. Glossaire, au mot Guntfano. Ed. Henschell, t. III, p.596, col. 2 et 3.

Ast régis satis est tenues crispare per auras Vexillum simplex, cendato simplice textum, Splendoris rubei, letania qualiter uti Ecclesiana solel, certis ex more diebus. Quod cura flamma habeat vulgariter aurea nomen, Omnibus in bellis habet omnia signa praeire.

Guill. Brit., PhUipp., 1. II, dans Du Gange, Dissertation XVIU, p. 71, col. 1. * Du Cange, au mot Fano. Glossaire. Ed. Henschell, t. III, p. 103, col. 3. o Fano, vexillum ecclesiae, Gall. Gon fanon (Bannière), Guidonis disciplina Farfensis, lib. I, cap. i. Vestiantur cappis ad gloria laus canendum : processio ornamenlorum quemadmodum venit, ita slel per ordinem; Fanones hinc et inde facie ad faciem. Adde vitam S. Udalrici sœc. V, Benedict., p. 428.»

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de flamme, s'applique beaucoup mieux à l'étendard tel que nous le représentent les vitraux de Notre-Dame de Chartres et le manuscrit de Froissart, qu'au labarum, même fendu en plusieurs queues par en bas. La première oriflamme, cette Romaine, ce Montjoie, cette bannière de Charlemagne, figurée en mosaïque dans l'église Saint-Jean-de-Latran et que Du Gange donne, à très-juste titre, comme un exemple de flammula, est attachée d'un seul côté de la lance 1 .

En résumé, et sauf exception qui reste à démontrer, même pour le temps de Louis le Gros à saint Louis, l'oriflamme est un drapeau attaché d'un seul côté de la lance, presque toujours obliquant vers le bas, plus long que large et fendu par le bout en plusieurs queues ou flammèches, destinées à flotter aux vents. Ces queues sont généralement au nombre de trois. Mais cette règle n'est pas absolue. Ainsi l'oriflamme des vitraux de Chartres a cinq queues; à la bataille de Poitiers, dans le manuscrit de Froissart, sont figurées deux oriflammes à deux langues. Enfin l'oriflamme de Charles V, tel que Montfaucon, après Gaignières, l'a emprunté à la bibliothèque des Célestins, a ceci de particulier qu'elle n'a point de queues, et qu'elle est plus longue que large. Des houppes ou franges en soie verte ont parfois bordé l'oriflamme 2.

Pour la couleur de l'oriflamme de saint Denis, aucun doute ne peut s'élever. Elle était rouge. Tous les auteurs anciens et modernes sont d'accord à cet égard. Le rouge était la couleur de saint Denis, apparemment comme martyr. Mais au temps même où cet étendard avait dans les armées françaises la prééminence sur tous les autres, il n'est guère permis d'attribuer à sa couleur la valeur de couleur nationale. Ce rouge était uni, sans ornements, sans broderies, sans figures, disent les plus anciens auteurs. Cette règle pourtant ne paraît pas avoir toujours été observée avec une rigueur absolue, puisque l'oriflamme du manuscrit des Célestins est à ramages vermeils

1 Du Gange, au mot Flàmiiula, Glossaire. Ed. Henschell, t. III, p. 317, col. 2 et 3. Cf. Dissertation X Vil 1, p.71, col. 2.

* La bannière attachée d'un seul côté de la lance est, ce me semble, au moyen âge, la bannière militaire par excellence. La forme de flamme à plusieurs queues est extrêmement répandue. Celle à trois queues paraît plus spécialement consacrée. Ne serait-ce pas le gon fanon proprement dit ? Cf. Montfaucon, t. I, pl. L, n° 1 ; LI, nn 3 ; LU, n° 5 ; LUI, n° 8 ; L1V, n-9 et 10 ; LV, t. TI, pl. I. Il, V, VI, VII, VIII.

comme le fond, et que l'oriflamme du manuscrit de Froissart porte, brodés en or, ces mots : Joie saint Denis 1 .

Mais en même temps que la bannière de saint Denis, dès l'origine de celle-ci en tant qu'étendard national, est considérée comme la première après elle, nous voyons apparaître, dans les armées françaises, une autre bannière, appelée d'abord bannière royale, puis bannière de France, et dont la destinée, plus longue encore, fut, s'il se peut, plus glorieuse. C'est sans doute cette bannière que tient Louis le Gros, représenté à cheval sur un sceau tiré d'une charte qu'il donna du vivant de son père 2. Sous Louis VII, cette bannière, précédée par l'oriflamme, et portée par Geoffroi de Rancogne, guidait l'avant-garde de l'armée des croisés dans les montagnes de la Pisidie et de la Phrygie 3. Gales de Montigny la portait à Bouvines, à côté de Philippe-Auguste 4. Elle est également

1 Oriûambe est une bannière

Aucun poi plus forte que guimple,

De cendal roujoyant et simple

Sans portraiture d'autre affaire...

Et cornent que l'on l'ait portée

Par nacions blances et mores,

Elle est à Saint-Denys eucores,

Là l'ai-je naguêres vëue...

Au vent est l'oriflambe mise

Aval, lequel va ondoyant,

De cendal simple roujoyant,

Sans ce qu'autre œuvre y soit portraite.

Entour s'est l'ost de France traite.

Guill. Guiart, dans Du Gange, Dissert. XVIII t p. 72, col. 2 et 3; Daniel, Milice françoise, 1. 1, p. 494, 495.

* Montfaucon, ouvrage cité, t. II, p. 48, pl. X,n° 3.

• « Illa die faciebat antegardam Gaufridus de Ranconio, unus de nobilioribus baronibus provinciae Pictavensis, qui gerebat régis baneriam, quain praecedebat, prout moris est, vexillum beati Dionysii quod gallice dicitur oriflambe. » Gesta Ludovici VII, c. xu, dans Du Ghesne, t. IV, p. 398 c. — Cf. Rey, t. I, p. 208, 209.

4 a Vexillum regale, Régis FrancisB scilicet praecipuum, ex serico caeruleo, liliisque interstiuctum, quod vulgo la Bannière de France appellamus. » Will. Brito, lib. X, Philipp., de prœlio Bovinensi :

nec Montinianum

Galonem taceam, qui mente immobilis ut mons, Vexillum regale die portavit in illo.

Alibi :

Ante tamen Regem signum Regale ferebat Montiniacensis vir fortis corpore Galo.

Rigordus, de eodem praelio: Signum regale , vexiUum scilicet floribus lilii dislinctum. ferebat Galo de Monliniaco. Guillelmus Guiart, de eodem Galone : Gales de Montigni porta,

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signalée au siège d'Acre, sous ce même roi 1 . Sur les vitraux de la cathédrale de Chartres, saint Louis est représenté à cheval, tenant d'une main son écu, de l'autre sa bannière semée de fleurs de lis sans nombre a. Cette bannière flotta sur les champs de bataille du xiv* siècle comme sur ceux du xni6. Crécy, Poitiers la virent paraître à côté de l'oriflamme 3 . Elle servit de signe de ralliement aux royalistes de Paris quand ils secouèrent, en 1358, la domination de Marcel pour rétablir l'autorité du Dauphin, depuis Charles V 4. Charles VI l'ar-

Ou la chronique faus m'enseigne,

Do fin azur luisant l'enseigne

A fleurs de lis d'or aournée,

Près du Roi fut celle journée

A l'endroit du riche estendart.

Atque hinc error cernitur Philippine Mouskes, auctoris Chronici Senoniensis, cap. xv, Tillii et aliorum, qui Galonem de Montiniaco auriflammam in praBlio Bovinensidetulissescripsere (utefficitur ex Annal Victor. MSS. ad ann. 1214 : Tune communiarum legiones de tota Picardia, Viromandia et Francia cum vexillo S. Dionysii venerunt ad locum, ubi vexillum Régis viderunl, quod ferebat illa die Galo de Montiniaco, et pénétrantes cuneos se posuerunt ante regem). Du Gange, au mot Vexillum regale, Glossaire. Ed. Henschell, t. VI, p. 794.

» « .... Idem scriptor (Guiartus) ann. 1191 de obsidione Acrensi : Gens d'armes les portes approchent, En espoir que leur ûo s i iière, Près de l'une est ja sa banière D'azur, fut sus cendal parfaite, Et à ûeurs de lys d'or pourtraite, Hardis est celui qui la porte, Car il va sans qu'il se resorte L'escu au col, la teste encline, etc.

Rursum ann. 1205 :

Puis porta en la mestre tour,

A la fenestre derreniêre,

Au roi de France la banière

A Heur de lys d'or bien apertes.

(Du Cange, ubi supra.)

* Montfaucon, t. II, p. 156, pl. XXI, n° 3.

» Rey, t. I,p. 273, 274. — Montfaucon, t. II, p. 334, pl. LX ; p. 298, pl. LIV. JUuminated illustrations of Froissart, etc. (MS. de Paris), pl. XXIX.

* Adonc un bourgeois honourable, Qui Jean Maillart fut appelez, Qui estoit quartier de ce lez,

Et garde d'un quart de la ville, De la porte et de la Bastille, Dist au prevost, teste levée, Que jà clef n'en seroit livrée Audit Joseran pour certain, Dont li prevos ot grant desdain, Et eurent paroles haultaines.

bora comme ses ancêtres. Elle vit la fin de l'oriflamme, et elle lui survécut 1 .

L'origine de cette bannière n'est pas douteuse. Il est évident qu'elle est issue de l'écu royal de la maison de France, d'azur aux fleurs de lis d'or. Mais, à cause de l'étroite union de la France avec la dynastie capétienne, ces armes, cette couleur de la maison royale doivent être de très-bonne heure, et presque dès l'origine, considérées comme les armes et la couleur

Jean Mailiart lors, les armes plaines

Print du Roy, aux trois fleurs de lys

Crians : Montjoye, Saint- Denis !

Portant en ses poins la bannière

De France; et par bonne manière

Va es halles ; et à son cri

Ghascuns ala, et le sùy

Crians joyeusement : Montjoye!

Adonc le peuple se resjoye

Quant il oient le cri crier

Qu'on n'avoit osé publier

Par longtemps au Roy et Régent.

La s'assemblèrent moult de gent ;

Et après où fut Jean Maillars,

Messires Pépins des Essars,

Chevaliers, qui rien de s'emprise

Ne savoit, ot bannière prise,

Et la portoit senblablement,

Crians Montjoie haultement,

Au Roy et Regent, ce me semble.

Et ainsis se mirent ensemble

En confort de leur vray seigneur.

Li prevos, qui ot grant doleur

Et despit de ce qu'il vit faire,

En dissimulant print à braire

Et crier com les autres deux :

Montjoie ! Aussi si firent ceux

Qui vers la Bastille en aloient

Saint- Anthoine, ou pluseurs couroient...

Voésies morales et historiques d'Euslache Desclmmps, etc. Ed. Crapelet. Paris, 1832, in-8°. p. 238, 239, 240. Des inconvéniens qui avindrenl à Paris par folie, et débat entre le Prévost des marchans et ceus de la ville. Extrait du Miroir du mariage. Cf. Rey, t. II, p. 427.

1 « Premièrement. Une selle couverte de veloux vermeil pour l'oliflarabe... Item, un pannon de drap de Damaz asuré à trois grans fleurs de lis d'or de broderie, bordé de franges d'or et de soye tout autour. Item, deux bannières de France, pareilles audit pannon. » Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI, publié pour la Société de l'histoire de France par L. Douel d'Arcq. Paris, Rcnouard, 1864. 2 vol. in-8°, t. Il, Comptes et inventaires. Inventaire de la grande écurie, 7 février 1421, n" 155, 242, 243, p. 394, 403. — Illuminai e4 illustrations of Froissart, etc. (MS. de Paris) , planche XV. — Cf. Montfaucon, t. III, pl. XXI, p. 84.

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de la nation. Au temps même où l'oriflamme avait le pas sur la bannière royale, la couleur nationale, on peut, je crois, l'affirmer, était non pas le rouge, mais l'azur. « On voit, dit M. Jal, dans l'atlas catalan de 1375 et dans la carte du musée Bourbonien (1400), l'étendard bleu aux fleurs de lys d'or, flotter sur la ville de Paris, c'est-à-dire sur la France !. » Dans le manuscrit de Froissart du British Muséum , une miniature nous présente un navire français pavoisé. Les pavillons sont d'azur aux fleurs de lis d'or. L'un deux, pourtant, chose curieuse, fait en forme de flamme à deux langues, est d'azur sans fleurs de lis2. Ce fait montre bien, ce me semble, que dès lors le nom de drapeau bleu peut, sans impropriété d'expression, s'appliquer à la bannière de France, qui, au surplus, dès l'origine, n'a pas été seulement la représentation sur étoffe de l'écu royal, mais une véritable enseigne, un étendard comme l'oriflamme, et le premier après elle.

Cette bannière, à la fois dynastique et nationale, ne doit pas être confondue, comme on Ta fait parfois à tort, avec la bannière propre de tel ou tel roi, portant ses couleurs et ses emblèmes particuliers. Le roi Charles VI, par exemple, quand il paraissait aux armées, faisait flotter, outre la bannière et les pennons de France, d'azur aux trois fleurs de lis d'or, son étendard personnel, de trois couleurs : blanc, rouge et noir, sur lequel était brodé le paon, son emblème 8.

