UN GRAND HOMME OUBLIÉ
générosité de l'auteur, qu'elle n'était, sur certains points, ni assez complète, ni assez exacte. Le sujet étant très-difficile, et, d'ailleurs, traité pour la première fois avec quelque développement, on ne doit pas s'étonner des lacunes et des erreurs que présente le travail de l'ancien archiviste du département de la Dordogne. Pour ma part, je m'étonne, au contraire, de n'avoir pas de plus graves et de plus nombreuses observations à soumettre à mon devancier, et c'est non par politesse, mais par conscience, que je rends hommage à son zèle et à son érudition 4.
M. Dessalles fait naître, avec le président de Thou 2, Aimar de Ranconnet, à Périgueux, ou dans les environs de cette ville. Dès le premier pas, je suis obligé de me séparer du critique périgourdin. Aimar de Ranconnet est incontestablement né à Bordeaux. Tout le prouve : d'abord, la double affirmation, si précise, de Gabriel de Lurbe, l'auteur du De illustribus Âquitaniœ viris 3 et de la Chronique Bourdeloise 4. Comment croire que Gabriel de Lurbe, écrivant, quelques années seulement après la mort de réminent érudit, dans une ville où il était entouré de personnes qui en avaient parfaitement connu la famille, eût osé, sans cela, saluer en lui un de ses plus glorieux concitoyens ? De plus, du vivant même d' Aimar de Ranconnet, Antoine de Gouvea, qui fut un des professeurs les plus distingués du collège de Guyenne, signalant, dans son commentaire sur les Topiques 5, un manuscrit que cet humaniste lui avait communiqué, le proclame Burdigalœ suœ decus. A moins de réclamer l'acte de naissance d'Aimar de Ranconnet, que pourrait-on souhaiter de plus décisif? Et pourtant voici un témoignage qui a plus de valeur encore, et que je suis heureux de produire le premier dans la discussion : au dernier feuillet d'un manuscrit sur parchemin de quelques traités de Cicéron, conservé à la Bibliothèque nationale, sous le n<> 6609 du fonds latin, on lit, tracés à l'encre rouge par la main de l'illustre bibliophile, ces mots aussi clairs que le jour : /Emari Ranconeti Burdigalensis 6.
1 M. Audierne (Le Périgord illustré, Périgueux, 1851, in-8°) n'a rien ajouté, sinon des phrases déclamatoires (p. 176-179), aux renseignements réunis par M. Dessalles, qu'il ne daigne môme pas nommer, si je ne me trompe.
* « jEmarum Ranconelum Yesuna Petrocoriorum ortum. » ( Hisl., lib. XXIII, p. 707 du tome I de l'édition de Genève, in-f\ 1620). — Voir p. 417 du tome III de la traduction française (in-4°, édition de Londres, 1734).
8 Bordeaux, Simon Millanges, 1591, in-8°, p. 105.
* Bordeaux, Simon Millanges, 1594, in-4°, à l'année 1552. On y lit : « Emar de Rauconet, natif de Bourdeaux, conseiller à Paris, est fort renommé pour son rare sçavoir. »
» In topica Ciceronis, etc. Paris, 1543, in-8°, f» 9, recto. Il y a deux autres éditions de ce commentaire, l une de 1545, in-8°, l'autre de 1554, in-4°, toutes deux de Paris.
6 L'Ex libris est suivi de cette note également autographe : « Marci Tullii Ciceronis lib. de Senectute explicit féliciter manu Tonsani de Chemonlc viri nobilissimi ac illustrissimi Philippi ducis Burgwidie familiaris camerc.» La signature de Ranconnet, aussi à l'encre rouge, est placée au bas de cette note.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
Puisque Ranconnet lui-même déclare qu'il est Bordelais, ai-je besoin de rappeler que La Croix du Maine, à la fin du xvi° siècle, avait fait connaître sa véritable origine *, et que Ménage, à la fin du siècle suivant 2, avait donné sur ce point des détails qui n'ont pas été assez remarqués 3?
