‹ Le drapeau de la FranceChapitre 24 sur 54 · AC SEIGNEUR DE RANCONNET · texte numérisé non relu

AC SEIGNEUR DE RANCONNET

D'un grand Budé les uns diront la gloire, D'un grand Baif les autres chanteront, Ceux-cy Danais, et ceux-là vanteront D'un Caste llan la louange notoire :

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

Mais quant à moy tant que les pas de Loyre De mes chansons leur course borneront, Tousjours leurs flots à leurs bords sonneront D'un Ranconnet la fameuse mémoire.

Ils sonneront que le grave Romain, Le Grec subtil, et le docte Germain, Le grand Arabe, et le divin Galdée,

Ne furent onc de chose studieux Que cestuy-cy n'ait apprise des Dieux Pour estre en luy divinement gardée1.

L'érudit élevé si haut dans l'estime de son siècle, mourut en 1559 2, à la Bastille , et sa mort n'est pas restée moins mystérieuse que la cause de son emprisonnement. La version du Pilhœana me paraît plus que douteuse3. Comment croire que le cardinal de Lorraine ait fait assembler le parlement tout exprès pour sa voir quelle était l'opinion de chacun de ses membres touchant la punition des hérétiques ? Comment croire que Ranconnet ait porté dans cette assemblée un Sulpice-Sévère, était lu, pour infliger une leçon au trop ardent cardinal, l'admira oie page de la Vie de saint Martin où l'historien signale la tolérance de l'évêque de Tours à l'égard des Priscillianistes? Comment croire surtout que, pour une aussi généreuse conduite, Ranconnet ait été traité comme un vulgaire malfaiteur 4 ? Tant d'invraisemblances accumulées rendent inacceptable le récit que l'on place dans la bouche de Pithou5. De plus,

1 F° 366 {verso) des OEuvres françaises de Joachim Du Bellay, gentilhomme angevin, etc. (édition de Rouen, 1592, in-12). Dans l'édition des mêmes Œuvres publiée par M. Marty-Laveaux (La Pléiade françoise, chez Alph. Lemerre), on trouvera ce sonnet à la page 132 du tome II (1867).

* C'est la date adoptée par de Thou, et il s'y faut d'autant plus tenir, que deux autres contemporains la donnent aussi, Pierre Bruslart, abbé de Joyenval, chanoine de Notre-Dame de Paris, et Scévole de Sainte-Marthe. Bruslart {Journal des choses remarquables arrivées en France despuis la mort d'Henry Second, etc., dans les Mémoires de Condé, t. I, p. 4) assure que ce fut le 13 septembre de l'année 1559 que décéda le président de Ranconnet. M. Dessalles a préféré la date de 1560 qui n'a été indiquée par aucun historien du temps. Il cite, il est vrai, V Armoriai (manuscrit) de Feron. où le trépas de Ranconnet est mis en 1561, mais c'est là une erreur évidente de Feron.

8 Cette version a pourtant été accueillie par M. Dessalles, comme par presque tous les rédacteurs de nos dictionnaires biographiques. Je n'ai pas été très-étonné de la retrouver dans YUistoire de France de M. Henri Martin (dernière édition, t. VIII, p. 496).

4 Le cardinal de Lorraine, ce protecteur des érudits, et notamment des Estienne, aurait-il persécuté le collaborateur de ceux qui, lui dédiant leurs livres, se servaient de ces mots : « Ex tua txjpographia? » Sur les bienfaits dont le cardinal combla divers savants, voir les Etudes sur Charles cardinal de Lorraine, par H. Paris (Reims, 1845, in-8°), et Le cardinal de Lorraine, son influence politique et religieuse au xvi" siècle, par J.-J. Guillemin, thèse pour le doctorat (Paris, 1847, in-8°).

8 La Nouvelle Biographie générale a substitué, à cette occasion, le nom du président de Thou au nom de Pithou.

aucun document ne peut être invoqué à l'appui de ce récit; aucun historien du xvie siècle n'a eu la moindre connaissance de ces dramatiques détails, et il serait bien inexplicable, on en conviendra, que seul François Pithou nous eût transmis le souvenir d'un fait trop extraordinaire pour n'avoir pas eu un immense retentissement l.