La seule variation que l'on puisse signaler sûrement, jusqu'à l'époque de Charles VI, dans la bannière de France, c'est, comme dans l'écu, la réduction à trois des fleurs de lis, jusqu'alors sans nombre, généralement attribuée à ce roi. Il ne se faudrait pourtant pas étonner de trouver

1 Mémoire sur les trois couleurs nationales, par A. Jal, historiographe de la marine. Paris, imprimerie Lange Lévy. B. N. Imprimés Li *8, n° 9, p. 5, 6, note. Tirage a part du Moniteur de l'armée.

* llluminaled illustrations of Froissart, selected frons the MS. in the British Muséum, by H. N. Humphreys esq. London, Smith, 1844, in-4°, B. N. Estampes, planche IV.

' « Item, un très-riche estandart de trois couleurs: c'est assavoir blanc, rouge et noir, de satin double, à deux grans paons de broderie, l'un d'un costé, l'autre d'autre, et semé de raix de souleil et de plumes de paon et de branches de geneste, qui fu fait neuf pour le voyage de Bourges... Item, un estandart de satin des couleurs du roy, de bateure, à un paon. » Choix de pièces inédites, etc., par Douet d'Arcq, p. 397, 403. Inventaire de la grande écurie, n°* 183, 243.

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des exemples antérieurs de cette réduction, comme on trouve aussi après ce règne des fleurs de lys sans nombre sur la bannière.

La forme la plus générale de cette bannière, sa forme propre, on peut le dire, c'est un morceau d'étoffe carré, attaché d'un seul côté de la lance, et sans queues, contrairement à l'oriflamme qui plus généralement en est pourvue. Aussi cette bannière n'a-t-elle jamais porté le nom d'oriflamme. Son nom propre est bannière de France. Cependant celle que tient Louis le Gros est à trois queues. Au reste, la bannière de France était accompagnée de drapeaux accessoires, appelés pennons de France. Le pennon, plus petit que la bannière, est un drapeau fourchu, ou plus étroit à l'extrémité que vers la lance 1 .

Ainsi, depuis l'origine de la monarchie jusqu'au règne de Charles VII, la France a eu, soit successivement, soit simultanément, trois étendards auxquels il est permis d'attribuer un caractère national.

1° En premier lieu, la première oriflamme, don du pape Léon III à Gharlemagne, d'abord appelée Romaine, puis Montjoie, qui fut probablement portée, après le grand empereur, dans les armées des rois carolingiens ses successeurs, et peut-être même encore sous les deux ou trois premiers Capétiens. Les comtes d'Anjou en étaient les porteurs héréditaires, en qualité de grands sénéchaux.

2° La seconde oriflamme, ou bannière de saint Denis, portée parles rois deFrance, en qualité de comtes du Vexin, et, comme tels, vassaux de l'abbaye de Saint-Denis, étendard suprême des armées françaises jusqu'au temps de Charles VIL

3° Conjointement avec labannière de saint Denis, la bannière de France, premier étendard après l'oriflamme, d'azur aux fleurs de lis d'or, et que peut-être on peut, dès le milieu du xve siècle, qualifier de drapeau bleu.

Quoique le rouge fût la couleur de l'oriflamme, étendard suprême des armées françaises, la couleur ou livrée nationale de la France n'était point le rouge, mais le bleu.

1 Cf.MS. fr. B. N. 10148, p. 58, 119. MS. fr. 13568. p. 83. llluminated illustrations of Froissart, etc. (MS.de Paris), planche XV, id.,id. (MS. du British Muséum), pl. III, IV. IX. Montfaucon, t. II, p. 48, pl. X, n° 3; id.f p. 156, pl. XXI, n*» 3 ; id.t p. 298, pl. LIV ; id., p. 334, pl. LX.

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J'arrive ici à la partie la plus ardue de mon travail, à celle qui, pour être traitée complètement et scientifiquement, demanderait le plus minutieux dépouillement des monuments écrits et figurés, et par conséquent un temps dont je ne dispose pas. C'est la période la plus curieuse, mais aussi la plus obscure, de l'histoire du drapeau de la France ; c'est l'histoire de la substitution, par gradations successives, du drapeau blanc au drapeau bleu. Elle s'étend sur une période de plus de trois siècles, depuis Charles VII jusqu'à la Révolution française. 11 m'est impossible ici d'être complet. Bien des points resteront dans l'ombre. Je ne pourrai même fournir autant de notes, autant de preuves que dans ma première partie, dont je suis bien loin pourtant de méconnaître les vides. J'atlirmerai plus en prouvant moins. Je serai hardi dans mes conjectures. Mais aussi n'ai-je promis qu'une esquisse, c'est-à-dire un travail essentiellement imparfait, aux traits inégaux, et où il y aura certainement, après moi, beaucoup non-seulement à faire, mais à refaire. Je me borne à essayer de fixer quelques points où les érudits, les archéologues pourront, je crois, dussent-ils alors me prendre en faute, appuyer plus solidement leurs recherches à cet égard, que jusqu'à présent on ne Ta pu faire.

Aux xvne et xvin* siècles, sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, je trouve une disposition extrêmement curieuse des principaux pavillons de nos flottes de guerre. « Une armée navale, dit le P. Daniel *, est toujours composée de trois corps auxquels on donne le nom d'escadre... Chaque escadre a son commandant. Le commandant de la première escadre se nomme amiral, et il porte son pavillon au grand mât, et c'est le général de Tannée. Le second se nomme vice-amiral, et il porte son pavillon au mât de misaine. Le troisième s'appelle contre-amiral, et il porte son pavillon au mât d'artimon... Chaque escadre a sa couleur, la première en France à la couleur blanche, la seconde la couleur blanche et bleue, et la troisième la couleur bleue.,. Le rang naturel des

» Milice françoise, t. II, liv. XIV, chap. xn, p. 739, 740.

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escadres est que l'escadre blanche, commandée immédiatement par le général, soit au milieu du corps de bataille, que l'escadre blanche et bleue soit à la droite, et l'escadre bleue soit à la gauche. » M. Rey 1 ajoute une indication curieuse : « A Ouessant (27 juillet 1778) la flotte, composée de trentedeux vaisseaux, était sous le commandement général de l'amiral d'Orvilliers. Il montait la Bretagne, vaisseau de cent dix canons, et l'escadre blanche; l'escadre bleue et blanche obéissait au comte Duchaffaut, et l'escadre bleue à Lamothe- Piquet... Il y avait des cas où des vaisseaux français ressemblaient, par leur pavillon, à des vaisseaux anglais de l'escadre bleue... L'on fit à Ouessant l'expérience des méprises qui pouvaient résulter de cet inconvénient, le pavillon de poupe étant fréquemment enveloppé dans des tourbillons de fumée de l'artillerie. En conséquence, une ordonnance régla... que les... pavillons bleus... de la troisième escadre seraient chargés d'une croix blanche, et cela s'observa durant toute la guerre d'Amérique. »

Ainsi donc, au xvin* siècle, dans nos armées navales, nous voyons trois pavillons de commandement. Le premier est le pavillon blanc, le second est le pavillon bleu et blanc et le troisième, plus tard chargé d'une croix blanche, est le pavillon purement bleu. Est-ce là simplement une fantaisie? Cette disposition hiérarchique entre les drapeaux ne correspond-elle pas à une vérité historique ? N'est-ce pas à vrai dire l'histoire même du drapeau de la France que nous retrouvons à peu près figurée dans cette hiérarchie des pavillons maritimes ? Je le pense, pour ma part. Ces pavillons me paraissent ici rangés dans Tordre historique, en ce sens que le premier, comme rang, est le dernier, comme date, qu'il a relégué les au très à un rang inférieur en prenant leur place. Le dernier, au contraire, est le plus ancien, et il était autrefois le premier, le grand pavillon de la France. Ne savons-nous pas déjà, par les preuves données ci-dessus, que cela est vrai du drapeau bleu, appelé bannière royale, et bannière de France, contemporain de l'oriflamme de saint Denis, et qui lui a survécu? C'est dans cet ordre même, que je crois historique, que je vais grouper les faits, trop peu nombreux, que j'ai pu réunir, ainsi que mes observations, mes conjectures.

1 T. Iï, p. 578.

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Les miniatures du Froissart du xve siècle, plusieurs fois citées déjà, nous montrent constamment le drapeau bleu semé de fleurs de lis d'or, opposé au drapeau rouge et aux léopards d'Angleterre. C'est le drapeau national. Charles VII ayant déjà, grâce à la miraculeuse intervention de la Pucelle, pris définitivement le dessus et à demi chassé les Anglais envahisseurs, fit porter ce drapeau lors de son entrée triomphante dans Rouen 1 . Un siècle environ après cette époque, un poëte latin célèbre avec enthousiasme ce pavillon de la France a. « Ce n'est pas l'aigle, ce ne sont point les léopards que portent les enseignes des Français, ils n'offrent point aux regards un animal avide de sang ou d'une rapacité féroce. La candeur seule se montre en eux ; une belle et douce fleur y semble répandre d'agréables parfums. Leur couleur, d'azur céleste, agréable à tout l'univers, montre bien que ces étendards sont pour nous tombés du ciel. »

Nous voyons ce même pavillon, tant loué par le poëte, flotter sur un navire peint dans un manuscrit de Joinville, du temps de François Ier3. Au commencement duxvn6 siècle, aux funérailles de Henri IV, nous voyons « le seigneur de Rodes, grand maître des cérémonies de France, chevalier et grand prevost des deux ordres du roy, premier escuyer trenchant, et

* a Outre ce, estoit derrière le roy Jean de Saceauville, surnommé Houart, autrement Havart, bailly do Caux, varlet trenchant du roy, lequel portoit le panon, qui estoit de veloux azuré à trois Ûeurs de lys d'or brodées et bordées de trois grosses perles. » L'étendard particulier du roi porté par Roger Blosset « estoit de satin vermeil cramoisy, à un saincl Michel dedens le champ dudit estendart qui estoit d'ailleurs semé tout le long de souleils d'or. » Chronique de Charles VII, par Jean Chartier. Ed. Vallet de Viriville. Paris, Jannet. 1868, in-16, 3 vol., t. II, p. 165, 166 (10 nov. 1449).

a Non aquilam aut pardos Gallorum insignia gestant Non truculentum animal vel feritate rapax. Nil nisi candorem retiuent et pulcher amœno

Dulcis llos spirat balsama odore suo.

Cœsius ille color totae gratissimus orbi E cœli nobis vertice missa notât, Atque sua est Gallis quae proferit et fugat hostes Ejaculans ignés aurea Flamma suos. »

Delegesalica, etc. Paris et ses historiens aux xiv et xv# siècles, p. 250. — Le mot candor pourrait peut-être s'appliquer a la croix blanche ou au drapeau blanc et bleu. Cœsius, c'est bleu céleste.

» MS. fr. Bibl. Nat., 10148, p. 119. Cf. p. 58. On sait que c'est une règle de critique en archéologie do ne tenir compte de ces miniatures que pour le temps où elles ont été peintes.

porte-cornete du roy, seul à cheval, sa robbe de dueil, et le chaperon en teste, portant une lance peinte de bleu, ferrée d'or, où estoit le Phanon carré, c est-à-dire la Cornette de France, de veloux violet, semée de fleurs de lys d'or de Cypre, en broderie, plus plain que vuide, frangée d'or. » On y portait également « le Penon de France, de veloux violet, semé de fleurs de lys dfor de Cypre... le Guidon idem... le grand estendart de France idem. » Ce violet n'est autre chose que le bleu céleste du poëte, l'antique couleur nationale, car André Favyn, à qui j'emprunte la description de ces funérailles, nous déclare formellement, il écrit en 1620, que : « la Bannière de France (telle que nos monarques la portent jusques à ce jourdlmi) est de veloux violet bleu céleste, à deux endroits semez de fleurs de lys d'or en broderie, plus plein que vuide, ainsi que l'a descrit Rigord, moine de Sainct Denys en France, médecin et chroniqueur du roy Philippes Augustes, en la vie dudict le Conquérant, parlant de la bataille de Bovines 1 . »

Mais, sous le règne de Charles VII, au plus tard, nous voyons s'ajouter sur l'antique pavillon d'azur aux fleurs de lis d'or une marque nouvelle, une nouvelle couleur, qui, peu à peu, tout en lui conservant en théorie le rang suprême, le titre de bannière de France, réduisit le drapeau purement bleu à n'être plus qu'un étendard de cérémonie. Car je ne crois pas qu'il faille lui attribuer une plus grande valeur aux obsèques de Henri IV. Cette marque nouvelle, c'est la croix ; cette couleur nouvelle, c'est le blanc, qui va devenir, après le bleu et en sa place, la couleur royale et nationale de la France.