Aimar de Ranconnet naquit dans les dernières années du xv« siècle (on a tour à tour indiqué, un peu au hasard, les trois années 1497, 1498, 1499). Son père était un des meilleurs avocats de Bordeaux, G. de Lurbe nous le certifie 4. D'un autre côté, le continuateur de la Chronique Bourdeloise, Jean Damai, nous apprend que « maître François Ranconnet, advocat, » fut élu jurât de Bordeaux,
1 Bibliothèque françoise, in-fl\ 1584 : « Emar Ranconnet, natif de Bourdcaux, président au parlement de Paris, l'un des plus doctes hommes de son temps. Il a écrit plusieurs ouvrages tant en latin qu'en François, mais ils ne sont encore imprimés. Je ferai mention de ses écrits latins en ma Bibliothèque latine. Il fltrissoit l an 1550, sous Henri II.» M. Dessalles a eu tort d'avancer, on le voit, que de Thou et de Lurbe « sont les deux plus anciens auteurs qui se soient occupés d'Aimar de Ranconnet. » Entre de Lurbe et de Thou se place encore chronologiquement Scévole de Sainte-Marthe qui (Gallorum doctrina Uluslriwn elogia, lra édition, 1598; 2e édition, 1602) a consacré une importante notice à Ranconnet. Sainte-Marthe se contente de dire que Ranconnet était Gascon.
* Anli-Baillet, La Haye, 1690, 2 vol. in-12, et, à la suite des Jugemens des Savans (édition de la Monnoye), le volume VIII (in-4°, 1730). Ménage, après avoir rappelé l'opinion de G. de Lurbe, ajoute que c'est ce qui lui a été confirmé a par M. de la Brousse, conseiller célèbre du parlement de Bourdeaux. homme très-versé dans les antiquités de Bourdeaux. » Ce M. de la Brousse est l'auteur de : Pro Clémente quinlo -poîitiftce maximo vindicix seu de primalu Aquilanix disserlatio (Paris, Cramoisy, 1657, in-4°), travail fort loué par Jérôme Lopez. (L'Eglise métropolitaine et primatiale Saint- André de Bourdeaux, in-4°, 1666, Bordeaux, p. 74 et suiv.)
1 Le sentiment de Jac.-Aug. de Thou a été suivi par Moréri, par le compilateur Taisand (les Vies des plus célèbres jurisconsultes de toutes les nations, 1721, in-4°, p. 479), par le comte de Malleville (Bibliographie du Pèrigord, xvi# siècle, 1861, in-8°), par l'abbé Audierne déjà cité, par l'auteur anonyme de l'article Banconnet de la Nouvelle Biographie générale, etc. Dom Devienne (Histoire de la ville de Bordeaux, t. II, p. 249) dit avec sa négligence habituelle que quelques-uns croient Ranconnet de Bordeaux et d'autres de Périgueux. M. Philbert, qui n'approfondit pas, lui non plus, les questions difficiles, se tire d'affaire, dans la Biographie universelU, en écrivant sous le nom de Ranconnet : « Né à Périgueux, ou, selon Ménage, à Bordeaux, » comme si Ménage seul au monde avait rais à Bordeaux le berceau de celui qu'il appelle « ce grand personnage ! » Parmi ceux qui ont marché dans la bonne voie, je nommerai Antoine Mornac (Ferix Forenses, 1619, in-8°). Baillet (Jugemens des Savans, 1722, t. I, p. 188), Dom Chaudon (Dictionnaire historique, 1789), M. R. Dezeimeris (De la Renaissance des lettres à Bordeaux au xvie siècle, 1864, p. 24 du tirage à part), M. E. Brives-Cazes (Le parlement de Bordeaux et la cour des Commissaires de 1549, 1869, p. 152 du volume du 1er trimestre de la 3e série des Actes de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, etc.).
* De Viris, etc., p. 105 : « inter palronos eloquentissimum. »
en 1520 S et que les suffrages de ses concitoyens l'appelèrent de nouveau, en 1524 2 et en 1538 3, à siéger dans l'assemblée municipale de « la noble ville et cité. »
Aimar de Ranconnet étudiait, en 1526, au collège de Périgord, à Toulouse, comme l'atteste un document retrouvé par M. Dessalles, et qui nous montre dans le futur magistrat un de ces turbulents écoliers dont les futiles querelles amenaient souvent les plus graves malheurs *. De Toulouse, Ranconnet paraît s'être rendu à Paris, et pendant une douzaine d'années, il y aurait gagné sa vie, selon le Pithœana, en aidant lesEstienne à publier ces éditions si pures et si belles qui ont immortalisé leur nom 5. Si, comme on le lit encore dans le môme voulme, le Dictionnaire de Charles Estienne est l'œuvre de Ranconnet, ce fut sans doute en surveillant l'impression des textes grecs et latins mis au jour par les deux frères, que l'intrépide travailleur recueillit ces milliersde remarques qui, classées par ordre alphabétique, formèrent, sous le titre de : Dictionarium historicum, geographicum, poeticum (in-4°, 1553), notre premier dictionnaire universel d'histoire, de géographie et de mythologie. Dans ce cas, regrettons, pour la mémoire de Charles Estienne, que ce dernier n'ait pas eu la loyauté de révéler le nom du réel auteur d'un répertoire qui, quoique plus de trois fois séculaire, mérite encore aujourd'hui d'être consulté. Du reste, Charles Estienne n'aurait pas été le seul