Interrogeons certains écrivains qui ont dû être bien mieux instruits des circonstances de l'emprisonnement de Ranconnet. Sainte- Marthe s'exprime ainsi : « Il arriva que de certaines gens qui le haïssaient, et à qui peut-être sa gloire donnait de l'ombrage, l'accusèrent d'un crime énorme et capital 2, et le faisant mettre prisonnier comme s'il eût été coupable, le mirent en danger de perdre honteusement ensemble et sa vie et ses biens. Mais, certes, il fut en cela estimé d'autant plus malheureux que la mort qui le surprit inopinément ne lui laissa pas le temps de se justifier de cette noire accusation. » Le président de Tiiou dit, de son côté : « Les choses ayant été si troublées en cette année à cause de la religion, la même fortune qui fut contraire à tant d'autres, l'enveloppa aussi dans la calamité publique, bien que la raison qui le mit en danger fût bien différente de celle de la religion. » Enfin, Isaac Casaubon, dans une lettre adressée à de Thou, le 3 mars 1509, le félicite de la prudence et de la délicatesse avec lesquelles, en faisant l'éloge de Ranconnet, il a eu l'air de ne pas savoir ce qui ne devait pas être su : « Grâce à toi, ajoute-t-il, les âges futurs ignoreront les crimes et les hontes de cet homme qui sans contredit fut très-grand, et dont personne ne pourra jamais assez admirer le divin génie et la prodigieuse érudition, per te enim ignorabit ventura œtas àxu^|xaTa xat iXaTTwjjtfCTa viri sine controversia maximi, cujus divinum ingenium etstupendam doctrinam nemo salis unquam poterit mirari*. » Ainsi, d'après ces paroles si graves et qui n'avaient encore été citées par aucun des biographes de Ranconnet, le président d'une des chambres du parlement de Paris aurait été un vil criminel, et le silence gardé à ce sujet par l'historien de Thou ne serait que le silence de la pitié. Qui faut-il croire, de Sainte-Marthe affirmant que Ranconnet mourut innocent, ou de Casaubon dressant contre ce même personnage un acte d'accusation d'autant plus accablant, qu'il se trouve dans une lettre intime écrite par celui qui fut l'honnête homme par excellence4? Formidable problème que nul ne doit essayer de résoudre !

1 On a copié dans le Patiniana (édition de 1701, p. 115) tout ce que raconte le Pilhxana.

1 Pierre Bruslart n'hésite pas à faire connaître la nature de ce crime : il nous montre Rancounet « estant chargé d'avoir commis inceste avec sa fille, ayant eu deux enfans d'elle. »

> haaci Casauboni Epistolx (Rotterdam, 1709, in-f\ p. 373, lettre DGCVIII). Combien donc M. Dessallcs se trompe quand il s'écrie : « Il faut le dire à la gloire du xvie siècle, pas un homme sensé, parmi les contemporains de Ranconnet, ne voulut croire à sa culpabilité ; et de tous ceux qui parlent de lui, il n'en est pas un qui mette en doute sa vertu et son honneur ! »

♦ Teissier (t. I, p. 380) apporte en faveur de Ranconnet ce témoignage : « J'ai

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

On ne saura jamais non plus d'une manière certaine dans quelles circonstances Ranconnet rendit le dernier soupir. De Thou semble bien faire allusion à un suicide, quand il écrit: « Ayant été mis à la Bastille, comme il l'avait prévu lui-môme par la connaissance qu'il avait des astres, car il savait fort bien l'astrologie, et avait étudié cette science avec Jérôme Cardan, il mourut âgé de plus de soixante ans, d'un genre de mort extraordinaire. » Mornac paraît partager cette opinion, lui qui se sert de cette discrète formule: « Je m'abstiens de parler de sa fin. » Le Pithœana attribue à Ranconnet une mort singulière : « Il se fit mourir d'avoir mangé, puis mit un marbre sur son ventre Teissier développe ainsi la brève indication de Pithou : < Parce que Ranconnet appréhenda qu'ils (les Guise) ne lui fissent souffrir quelque supplice douloureux, il résolut de se faire mourir, ce qu'on dit qu'il exécuta en mangeant du bœuf crud qu'il eut par le moyen de ses gardes. » Rangeons sans balancer parmi les fables cesuicidepar indigestion, et croyons tout simplement, avec Sainte- Marthe et la plupart des modernes biographes, que le malheureux ne put résister longtemps à son désespoir2.

Quant à l'effrayante fatalité qui, d'après le Pithœana, aurait poursuivi la famille entière du président de Ranconnet, je ne sais trop qu'en penser. Sa femme fut-elle frappée de la foudre3? Son fils périt-il sur l'échafaud? Une de ses filles expira-t-elle sur un fumier4? S'il en fut ainsi, jamais, depuis l'époque des Arides, de plus tragiques événements n'auraient presque à la fois anéanti le père, la mère et les enfants. Mais comme le Pithœana seul nous raconte les lamentables destinées de cette famille maudite, peut-être a-t-on le droit de se méfier sinon des assertions mensongères du narrateur, du moins de ses assertions exagérées 5.

appris d'un homme illustre par son savoir et par sa vertu, que les princes de Guise, qui étaient ennemis de Ranconnet, l'accusèrent d'avoir eu une habitude criminelle avec sa propre fille, et le Orent mettre en prison. » Mais le môme Teissier cite ce fragment d'une lettre de Hubert Languet (EpisL ad Elecl. Augusl., lib. XII, p. 36) : Fuit in eo viro summa eruditio et summum ingenium, sed pravum. » On voit que, pour Languet comme pour Casaubon, l'érudit était incomparable, et l'homme infâme.

