MÉMOIRE DU PRÉSIDENT DE RANCONNET
la fille.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
« Finallement, ledict Vallon faict prier le père par Monsieur le président de Morsan qu'il veuille permettre que Monsieur de la Haye, conseiller en la court, qui a espousée la sœur dudict Valton, feust envoié quérir, ce que le père accorde.
« Monsieur de la Haye estant venu et ayant entendu le faict par les tesmoings et communiqué avec ledict Valton, son beau frère, prie le père de luy vouloir bailler ledict Valton en sa garde à la charge de le représenter à justice quand il en sera requis, ce qui luy est accordé.
« Finallement les amys et parents, traictans d'une part et d'aultre, se font quelques ouvertures d'accord, et demandoit ledict Valton la somme de dix mil livres la moictié contant, l'aultre à certain temps, offrant en ce faisant solemnizer en face d'églize ledict mariage et y venoit par prières, disant que si ses créanciers voyoient sa femme en sa maison, ilz viendroyent tous à la foulle et le feroient exequuter jusques à sa chemise, s'il n'avoit quelque argent pour les appaiser, qui seroit ung grand scandale tant à luy que à sa femme.
« Gecy traine environ quinze jours pendant lesquelz ledict Valton envoyé quérir par plusieurs fois sa femme pour aller parler à luy en la maison d'ung procureur de la court, nommé du Hamel, ce qu'elle faict publiquement, et devisent ensemble de leur niesnago, du logis qu'ilz prendront et aultres particuliers affaires et cela par plusieurs jours en présence de gens. Et confessa ledict Valton pendant ce temps, et du depuis, en plusieurs lieux, avoyr desja faict deulx enfans à ladicte damoyselle et pour tant ne lui failloyt que de l'argent pour la luy faire espouzer, comme il disoyt.
« A la fin, Monsieur Milet, conseiller en la cour, parent dudict Valton, vient en l'hostel du président de Ranconnet, luy porté des articles escripts de la main dudict Valton par lesquelz il promect solemnizer ledict mariage en luy baillant deux mil livres contant, lesquels articles le père prend et dict qu'il les communiquera aux parens et amys de la fille, afin qu'il ne leur semble qu'on les ait contemnez.
« Au surplus, est arresté entre eulx que ledit Valton ne s'absentera point avant la solemnization dudict mariage, et de sa part le père déclaire qu'il fera dilligence de recouvrer deniers.
« Les choses estans en ces termes, ledict président de Ranconnet est constitué prisonnier par ordonnance du feu Roy 1 le xxi de juing dernier.
u Le lendemain, ung nommé Sarrot s'en vient à la mère dudict Valton, luy dict qu'il a des moyens pour rompre ce mariage. Ceste femme qui est avare et qui, peu de jours au précédent, avoit practiquô ung mariage audict Valton, son lilz, duquel elle s'attendoit toucher quinze mil livres, est bien aise d'ouyr parler Sarrot, et soudain envoie quérir ung sien beau frère, nommé des Groisettes, solliciteur des affaires du Roy, auquel elle communique le propos que Sarrot luy a tenu, et comme Sarrot se vante qu'il sçait des
1 Henri II, qui allait mourir le 10 juillet 1559. Constatons que du récit de Ranconnet il résulte clairement que ni Sulpice-Sévère, ni le cardinal de Lorraine ne doivent être mêlés a l'histoire de son arrestation. Que pourrait-on trouver de plus écrasant pour la version du Pith&ana que l'indirect démenti que lui inllige ici le prisonnier lui-même?
moyens pour rompre le mariage de sou filz et de ladicte Jacqueline de Ranconnot.
« Avant que venir à ces moyens, il fault présupposer la qualité de Sarrot. Sarrot est cousin germain de la tille du président de Ranconnet et a esté nourry jeune garson par ledict président en sa maison, comme ung de ses enfans.
u Estant debvenu grand, ledit président lui donne moyen de gaigner sa vie, le faict aller en commission, luy pourchasse un honneste party de la fille de Monsieur Bertelot, lors conseiller en la court, avec la résignation dudict estât de conseiller, et pour ce faire y employa Monsieur de Rochesfumes, maitre des requestes. Les choses ne se peurent faire.
a Pour récompense, ledict Sarrot tache à suborner la fille dudict président, sa cousine germaine, et depuis il vient ung jour du grand vendredy la luy demander à femme.
« Le président, qui commençoit descouvrir le mauvais naturel dudict Sarrot, luy respondit qu'il ne se pouvoit faire et que la lilleestoit sa cousine germaine et qu'il ne s'y attendit point.
« Depuis ce jour, Sarrot se rend ennemy mortel dudict président et n'a depuis cessé de luy pourchasser ennui et desplaisir.
« Tellement que ledict président a eu contre ledict Sarrot doulz arrôtz à la Tournelle, par le premier desquelz est ordonné que quatre requestes présentées par ledict Sarrot seront lacérées. Par le deulxiesme est ordonné que une aultre requeste, présentée par ledict Sarrot, sera lacérée en la chambre de la Tournelle, icelle séant, présent ledit Sarrot qui est condemné en l'amende envers le Roy avec inhibitions de plus ne retourner à telles faulles sur peine de punition corporelle.
« Sarrot, après ces arretz, s'en va chez Monsieur le président de Tou 1 faict illec plusieurs exclamations et, entre aultres propos , luy dict qu'il est content de se faire pendre, pourveu qu'il puisse ruiner ledict président de Ranconnet.
« Voyant Sarrot ledit président estre prisonnier, il prend ceste occasion pour la meilleure qu'il pourra jamais avoir de calumnier ledict Président, attendu qu'il est en lieu où il n'a moyen de respondre aus calumnies dudict Sarrot.
« Pour exécuter son entreprise et pour tirer quelque escu de la mère de Valton, il vient à elle comme dict a esté et luy dict qu'il a deux moyens fort propres pour rompre ce mariage.