Je ne m'arrêterai pas à tout ce qui a été dit par des écrivains animés d'intentions meilleures que leur critique sur les origines de cette couleur blanche, comme marque nationale des Français. Leur désir de faire remonter ces origines le plus haut possible les a entraînés à de regrettables divagations. Laissons donc les Gaulois et leurs Druides et l'étymologie du mot Lutèce. N'affirmons pas, dans un excès d'enthousiasme qui serait promptement réprimé par le rire de nos lecteurs, que Brennus parut au pied du Capitale une enseigne blanche à la main. Les meilleures causes se perdent à être défendues ainsi.

Une phrase, citée comme étant de Villehardouin, donnerait

* André Favyn, ouvrage cité, t. I, p. 242 ; t. II, p. 1853, 1854, 1865.

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à ce blanc national une antiquité suffisamment vénérable : « Le blanc, aurait écrit le maréchal de Champagne, a la signifiance de batailler vaillamment, et de tout temps ces te nostre couleur blanche fut insigne et parangon de liberté. » Je dois déclarer ici qu'après avoir parcouru d'abord, puis lu d'un bout à l'autre non-seulement Villehardouin, mais son continuateur, Henri de Valenciennes 1 , je n'y ai pas trouvé cette phrase, ni l'ombre d'une indication qui y ressemblât. Jusqu'à ce ce qu'un nouveau lecteur, plus heureux que moi ou plus attentif, car je ne me crois pas infaillible, m'en apporte des nouvelles, j'écarterai donc du sujet la phrase prétendue de Villehardouin.

Je laisserai également de côté, comme un indice trop peu sùr, les écharpes blanches portées par les soldats français au temps de Philippe le Bel. La couleur de ces écharpes a pu varier en divers temps. C'est ainsi que pendant les guerres de religion les Huguenots portant l'écharpe blanche, Charles IX et Henri III prirent l'écharpe rouge. Henri III reprit l'écharpe blanche quand il s'unit contre la ligue avec Henri de Navarre. Il est juste toutefois de rapporter ici l'avis du P. Daniel : « Il est certain que de temps immémorial la couleur blanche a toujours été celle des écharpes françoises... je ne trouve dans notre histoire que deux ou trois exemples où cela fut autrement. » Je recommande la question à l'étude des archéologues. Il faudrait y regarder de plus près, et l'opinion du P. Daniel est loin d'être dénuée de vraisemblance 2.

Sans qu'on en puisse marquer exactement l'origine, il n'est

1 De la conqueste de Constantinoble, par JofTroi de Villehardouin et Henri de Valenciennes, édition faite sur des manuscrits nouvellement reconnus et accompagnée de notes et commentaires par M. Paulin Paris. Paris. Jules Renouard, 1838, in-8° (Société de l'histoire de France). — Cf. Rey, t. II, p. 455, 459.

Eut entr'eux tous sur leurs atours Et les grant gens et les menues Escharpettes blanches cousues...

Pour le Bannier qui en l'ost crie Que tout homme de sa patrie Face tant, comment qu'il là tranche, Qu'il soit seigniez d'écherpe blanche Pour estre au férir conéus... »

G. Guiart. ss. Philippe le Bel, dans Daniel, Milice françoise, t. 1, p. 474. Cf. p. 475-481 (liv. VI, chap. vi). Cf. Rey, t. TI, p. 472-483 (liv. Xl.chap. ix). Sous Henri IV, Vécharpe blanche fut certainement contre la Ligue le signe du parti royaliste.

pas douteux que la croix blanche ne fût, même avant le règne de Charles VI, un insigne royal et national que les Français portaient sur leurs vêtements à la guerre. Le texte suivant d'Enguerran de Monstrelet en est une preuve sans réplique. Nous sommes en Tannée 1413. Le roi, alors au pouvoir des Armagnacs, se préparait à marcher contre le duc de Bourgogne : « Le mercredi de la semaine peneuse (sainte), me jour d'avril, le roi yssi hors de la ville de Paris, à grant triumphe et notable estât, et s'en ala en la ville de Senlis pour là actendre ses gens. Ouquel lieu- il solemniza la feste de la Résurrection Nostre Seigneur JhésusCrist. — En laquelle armée on fist porter aux personnes du Roy et du duc d'Acquitaine la bende et enseigne du comte d'Armignac, en délaissant sa noble et gentille enseigne que lui et ses prédécesseurs roys de France avoient toujours portée en armes, c'est assavoir la droite croix blanche. Dont moult de notables barons, chevaliers et autres, anciens et loyaulx serviteurs d'icellui Roy et aussi dudit duc d'Aquitaine, furent assez malcontens, disant que pas n'appartenoit à la très excellente majesté royale de porter l'enseigne de si povre seigneur comme estoit le comte d'Armignac, veu encores que c'estoit en son royaume et pour sa querelle, et encores, que icelle bende dont on faisoit à présent si grant feste et joye, avoit été baillée ou temps passé aux prédécesseurs d'icellui conte, à la porter à tous jours lui et ses hoirs, pour la condamnation d'un pape, en signe d'amende, pour ung forfait que les devant diz d'Armaignac avoient fait et commis contre l'église, au temps dessus dit 1 . »

Ce texte est formellement confirmé par Jean Jouvenel des Ursins2, en son histoire de Charles VI, année 1411 : « Est. dit-il, à advertir que toutes les choses se faisoient au nom du Roy et de monseigneur le Dauphin. Mais ils laissèrent la croix droite blanche, qui est la vraie enseigne du Roy, et prirent la croix de saint André, et la devise du duc de Bourgongne, le

1 La Chronique d'Enguerran de Monstrelet, publiée pour la Société de l'histoire de France par L.Douët d'Arcq. Paris, Ve Renouard, 1868, in-8°, t. II, p. 466, 467 (liv. I, chap. cxix, ann. 1413). « Comment le grant Conseil du Roy fut assemblé, présents la Royne et le duc d'Acquitaine, où il fut conclud do faire guerre au duc de Bourgongne. »

* Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France, par MM. Michaud et Poujoulat. t. II, Paris, 1836, in-4°, p. 473, col. 2. Histoire de Charles VI, roy de France, ann. 1411.

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sautoiier, et ceux qu'on disoit Armagnacs portaient la bande, et pour ce sembloit que ce fussent querelles particulières. De quoy aucuns de Paris, et des chevaliers et escuyers, qui estoient mesmes très bons Bourguignons, estoient très mal^contens. »

Cette croix blanche, on le voit, élevée au-dessus des marquas des factions, a vraiment le caractère d'une marque nationale. Elle est directement opposée à la croix rouge des Anglais. Dans la miniature du manuscrit de Froissart représentant la bataille de Poitiers, les Anglais portent la croix rouge et les Français la croix blanche. Il en est de même dans une miniature représentant l'attaque de la bastille de Dieppe par Louis Dauphin (plus tard Louis XI), sous le règne de Charles VIL « Elle a été tirée par M. de Gaignières, dit Montfaucon, d'un manuscrit de la bibliothèque du Roi... Les soldats françois sont vêtus partie de bleu, partie de rouge, et portent la marque de la croix blanche, au lieu que les Anglois ont celle de la croix rouge »

Si le duc de Bedford prit personnellement la croix blanche, au moins à la bataille de Verneuil, c'est en sa qualité prétendue de régent de France, mais il ne manqua pas d'y ajouter la croix rouge de sa nation : « Vêtu d'une robe de velours bleu, dit M. Vallet de Viriville, il portait à la poitrine une grande croix blanche ou croix Je France, sur laquelle se dessinait, un peu plus petite, la croix rouge d'Angleterre a. »

Néanmoins, bien que les Anglais se prétendissent légitimement maîtres en France, le signe distinctif des soldats et des partisans de Henri VI continua d'être la croix rouge, tandis que Charles VII et ses adhérents, le parti national, portaient la croix blanche. Quand un seigneur se rangeait à ce dernier parti, il prenait cette croix, ainsi que tous ses gens : « Et tantost apprez ladicte rendicion, écrit le chroniqueur Matthieu d'Escouchy, vint là devers ledit comte, le seigneur de Lucé, à qui ceste place appartenoit, qui tousjours avoit tenu la querelle du roy d'Engleterre, et avoit en sa compaingnie bien six cens combattans ; sy reprint et fist hommaige, entre les mains du comte de Foix, d'icelle seignourie, au nom du roy de France. Et à sa venue, lui et ses gens portaient la croix rouge; mais

' Montfaucon, t. II, p. 298. pl. LIV; t. III, p. 228, 229, pl. XLII. * Valiot de Viriville, Histoire de Charles MU Paris, Renouard, 1862-65, 3 vol. in-8°, 1. 1, p. 414, 415 et note 1.

quant ilz s'en retournèrent en leurs maisons, apprez le serment fait, la portoient blanche, dont leurs femmes, enfanset subgectz se donnèrent grant merveilles 1 . »

De même, quand une ville reconnaissait l'autorité du souverain national, ses habitants prenaient la croix blanche. C'est ainsi que lors de la prise de Paris par l'Ile-Adam (13 avril 1436), « l'Ile-Adam, aussitôt qu'il fut maître de la plate-forme, fit arborer la bannière aux trois fleurs de lys et cria : Ville gagnée! Il pénétra ensuite dans Paris, ainsi que le bâtard d'Orléans et le connétable. Partout les bourgeois avaient revêtu la croix blanche droite, ou la croix rouge en sautoir. » Cette dernière était la croix de Bourgogne, et c'est d'accord avec le duc de Bourgogne que le roi reprenait possession de Paris. L'Ile-Adam lui-même était un capitaine bourguignon 2.

Quelle que fût l'importance de la croix blanche de France, quoiqu'il soit impossible de lui constester, même avant Charles VI, le titre de marque nationale, pour que sa couleur balançât d'abord, puis enfin remplaçât tout à fait l'azur, comme couleur de la nation, il fallait qu'elle passât du vêtement sur l'étendard, qu'elle ne fût plus seulement un uniforme, mais un drapeau. C'est ce qui arriva en effet.

A quel moment précis? C'est ce qu'il est malaisé de fixer avec exactitude. Benéton pense qu'il y en eut des exemples dès le règne de Charles VI, et que les premières croix qui parurent sur les enseignes ne les couvraient pas entièrement. « Ces croix, dit-il, ne touchoient pas les quatre côtés de l'enseigne où elles se voyoient, elles étoient seulement mises en franc-canton, ou bien une enseigne avoit un franc-canton sur lequel étoit mise la croix que cette enseigne devoit avoir : les Anglois portoient encore leur croix nationale en franc-canton au commencement du xvne siècle... Les François ont porté aussi leurs croix de nation en franc-canton, ce n'est que depuis le XVe siècle qu'ils les ont étendues de la manière qu'il paroit à présent. J'en tire la preuve de quelques monumens qui se voyent parmi ceux que le Père de Montfaucon a

1 Chronique de Matthieu d'Escouchy, nouvelle édition publiée pour la Société de l'histoire de France, par G. du Fresne de Beaucourt, Paris, Ve Renouard, 1863, in-8°, 3 vol., t. I, p. 208, chap. xxxvi. « Comment le duc d'AUenchon reprintsa ville etchastel. » Ann. 1449.

» Vallet de Viriville, ouvrage cité, t. II, p. 358 et note 2.

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assemblés, ainsi que de quelques vieux drapeaux qui sont restés attachés à des châteaux qui servent de citadelles à quelques villes. Le drapeau de la Bastille de Saint Antoine à Paris porte à l'un de ses coins sa marque de nation, j'ay même idée d'avoir vu dessus outre la croix qui est restreinte une bande d'une autre couleur que celle dont est le drapeau, cette bande montre selon moi que ce drapeau est attaché à la Bastille où il est depuis que la faction des Armagnacs se fut fait connoitre en France. La marque de cette faction étoit une écharpe rouge qui fut appellée bande 1 . »

Que ce drapeau de la Bastille, vu par Benéton, fût ou non du temps des Armagnacs, nous avons, sous Charles VII, la preuve certaine que la croix de France s'était introduite sur les étendards des Français. C'est ce qui résulte du texte suivant que j'emprunte à M. Vallet de Viri ville : « Le vendredi 20e dudit mois d'Aoust (1451), semblable jour que Nostre Seigneur souffrit mort et passion pour nous racheter sur la croix, un peu après le soleil levant, se démonstra et fut veue au ciel une croix blanche paroissant estre droitement posée sur ladite cité de Bayonne, et lors les habitans d'icelle ostèrent leurs bannières et pennons à croix rouges, disant qu'il plaisoit à Dieu qu'ils fussent François et portassent la croix blanche a. » Sous Louis XI et Charles VIII cette marque nationale dut également figurer sur les étendards.

Le président Chassanée, qui a vécu sous les règnes de Louis XII et de François Ier, fait de cette croix blanche la principale enseigne et la marque distinctive des armées françaises 3. On peut à mon sens raisonnablement supposer que de Charles VII à François Ier, le grand étendard de cérémonie

1 Benéton. Commentaire sur les enseignes, p. 287. Cf. Montfaucon, t. III, p. 104, pi. XXIII, et t. IV, p. 100, pl. II après la Vile, n« 2.

* Vallet de \iriv'\\\e, Histoire de Charles VII, t.III, p. 216, note 2. Cl. Matthieu d'Escouchy, édit. citée, t. II, p. 366, 367, ch. LVII, année 1451.