1 Supplément des chroniques, etc., 1666, in-4°, p. 57.
* P. 58. La particule, qui manque a Ja page 57, précède ici le nom de maistre Ranconnet.
8 P. 61. Il faut bien se garder d'identifier, comme l'a fait l'éditeur des Mémoires de Condè (1743, in-4°, t. I, p. 4), l'avocat et jurât de Bordeaux avec un autre François de Ranconnet, écuyer. seigneur d'Escoire et de Polignac qui, vers la môme époque, habitait le Périgord, où il avait épousé Hélène d'Abzac de la Douze (Armoriai de France, par d'Hozier, t. I, p. 451). Tte qui aura trompé de Thou, c'est que les aïeux du président de Ranconnet étaient périgourdins. Sous l'impression d'un incertain souvenir, le grand historien aura confondu l'origine de Ranconnet avec l'origine de la famille.
* M. ûessalles n'indique point la provenance de ce document, qui est un certificat des capitouls de Toulouse, daté du 10 novembre 1543, et rappelant que des informations avaient été faites, dix-sept ans auparavant, contre Ranconnet accusé d'avoir traîtreusement assailli et mortellement blessé un de ses condisciples.
* a Ranconnet estoit pauvre, et servit quasi de correcteur à Robert et a Charles Estienne. » M. A. Firmin Didot ne nous apprend, à ce sujet, rien de plus (Nouvelle Biographie générale, article : Estienne Charles) : « Parmi les correcteurs de son imprimerie était Aymar de Ranconnet, qui devint conseiller au parlement de Paris. » Ant.-Aug. Renouard (Annales de l'imprimerie des Estienne, 2e édition, Paris, p. 367) avait dit : « Un des correcteurs de l'imprimerie de Charles fut Aymar Ranconnet, depuis conseiller au parlement de Dijon (sic), et ensuite au parlement de Paris. A cette occasion, Maittaire donne une liste de personnages qui, d'abord correcteurs typographiques, arrivèrent à une grande réputation ou au moins à un haut rang. Tous ces noms étant connus, je ne reproduis pas ici cette nomenclature, que l'on peut voir dans Maittaire, p. 168. »
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
ingrat que Ranconnet aurait rencontré, s'il est vrai, comme l'affirme encore le Pithœana, mais le Pithœana seul, qu'il ait composé le livre des Formules publié par le jurisconsulte Barnabé Brisson Tout ceci, il faut le dire, repose moins sur de solides témoignages que sur de vagues traditions, et ne doit avoir, par conséquent, pour tout bon juge, qu'une médiocre autorité2.
M. Dessalles a rapporté les lettres patentes signées par François Ier, le 18 août 1539, en vertu desquelles Ranconnet fut nommé conseiller au grand conseil. Des termes mêmes de ces lettres 3, il résulte que Ranconnet ne fut jamais conseiller au parlement de Bordeaux, quoi qu'en aient dit la plupart de ses biographes, entraînés par l'affirmation du président de Thou 4. Pendant dix années, Ranconnet remplit les fonctions de conseiller au grand conseil. Le 21 décembre 1549, il fut pourvu de l'office de conseiller et président de la seconde chambre des enquêtes, au parlement de Paris 5. Scévole de Sainte-Marthe et de Thou assurent qu'il exerça cette charge avec beaucoup de louanges, et Pierre Bunel, qui a tant exalté l'érudit, n'a guère moins exalté le magistrat 6.