« Le premier moyen est que ladicte Jacqueline de Ranconnet acoucha le jour de Pasques mil cinq cents cinquante huict d'une fille en l'hostel d'une vefve demourant en la rue des Parcheminiers, nommée Madame Rosée.
u Responce à cela. Il est vray qu'elle acoucha ledict jour de Pasques mil cinq cents cinquante huict, mais c'estoit du faict dudict Valton, car par sa confession faite lorsqu'il fut pris sur le faict, ilz estoient mariez plus de onze mois avant que ladicte fille feust née. Car si le deulxiesme jour de may dernier qu'il fut surpris il y avoit deulx ans ou plus qu'ilz estoient mariez, selon sa
* Christophe de Thon, le père de l'historien, président au parlement de Paris depui9 155i.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
confession, il fault par nécessité qu'ilz feussent mariez dès le commencement de may 1557. Et partant l'enfant qui fut né le jour de Pasques 1558, est non seulement né, mais aussi conçeu en mariage.
« L'autres response est que Valton l'alla veoir en sa couche, l'alla veoir baigner et advoua l'enfant h luy, ainsi que toutes les femmes qui furent présentes afferment, et il n'a pas le cueur si lâche, si l'enfant n'estoit à luy, de s'offrir de l'espouzer et envoyer articles escriptz de sa main.
« Joinct à ce que la lille née le jour de Pasques 1558, si elle a esté portée neuf moys, elle a esté conçeue en juillet 1557, auquel temps ledict président de Ranconnet estant malade à l'extrémité, ledict Valton fut trouvé entre chien et loup caché dans la petite salle basse du logis dudict président, et ce par la présidente de Ranconnet, qui crya sur luy inliniement, et luy Semanda qu'il faisoit céans à telle heure, attendu que la maison luy estoit deffendue il y avoit plus de troys ans.
« Et d'avoir esté ainsi surpris audict temps en la dicte salle y en a confession faicte par ledict Valton, présens Monsieur le président de Morsan et Monsieur de la Guesle, conseiller en la court. Ainsy voyla le premier moyen de Sarrot abbatu.
« L'aultre moyen de Sarrot est que la dicte fille estoit incestueuse, que le bruict en courut quant elle fut née.
a Response. Sarrot, lorsque l'enfant fut né, alla trouver l'accouchée sur le lieu, et pour ce que le mariage n'estoit encores descouvert, Sarrot luy voulut donner ung père à sa fantasie, s'en alla au Louvre le dire à quelques grands seigneurs et dames, s'en alla au Palais le semer de main on main.
a Mais les seigneurs ne tindrent compte de son dire, voyans qu'il parloit sans fondement et que nature combatoit sa calumnie. Aussi que à le veoir ung peu longuement parler, il se cognoist qu'il a quelque grande perturbation d'entendement qui le travaille.
u Quand au Palais, il y est si cogneu et si descrié, qu'il n'y a homme qui face fondement sur chose qu'il die.
a Toutesfois, si feit il tant qu'il en feit courir quelque bruict et ceulx qui furent legiers à croire et qui ne sçavoient pas qui estoit l'autheur do ce bruict en pensèrent ce qu'ilz voulurent.
a Maintenant, pour prouver que ceste iille née "et conçeue en mariage comme dict est et advouée par Valton, fut incestueuse, Sarrot allègue le bruict qu'il en feit courir lorsque la dicte fille fut née.
a Et par ces deulx artifices, le premier de ceste lille née le jour de Pasques 1558, l'aultre du bruict que feit courir ledict Sarrot, il veult opprimer l'honneur dudict président avec l'ayde de Croisettes. Et ont faict luy etCroisettes une si estroicte alliance qu'ilz ne bougent d'ensemble.
a Croisettes, comme solliciteur du Roy, voit les papiers et informations. Sarrot va à la queste des tesmoings et les practique et les forge et n'en y a ung seul produict par le procureur gênerai, si premier il n'a passé par les mains de Sarrot.
a Chacun d'eulx a une fin particulière. Croisettes tache de rompre le mariage et, pour ce faire, veult mètre confusion et longueur en cest affaire. Sarrot, pour sa principale estude, tache do maculer l'honneur du président et luy semble que la seule atrocité du tiltre du crime qu'il a inventé suffira, sans aultre preuve, pour le ruiner à jamais, a tout le moings qu'il fera si longue-
VENISE ET SA DIPLOMATIE
ment durer l'instruction du procès en produisant en quinze jours ung tesmoing touchant l'acouchement de sa tille, car d'autres n'en a il point, qu'il consumera d'ennuy et de maladie ledict président *.
a Lequel, pendant qu'on informe et qu'on ne peult rien trouver contre luy, demeure tousjours prisonnier par l'invention dudict Sarrot, et menées dudict Croisettes, qui cependant a faict absenter son nepveu Valton, qui debvoit estre présent tant pour respondre à la lille touchant le faict de son mariage, que audict président sur le rapt commis en la personne de sa fille.
« Et est à espérer de l'équité de Monsieur le Procureur général qu'il n'obmetra pas à requérir au premier jour que ledict Valton vienne à ceste fin que justice soit administrée aussi bien contre les parans de Croisettes que contre les aultres.
« Il fault noter une chose en cest affaire qui n'a jamais esté veue ailleurs, c'est que Valton ne se plaignant point de son mariage et n'accusant point sa femme d'adultère ny d'aultre crime, toutesfois l'on informe de la pudicité de sa femme sans qu'il se rende partie. »
Philippe Tamizey de Larroque.
VENISE ET SA DIPLOMATIE '
Venise, maintenant si déchue, garde au moins dans son humiliation présente les souvenirs de son splendide passé. Née au sein des lagunes dans le vp siècle, le triple génie de la diplomatie, de la colonisation et delà guerre lui échut en partage et assura ses hauts destins. On Ta comparée souvent à Carthage : elle eut, selon nous, plus d'analogies avec Rome, sauf toutefois des différences essentielles. Comme la Cité-reine, elle fut puissante au dedans et au dehors
1 Prophétiques paroles qui, quelques jours plus lard, allaient être réalisées et qui à elles seules écartent forcément toute hypothèse de suicide.