8 « Sic legimus, quod certa sunt insignia diversarum gentium, ut Romanorum aquilae, Scytharum fulraen... Franci vero uluntur in prelio pro si g no cruce alba : Burgundi, cruce S. Andreœ rubea : Scoti vero alba : Angli, cruoi rubea contra Francos, et rosis contra Scotos. Veneti leone, Suevi urso, Senenses lupa, Neapolitani asino onerato clitella... » Catalogus glorix mundi D. Bartholoraei Cassanaei burgundi... Francofurti ad Maenum anno Domini MDLXXIX, in-fol.,p. 12, coi. 1,2. Prima pars: trigesima octava consideratio, décima septima conclusio. Cf. Daniel, Milice françoise, 1. 1, p. 506, 1. VI, chap. x, in fine.

demeurant l'antique bannière de France, purement d'azur aux trois fleurs de lis d'or, le drapeau militaire de la France, le pavillon national, fut le drapeau bleu chargé d'une croix blanche.

Tel était sous le règne de Henri II le drapeau des Cent- Suisses : « Il y avoit autrefois, dit le P. Daniel, un porteenseigne ou porte-drapeau suisse, office qu'on a négligé de rétablir : mais le drapeau subsiste toujours. Le fond est de quatre quarrés bleus. Le premier et le quatrième portent une L couronnée d'or, le sceptre et la main de justice passez en sautoir, nouez d'un ruban rouge. Le second et le troisième ont une mer d'argent ombrée de vert, flottant contre un rocher d'or qui est battu de quatre vents. La croix blanche sépare les quatre quartiers avec cette inscription : Ea est fiducia gentis. On a voulu apparemment marquer par ces paroles la fermeté de la nation, que les plus grands dangers ne sont pas capables d'ébranler, comme le rocher se tient toujours ferme malgré la fureur des vents et des flots. Ce drapeau est le même qui étoit sous le règne de Henri II, comme il est marqué dans la salle des Suisses à Fontainebleau. Le feu roy (Louis XIV) le fit renouveller. Le drapeau est déposé chez le capitaine-colonel. » La cravate de ce drapeau était blanche et la hampe se terminait par une fleur de lis d'or 4 .

Nous voyons» l'étendard bleu à croix blanche figurer, lui aussi, aux funérailles de Henri IV : « Suivoient après le grand eslendard de satin bleu céleste double en riche broderio de fleurs de lys d'or de Cypre? plus plain que vuide, à une grande croix plaine, de satin blanc, qui est la Croix de France, porté par N... 2 »

Ici, cet étendard, comme la bannière purement d'azur, n'est plus guère, ce me semble, qu'un drapeau de cérémonie. Le drapeau bleu à croix blanche est, en effet, passé peu à peu à un rang inférieur. C'est ce qui résulte certainement d'une ordonnance de Louis XIV, en date du 9 octobre 1661, qui constate tout à la fois et le rang élevé qu'avait occupé autrefois ce pavillon, et la déchéance où insensiblement il était

1 Daniel, Milice françoise, t. II, p. 314, pl. Vl.liv. X, chap. vu. Cf. Magasin pittoresque, année 1845, p. 272.

« André Favyn, t. II, p. 1866.

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tombé : « Sa Majesté ayant été informée que plusieurs particuliers, capitaines, maîtres et patrons de vaisseaux étant à la mer, et allant en voyage de long cours, au lieu de porter seulement Yancien pavillon de la nation française, prennent la liberté d'arborer le pavillon blanc, pour en tirer avantage dans leur commerce et navigation, au préjudice souvent de l'honneur qui y est dû, qu'ils sacrifient dans leurs rencontres à leur intérêt particulier, n'étant pas en état de pouvoir obliger ceux qui le doivent à le rendre, ou ne sachant pas la manière dont il faut en user dans de pareilles rencontres... fait très expresses inhibitions et défenses à tous capitaines, etc.. de porterie pavillon blanc, qui est réservé à ses seuls vaisseaux, et veut et ordonne qu'ils arborent seulement Yancien pavillon de la nation française, qui est la croix blanche dans un étendard d'étoffe bleue, avec l'écu des armes de Sa Majesté sur le tout 1 . »

Cet ancien pavillon de la nation française demeura jusqu'à la fin le drapeau du régiment des gardes françaises (d'azur semé de fleurs de lis d'or à la croix blanche) 2. Ce fut aussi, en 1789, le drapeau du 1er bataillon, lre division de la garde nationale de Paris 3.

Les renseignements qui nous sont fournis par l'histoire concordent jusqu'à présent, ce me semble, avec Tinduclion que nous avons tirée de la disposition hiérarchique des pavillons de commandement dans nos armées navales au xvni* siècle. Nous avons vu le pavillon bleu céder la place au pavillon bleu chargé d'une croix blanche. Notons ici que bien que ce soit le troisième pavillon de la flotte qui ait été , après la bataille d'Ouessant, chargé d'une croix blanche, c'est plutôt au second,

1 France maritime, fondée et dirigée par Amédée Gréhan... Paris, Dutertre, 1852, in-4°. Nouvelle édition, t. 1, p. 115 ; Mémoire de M. Jal, publié en 1836. Cf. Daniel, Milice françoise, t. II, p. 734, liv. XIV, chap. xi : « Lamarque des vaisseaux marchands de la nation françoise est un étendart bleu chargé d'une croix blanche, ou facé de blanc et de bleu : 'ûmj)C\it être tout blanc. Louis XIV par une ordonnance de 1661 défendit à tous les vaisseaux des particuliers de porter le pavillon blanc qui est affecté à ses vaisseaux, » Ce drapeau facé de blanc et de bleu affecté, de môme que le pavillon bleu à croix blanche, aux navires marchands, vient à l'appui de ce que nous allons dire sur le pavillon bleu et blanc et le rang historique du pavillon bleu à croix blanche, comparé à ce pavillon.

» Drapeaux de l Infanterie, 1721. Bibl. Nat., Cabinet des Estampes, Id. 40.

8 Collection complète des drapeaux faits dans les soixante districts de Paris, lors de la Révolution du mois de juillet 1789, etc. Deuxième livraison, Paris, Girard, graveur, in-fol., MDCGXC. Bibl. Nat., Imprimés, Li n° 11, pl. I.

au pavillon bleu et blanc, qu'il convient d'assimiler historiquement le drapeau bleu à croix blanche. L'introduction de la croix blanche sur le pavillon bleu, après Ouessant, fut le résultat d'une décision parfaitement motivée, et dont nous connaissons la cause. Mais, avant 1778, le troisième pavillon de l'armée navale qui, suivant notre théorie, était historiquement le plus ancien des trois, et correspondait par conséquent à la bannière de France, devait être et était en effet purement bleu.

Le second pavillon, bleu et blanc, correspondait, dans l'ordre historique, au second drapeau, le drapeau bleu à croix blanche : bleu à croix blanche, c'est en effet bleu et blanc. Mais pourquoi, dira-t-on, ce second pavillon de la flotte n'étaitil pas exactement à croix blanche comme le drapeau auquel il doit être assimilé ? C'est qu'il a, en effet, existé un drapeau où la couleur blanche empiétant, pour ainsi dire, de plus en plus sur la couleur bleue, avait réduit celle-ci à ne composer plus qu'une moitié du drapeau.

En cherchant bien, en fouillant les monuments écrits et les monuments figurés on trouverait, je crois, de ce drapeau un certain nombre d'exemples. Pour moi, à l'heure qu'il est, j'en connais trois seulement. Mais le second, ce me semble, est tout à fait significatif.

Le premier est du temps de François Ier, c'est un étendard des troupes suisses à la solde de la France. Il est, au moins je le crois bien, mi-partie bleu et blanc 1 .

Le second exemple nous est fourni par un très-curieux ouvrage, publié en 1790, et contenant la description des soixante drapeaux offerts par « l'amour patriotique » aux soixante districts entre lesquels se répartissait, à raison d'un bataillon par district, la garde nationale de Paris2. Ce n'est pas, bien entendu, d'un de ces drapeaux qu'il s'agit.

« Mais, dit Fauteur, avant de commencer la description des

1 Costumes militaires français depuis V organisation des troupes régulières m 1439, jusqu'en 1798, par D. deNoirmont et Alfred de Marot. Planche XXV, Cabinet des Estampes, Bibl. Nal.

1 Description curieuse et intéressante des soixante drapeaux, que Vamour patriotique a offerts aux soixante districts de laville et fauxbowgs de Paris, etc. Dédiée à M. l'abbé Fauchet, prédicateur ordinaire du Roi, l'un des représentais de la Commune de Paris, etc. Paris, Sorin , 1790 , in-8°, Introduction , p. XXXI, XXXII. Cf. pour le drapeau dont nous parlons plus loin, p. XXXIV.

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soixante drapeaux que nous avons annoncée, nous pensons qu'on nous saura gré de donner ici celle de deux drapeaux, pris et arrachés sur les murs delà Bastille, le 14 juillet 1789, vers les quatre heures et demie du soir, jour à jamais mémorable pour la nation françoise.

« Le premier a été saisi, enlevé et arraché par le nommé Nicolas Binet, garçon taillandier, natif de Paris, lequel est entré des premiers dans ce fort, selon qu'il est porté par l'extrait de la délibération du district de la Madeleine de Tresnei, qui est ci-après transcrite

« Ce drapeau a cinq pieds et demi en quarré, est en taffetas de deux couleurs bleu-de-roi et blanc, très-roux, sale, presque tout déchiré et en lambeaux, formant quatre quarrés, dont deux bleus et deux blancs, opposés l'un à l'autre.

« Au centre, d'un côté, sont les armes de France, entourées des cordons des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit ; au-dessous de la lance de fer, dont la pointe est cassée, est attachée une cravate de taffetas blanc (aussi surannée que le drapeau), sans cordon ni glands, mais avec une ficelle ; — et tout récemment on y a joint une flamme en taffetas rouge cramoisi, sur laquelle est une légende écrite en lettres d'or, portant ces mots : Je sers la liberté, arraché aux despotes, le 14 juillet 1789.

« Au centre de l'autre côté sont les armes de la ville, représentées par un navire en argent au chef de France, parsemé de fleurs de lys en or, accollées de deux branches de chêne.

« Ce drapeau peut avoir deux cents ans et plus, ayant été fait sous

1 Voici cette délibération, que nos lecteurs seront peut-être bien aises de voir. Elle précise d'ailleurs l'endroit où fut trouvé le drapeau.

« Extrait de la délibération du district de la Madeleine de Tresnei. — Le vingt-huit du présent mois de juillet, il a été apporté un drapeau enlevé du faisceau d'armes de la Bastille, par Louis-Nicolas Binet , garçon taillandier, natif de Paris, y demeurant rue de la Roquette. Il étoit, ainsi que ses camarades ci-après, du nombre des braves citoyens qui ont attaqué ce fort, et s'en sont rendus maîtres ; le dit Louis-Nicolas Binet y est entré des premiers, a saisi le drapeau, et l'a courageusement défendu contre les assiégés qui vouloient le reprendre ; il a été soutenu par Joseph Masson, cloutier, natif de Paris, paroisse Sainte-Marguerite, y demeurant rue de Lappe, et de Noël Lemaire, fondeur, aussi natif de Paris, paroisse Saint-Leu, demeurant même rue de Lappe ; ils ont reçu tous trois les remercimens du district, ainsi que les éloges dûs à leur courage. Et pour perpétuer, autant qu'il est possible, l'honneur qui leur est dû, il a été arrêté unanimement, qu'à chaque occasion que le district feroit usage du drapeau, il seroit porté par ledit Louis-Nicolas Binet, ayant à ses côtés lesdits Joseph Masson et Noël Lemaire, qui auront l'épée nue à la main ; dans le cas d'absence du premier, le porte-drapeau sera pris parmi les deux autres, les enfans dudit Louis Binet jouiront du même honneur, et à leur défaut, ceux desdits Joseph Masson et Noël Lemaire. Et pour leur donner à tous trois un témoignage authentique de la reconnoissance et de l'estime du district, il leur sera délivré à chacun copie coliationnée du présent arrêté. Ce Ie' août 1789. Signés : Do Saint Léger, président. Pour ampliationf Colin de Cancey, secrétaire. »

le règne d'Henri ///. Il est déposé chez M. de Cancey, auditeur des comptes, rue de Popincourt, commandant le huitième bataillon de la cinquième division... »

Le troisième exemple a, ce me semble, aussi une assez grande valeur. C'est une indication que j'emprunte à M. Rey \ « Un assez grand nombre de ports conservèrent le pavillon français bleu à croix blanche, jusqu'à l'invasion du nouveau... Celui du Havre était mi-parti horizontalement blanc et bleu, et wne croix blanche, dont la moitié s'étendait sur la partie bleue ci était bordée de bleu sur la partie blanche. » Il semble bien qu'ici nous saisissions sur le fait la transition du drapeau bleu à croix blanche au drapeau blanc et bleu, et la naissance de celui-ci. Si l'on réfléchit, en outre, que le Havre, commencé par Louis XII, a été achevé ou, pour mieux dire, créé, comme ville et comme port de mer, par le roi François Ier, qui le chérissait et dont il a même quelque temps porté le nom : Franciscopolis , on sera très - porté à croire que ce prince a donné à sa ville le pavillon national, le principal étendard de la France sous son règne.