1 « Brisson a compilé Tiraqueau. Ses Formules sont de Ranconnet. » Le De formulis et solemnibus populi Romani verbis parut pour la première fois à Paris, in-0>, 1583. Les autres éditions sont de 1595, Heidelberg. in-P'; de 1710, Strasbourg, in-8° ; de 1754, Leipsick, in-P>. On a prétendu aussi que Ranconnet eut une large part à un autre ouvrage de Brisson : De verborum qux ad jus pertinent significalione libn XIX (1557, in-P*). Je ne trouve ce renseignement fort suspect que dans le Dictionnaire de Moréri.
* On a été plus juste envers Ranconnet dans le titre d'un recueil célèbre pour lequel il fournit de considérables matériaux : Le Thrèsor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, auquel entre autres choses sont les mots propres de marine, vénerie et faulvonnerie, cy devant ramassez par Aymar Ranconnet , vivant conseiller et président des enquestes au parlement, revu et augmenté en cesle dernière impression de plus de la moitié par Jean Nicot, vivant conseiller du roi, etc. (Paris, 1606, in-P»). Les éditions de 1564 (Paris, in-P*) et de 1573 (Paris, in-f1) étaient déjà enrichies du travail de Ranconnet, mais sans que ce philologue y fût nommé. Plusieurs biographes ont inexactement prétendu que Ranconnet avait lui tout seul composé un dictionnaire complet dont Nicot aurait douné une édition améliorée. (Voir Moréri, Chaudon, la Biographie universelle, la Nouvelle Biographie générale, etc.)
8 « Pour la bonne et entière confiance que nous avons de la personne de nostre cher et bien amé maistre Aymar de Ranconnet, escuyer, licencié ez loix, etc.»
4 M. Dessalles avance que cette faute n'a été évitée que dans les Mémoires de Condè (à l'endroit déjà cité), où l'on voit que Ranconnet fut iïabord conseiller au grand conseil. J'objecterai que G. de Lurbe {De Viris) s'était bien gardé lui aussi de nous montrer Ranconnet passant par le parlement de Bordeaux pour arriver au parlement de Paris. Partout ailleurs, du reste, môme dans les Eloges de Sainte-Marthe, on retrouve l'erreur relevée par M. Dessalles, et il ne faut point s'étonner, après cela, de la voir se reproduire, de nos jours, dans tous nos recueils biographiques et dans diverses autres publications.
8 Et non de la quatrième chambre, comme le marque le Dictionnaire de Moréri.
6 Pétri Bunelli Tolosalis epislolw familiares cum notis Francisci Graverol,
Le moment est venu de demander aux contemporains de Rançon net ce qu'ils ont pensé de son savoir. Après Bunel, le premier qui élève la voix pour le glorifier, est Antoine de Gouvea. Nous avons déjà vu que ce professeur l'avait salué du titre de « gloire de sa ville natale. » En 1544, dans son Commentaire sur les deux premiers livres de Lettres de Cicéron à Atticus (Paris, in4°), Gouvea cite une restitution du texte, que lui a transmise « Emarus Ranconelus, vir acerrimi judicii et singularis eruditionis 4. » Adrien Turnèbe, dans une lettre en langue grecque mise en téte de son édition des Sept tragédies de Sophocle et adressée à Ranconnet, manifeste, à la fois, son admiration et sa reconnaissance pour celui qui lui avait généreusement prêté le double secours de ses lumières et de ses manuscrits 2. Un peu plus tard, Cujas, lui dédiant ses Notes sur les Sentences de Paul, lui prodigue les nommages les plus flatteurs 3. Gabriel de Lurbe, dont j'ai déjà transcrit une phrase bien élogieuse, nous apprend, en outre, que si, dans les textes anciens, on trouvait quelque
Nemausensis, etc. (Toulouse, 1687, p. 128, epist. XXXVI ; p. 158, ep. XL VI). C'est dans la seconde de ces lettres — Bunel mourut en 1556 — que l'humaniste toulousain s'étend sur le mérite du magistrat. Dans la première, Bunel adresse tous ses remerciments à l'homme très-ingénieux et très-judicieux (homini acutissimo et gravissimo) qui lui a écrit une amicale lettre en latin ; il déclare qu'il lui doit beaucoup au sujet d'un dialogue de Porphyre {de Porphyrii dialogo mullum libi debeo), et qu'il est heureux de lui envoyer un manuscrit de Xénophon qui l'aidera peut-être a perfectionner la traduction française de cet auteur entreprise par Ranconnet. Une note de Graverol (p. 130) constate que nulle autre part ne nous a été conservé le souvenir de cette traduction, xnfelici tamen successu, cum vix ullum alibi, quam in epistola Btinelli, ni fallor, vesligium appareat. Aucun des critiques qui ont parlé de Ranconnet n'a mentionné le manuscrit d'une traduction d'Hérodote (Bibliothèque nationale, fonds français, vol. 1384, petit in-P> de 84 feuillets), manuscrit à la première page duquel est inscrite une note ainsi conçue : « Toutes les corrections do ce livre sont de la main de feu messire Emar de Ranconnet, président aux enquêtes du parlement de Paris. » J'appelle sur ces corrections, qui sont très-nombreuses, l'attention des hellénistes.