* Les archives de Venise, Histoire de la chancellerie secrète. Le sénat, le cabinet des ministres, le conseil des Dix et les inquisiteurs d'Etat dans leurs rapports avec la France, d'aprè3 des recherches faites aux sources originales, pour servir à l'étude de l'histoire, de la politique et de la diplomatie, par Armand Baschet. Paris, H. Pion, 1870, in-8° cav. de vi-708 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
par son patriciat, et peupla le monde de ses colonies; comme cette dominatrice des nations le luxe et les plaisirs la jetèrent sur la pente des décadences et la livrèrent énervée et sans défense aux mains de l'étranger. Quoi qu'il en soit de ces ressemblances, toujours est- il que de bonne heure Venise, grâce à son heureuse situation topographique et à l'instinct de ses futures grandeurs, tourna ses regards vers l'Orient. Au vme siècle, les défaillances de Ravenne lui abandonnèrent sans conteste l'empire de l'Adriatique. Depuis ce temps, elle ne cessa de grandir. Le moyen ûge vit ses luttes viriles avec les républiques italiennes, la dilatation prodigieuse de son commerce dans le Levant, et ses nobles faits d'armes contre les Turcs dont elle eût peut-être, sans l'insouciance de l'Europe et les folies du Bas-Empire, préservé Constantinople et la civilisation ; en même temps elle entretenait avec la Savoie, l'Angleterre, l'Autriche et l'Espagne des relations qui tournaient à sa gloire. Mais c'était surtout avec la France qu'elle se montrait si justement fière de nouer des rapports et de contracter des alliances. Dès le règne de saint Louis, elle aimait à nous rendre hommage, à utiliser notre force au profit de la sienne. Les guerres d'Italie sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, changèrent son rôle vis-à-vis de nous. Dans l'intérêt de sa politique ambitieuse, elle prétendit soutenir contre nos armes et nos alliances l'indépendance italienne, et elle fit alors un immense effort de diplomatie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV engagèrent ensuite plus ou moins devant la république Sérénissime l'honneur de notre drapeau ; puis advint la Révolution française ; Venise , épuisée de désordres et de délices, ne sut pas résister à l'action dissolvante d'une démagogie dont un brillant général encourageait, pour un succès personnel, les intrigues et les complots; elle succomba misérablement en 1797. Elle est aujourd'hui la servante de cette maison de Savoie qui pâlissait jadis dans le rayonnement de sa gloire.
Ce ne fut pas seulement à son génie, ce fut encore à ses hautes magistratures que Venise dut sa grande fortune. République aristocratique, elle était forte par son patriciat; les familles qui le composaient ont toujours dans le Livre d'or leur généalogie et leurs alliances, témoins impérissables de la vigueur de ces races. LeGrand- Conseil où elles trouvaient place était le Parlement. Dès Fàge de vingt-cinq ans. les jeunes patriciens avaient le droit d'y siéger, et y faisaient comme un stage politique, où ils s'initiaient à la connaissance et au maniement des affaires. Le Doge, chef de l'Etat, exerçait une magistrature en qui la république admirait et vénérait son image vivante. On sait de quelles magnifiques fêtes il était l'ornement; fêtes souvent bizarres, mais toujours imposantes, où Venise se plaisait à saluer dans la personne du Doge l'éclat de sa puissance et de sa prospérité nationale. Le Doge toutefois, malgré le pompeux appareil de ses solennités, n'avait qu'un pouvoir contenu. Il présidait le Sénat, dont les membres, au nombre de quarante ou de soixante, étaient nommés par le Grand-Conseil. Le Sénat élisait
VENISE ET SA DIPLOMATIE
les ambassadeurs, leur donnait ses instructions avant leur départ, recevait les correspondances qu'ils envoyaient du lieu de leur destination, et les citait, quand ils étaient de retour, à sa tribune ou à sa barre, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur mission. En outre, il concluait la paix ou déclarait la guerre, formait les ligues et les alliances, choisissait les principaux officiers et réglait les impositions.
Le Collège des ministres se réunissait dans le palais ducal. Ils étaient vingt-six, et se partageaient la gestion des intérêts publics. Les jeunes nobles d'ancienne lignée, dont la sagesse n'attendait pas la maturité de l'âge, remplissaient là, sous le titre de Petits-Sages, des fonctions qui honoraient leur prudence précoce. Ce n'est pas tout : le gouvernement de Venise étant devenu héréditaire au xive siècle, une réaction patricienne se fit, et de cette réaction naquit le Conseil des Dix, sur qui le roman, bien plus que l'histoire, a épuisé ses colères et ses malédictions. Le Grand-Conseil le déclara nécessaire comme institution de salut public, et ce fut surtout vers la fin du xv« siècle et au xvie, au milieu des dangers de la patrie vénitienne dans les guerres d'Italie, que ce Conseil fut à l'apogée de son terrible ministère. Comme les consuls de la vieille Rome, il veillait à ce que la République ne souffrit aucun dommage ; comme les anciens tribuns, il tenait en échec le patriciat qui le soutenait; comme les censeurs, il veillait à la protection des citoyens, aux mœurs et aux coutumes. Enveloppé de mystères, il recevait des dénonciations continues par la Bouche-du-Lion, et après des procédures qui n'étaient pas sans garanties pour les accusés, il condamnait à la prison obscure, à la pendaison entre les colonnes de Saint-Marc, à la taille de la main, à la décapitation ou à l'étranglement.
Les trois inquisiteurs étaient ses hommes d'action. Leurs pouvoirs illimités et vraiment formidables épouvantèrent le patriciat lui-même. Conseil des Dix et Inquisiteurs entreprirent considérablement, au xvi° siècle, sur les attributions du Sénat; ils mirent en quelque sorte l'Etat dans leur main ; sous prétexte de le sauver des complots du dedans et des intrigues de l'étranger, ils centralisèrent presque tout.