1 M. Dessalles, qui compte beaucoup trop sur la véracité du Pithœana. regarde ce récit comme le plus probable, « car, » remarque- t-il, a Ranconnet détermina ainsi une sorte de congestion qui dut causer une prompte mort. »

* Comme les auteurs des articles sur Ranconnet du Moréri, du Chaudon. de la Biographie universelle, de la Nouvelle Biographie générale, M. J. V. Le Clerc (t. II, des OEuvres do Cicéron, p. 347) croit que celui qu'il appelle « savant modeste et laborieux, intègre magistrat, » mourut « de douleur. »

8 Cette femme, d'après X Armoriai de Feron, s'appelait Madelaine Hinsselin.

♦ Je dis une de ses lilles, car on en connaît deux, une, légitime, nommée Jacqueline, et une autre, naturelle, qui, d'après une note de l'éditeur des Mémoires de Condè (t I, p. 4), s'appelait Aimée, et fut mariée à Saint-André des- Arcs, le 21 août 1561, avec noble homme Antoine Chevalier, du diocèse d'Autun. Le Pithœana reproche à Ranconnet d'avoir été « fort adonné aux femmes. »

5 L'éditeur déjà cité du Journal de Pierre Bruslart, moins complaisant que

Le mémoire que l'on va lire est un mémoire justificatif que l'accusé rédigea, dans sa prison, pour le procureur général, et qui, étant autographe, porte en soi — l'écriture de Ranconnet ne ressemblant à aucune autre — un incontestable sceau d'authenticité4. M. Dessalles a connu ce document et en a tiré grand parti pour l'apologie de Ranconnet. J'ai pensé qu'une pièce si curieuse, la seule qui nous reste du président du parlement de Paris, méritait mieux que d'être analysée. La voici donc in extenso :

« Le deuxiesme jour de may 1559, Monsieur le Président de Ranconnet surprend ung nommé Palamedes Valton couché avec Jacqueline de Ranconnet, sa lille.

« Ledict Valton déclaire en l'instant que c'est sa femme et supplie le père de ne se contrister point, luy disant ces mots : Monsieur, je tiendray à vostre fille la promesse que je luy ay faicte.

« Enquis lors par le père quelle promesse c estoit, respond qu'il lui avoit promis de l'espouser.

« Enquis en quel temps il avoit faict iadicte promesse, respond qu'il y avoit deulx ans ou plus.

« Enquis si lors et dès le temps die Iadicte promesse, il avoit eu la compaignie charnelle de la dicte lille, respond que oy.

« Enquis pourquoy il ne l'avoit demandée et pourquoy il avoit si long temps celé leur affaire, respond qu'il n'avoit pas moyen de la nourrir, et sur ce qu'il luy fut remonstrô par le père qu'il estoit commissaire des guerres respond qu'il debvoit beaucoup.

« A ces déclarations voluntaires faictes sans aulcugne contraincte, estoient presens messire Jehan du Rousseau, prieur de Bussiere, Monsieur le Coq, advocat en la court, maistre Jehan Albanet, curé, et deulx parents de

« Au bout de demie heure après Iadicte prise, surviennent Monsieur de Morsan, président des requestes, et Monsieur de la Guesle, conseiller en la court, lesquels trouvent ledict Vallon encores en la chambre où il avoit esté pris couché avec Iadicte lille, par devant lesquelz il faict pareilles déclarations qu'il avoit faictes par devant les aultres tesmoings.

M. Dessalles, s'exprime ainsi, au sujet de toutes ces catastrophes : « Le Journal littéraire, imprimé à La Haye en 1715, tome VII, p. 60, en parlant du président Ranconnet, dit que sa fille que l'on avait accusée injustement d'inceste avec lui, mourut sur un fumier, que son fils fut exécuté, et que sa femme fut tuée d'un coup de tonnerre. On ne sait où les auteurs de ce Journal ont puisé ces anecdotes. Ils auraient dû en donner la preuve, pour qu'on pût y ajouter quelque foi. »

1 Ce mémoire nous a d'ailleurs été conservé par un collectionneur dont le nom seul est une garantie, par Du Puy (Bibliothèque nationale, vol. 488, p. 72).

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