Il n'est peut-être pas invraisemblable de conclure des faits exposés ci-dessus que c'est sous le règne de François Ier que le pavillon bleu a commencé de céder la première place au pavillon bleu et blanc, et que le règne de ce dernier étendard, comme pavillon national, s'étend de François Ier à Henri IV, sous qui le drapeau blanc, qu'amenait le cours naturel des choses et qui, depuis Charles VII, n'avait cessé de gagner du terrain sur l'antique drapeau bleu, relégua définitivement le drapeau bleu et blanc à ce rang inférieur que nous lui voyons occuper, aux xvne et xvme siècles, dans la marine de guerre.

Les drapeaux de la Bastille marquent bien ces progrès du blanc sur le bleu. Benéton nous en a signalé un, qu'il attribuait au temps des Armagnacs, et qui était chargé d'une croix blanche, c'est-à-dire très- probablement à fond bleu, quoiqu'il ne le dise pas. Du temps de Henri III, la Bastille en reçut un moitié bleu, moitié blanc. En voici un troisième, trouvé, comme le second, à la Bastille, mais qui est de cent

1 T. II, p. 575. On peut peut-être ajouter comme quatrième exemple le pavillon de Dunkerque qui portait quatre bandes bleues et blanches.

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ans postérieur. Nous en empruntons la description au même ouvrage qui nous a fourni celle du drapeau de Henri III .

« Description d'un second drapeau trouvé dans un magasin sur les remparts de la Bastille, le 14 juillet 1789, lors du siège, et après la conquête de ce Fort redoutable du despotisme, par les nommés Perrot de la Faye, compagnon maçon, François Lefevre, étalierboucher, et Leroux, tous trois demeurant rue Saint Martin ; ces trois braves citoyens, prêts à sortir de la Bastille avec leur drapeau, éprouvèrent beaucoup de difficultés sur leur passage, ce qui fit qu'ils prièrent un garde-françoise, nommé Bernard, de les seconder, et de le porter en triomphe j usqu'au district de la Trinité, où il a été exposé sur le Maître- Autel pendant six semaines, et gardé par ledit François Lefevre, ci-dessus nommé, jusqu'au jour de la nomination d'un commandant du dixième bataillon de la troisième division.

« Ce drapeau a six pieds en quarré, est dans sa totalité de taffetas blanc, et fort roux ; il nous a paru avoir été fait sous le règne de Louis XIV, après sa majorité; il a plus de cent ans.

« A chacun des quatre coins sont des flammes torses, en taffetas cramoisi, bleu-de-roi et blanc Au centre du drapeau sont les armes de France et de Navarre jointes ensemble, et entourées des cordons des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, surmontés de la couronne royale de France. On lit la légende suivante, écrite en lettres d'or, Pro Rege et Patria, en françois, pour le Roi et la Patrie.

« Le revers est tout blanc, et sans flammes, à l'exception du centre où sont représentées les armes de la ville de Paris, au navire équipé en argent flottant et voguant sur les ondes, au chef de France, parsemé de fleurs de lys.

« Ce drapeau est déchiré dans le milieu, et dans d'autres endroits ; il y a des pièces cousues sur les trous.

« Au dessous de la lance, qui est de fer rouillé, est attaché un cordon de soie verte à deux glands pareils, une cravate de taffetas blanc, très-rousse; — on y a joint une superbe cocarde en larges rubans aux trois couleurs adoptées par la nation.

« Ce second drapeau est déposé chez M. Gauthier, l'un des administrateurs des postes, rue Bourg-l'Abbé, commandant du dixième bataillon de la troisième division. >»

Le drapeau national, au temps de Louis XIV, est donc complètement blanc. C'est ce drapeau blanc, considéré en luimême, indépendamment du bleu sur lequel le blanc Ta emporté après deux partages successifs, où il s'est fait la part de

1 Nous expliquerons la valeur do ces flammes tricolores dans notre troisième partie. Elles n'empêchent point, comme le reconnaît la description de 1790, ce drapeau d'être un drapeau blanc.

plus en plus large, qu'il me reste, en cette seconde partie, à rechercher l'origine et à raconter brièvement l'histoire.

Mais, ayant à parler du drapeau blanc, ne dois-je pas, avant tout, mettre sous les yeux de mes lecteurs, l'étendard sacré par qui, en quelque sorte, s'est accompli, il y a quatre siècles, après des désastres auxquels on ne peut comparer, dans le cours de notre histoire, que ceux dont la France souffre présentement, le salut de la patrie. Je veux parler de ce drapeau dont Jeanne d'Arc ne se sépara point durant sa courte et glorieuse carrière, qui la suivit partout dans les combats depuis le jour où elle se mit en marche pour délivrer Orléans jusqu'à l'heure funeste de sa capture à Gompiègne. Cet étendard, c'est elle-même qui Ta déclaré à ses juges, lors du procès de Rouen, elle l'avait fait faire par l'exprès commandement de Dieu, que lui transmirent ses voix * . Elle le chérissait, dit-elle, quarante fois plus que son épée, l'épée de Sainte-Catherine de Fierbois 2. Elle n'y attachait sans doute aucune croyance superstitieuse, elle avait confiance non point en l'étendard lui-même, mais en Dieu qui le lui avait prescrit. C'était, à ses propres yeux, et aux yeux de ses compagnons de guerre, le

1 « Inlerrogata quis fecit sibi facere illam picluram in vexillo : respondit : Ego vobis satis dixi quod nihil feci nisi de praecepto Dei. » Dicit etiam quod ipsamet portabat vexillum praedictuin , quando aggrediebatur adversarios, proevitando ne interficeret aliquem; et dicit quod nunquam interfecit hominem...«Interroguée quelle signiliance c'estoit que peindre Dieu tenant le monde et ses deux angles : respond que saincte Katherine et saincte Marguerite luy uisrent quelle prinst hardiement, et le portast hardiement, et qu'elle fist mecire en paincture là le Roy du ciel. Et ce dist à son roy, mais très envis ; et de la signiliance ne scait aultrement... Interroguée se ces deux angles, qui estoient ligurés en l'estaindart, estoient les deux angles qui gardent le monde, et pourquoy il n'y en avoit plus, veu qu'il luy estoit commandé par Nostre Seigneur qu'elle prainst cel estaindart : respond, tout l'estaindart estoit commandé par Nostre Seigneur, par . les voix de sainctes Katherine et Marguerite, qui luy dirent : « Pren estaindart de par le Roy du ciel. » Et pour ce qu'ilz luy dirent a pren estaindart de par le Roy du ciel, » elle y fist faire celle figure de Nostre Seigneur et de deux angles, et de couleur, et tout le iist par leur commandement. » (Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, publiés par Jules Quicherat.) Paris, J. Renouard, 1841-1849, 5 vol. in-8° [Société de ï histoire de France), 1. 1, p. 78, 117, 181. Cf. t. III, p. 103. Déposition de fr. Jean Pasquerel: « .... Dicens ulterius (Johanna) quod inquisiverit nuntiis domini sui, scilicet Dei, sibi apparentibus quid ipsa agere debebat. et eidem Johannse dixerunt quod acciperet vexillum domini sui. »

* « Interrogata quod praediligebat vel vexillum suum, vel ensem : respondit quod multo, videlicet quadragesies, praediligebat vexillum quam ensem. » [Procès, 1. 1, p. 78.)

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signe visible de sa mission, de la protection de Dieu sur la France et sur elle 1 . Elle le tenait à la main, assez près de l'autel, dans la cathédrale de Reims, durant le sacre de Charles VII 2. Et comme ses juges de Rouen, ses vrais bourreaux, s'étonnaient d'un tel honneur, de la préférence accordée à cet étendard sur ceux des autres capitaines : « Il avait été, ditelle, à la peine : c'était bien raison qu'il fût à l'honneur 5. »

Cet étendard fut exécuté à Tours par Hauves Poulnoir, que M. Vallet de Viriville assimile à James Power, Ecossais, peintre du roi, au prix de vingt-cinq livres tournois. Jeanne fut contente de l'ouvrage, car au mois de janvier 1430, elle demandait aux magistrats de Tours d'accorder à la fille du peintre, qui se mariait, une somme de cent écus pour son trousseau. Le conseil municipal ne se départit pas, en cette occasion, de sa prudence bourgeoise et de sa parcimonie, et, tout en accordant à la jeune fille quelques honneurs et quelques cadeaux, il rejeta la demande de la Pucelle en sa faveur « pour ce que les deniers de la ville convient emploier est réparacions de la ville et non ailleurs 4. »

1 u Interroguée se alors elle leur demanda se, en vertu de celluy estaindart, elle gaigneroit toutes les batailles où elle se bouteroit, et qu'elle auroit victoire : respond qu'ilz lui dirent quelle prinst hardiement, et que Dieu luy aideroit. — Interroguée qui aidoit plus, elle à l'estaindart, ou l'estaindart à elle : respond que de la victoire de l'estaindart ou d'elle, c'estoit tout à Nostre Seigneur. — Interroguée se l'espérance d'avoir victoire estoit fondée en son estaindart ou d'elle : respond : a II estoit fondé en Nostre Seigneur, et non ailleurs. » — Interroguée, se ung autre l'eust porté qu elle, se il eust eu aussi bonne fortune comme d'elle de le porter : respond : « Je n'en sçay rien, je m'en actend à Nostre Seigneur. » — Interroguée se ung des gens do son party luy eust baillé son estaindart à porter, s'elle l'eust porté, s'elle y eust eu aussi bonne espérance, comme en celluy d'elle qui luy estoit disposé de par Dieu, et mesmement celuy de son roy : respond : « Je portoyo plus voulentiers celluy qui m'estoit ordonné de par Nostre Seigneur-, et toutes voies du tout je m'en actendoyeà Nostre Seigneur. » (Procès, t. I, p. 182, 183.)

* a Item (respond) que son estaindart fut en l'église de Rains. et luy semble que son estaindart fut assés près de l'autel ; et elle mesmes luy tint ung poy, et ne sçait point que frère Richard le tenist. » Cf. t. IV, p. 77. Jean Chartier : u .... Et y estoit la ditte Jehanne la Pucelle, laquelle tenoit son estandart en sa main. »T. IV, p. 186. Chronique de la Pucelle : « Là estoit présente Jehanne la Pucelle tenant son estendart en sa main. »

* « Interroguée pourquoy il fut plus porté en l'église de Rains, au sacre, que ceulx des autres capitaines : respond : « II avoit esté à la paine, c'estoit bien raison que il fut à 1 onneur. » (Procès, 1. 1, p. 187.)

* « A Hauves Poulnoir, puintre, demourant à Tours , pour avoir paint et baillé estoires pour ung grand estandart et ung petit pour la Pucelle, 25 livres tournois.» (Procès, t. V, p. 258, témoignages extraits des livres de comptes.) Cf. t. V, p. I5i et suiv. Vallet do Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 65.

Cet étendard était en boucassin, tissu de fil fin et transparent, orné de franges de soie. Le champ en était blanc, semé de fleurs de lis. Sur l'endroit était peint Notre-Seigneur, siégeant en majesté sur les nuées, tenant en main le globe du monde. De chaque côté, un ange lui présentait un lis, qu'il bénissait. A droite et à gauche, séparée par la peinture, était cette inscription : Jhesus Maria. Sur l'envers était peint l'écu de France, soutenu par deux anges. C'était le grand étendard. Il fut béni dans l'église Saint-Sauveur de Blois \

* « Interrogata utrura, quando ivit Aurelianis, habebat vexillum, gai lice eslandart ou banière, et cujus coloris erat : respondit quod habebat vexillum cujus cainpus erat seminatus liliis ; et erat ibi mundus liguratus et duo angeli a lateribus ; eratque coloris albi de tela alba vel boucassino , erantque scnpta ibi îsta nomina Jhesus Maria, sicut ei videtur, et erat limbriatum de serico. Interrogata an haec nomina Jhesus Maria, erant scripta superius, aut inferius, vel a latere : respondit quod a latere, sicut ei videtur. » (Procès, 1. 1, p. 78 et note 1.) Cf. 1. 1, p. 180 : alnterroguée qui la meust de faire peindre angles, avecques bras, piés, jambes, vestemens : respond : « Vous y estes respondus. » Interroguée s'elle les a fait paindre tielz qu'ilz viennent à elle , respond que elle les a fait paindre tielz en la manière qu'ilz sont pains es églises.» P. 181 : « Interroguée se ces deux angles, qui estoieut pains en son estaindart, représentoient samt Michiel et saint Gabriel : respond qu'ilz n'y estoient fors seulement pour l'honneur de Nostre Seigneur, qui estoit painct en l'estaindart ; et dist qu'elle ne list faire celle représentacion des deux angles, fors seullement pour l onneur do Nostre Seigneur, qui y estoit liguré , tenant le monde. » T. I, p. 300 : « Item, dicta Johanna fecit depingi vexillum suum ac in eo describi duos angelos assistentes Deo tenenti mundum in manu sua, cum his nominibus Jhesus Maria et aliis picturis ; et ista dixit se fecisse ex prsecepto Dei, qui hajc sibi revelavit , mediantibus angelis et sanctis. Quodquidem vexillum posuit in ecclesia Remensi.juxta altare, dura Karolus praedictus consecraretur, volens ipsum vexillum ab aliis singulariter honorari, per ejus superbiametinanem gloriam » (Lvme chef d'accusation). — Tome III, p. 7. Dep. de Dunois :«.... Tune ipsa Johanna venit cum dicto domino déponente, portans in manu sua suum vexillum, quod erat album et in quo erat figura Domini nostri tenens llorem lilii in manu sua.» — Tome III, p. 103. Dèp. de Fr. Jean Pasquerel. « .... Propter hoc ipsa Johanna fecit fieri vexillum suum, in quo depingebatur imago Salvatoris nostri sedentis in judicio, in nubibus cœli, et erat quidam angélus depictus tenens in suis manibus llorem lilii quem benedicebat imago. Et applicuit ipse loquens Turonis illo tune quod depingebatur illud vexillum. » — Tome IV, p. 12. Perceval de Cagny : a La Pucelle prinst son estendart ouquel estoit empainturé Dieu en sa majesté, et de l'autre costé (lacune dans le texte) et ung escu de France tenu par deux anges. »