Ce coup d'œil rapide était nécessaire pour faire saisir, à son vrai point de vue, l'importance souveraine des Archives de Venise, objet récent d'une publication très-remarquable de M. Armand Baschet. (3es archives occupent les côtés de deux cours de l'ancien couvent de Santa Maria gloriosa dei frari. Elles comprennent, pour l'époque antérieure à 1797, année de la chute de Venise, 106,752 cartons; pour l'époque ultérieure, 102,462 registres ; on a reconnu 52,878 documents sur parchemin en feuilles détachées. Des rayons qui, le long des murailles, sont chargés de cartons et de liasses, se détachent des inscriptions dont le caractère blanc sur fond bleu indique les classifications. Ces archives, hélas ! ne sont pas complètes ; de nombreux incendies, entre autres ceux de 1574 et de 1577, les ont ravagées, et les spoliations accomplies, d'un côté, par le vandalisme
de la Révolution française, de l'autre, par la défiance de l'Autriche, ont ajouté aux regrets de la science; par contre, en 1807, nous avons sauvé par notre énergie bien des trésors que la Chancellerie ducale, la Chancellerie secrète et le Conseil des Dix allaient perdre. En ce qui concerne les dépêches des ambassadeurs vénitiens accrédités près des cours, on n'a qu'un ensemble fruste, que des débris péniblement préservés des ravages du temps. En compensation, un sénateur vénitien, Marin Sanudo, a pris aux sources et recueilli dans son journal des copies de dépêches importantes et nombreuses qui se réfèrent à la période si animée de 1596 à 1635. De plus, beaucoup de familles patriciennes ont conservé dans leur écrin domestique, comme un patrimoine d'honneur, des joyaux de même nature ; enfin, les bibliothèques de Saint-Marc, à Venise, et du Record office, à Londres, gardent leurs secrets diplomatiques. Souhaitons que l'histoire des sociétés modernes profite incessamment de ce vaste ensemble de documents inédits.
On le voit, il faut encore lever bien des sceaux, et pourtant, combien la science doit se féliciter des résultats acquis ! De 1824 à 1840, quelle que fût la sévérité des interdictions de l'Autriche, ces trésors surveillés, comme ceux du jardin des Hespérides, par un dragon d'un nouveau genre, n'ont pu résister entièrement à l'intrépide audace des curieux et des chercheurs de tout pays, et surtout de la France, venus en leur nom propre ou au nom de leur gouvernement respectif. Ces conquêtes du courage sur une vigilance jalouse n'ont pas été stériles ; bien des pierres de choix, empruntées aux archives, sont entrées dans la construction de monuments historiques déjà debout, ou qui n'attendent qu'une main patiente et habile pour être achevés. L'Autriche elle-même, il faut le dire à sa louange, en créant par les soins de M. de Bach (1855) une école de paléographie pour ces archives, leur a rendu service. Toutefois, les papiers des inquisiteurs restaient toujours inaccessibles aux profanes. M. Baschet, par une bonne fortune inattendue qu'il raconte avec charme, put obtenir de l'empereur d'Autriche la permission de scruter ces arcanes. C'était en 1855; il était alors chargé d'une mission littéraire par le ministre de l'instruction publique, et il put la remplir au delà même de ses espérances. Depuis ce moment, il a fait des Archives de Venise son domicile scientifique ; il a rapporté de son assidu commerce avec les meilleurs dépôts, des masses de documents dont il n'a pas été avare. Une première fois, il a vidé ses portefeuilles dans la Diplomatie vénitienne et les Princes de l'Europe au xvi* siècle, ouvrage attachant, instructif, auquel la presse compétente a fait bon accueil; puis, voulant ouvrir aux recherches de très-larges horizons, il a pris à tâche d'orienter les érudits dans le dédale vénitien. Essayons défaire avec lui très- rapidement ce voyage d'exploration.
Voici d'abord la Chancellerie ducale, présidée par le Grand-Chancelier, assisté de ses secrétaires. Il y avait là, surtout dans la partie appelée Segreta, d'innombrables dépêches qui remplissaient presque trois siècles (1300-1 550); les incendies de 1574 et de 1577 les ont dévo-
VENISE ET SA DIPLOMATIE
rées.Ce qui reste forme cependant un recueil très-respectable. Chacune des grandes magistratures a également ses archives. Le Conseil des Dix a ses Parte segrete où tout gouvernement d'Europe avait son histoire, et où sont consignés les plus émouvants épisodes. Plus curieux encore et plus étranges sont les papiers de ces inquisiteurs dont la police embrassait toutes les cours. Par malheur, le dernier moment de l'indépendance vénitienne fut témoin d'un aulo-da-fè brutal des plus importantes pièces de ces magistrats. Une émeute folle prétendait venger ainsi l'humanité ; elle ne commettait qu'un attentat contre l'histoire ; les flammes ne nous ont laissé que des épaves.
Arrivons au Sénat. Ses archives ont deux catégories : l'une réservée à la publicité, l'autre confiée au mystère.
Les collections Terra e more concernent des affaires administratives. Les Libri dei trattali sont neuf registres contenant les plus anciens traités conclus au moyen âge par la république avec les puissances. Les cent vingt-huit documents de YAlbus ont trait aux Etats asiatiques ou africains. Trente-trois volumes de Comme inoriali renferment des faits mémorables. Les Deliberazioni sont des registres secrets où se déroule toute l'histoire politique de Venise, jusqu'en 1797, dans ses rapports diplomatiques avec l'étranger. La première classe, sous le nom de Cor//, a cent soixante-dix registres, les liasses exceptées, qui ont pour objet les cours. N'abordons pas sans une patriotique fierté les Dispacci. Chaque nation de l'Europe a là son dossier, mais la France a le plus magnifique recueil de dépèches ; elles sont toutes comprises en deux cent soixante-seize volumes et s'étendent de 1554 à 1797. Beaucoup de ces dépêches, quel qu'en soit le point de départ, sont partiellement ou totalement chiffrées, et il est bon de savoir, à ce propos, que l'invention et l'interprétation du chiffre appartenaient généralement au Conseil des Dix. M. Louis Pasini a expliqué ou expliquera bientôt cinq mille lignes de ces chiffres, lesquelles ont pour cadre un espace de douze ans (1554-1566); d'autres savants se disposent à le seconder vaillamment. Outre les Dispacci, il y a les Reiazioni : ce sont les comptes rendus qu'à leur retour à Venise les ambassadeurs faisaient au Sénat; après les piquants détails des dépêches, la relation formait le tableau d'ensemble. Quelle mine pour l'histoire! M. TominasoGar a publié en partie les Reiazioni; M. Gachard, l'archiviste de Bruxelles, les a utilisées pour les annales de la Belgique ; M. Léopold Ranke pour ses doctes écrits. M. Alberi, s'imposant la pénible tâche de colliger ces documents, en a publié quinze volumes in-8°; MM. Barozzi et Berchet s'occupent de réunir les Reiazioni sur la cour de Rome au xvue siècle, et celles de toutes les cours aux siècles suivants.