1 Voir R. Dezeimeris, Delà Renaissance des lettres à Bordeaux, p. 24.
* Paris, 1553, 1 vol. in-4°, en deux tomes dont le second est occupé par le Commentaire de Démétrius Triclinius. Ce fut grâce au manuscrit de Triciinius, possédé par Ranconnet, que Turnèbe put rétablir les chœurs des tragédies de Sophocle. Turnèbe dit, à ce propos, combien était belle la collection d'ouvrages formée par Ranconnet. Voir encoro sur cette collection en général, et en particulier sur certains manuscrits d'Aristote et de Xénophon, la préface de la traduction latine des (Economiques par Jacques-Louis Strebée. Le Manuel du Libraire n'indique aucune édition do cette rare traduction. La Biographie universelle cite l'édition posthume de Paris, 1556, in-8°.
8 In Julti Pauli receptas sentenlias, etc., 1557. L'ôpitre dédicatoire est datée du 1er décembre. M. Dessalles en a traduit les dernières lignes. Teissier {Les Eloges des hommes savans, t. I, p. 381) prétend que Cujas considérait plus une petite barre tirée par Ranconnet sur les ailleurs, que les plus longs commentaires des autres. Avant Teissier, un Anglais, Clément Barkesdale, avait déjà emprunté à de Thou la biographie de Ranconnet avec celles de divers autres littérateurs : Monumenta litteraria, sive obitusel elogia doctorum virorum ex historiis illuslris viri Jacobi Aug. Thuani (Londres, 1640, in-4°).
passage obscur ou douteux, c'était à Ranconnet que tous avaient recours, comme autrefois à l'oracle d'Apollon 4. Scévole de Sainte- Marthe s'exprime ainsi (Eloges traduits par Guillaume Colletet) : « La mort de ce grand homme confondit et ruina de telle sorte toute sa famille, qu'elle ne perdit pas seulement toutes ses richesses, mais qu elle perdit encore des choses que tous les trésors du monde ne sauraient jamais payer, puisqu'au grand dommage de la république des lettres, toutes les doctes remarques qu'il avait faites sur les passages les plus* obscurs et les plus difficiles des anciens auteurs furent ensevelies dans le désordre général de sa maison. Ces curieuses recherches étaient en grand nombre, et l'on peut dire véritablement de lui qu'il fut le premier de tous qui découvrit aux savants un nouveau chemin pour arriver à la connaissance des plus profonds mystères de l'Antiquité. C'est aussi le noble témoignage que par une reconnaissance due à son mérite, en ont rendu dans leurs doctes écrits tous les habiles hommes de son siècle, au nombre desquels furent Louis Strebée, Adrien Turnèbe, Jacques Cujas, François Hotman, et celui qui avoua lui devoir légitimement la restitution de la loi Falcidie, je veux dire François Duaren a... » A son tour, le président de Thou, renchérissant encore sur Scévole de Sainte-Marthe, dira: « Je joindrai à Duaren Aymar de Ranconnet, qui lui servit de lumière pour trouver beaucoup de choses dans la science du droit, personnage qui excellait en toutes les belles sciences, et en la connaissance de l'Antiquité, soit profane, soit sacrée, et dont on ne peut parler sans le considérer comme une merveille. En effet, il savait tout seul ce que chacun peut savoir à part, et par où chacun peut se rendre recommandable à la postérité. Il a le premier ouvert les vraies fontaines du Droit Romain, et donné de la lumière aux lettres humaines, suivant ceux qui ont écrit en l'une et en l'autre langue. Il savait tous les secrets de la philosophie et des mathématiques, et, enfin, il acquit une parfaite connaissance de toutes choses par la force de son esprit...