— Tome IV, p. 129. Journal du siège d'Orléans: «... Et voulut et ordonna (le roi) qu'elle eust ung estandart, ouquel par le vouloir d'elle on feist paindre et mectrepour devise, Jhesus Maria et une majesté. » — Tome IV, p. 203. Chronique de la Pucelle: « .... Pendant son séjour elle fist faire un estendart

blanc, auquel elle fist pourtraire la représentation du sainct Saulveur et de deux anges, et le fist béuistre en l'église Sainct Saulveur de Blois. » — Tome IV, p. 362. Enguerran de Monstrelet : «.... Eslevaun estendart où elle list pindre la représentacion de Nostre Créateur. » — Tome IV, p. 490. Eberuard de

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Jeanne en fit peindre et bénir un plus petit, son pennon, terminé en forme de pointe ou de queue, également de couleur blanche. Sur ce pennon était figurée Notre-Dame, et devant elle un ange qui lui présentait un lis. Ce pennon et très-probablement aussi le grand étendard étaient attachés d'un seul côté de la lance 1 .

Peut-être, au contraire, doit-on considérer comme transversale la bannière, non plus militaire, mais purement de dévotion que Jeanne fit faire à Rlois, et autour de laquelle les prêtres de l'armée se groupaient avec les soldats convertis pour chanter des hymnes et des cantiques au Seigneur. Cette bannière, que sans doute on fichait en terre, portait rimage de Jésus crucifié. La couleur ne nous en est pas indiquée, mais il est extrêmement probable qu'elle était blanche, elle aussi 2.

L'étendard de Jeanne d'Arc est, au moins à ma connaissance, le premier drapeau purement blanc porté dans les armées françaises, avec un caractère national et de commandement. Cette seule circonstance doit suffire pour qu'un sentiment éternel de respect et de reconnaissance s'attache à cette cou-

Windecken : «La jeune fille marchait avec une bannière qui était faite de soie blanche et sur laquelle était peint Notre-Seigneur Dieu, assis sur l'arcen-ciel, montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un ange qui tenait un lis à la main. » — Tome V, p. 34. Poëme latin anonyme : Vexillumque feram, ccelestis imagine régis Signatum ; circum fiorebunt lilia regni.

Cf. Wallon, Jeanne d'Arc, 2« édition. Paris, Hachette, 18G7, 2 vol. in-8°, 1. 1, appendice VI, p. 256-261.

i « Elle list faire un estandart ouquel estoit l'image de Nostre Dame. » Perceval de Cagny. Procès, t. IV, p. 5. Cf. t. IV, p. 152, 153. Journal du siège: « Elle y entra (dans Orléans), armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit.... blanc, ouquel avoit deux anges tenans une fleur de liz en leur main, et ou panon estoit paincte comme une Annonciation (c'est l'image de Nostre Dame ayant devant elle ung ange luy présentant uug liz).... et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que l'un de ceulx qui portoient les torches s'approucha tant de son estendart que le feu se print au panon, et le tourna autant gentement jusques au panon, dont elle en estangnitle feu. » — T. IV, p. 301. Le greffier de l'Hotel-de- Ville d'Albi : « .... Armada de fer blanc tota de cap a pe, et te son estandart en que era Nostra Dona. » — Tome IV, p. 322. Le doyen de Saint-Thibaud de Metz : a Et faixoit porter apprès elle une noble bannière poincturée de la benoiste trinité et de la benoiste Vierge Marie. » Cf. Procès, t. IV, p. 161, 228 ; t. V, p. 108, 229.

* a Ibidem (ù Blois) dixit (Johanna) loquenti quatenus faceret lieri unum vexillum pro congregandis presbyteris, gallice une bannière, et quod in eodem vexillo faceret depingi imaginem Domini nostri crucilixi : quod et fecit ipse loquens. » (Dép. de Fr. Jean PasquereL Procès, t. III, p. 104.)

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eur, et pour que l'armée française, si le cours des événements ramenait un étendard semblable, blanc, semé de fleurs de lis d'or, fût fière de combattre sous ses plis, que la Providence a consacrés, il y a quatre siècles, par le salut de la France et l'expulsion de l'étranger.

Mais, revenant plus particulièrement à notre sujet, quelle est, en laissant de côté le bleu, l'origine du drapeau royal et national purement blanc? ou, pour parler plus exactement, quand, comment, et pourquoi le roi de France fit-il porter dans ses armées un étendard purement blanc ? quelle fut la valeur et l'autorité de cet étendard ?

La question, je dois le dire, est très-difficile, très-embrouillée, et je ne me flatte pas de la résoudre. L'auteurqui me paraît y avoir porté le plus de jour, est le P. Daniel en son Histoire de la milice françoise !. Sa théorie qu'il appuie sur des textes, et qu'il fortifie du secours d'une critique très-judicieuse, a d'ailleurs un grand avantage à mes yeux : c'est, je l'avoue, qu'elle concorde assez bien avec le système que j'ai exposé ci-dessus, qu'il y a entre elle et lui une liaison assez exacte. Je suivrai donc en ce point le savant jésuite, en ajustant, ce qui n'est pas trop malaisé, ses vues sur l'histoire particulière du drapeau blanc, avec la thèse que j'ai posée au commencement de cette seconde partie, sur les modifications historiques et logiques de l'ancienne bannière de France.

Le premier drapeau blanc porté, au nom du roi, dans les armées françaises, fut ce qu'on appelait la cornette blanche. Galland, Du Gange, Benéton et après eux M. Itey, veulent que cette cornette ait été instituée par Charles VII, alors qu'il créa les compagnies d'ordonnance. Il l'aurait donnée pour enseigne à la première compagnie, qui lui servait de garde particulière, et cotte cornette blanche aurait pris la place de l'ancien pennon royal qui, comme la bannière de France, dont il n'était en quelque sorte qu'un exemplaire réduit, était depuis l'origine d'azur aux fleurs de lis d'or. Mais il y a à cela deux difficultés. La première, c'est que l'institution des compagnies d'ordonnance est antérieure à l'entrée de Charles VII dans Rouen. Or, nous l'avons vu, le roi à cette entrée faisait porter, par son écuyer tranchant, l'antique pennon de France, d'azur aux fleurs

1 Liv. VI, chap. x, t. I, p. 507 cl suiv.

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de lis d'or. La seconde, c'est qu'on ne trouve point, antérieurement à Charles VIII, le mot cornette employé dans le sens d'étendard. On ne rapporte d'ailleurs aucune preuve de l'institution de cette cornette blanche sous Charles VII 1 .

Mais d'où vient que ce mot cornette, dont le sens propre est un ornement de tète, une coiffure, a signifié un étendard? Le P. Daniel exprime à cet égard une idée au moins spécieuse, et que je crois juste. « La cornette, dit-il, en matière de guerre fut d'abord une espèce d'ornement qui se mettoit quelquefois sur le casque, principalement dans les cérémonies publiques, où l'on paraissoit en habillement de guerre. Je crois qu'on appela ainsi cet habillement de tète, parce qu'il étoit mis par dessus le casque ou pardessus la salade, comme les cornettes des femmes étoient mises alors par dessus leur bonnet, et comme en divers endroits nos paysannes le mettent encore aujourd'hui. En effet, ce taffetas se mettoit sur le casque de derrière commes ces cornettes de paysannes. De plus comme le mot de pennon étoit suranné depuis qu'il n'y avoit plus de chevalerie bannerette dans les armées, et que cette cornette militaire des casques étant étendue, parait avoir eu une figure approchante d'un étendart, on changea le nom de pennon royal en celui de cornette royale 2. »

Matthieu d'Escouchy 3, décrivant l'entrée de Charles VII dans Rouen, nous fournit un très-frappant exemple de cette première cornette de guerre, qui n'était qu'un ornement du casque : « ... Sievoient les archiers de messire Charles d'Ango (Anjou), qui estoient cinquante, et avoient sur leurs sallades cornettes penclans jusques sur leurs chevaulx... Et, ensievant iceulx, aloient cinquante archiers, ou environ, moult bien habilliez, qui estoient au roi de Secile, et avoient sur leurs sal-

1 Galland, ouvrage cité, p. 49-58. Du Cange, Dissertation XVUL Benéton, Commentaire sur tes enseignes, p. 292 et suiv. Rey, t. II, p. 560-580, liv. XII, chap. vi et dernier. La confusion qui s'était opérée dans l'esprit de Galland entre la bannière de France, la croix et la cornette blanche, n'a pas peu contribué à embrouiller la question pour les auteurs qui l'on suivi. Benéton. ancien gendarme de la garde du roi, tenait beaucoup à faire remonter à Charles \ II le drapeau blanc de son corps. Le P. Daniel me semble avoir singulièrement élucidé les ténèbres amassées par Galland.

* Daniel, t. I. p. 517, 518.

8 Matthieu d Escouchy, édit. citée, t. I, p. 234, 235. chap. xxxvn. « De la prinse de Rouen et du chastel et pallais-, et comment le seigneur do Tallebot fut devers le roy Charles de France receu. »

lades cornettes des coulleurs dudit roy... et tout la plus grant garde du roy, III cens lanches, qui avoient sur leurs sallades chacun une cornette de taffetas vermeil et ung solail d'or. »

De ce texte on peut tirer raisonnablement cette conclusion, qu'au temps de rentrée de Charles VII à Rouen, cet ornement du casque, appelé cornette, ne s'était pas encore transformé en étendard, mais qu'il en prenait le chemin, puisqu'il portait déjà des couleurs ou livrées. Si l'on ajoute à cela la présence du pennon bleu à cette même entrée solennelle dans Rouen, il n'est plus guère possible d'attribuer à Charles VII l'institution de la cornette blanche.

De Charles VII à Charles VIII la transformation s'était opérée. La cornette était devenue un étendard. C'est ce qui résulte de l'épitaphe suivante, copiée mot pour mot par ou pour le P. Daniel, dans l'église de Neuilly, proche de Sancerre 1 :

« Ci gist noble et puissant seigneur Mcssire Charles du Mesnil- Simon en son vivant chevalier, seigneurde Beaujeu et des Cartiers- Rogier, valet tranchant des rois Loys et Charles, portant la cornette à la journée de Fournauve (Fornoue), qui estoit fils de haut et puissant seigneur Messire Jehan du Mesnil-Simon seigneur dudit lieu et de Bethemont, Besancourt, Pousy, Montagu, le Bue, Anthoillct, Moiraistres, Launai en Tlsle de France, de Beaujeu, Maupas, Morogues et des Cartiers-Rogier, conseiller et chambellan du roi, bailli et gouverneur de Berri et de Limosin, qui mourut à Burgues (Burgos) revenant d'ambassade devers le roi de Castille, et décéda icelui Charles, son fils, le vingt-sixième septembre mil cinq cens huit. Priez Dieu pour eux. »

Mais la cornette portée par Charles du Mesnil-Simon, à la bataille de Fornoue, était-elle blanche? L'épitaphe ne le dit pas, et rien ne le prouve. Le mot cornette s'était substitué au mot pennon, c'est tout ce qu'on peut conclure do ce texte. Le phanon carré de cérémonie porté aux funérailles de Henri IV, et qui était de velours violet (bleu céleste) semé de fleurs de lis d'or, est, nous l'avons vu, qualifiée de cornette de France par André Favyn, en son Théâtre d'honneur 2.

Que la cornette royale ne soit autre chose que l'ancien pennon royal, c'est l'avis du P. Daniel, et il est très-vraisemblable. Le pennon, lors de l'entrée de Charles VII à Rouen, était porté par

» Daniel, t. I, p. 517.