Les archives du Collège des ministres sont administratives ou politiques comme celles du Sénat. Ces dernières ont le plus vif intérêt; elles se composent de deux cent vingt-cinq registres, de liasses secrètes, de cartons contenant les instructions pour des envoyés et des ambassadeurs, de LeUere dei soverani e principi, et
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
d'un recueil des audiences données par le Collège aux ambassadeurs étrangers. N'oublions pas les Rubriche, abrégés de textes importants, les Annali des choses mémorables et surtout les Esposizioni où se succèdent de 1541 à 1597 cent vingt-sept registres, puis cent soixante-dix-neuf liasses. Quelle superbe série de pièces diplomatiques! Elles font assister — déduction faite des audiences accordées par le Conseil des Dix — à ces séances solennelles où les délégués étrangers exposaient aux ministres, avec toute l'habileté de langage qui était en leur pouvoir, le but de leur ambassade. Quel art infini de parole il fallait avoir pour se ménager les bonnes grâces de l'ombrageuse république , pour déjouer de mauvais desseins, et dissimuler, en ayant l'air de tout dire, tout ce qui pouvait éveilhr les soupçons du Collège ou dévoiler aux Ktats rivaux quelques grands projets! — Ici encore la France a la fleur du panier. Ces documents sont pleins de ses beaux souvenirs; notons en passant les Esposizioni de notre historien Geoffroy de Villehardouin et de notre immortel homme d'Etat, Philippe de Commines. Nous aimerions maintenant à émailler ces arides, mais essentiels détails, de récits et d'anecdotes qui fissent revivre sous nos yeux la diplomatie franco- vénitienne: nous voudrions pouvoir étudier et retracer les incidents dramatiques de ces luttes où le patriotisme opposait la sagacité et la finesse à la tactique défiante et sombre de l'Etat Sérénissime; mais l'espace nous manque, et nous allons au plus pressé. Disons bien vite que M. Baschet, sans viser cette fois à l'honneur de faire un livre, s'est voué modestement au courageux labeur d'un soldat de la science ; il s'est contenté de soulever le voile qui cachait, depuis tant de siècles, des matériaux propres à construire de nombreux et impérissables monuments. Dans le sanctuaire scientifique où il revenait toujours con amore, il a tout compulsé, annoté et coordonné. Voici donc qu'il présente l'historique des collections et des catalogues, énumère les index, dépouille les séries, fixe des jalons et des points de repère, compte les volumes, les cartons, les liasses et les parchemins, en expose le contenu et en apprécie la valeur. Et cependant M. Baschet n'a ni la sécheresse, ni la monotonie du catalogue ou du procès- verbal; s'il est parfois ondoyant, confus, et comme accablé par l'abondance des renseignements qu'il a hâte de mettre au grand jour de l'érudition, en revanche, il sème de fleurs ses sentiers arides ; les anecdotes qu'il emprunte à ses documents sont comme de fraîches oasis où l'on respire le grand air de l'histoire ; très-souvent, sa phrase n'est plus d'un archiviste, elle est d'un aim ible causeur, parfois un peu négligé dans son allure, mais parfois aussi s'élevant jusqu'à l'éloquence. Un travail de révision supprimera facilement les défectuosités de forme et de méthode. Ce qui restera, sans nul doute, ce qui doit rester, c'est le cachet de patriotisme dont M. Baschet a marqué ses pages. On dirait qu'il s'est fait Vénitien d'esprit et de cœur pour être scientifiquement plus Français. Partout la France, surtout quand il arrive aux grands siècles, le xve et le xvi°, où notre pays et la reine de l'Adriatique occupent le premier plan de la scène poli-
VENISE ET SA DIPLOMATIE
tique et guerrière, a les prédilections de son savoir et de sa plume. C'est ainsi que, toujours exact dans ses relevés et ses catalogues, il nous donne la liste des grands personnages de France inscrits siècle par siècle aux Ceremonkili, ou registres des cérémonies auxquelles présidait le Collège des ministres. C'est ainsi encore qu'il nous raconte, presque par le menu, la vie si accidentée de l'ambassadeur français à Venise, et de l'ambassadeur vénitien en France; il se plaît à produire la liste de ceux qui, représentant notre pays auprès du Doge, avaient à côté de lui dans les solennités publiques un rang d'honneur, et il s'arrête aux plus remarquables audiences qu'ils reçoivent des ministres.
Pourquoi faut-il qu'étant toujours très-français, M. Baschet soit quelquefois trop vénitien, et trop peu romain ? Vénitien excessif, il l'est quand il tente, par impossible, de réhabiliter le Conseil des Dix. Ce Conseil a protégé les arts, rendu des services politiques, obtenu l'approbation du Grand- Conseil, reconnu quelques-uns de ses torts; soit! mais n'a-t-il pas masqué de la raison d'Etat le pire des fanatismes, celui de la peur armée d'hypocrisie, de la peur soudoyant la délation, tarifant l'assassinat, et mettant à l'ordre du jour dans les cabinets une émulation d'espionnage et de perfidie qui lit dévier les mœurs politiques dans les voies païennes?— M. Baschet, avons-nous dit encore, est très- peu romain. On ne saurait lui reprocher sans injustice de n'avoir pas placé sous une auréole tous les papes qu'il a trouvés sur sa route : « Les papes, a dit Joseph de Maistre luimême, n'ont besoin que de la vérité. » Mais c'est précisément la vérité qui ne se dégage pas, impartiale et nette, de ce qu'il dit des relations du Pontificat souverain à Venise. Du côté de celle-ci la modération, la revendication constante des droits de la société civile; du côté de celui-là, des tendances traditionnelles à tout absorber dans une théocratie ambitieuse. C'est la vieille rengaine des déclamateurs. M. Baschet, s'il y regarde de plus près, verra qu'en général, dans les rapports de Venise et de Rome, les vues de théocratie étaient ailleurs qu'au Vatican. Avec quelle fermeté, pour ne citer qu'un fait, le cardinal de Montalto, qui fut Sixte-Quint, eut besoin de combattre les prétentions envahissantes de l'orgueil vénitien! Tels sont du reste, à ce point de vue, les préjugés de l'auteur, qu'une de ses phrases accusatrices va droit au vénérable Pie IX. Pourquoi ce sacrifice à des lieux communs malveillants? Si M. Baschet ne voulait pas vénérer la plus grande figure des temps actuels, il lui était au moins facile de s'en détourner et de rester sur les hauteurs de l'histoire.