« Il n'a presque rien écrit, mais il a laissé aux autres une grande matière d'écrire, ayant laissé un grand nombre de toute sorte de livres imprimés et manuscrits, sur lesquels il avait fait de belles remarques, et d'où les doctes de ce siècle ont tiré beaucoup de choses, et pour leur gloire et pour le bien du public, ayant quelquefois cité
* De Vins, p. 105.
* Graverol, dans une note de la page 128 de son édition des lettres de Bunel, ajoute à cette liste, qu'il reproduit, le nom de Pierre du Faur, seigneur de Saint-Jorri, qui mourut premier président du parlement de Toulouse en 1597. Dans cette même note, Graverol résume en un seul mot [in omni lilteralum eruditissiinus) tout ce que rapporte son ami Teissier (unus e viginti sex Academix regiie Nemausensis, in utraque lingua perilissimus, mihi que c«msimus, etc.), dans son Eloge de Ranconnet. M. J. V. Le Clerc {OEuvres de Cicéron* notes sur le livre IV de la Rhétorique à C. Herennius, t. II, p. 347, éd. in-8°) signale une correction de Denis Lambin et ajoute : « il devait cette excellente conjecture au célèbre président Aimar de Ranconnet. homme d'une vaste érudition, etc. »
leur auteur, et l'ayant quelquefois supprimé... Il écrivait parfaitement en grec et en latin, de sorte que les notes mêmes, qu'il a faites sur quantité de livres qui sont sortis de son cabinet, et que Ton voit encore aujourd'hui entre les mains des curieux, ne contentent pas moins les yeux par la beauté de l'écriture, qu'elles instruisent l'esprit par la doctrine qu'elles contiennent1. » Citons encore ce mot de Nicolas Le Fèvre, le précepteur de Louis XIII : « Ranconnet, le plus habile homme qui ait jamais été a, > et couronnons tous ces éloges par les éloges de deux poètes, l'un parlant au nom de la muse latine, l'autre parlant au nom de la muse française. Élie André, le traducteur d'Anacréon, consacra ce distique à Ranconnet :
1 On lit dans le Menagiana (édition de 1715, t. III, p. 103) : « M. le président Ranconnet était un savant homme... Les livres de sa bibliothèque sont recherchés par les curieux, parce qu'il marquait d'un crayon rouge ce qu'il y avait de bon à remarquer dans chaque auteur... » Sur la collection de livres et de manuscrits de Rauconnet , voir le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque impériale par M. Léopold Delisle (in-4°, 1868, p. 190). Le savant académicien renvoie à des Mémoires pour Vhistoire de la bibliothèque du Roi, par un de ses confrères du siècle précédent, Boivin, mémoires conservés au fonds français sous le n° 22571, et où sont énumérés (p. 329-332) les manuscrits qui passèrent du cabinet de Ranconnet, à la mort du président, dans la bibliothèque du Roi et qui paraissent avoir été achetés par François II. J'ai vu la plupart des manuscrits désignés par Boivin, et j'en ai surtout remarqué deux, un qui appartient au fonds latin (n° 4568), intitulé : Constitutions Apostolorum, in-4° de 183 feuillets en parchemin, un autre qui appartient au fonds français (n° 800), intitulé : Romani de la Rose, in-P> de 115 feuillets en parchemin avec miniatures. Au bas du feuillet 179 (verso) du premier de ces manuscrits on reconnaît, dans les mots Aem. Ranconeli. la large et belle écriture signalée par de Thou ; à la lin du second de ces manuscrits, au feuillet de garde, on lit ces mots tracés aussi avec une admirable netteté : a Ce romant de la Roze a esté achaptô de l'inventaire de feu M. Jehan Brinon seigneur de Vilennes, par moy de Ranconnet. »
* M. Dessalles attribue ce mot à Pithou : il n'a pas fait attention à ceci, que le mot est rapporté dans la partie du Pithseana (ad finem), qui est consacrée aux paroles mémorables de Le Fèvre. Avant M. ûessalles, Teissier, Moréri et bien d'autres encore avaient eu à se reprocher la môme méprise.
• Deliciœ poet. Gall., 1. 1, p. 75. Voir M. R. Dezeimeris, à l'endroit déjà plusieurs fois cité. — On peut ajouter qu'un autre poëte, Mornac, se plut à célébrer en Ranconnet le premier des érudits de son temps (Feriw forenses).
Mmare, Gallorum Varro, Suadxque Medulla, Magna Patrum sancti gloria Concilii s.
Joacliim
du Bellay lui adressa ce sonnet :