* And. Favyn, t. II, p. 1853, 1 851. Notez qus ce Phanon est porté par le seigneur de Rodes, premier écuyer tranchant et porte cornette du Roi.

son valet tranchant, Havart ; Charles du Mesnil-Simon, portecornette, est qualifié, dans son épitaphe, de valet tranchant des rois Loys et Charles, et voici ce qu'on lit dans des lettrespatentes du roi Louis XIV, de Tannée 1685 : « La charge de notre porte-cornette blanche dont était pourvu le sieur marquis de Vandeuvre, ayant vaquée par sa mort, nous avons pris résolution de réunir à ladite charge celle de notre premier tranchant, lesquelles charges avoient été toujours possédées par une même personne, et d'en pourvoir notre cher et bien aimé Jean-Baptiste- Nicolas Desmé, écuyer, sieur de la Chesnaye, etc. »

« Ce qui est énoncé dans ces provisions, ajoute le P. Daniel après avoir cité ce texte, que les deux charges avoient été toujours possédées par le même officier, se vérifie dans plusieurs personnes de la maison de Rodes sous les règnes de Louis XIII, de Henri IV et de Henri III, sous le règne desquels MM. de Rodes possédèrent en même temps ces deux charges ; le seigneur du Mesnil-Simon les possédoit aussi sous Charles VIII, comme on Ta vu dans son épitaphe, et il étoit un de leurs ancêtres par les femmes. »

Ces indications semblent en parfaite concordance avec la tradition historique. Nous avons vu que la première oriflamme, le Montjoie, drapeau royal et national sous Charlemagne et ses successeurs, était porté, au xe siècle, par les grands sénéchaux, chefs de la maison du roi. L'oriflamme de saint Denis, à ce qu'il paraît, ne succéda pas, à cet égard, au Montjoie. Ce fut la bannière du roi, appelée depuis bannière de France, qui probablement fut portée par le suppléant du sénéchal, le maître d'hôtel du roi, Dapifer, et ensuite, sans doute, par quelque officier sous ses ordres, le grand chambellan par exemple, comme le pense Du Cange. Le pennon royal, exemplaire réduit de la bannière, plus spécialement affecté à la personne du roi, fut porté par un officier inférieur, le premier écuyer ou valet tranchant, soumis également à la juridiction du grand maître d'hôtel. C'est ce que nous voyons sous Charles VII. La charge de porte-cornette du roi ayant été presque toujours réunie à celle de premier valet tranchant, « il est, comme dit le P. Daniel *, très-naturel de conclure que l'étendart auquel a

1 Daniel, ouvrage cité, p. 519, 520. Cf. Du Cange, Dissertation IX. Des chevaliers bannerels, p. 40, col. 1. Glossaire, Ed. Henschell, t. VII: « Il est constant

succédé la cornette blanche est le pennon royal nième, qui a changé de nom et de couleur, et pris le nom de cornette blanche. »

Pour ce qui est du nom, nous savons que le changement se fit sous Charles VIII au plus tard. Mais quand et comment se fit le changement de couleur? L'époque est difficile à déterminer. Le P. Daniel pense que l'auteur de ce changement fut François Ier, et j'avoue que je suis très-disposé à adopter son avis. Il est certain que sous François Ier le drapeau blanc apparaît dans nos armées comme un signe de supériorité, de commandement. Ce prince, en créant un colonel-général de l'infanterie, lui accorda la cornette blanche, pour marquer son autorité supérieure sur toute l'infanterie. A plus forte raison doit-on penser que la cornette royale, qui accompagnait le roi à l'armée et ne quittait point ce chef suprême, était blanche. La cornette du colonel-général, auquel le roi déléguait son autorité sur l'infanterie, n'en fut, sans doute, qu'une émanation 1 .

Quant à la cause de ce changement de couleur, il me parait extrêmement probable qu'il la faut chercher ici encore dans la croix blanche, qui prenant peu à peu l'avantage sur le fond bleu de l'antique bannière de France, était, sous les règnes de Louis XII et de François Ier, signalée, nous l'avons vu, par le président Chassanée, comme la marque propre et distinctive des armées françaises. Soit que cette croix se soit introduite, comme le pense le P. Daniel et comme il est très-naturel de le croire, aussi bien sur le pennon royal ou plutôt sur la cornette

que les souverains avoient la bannière et le pennon, et à l'égard du roy de France sa bannière estoit en la charge du grand chambellan et son pennon en celle de son premier vallet trenehanl. »

1 « J'oubliois à dire qu'il (M. de Ghastillon) fut le premier qui introduisit les deux enseignes couronnelles blanches (auparavant il n'y en avoit point qu'une), desquelles au commencement furent créez de luy ses deux lieutenans, le capitaine Boisseron et Valleron. Bien est vray que M. de Tais on avoit bien deux ; mais l'une demeuroit en Piedmonf, et l'autre en France, ainsi que j'ay ouy dire. » (Œuvres complètes du seigneur de Brantôme. Paris, Foucault, 1823, in-8°, t IV, p. 385. Discours des Couronnels, art. 6. M de Chaslillon, second cohîinet général de l'infanterie françoise.) — M. de Taix, premier colonel de l'infanterie, reçut cette charge du roi François Ier sur la lin de l'année 1543. Il fut contraint de s'en démettre au commencement de l'année 1549. Gaspard de Coligny, seigneur de Ghastillon, lui succéda, et occupa la charge de 1546 à 1552. Cf. Daniel, t. I, p. 268, 269, 270. Liv. IV, chap. vnt; et p. 521, 522, liv. VI, chap. x.

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bleue, que sur le pavillon national issu de l'antique bannière de France, dont le pennon royal n'était primitivement qu'une réduction, soit que l'influence et le prestige de cette croix blanche du pavillon national se soient exercés sur la cornette royale, restée purement bleue aux trois fleurs de lis d'or, cette cornette devint purement blanche, et ce qui montrerait assez que c'est bien à la croix blanche qu'elle empruntait sa couleur, c'est que, contrairement à l'ancien pennon, le propre de cette cornette royale fut d'être, comme dit Galland, simple, non parsemée, sans ornement, sans mélange de couleur, ou fleurs de lys 1 .

Pour ma part, sans que cette opinion ait naturellement plus de poids qu'une simple conjecture, je placerais volontiers l'avènement de cette cornette royale, purement blanche, à peu près à la même époque où le pavillon national, jusqu'alors bleu à croix blanche, devint mi-parti bleu et blanc.

On entend bien que ce pavillon national, issu de l'ancienne bannière de France, était alors et sans doute depuis assez longtemps, plutôt un type qu'un étendard particulier et déterminé. La cornette blanche au contraire, remplaçant le pennon royal, était un drapeau spécial, affecté d'abord au roi seul, et depuis, mais par une délégation déterminée à certains chefs à qui le roi déléguait une partie de son autorité militaire. La cornette blanche était un pavillon de commandement.

« Il n'y avoit jadis, écrit André Favyn, que les princes souverains qui portassent cornette, laquelle ne doit estre chargée d'armes ou devise, ainsi seulement de la principale livrée du prince... Cette cornette ne doit estre portée qu'en la présence du prince souverain, soubs laquelle les autres princes et grands seigneurs ont de coustume ordinaire se ranger pour la conservation d'icelluy 2. »

Sous cette cornette royale, comme sans doute autrefois sous le pennon, se rangeaient en effet, à l'armée, les officiers de la couronne et de la cour, des gentilshommes commensaux du roi, et une troupe de seigneurs et de nobles volontaires qui formaient l'escorte royale. La cornette en un mot était Téten-

1 Galland, ouvrage cité, p. 56. Cf. André Favyn, t. I, p. 242. Daniel, t. Ip. 508, 521.

* André Favyn, t I, p. 242.

dard du roi et de la maison du roi. D'où le nom de l'étendard passant au corps qui marchait sous ce drapeau, on appela cornette et cornette blanche la troupe des gentilshommes royaux, la troupe du roi.

Le caractère de la cornette blanche ressort très-bien d'un mémoire qu'a publié le P. Daniel, et qui est intitulé : « Les raisons que Monsieur de Rodes allègue contre la prétention de Monsieur de Palezzeau. » J'en extrais à mon tour les passages suivants 1 :

« La cornette étant composée de princes, maréchaux de France, officiers de la couronne et vieux capitaines de gens d'armes qui n'ont leurs compagnies dans Tannée, et qui ne sçauraient obéir à d'autres qu'à Sa Majesté..., c'est mon drapeau qui commande à ceux qui l'accompagnent et non ma personne, auquel tout ce qui est dessous, tant ceux qui ont été nortez par terre, que ceux qui ont été rompus des autres compagnies qui ont combattu, se viennent rallier pour faire ferme ou combattre, selon qu'il est jugé nécessaire... Le quartier de la cornette blanche est toujours le plus proche bourg du quartier du roi... Après plusieurs charges faites, je suis obligé de demeurer avec ma cornette dans le champ de bataille mort ou vif, soit qu'elle soit gagnée pour le roi ou perdue ; parce que c'est à cette marque que Ton a recours pour venir apprendre des nouvelles du roi, et où Sa Majesté envoyé commander ce qu'elle veut qu'on fasse... Je ne loge jamais dans le quartier de la cornette blanche, si ce n'est une partie de mon équipage, mais proche du logis du roi, afin qu'à la moindre allarme qui arrivera, je puisse aller au logis de Sa Majesté prendre ma cornette qui a coutume d'être mise dans la ruelle de son lit. »

Cette cornette blanche du roi, bien que la charge de porte-cornette royale subsistât encore au temps de Daniel, avait depuis environ trois quarts de siècle cessé d'être portée à l'armée. Elle ne Tétait certainement plus depuis un certain temps en 1661, car Daniel cite un Etat de la France, imprimé en 1661, où il est dit : « Vous remarquerez qu'autrefois, lorsque nos rois marchoient au combat, c'était sous la cornette blanche, sous laquelle marchoient avec le roi plusieurs seigneurs volontaires :

» Daniel, 1. 1, p. 510-515, 523, 524, 525-530.

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mais maintenant elle n'est plus en usage. » Le dernier exemple qull en ait trouvé est de 1642

Cette cornette blanche du roi, on le voit, était bien ce qu'on peut appeler un pavillon de commandement, le signe particulier de la souveraineté militaire. Aussi, comme nous l'avons dit déjà, le signe fut-il délégué avec la souveraineté. Ainsi, en premier lieu, quand le roi n'était pas à l'armée, la cornette royale, drapeau souverain, n'y paraissait pas sans doute, mais le général qui commandait en son nom arborait une cornette blanche, et sous cette cornette venait se ranger, pour former son escorte, une troupe de seigneurs et de gentilshommes volontaires. Le P. Daniel rapporte de ce fait un certain nombres d'exemples très-précis et très-concluants 2.

En outre, le colonel-général de l'infanterie, dès la création de cette charge, reçut aussi le privilège d'arborer le drapeau blanc. Il eut des compagnies colonelles qui passaient avant toutes les autres. « Ces compagnies, dit le P. Daniel, avant l'institution des régimens, étoient des compagnies franches et séparées, qui ne faisoient point corps avec d'autres : mais quand les régimens furent instituez, ces colonelles furent multipliées; et ils en avoient une dans plusieurs régimens, qui étoit la première de chacun de ces régimens : mais je croi que ce ne fut qu'après que le duc d'Espernon fut fait colonel -général , qu'il y eût dans tous les régimens une compagnie colonelle, dont le colonel -général étoit capi-

« Daniel, t. I. p. 522-524.

* « Le pennon royal, auquel la cornette blanche a succédé, se portoil mê.ne dans les armées où le Roi n'étoit pas en personne... Il en fut de même de la cornette blanche. L'exemple de Tannée du duc de Joyeuse à la bataille de Coutras que j'ai... rapporté, où le roi Henri III n'étoit point, en fait foi: mais bien plus, il y avoit dans chaque armée royale une cornette blanche : car dans le même tems que Henri IV serroit de fort près en personne avec sa principale armée celle du duc de Mayenne et du duc de Parme dans le pays de Caux, en 1592, les princes de Conti et de Montpensier avoient dans la leur sur les frontières du Maine une cornette blanche portée par M. d'Achon qui fut fait prisonnier à la journée de Craon par le duc de Mercœur. Pareillement sous Charles IX à une défaite de M. de Sommerive qui étoit dans la Provence chef du parti catholique, ...d'Aubigné dit que Monsieur de Sommerive perdit deux mille hommes sur la place... abandonnant l'enseigne blanche, et vingt-deux autres, etc. Mais ces cornettes blanches... n'étoient point la cornette royale-, cétoient seulement celles du général. » (Daniel, t. I, p. 522.) Cf. p. 510 et p. 507. — Cf. Histoire universelle du sieur d'Aubigné. Amsterdam, MDCXX VI, in fol., 1. 1. p. 213, liv. III, chap. vm, ann. 1502.

taine. » Ces compagnies colonelles marchaient sous le drapeau blanc 1 .

En 1661, à la mort du second duc d'Epernon, Louis XIV supprima la charge de colonel-général de l'infanterie. Les maîtres de camp qui, jusqu'alors, avaient commandé les régiments sous l'autorité du colonel-général, prirent le titre de colonels. Les compagnies dont ils étaient les chefs directs eurent, dans chaque régiment, le pas sur toutes les autres. Jusqu'à la fin de l'ancienne monarchie, il y eut dans chaque régiment d'infanterie deux drapeaux différents : le drapeau particulier du régiment portant les 'couleurs particulières de la province dont le régiment portait le nom, ou la livrée du colonel, mais, sauf de très-rares exceptions, dont la raison, je crois, en y regardant de près, serait facile à rendre, ces couleurs, cette livrée, sont tiaversées parla croix blanche, ancienne marque de la nation : le second drapeau est le drapeau des compagnies colonelles, et il est blanc2.