Georges Gandy.
COURRIER ALLEMAND
L'Histoire de Sicile dans l'antiquité, de M. Hohn', n'est que le début d'un ouvrage en cours de publication, mais il suffit pour nous faire apprécier les vastes recherches et la scrupuleuse exactitude de l'auteur. Le premier volume, que nous avons sous les yeux, contient d'abord un exposé de la situation géographique de l'île de Sicile, et aborde ensuite l'histoire des villes les plus importantes qui y ont été fondées. Le mot d'histoire doit être pris ici dans son acception la plus large : ce ne sont pas exclusivement les événements politiques qu'on y expose, mais tout ce qui offre de l'intérêt sous le rapport littéraire, scientifique et artistique, et cela depuis les temps les plus reculés jusqu'au commencement du conflit entre Athènes et Syracuse. Quant aux sources dont l'auteur s'est servi pour son ouvrage, il les énumère et les examine dans son premier appendice, où il est aussi question de toutes les histoires anciennes et modernes qui ont trait à son sujet. L'exposition historique se divise en trois chapitres, dont le premier traite de la nnture et du sol, des mythes et traditions, des traces d'une population antérieure aux colons helléniques; le deuxième s'occupe des rapports les plus anciens entre la Sicile et la Grèce, de la fondation des colonies grecques dans l'île, et de l'histoire politique des villes siciliennes jusqu'au commencement du ve siècle avant J.-C; le troisième traite de la situation sociale de la littérature et des arts de la Sicile jusqu'au commencement des guerres avec Athènes. Les archéologues — et c'est presque exclusivement pour eux que cet ouvrage paraît être composé — regretteront peut-être de ne pas trouver, sous le texte même, les pièces justificatives et les amples explications qui forment quatre suppléments, et sont placés à la fin du volume. Le quatrième et dernier supplément donne des éclaircissements sur les cartes et plans ajoutés à l'ouvrage. L'auteur ne laisse pas de convenir que, pour ces cartes et plans, il doit beaucoup aux travaux de l'état-major italien.
— Parmi les travaux pour servir à YHistoire des Empereurs romains publiée par M. Bûdinger, se trouve une monographie
1 Geschichle Siciliens im Altherthum, von Hohn.
COURRIER ALLEMAND
du docteur M ùller sur l'historien L. Marius Maximus1, aussi instructive pour l'historien que pour le philologue. On sait que les biographies des empereurs romains de Marius Maximus ne commençaient pas avec Trajan, comme on l'a cru jusqu'ici, mais avec Nerva, et qu'elles ne finissaient pas avec Alexandre Sévère, mais avec Héliogabale; d'où il résulte qu'il faut regarder l'auteur romain comme continuateur de Suétone, de même que, parmi les annalistes, Ammianus Marcellinus continue Tacite. M. Mûller ne compte que onze vies de Nerva à Héliogabale; on lui a fait observer qu'il faut admettre douze empereurs, non-seulement pour que le nombre de douze soit identique au nombre de ceux dont Suétone a raconté la vie, mais parce que Macrinus, regardé par lui comme simple prétendant, est compté par tous les historiens romains comme véritable empereur. L'ouvrage de Marius Maximus étant ainsi reconstitué d'après les fragments conservés, son authenticité étant examinée et démontrée, les historiens peuvent ainsi apprécier plus justement les biographies des Scriptores historié Augustœ. Pas à pas, en comparant sans cesse Herodian et Dio Cassius, en pesant tous les dkilur et tous les fertur, M. Mûller montre quelles sont les parties qui doivent être attribuées à M. Maximus, qui, au me siècle après J.-C, était l'historien le plus lu, parce qu'il était le plus attrayant, et qui doit avoir été, pour ce temps, la source principale.
— Un autre ouvrage, Hellas et Rome, description populaire de la vie publique et domestique des Grecs et des Romains 2, dont la première partie, Rome au temps des Anlonins, vient de paraître, rappelle par le titre et par le contenu les Tableaux des mœurs de Rome depuis Auguste jusqu'à la fin des Antonins, de Friedlander, en même temps que, pour la forme, il nous rappelle les ouvrages Gallus et Charicles de Becker. Comme Becker, M. Forbiger a présenté son exposé de la vie publique et privée des Romains sous la forme d'un journal écrit par un Grec, qui venant visiter Rome en l'an 164, nous donne un récit de son voyage et de son séjour dans cette ville. Le premier volume est ainsi divisé : voyage à Rome et premier séjour dans cette ville; expériences faites à Rome; la maison de ville et ses meubles; la maison de campagne, la vie des champs et l'économie rurale; la vie de famille, la femme et les enfants; enfin les spectacles. Chaque chapitre est accompagné de notes nombreuses et souvent très-étendues, qui contiennent les preuves à l'appui des descriptions et sont toutes puisées aux sources anciennes. Il y a pourtant un point sous lequel l'ouvrage de M. Forbiger est inférieur aux ouvrages de Becker et de Friedlander : le style est loin d'avoir cette fraîcheur et ce charme qui donnent tant d'attrait aux livres de ces auteurs. L'exposition de
1 Der Geschichlschreiber L Marius Maximus. Eine kritische Untersuchung. Von J. I. Mûller. Leipzig, Teubner, 1870. in-8° de 186 p.
* Hellas und Rom. Populaire Darslellung des ôffenllichen und hàuslichen Lebens der Griechen und Rômer. Von Fohbi ger. Erste Abtheilung. Rom im Zeitalter der Antonine. ErsterBand. Leipzig, Fues, 1871, grand in-8° de vi-420 pages.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
M. Forbiger est parfois lourde et pénible, mais d'autre part les connaissances littéraires, dont il fait preuve, surtout dans les observations, méritent tous nos éloges.
— L'auteur des Troupes romaines auxiliaires sur le Rhin 4 se propose d'examiner quelles étaient les troupes auxiliaires qui, sous les empereurs romains (26 avant J.-C. à 270 après J.-C.), avaient leurs quartiers dans les deux Germanies, sur le Rhin et sur ses affluents. Il faut dire que les beaux travaux préparatoires de Bôcking, Paulus, Vetter, Steiner, facilitaient un tel ouvrage. Après avoir résolu les deux questions préliminaires (quelles troupes il faut compter parmi les auxiliaires, et quels rapports elles avaient avec les légions), le docteur Hartung passe à l'examen des sources, et, dans cette partie, c'est surtout la discussion des cinquante-trois diplômes militaires trouvés jusqu'à ce jour, qui intéresse le plus. L'auteur traite ensuite des troupes auxiliaires transférées en Germanie à partir de l'an 26 avant J.-G. jusqu'en 42 après, de 42 à 75, et de 75 à 1 17. Il indique les cantonnements, aussi bien que la durée du séjour des troupes sur le Rhin. Cet opuscule tiendra une bonne place dans la littérature, déjà si riche, relative au séjour des Romains dans notre patrie.
— Les Éludes pour servir à l' histoire des empereurs romains 2, de feu G. R. Sievers, publiées pour la première fois par son fils, se composent de douze essais, dont les trois premiers ont déjà été imprimés, tandis que les autres paraissent ici pour la première fois. Dans le premier essai, Tacitus et Tiberius, le grand historien est l'objet d'un examen critique très-rigoureux; au contraire, Tiberius est envisagé sous un jour plus favorable qu'on ne le fait ordinairement. Dans la deuxième dissertation, Néron et Galba, l'auteur cherche à combler la lacune qui existe entre les Annales et les Histoires, et nous donne l'histoire de Néron pendant les années 66-68, d'une façon colorée et peut-être un peu trop apologétique. Le troisième essai est une vie presque complète d'Antoninus Pius, où l'auteur s'attache surtout à ses rapports avec la littérature. Les neuf essais suivants ne sont en général que des recueils d'extraits, des travaux préparatoires, des recherches qui embrassent les temps écoulés de Julien à Odoacre et Anastase. La partie la plus réussie est sans contredit la vie de Synesiusde Gyrène, évéque de Ptolémaïs, composée sur ses propres écrits. L'auteur met en lumière le caractère aussi pur qu'élevé d'un philosophe chrétien, qui, envoyé à la cour de Constantinople comme député de sa ville natale, aborde le jeune empereur Arcadius avec une hardiesse un peu rude, qui, devenu évêque malgré lui, protège les opprimés et les faibles contre le gouverneur impérial ; qui tantôt prend une part active aux combats contre les tribus sauvages, tantôt s'enfonce dans ses études, et dont l'écrit 7cpel 7cpovo(<xç et la correspon-
1 liômische Auxiliar-Truppen am Hhein. Von Hartung. ErsterTheil. Wùrzburg, Stuber, 1870, in-4° de 37 p.
2 àludien zurGesclikhle der rômischen Kaiser. Ausdem Nachlasse des Vaters herausgegebeu von G. Sievers. Berlin, Weidmnnn, 1870, grand in-8« de 574 pages.
COURRIER ALLEMAND
dance avec des personnes de tout rang à Constantinople nous donnent des renseignements précieux sur l'histoire du temps.
—L'ouvrage intitulé : Annales de l'empire des Francs (714-741), le temps de Charles-Martel, par Th. Breysig *, est un fragment des Annales de l'empire germanique. Cet opuscule remplit une lacune qui se trouve dans ces Annales entre les Commencements de la dynastie carlovin • gienne de Bonnell et les Annales de l'empire des Francs publiées par Hahn (741-752). M. Breysig se conforme rigoureusement aux principes qui ont présidé à la confection de tout l'ouvrage depuis le commencement, et sa manière est quelquefois un peu sèche et dure. Traitant son sujet presque exclusivement d'après ses devanciers, tenant soigneusement compte des résultats acquis, il se contente de rassembler les matériaux puisés aux sources et de les faire passer au crible de la critique, sans se livrer à des conjectures hasardées. Moins que Bonnell dans les Commencements de la maison carlovingienne , l'auteur se laisse entraîner à discuter les questions d'un intérêt plus général dans des dissertations spéciales. Pourtant il en donne quatre : l'une expose la valeur des sources et leur concordance, une autre l'état de la discipline et des biens ecclésiastiques. Pour ce qui regarde la grande discussion de Waitz et lloth sur les sécularisations de Charles Martel, notre auteur partage en général l'opinion de M. Hahn ; il se range donc plutôt du côté de M. Waitz que du côté de ses antagonistes.
— Il suffit de connaître l'ancienne abbaye deSaint-Gall et la grande influence qu'elle a exercée sur la civilisation de l'Allemagne méridionale, pour apprécier les Communications pour servir à l'histoire nationale publiées par la Société historique de Saint-Gall 2. La plus grande partie du premier cahier est remplie par les registres mortuaires et les confréries de Saint-Gall, publiés par E. Dûmler et H. Wartmann. Le livre des confréries se compose d'une suite d'actes par lesquels on assure, soit à des particuliers, soit à des corporations, l'intercession des prières de l'abbaye aux jours fixés. Ces Confréries de Saint-Gall, écrites par différentes mains, qui datent du xe ou du xie siècle, sont très-intéressantes, parce qu'elles ne contiennent pas seulement de sèches nomenclatures, mais racontent soigneusement la date et l'origine de la confrérie, l'arrivée d'une personne distinguée, et enregistrent les donations en faveur de l'Église. Ces Confréries sont suivies de trois nécrologes, le Necrologium vêtus ssec. IX-X, puis un nécrologe plus étendu, commencé en même temps que les Annales de Saint-Gall (en 956), et continué jusqu'au xie siècle. Les auteurs ont bien mérité de la science historique, en publiant pour la première fois ces sources précieuses, auxquelles ils y ont ajouté des
1 Jahrbûcher der deutschen Geschichte. Jahrbiicher des frânkischen Heiches, 714-741. Die Zeit Karl Martels. Von Th. Breysig. Auf VeraDlassung und mit Untersùtzhung. S. M. d. K. v. B. herausgegeben durch die hist. Connu, beider K. A. d. W. Leipzig, Duncker und Humblot, 18G9, in-8° de xn-123 p.