Le colonel-général de la cavalerie légère reçut aussi le privilège d'arborer une cornette blanche, émanation de la cornette royale, avec laquelle on l'a quelquefois confondue, mais à tort, comme le P. Daniel le démontre très-bien, puisque de son temps les deux charges de porte-cornette, l'une du roi, devenue une sinécure, l'autre de la cavalerie légère, étaient parfaitement distinctes et appartenaient à des titulaires différents 3.

De ce que je viens d'exposer, d'après le P. Daniel, je puis, je crois, conclure que de François Ier à Henri IV, le pavillon national étant bleu et blanc, le pavillon de commandement dans les armées françaises était blanc. Quant à la forme de la cornette blanche, voici comme la décrit André Favyn : « La cornette est de mesme façon que la bannière, quarrée, mais

1 Daniel, t. I, p. 282, 283, et en général liv. IV, chap. vin. De la charge de colonel- général de l'infanterie françoise. Cf. t. II, p. 270.

* Daniel, t. I, p. 285-287. Cf. Drapeauc de l'infanterie, 1721. B. N. Estampes, coté Ici 40. Dans ce recueil tous les drapeaux, quelle que soit leur couleur, ont la croix blanche. Les drapeaux de la colonelle générale, c'est-à-dire les drapeaux des compagnies colonelles, sont en taffetas blanc chargé d'une croix blanche. Cette croix se détache du fond à l'aide d'une légère ligne bleue. Cf. Rey. t. II, p. 565, 566, 567.

» Daniel, t. I, p. 509. Cf. p. 507, 508; t. II, p. 467-469. Cf. p. 445-457 et en général le livre XII, Histoire de la cavalerie légère, etc.

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longue, en guise d'estendart couppé de droict fil, et non en descendant comme faict la bannière 1 . »

Sous Henri IV, s'opéra, je crois, la réunion du pavillon national, issu de la bannière de France, et où, depuis Charles VII, le blanc n'avait cessé d'empiéter sur le bleu, avec la cornette royale, issue du pennon royal de France, mais qui dès François 1er était devenue complètement blanche, et avait pris plus particulièrement le caractère de pavillon de commandement, d'autorité militaire. Le blanc aux yeux d'André Favyn dont le Théâtre d'honneur fut imprimé en 1620, dix années seulement après la mort de Henri IV, le blanc est la livrée du royaume. En effet, après la phrase que nous citions à l'instant : « Il n'y avoit jadis que les princes souverains qui portassent cornette, laquelle ne doit estre chargée d'armes ou devise, ains seulement de la principale livrée du prince, » André Favyn ajoute immédiatement : « En France, elle est blanche, en Espagne rouge, en Angleterre et ailleurs, des couleurs du royaume... Quant à l'infanterie, dit-il encore, elle a ses enseignes et drappeaux faicts en bannière, desquels la colonelle doit à l'instar de la cornette estre sans charge ni devise, ains de la seule livrée du royaume, comme nous avons dit 2. »

Henri IV portant l'écharpe blanche, le panache blanc, la cornette blanche, et le blanc était devenu le signe du parti royaliste contre la ligue ; d'autre part, le pavillon national tendant, comme nous l'avons montré, à éliminer peu à peu le bleu pour devenir complètement blanc, il est assez vraisemblable que cette transformation se soit définitivement accomplie sous son règne. Ainsi, quand sous Louis XIII, la cornette blanche du roi cessa d'être portée aux armées, le blanc n'était plus seulement la couleur souveraine, le signe suprême de l'autorité militaire, mais la couleur même de la nation, le pavillon, le drapeau de la France 3.

> André Favyn, 1. 1, p. 26.

8 a La nuit du lundy au mardy, la vigilance et sollicitation de ceux qui avoient hardiment acheminé cette affaire eut tel pouvoir sur le peuple, que le mardy on commença les uns et les autres à prendre des panaches blancs, et peu de temps après des écharpes blanches ; et h dix heures du matin ne se trou voit plus de tafetas ni de crespe blanc dans la ville, tant fut grande l'aflluence de ceux, etjusques aux enfans, qui voulurent porter les marques du Hoy. » (Réduction de Lyon.) Mémoires de Pierre de ÏEsloUe, t. II, p. G09. Feb-

« Ibid.

Il est, à mon avis, scientifiquement démontré, c'est une vérité incontestable que le blanc est la couleur royale et nationale aux xvne et xvme siècles. Quand le Moniteur universel (n° du 18 juillet 1871) s'est permis d'affirmer d'un ton péremptoire «jue « la cocarde blanche n'était point une cocarde nationale ou royale » avant 1789, il a commis une véritable hérésie scientifique 1 .

Le collaborateur du Moniteur qui, d'après ce journal même, « tient aussi bon rang dans l'armée que dans l'érudition » et dont la modestie se refuse à signer ses communications, s'est étrangement fourvoyé, quoiqu'il ait assez bien compris et expliqué un des côtés de la question. Il me permettra, quel que soit son rang, soit dans l'érudition, soit dans l'armée, de préférer à son autorité celle des auteurs mêmes du xvne et du xvmc siècle qui, apparemment, savaient à quoi s'en tenir sur la couleur nationale, sur la livrée de la France, à l'époque où ils écrivaient.

Nous venons de constater qu'aux yeux d'André Favyn, dont l'ouvrage a été imprimé en 1620, le blanc est la livrée du royaume.

Galland, dont l'ouvrage a été imprimé en 1637, passe à cet égard jusqu'à l'exagération, il croit qu'il en a été de tout temps comme à son époque; il s'imagine, ou peut s'en faut, que l'ancienne bannière de France était blanche, et il écrit cette phrase : « La candeur et blancheur convenable aux mœurs des François, a esté par eux choisie, et la portent en leurs escharpes mesmes de toute antiquité 2. »

vrier 1594. Dans la Collection complète de Mémoires relatifs à ïkisloire de France, par M. Petitot. Paris, 1825, in-8°, t. XLVI. Cf. t. III (XLV11 de la collection), p. 21, Mars 1594. (Réduction de Paris.) « Pendant que le Roy étoit à Notre-Dame, le comte de Brissac qui avoit présenté au Roy, à son entrée à Paris, une belle écharpe en broderie et en avoit reçeu l'écharpe blanche, avec le nom et le titre de maréchal de France... » — Cf. Rey, t. II, p. 474, 475, 477 et suiv., 479. — Cf. d'Aubigné, Histoire universelle, éd. citée, t. III, liv. II, chap. xvin, in fine, p. 235.

1 Moniteur universel, mardi 18 juillet 1871, p. G62, col. 5 et 6: « La dissertation qu'on va lire nous est adressée aujourd'hui même. Le premier venu ne pouvait traiter aussi complètement un sujet d'actualité. On s'en aperçoit à la l'a<;on dont notre collaborateur éclaircit des origines dignes d'être mieux connues. S'il ne nous est point permis de donner ici son nom, il serait néanmoins difticile de cacher qu'il tient aussi bon rang dans l'armée que dans l'érudition... »

* Galland, ouvrage cité, p. 57.

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La Mothe-le- Vayer, dans son traité des Couleurs qui fait partie des Opuscules imprimés de 1643 à 1647, parle en ces termes du blanc : « Nous tenons la blancheur de nos lys, de mesme que celle de nos escharpes, et de la cornette royale, pour un symbole de pureté aussi bien que de franchise 1 . »

Nous avons cité un édit de Louis XIV, de 1661, réservant le pavillon blanc aux vaisseaux de guerre, et prescrivant aux navires marchands de porter le pavillon bleu à croix blanche, ancien pavillon de la nation française. Quel était donc aux yeux du roi le nouveau pavillon qui avait remplacé l'ancien, si ce n'est ce pavillon blanc réservé aux vaisseaux de guerre ?

Le xviii0 siècle, à cet égard, s'accorde parfaitement avec le xvne. Voici ce qu'écrit Benéton, ancien gendarme de la garde du roi, dans son Traité des marques nationales 2, imprimé en 1739. Benéton, comme le correspondant du Moniteur, était un militaire érudit; il aimait aussi à écrire dans les journaux, et collaborait au Mercure de France. Gomme le correspondant du Moniteur, il est un critique assez peu sûr, et il doit être contrôlé sévèrement quand il parle des antiquités, mais on peut et on doit le croire pour ce qui est de son temps. Voici donc ce qu'il écrit au sujet du blanc : « Je reviens maintenant à appuyer encore sur la distinction qu'il faut faire entre la couleur qui caractérise une nation en général, avec d'autres qui ne servent qu'à la distinction particulière des différent corps militaires de cette nation 3 ; à l'égard de la couleur nationale, on ne peut jamais trop s'y fixer, ni avoir trop d'attention pour la placer en lieu bien apparent. Depuis que celle des François est le blanc, tant qu'on a eu des écharpes, celle de cette couleur qui marquoit la nation, avoit le dessus sur celle qui ne servoitqu'àl'uniformité,etdepuis qu'on n'en a plus porté, c'est sur les feutres et chapeaux que le blanc national a paru par le moyen des plumes, des cocardes et d'autres matières de cette

1 OEuvres de Françoi; de la Mollie-le- Vayer, conseiller d'État ordinaire. Paris, Augustin Courbe, MDGLIV, in-fol., 2 vol., t. Il, p. 298. Des Couleurs. Cf. Histoire de l'Académie françoise par Pellisson et d'Olivet. Édition Livet. Paris, Hachette, 1858, 2 vol. in-8<>, t. Il, p. 529, 530, appendice. Catalogue académique.

* Traité des marques nationales... par M. Benéton de Morange de Peyrins. Paris, Le Mercier, 1739, in -8°, p. 157, 158, 159.

s Ces paroles sont la meilleure réfutation, la plus directe que l'on puisse trouver, de la théorie exposée par le correspondant du Moniteur.

couleur ; depuis le règne de Louis XIII, la rose de ruban blanc au chapeau a été constamment la marque des guerriers françois, et cet ornement galand et militaire est aussi de mode chez les peuples nos voisins, qui, à notre exemple, mettent des cocardes de la couleu/r qui leur sert de livrée... Tous les peuples de l'Europe ont donc présentement au chapeau la couleur nationale à laquelle ils se sont fixés, les François ont du blanc, soit en ruban ou en papier, et les autres, comme les Allemands, les Anglois, ouïes Hollandois, ont des rubans des couleurs qui les désignent... »

Cette citation me paraît décisive. Si cependant le correspondant du Moniteur récusait l'autorité d'André Favyn, de Galland, de La Mothe-le-Vayer, de Louis XIVetdeBenéton, et persistait à soutenir qu'il n'y avait point, avant 1 789, de drapeau ni de couleur nationale, l'opinion contraire à la sienne, « cette hypothèse » qui, suivant lui, « ne résiste pas à l'e\amen, » ne se rendrait point pour cela. Elle en appellerait du Moniteur au Moniteur, et renverrait le mystérieux correspondant, qui fera bien de se garder non moins soigneusement des erreurs de tactique que des erreurs de critique, au n° 295 de la Gazette nationale (fondée en 1789), portant la date du vendredi 22 octobre 1790. Là, dans le compte rendu de la séance de Y Assemblée nationale, du jeudi 21 octobre, il trouverait une très-curieuse discussion, sur laquelle je reviendrai dans ma troisième partie. Cette discussion s'engagea sur un projet de décret présenté par M. de Menou. Je me borne, pour le moment, à extraire de ce projet la phrase suivante :

« L'assemblée nationale, ouï le rapport de ses comités de marine

militaire, diplomatique et des colonies décrète que le pavillon

blanc, qui jusqu'à présent a été le pavillon de la France, sera changé en un pavillon aux couleurs nationales... »

Est-ce clair ?

Je résume les faits et les conjectures exposés dans cette seconde partie de mon esquisse en ajoutant les conclusions suivantes à celles que j'ai tirées de ma première partie :

1° Quoique la bannière de France, d'azur aux fleurs de lis cPor, ait subsisté jusqu'au xvne siècle et peut-être au delà, à titre d'étendard de cérémonie, le pavillon national, de Char-

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les VII à François Ie', était le drapeau bleu chargé d'une croix blanche.

2° De François Ier à Henri IV, le pavillon national était le drapeau bleu et blanc, le blanc tendant de plus en plus à prendre le pas sur le bleu.

3° Le drapeau purement blanc (dont la couleur avait été celle de l'étendard de Jeanne d'Arc) succédant au pennon royal de France et à la cornette bleue peut-être chargée d'une croix blanche, devient, dès le règne de François Ier, sous le nom de cornette blanche, le pavillon de commandement des armées françaises; le signe de la souveraineté militaire, attribut de la royauté.

4° Depuis Henri IV jusqu'à la Révolution française, il est incontestable que le pavillon national de la France est le drapeau blanc.

Marius Sepet.

{La fin à la prochaine livraison.)

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