* MittUeilungen zur vaterlàndischen Geschichte. Herausgegebeu vom historischen Verein in S. Gallen. I und II Helt. S. Gallon, Fehr, 1869, in-8°, 70 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
annotations contenant des éclaircissements les plus exacts sur les personnes citées. — Dans le deuxième volume, Meyer de Knonau poursuit la publication des sources historiques de Saint-Gall. Nous y rencontrons d'abord la Vita et miracula Sancli Galli dans sa forme la plus ancienne, écrite après 771 ; puis le Libellus de miraculis Sancli Galli et la Vita et miracula Sancti Otmari, rédigée, vers 830, par le diacre Gozbert, mais seulement conservée dans la refonte de Walafried Strabo, et puis enfin une continuation des Miracula Sancti Otmari, écrite entre 867 et 871, par Kso, professeur à l'école de Saint-Gall. Ces vies ont déjà été publiées dans les Monumenta germante historien (tome II); pourtant on n'oserait regarder comme superflue cette nouvelle édition. D'abord la société historique de Saint- Gall atteint le but qu'elle se propose, qui est de reproduire dans un format plus commode les grands in-folio accessibles seulement aux bibliothèques et aux riches collectionneurs, ensuite les éditeurs ont enrichi ces sources de tant d'éclaircissements, de tant de notes judicieuses que leur prix en est doublé. On ne peut donc qu'encourager l'auteur à faire suivre bientôt cette publication des Casus Sancli Galli, par Ratpert et Ekkchard.
— On se souvient que M. Sickel fit paraître, en 1867, ses Acta Carolinorum, ouvrage qui a fait tant de sensation en Allemagne, et que, dans la préface, il nous fit espérer un atlas, ou des planches, qui viennent enfin de paraître4, se proposant de publier un atlas spécial pour l'étude des diplômes carlovingiens , et en môme temps un recueil pour l'étude de la géographie. M. Sickel put heureusement profiter des planches que la famille de feu Kopp venait d'offrir à l'Institut historique de Vienne. Ces planches ont été complétées par les fac-similé que la direction de l'École des Chartes avait fait faire et qu'elle avait mis avec tant d'empressement à la disposition de l'auteur. Un diplôme de Carloman, lithographié à Paris, apporte un autre complément aux planches de M. Kopp. Parmi les vingt-deux fac-similé, de la grandeur de l'original, se trouvent treize diplômes de l'ancienne abbaye de Hersfeld, trouvés par M. Kopp aux archives de Cassel, et dont cinq ont disparu depuis. Malgré cela, l'auteur atteint son double but. Nous trouvons dans son ouvrage : quatre diplômes de Pépin, un émané de Carloman, quatorze de Charlemagne, et trois de Louis le Débonnaire. Il forme donc un utile complément des Monumenta graphica, auxquels manquent les documents des premiers temps carlovingiens. On y remarque les changements assez rapides et la grande variation de l'écriture de la chancellerie carlovingienne. Nous reconnaissons encore les caractères du temps mérovingien dans les diplômes de Pépin, Carloman, comme dans les premiers de Charlemagne ; peu à peu surgit la cursive,plus simple, avec des formes de lettres plus solides, et enfin
1 Schrifllafeln ans dem Nachlasse, von U. F. von Kopp. Ergàntz und herausgegeben von Th. Sickel. Wien, Gerold s Sohn, 1870. 17 Bl. Jmp. u. qu. F. mit 7 9.Tcxt.
COURRIER ALLEMAND
la minuscule carlovingienne proprement dite, formée dans la chancellerie d'Alcuin. — Espérons que la diplomatique, trop négligée jusqu'à présent en Allemagne, mais si bien cultivée en France que ceux qui l'aiment et l'exercent chez nous doivent regarder avec une certaine jalousie la célèbre École des Chartes de Paris, prendra un nouvel essor par suite de semblables publications.
— La Chronique de l'abbaye de Camp dont l'original se trouve dans les archives de la paroisse de Camp, est ici imprimée pour la première fois. Son auteur, qui est, selon M. Keussen, le moine Guillaume de Reno, la commença en 1470, et la finit en 1487. Un autre moine, probablement Henri von der Heiden, Ta retouchée et continuée jusqu'en 1504. Plus tard, des mains plus ou moins habiles y ont fait de nouvelles additions. Le premier auteur ne se propose d'écrire que l'histoire de son monastère ; les continuateurs y mêlent des notices de toute sorte. Aussi des notices sur les différents ordres religieux interrompent-elles la narration à plusieurs reprises. On regrette que M. Keussen n'ait rien dit des sources où les auteurs de cette chronique ont puisé, d'autant plus qu'il n'est pas fort difficile de les reconnaître dans les annotations qui ont été conservées. Au continuateur, on doit, outre plusieurs choses de moindre importance, quelques renseignements précieux sur les temps antérieurs. En dehors des sources qui se trouvaient dans les monastères de son ordre, il a puisé ailleurs de nombreux faits relatifs à son ordre. On ne trouve pas dans cette chronique ce qu'on pourrait s'attendre à y trouver, des notices spéciales sur les pays rhénans; sa principale importance consiste dans les notices qu'elle contient sur l'ordre des Bénédictins et les renseignements sur les réformes poursuivies au xv« siècle, qui sont de la plus haute importance. M. Keussen a bien mérité de la science historique en publiant pour la première fois cette précieuse chronique. Nous souhaitons vivement, de concert avec l'auteur, qu'on nous donne bientôt une histoire de cette célèbre abbaye.
— C'est à l'Académie impériale de Vienne que nous devons la publication du torne IV des Acta et diplomata grœca medii sevi sacra et profana 2. Il faut avouer que, sans l'initiative et l'assistance de l'académie, il se serait difficilement trouvé un éditeur assez courageux pour se charger d'une telle entreprise. Cet ouvrage est destiné à contenir les documents grecs, plus ou moins importants, provenant de l'Orient ou de l'Occident, et spécialement ceux du mont Athos et de l'île de Pathmos. Dans ce but, l'un des deux édi-
1 Chronicon monaslerii Campensis ord. Cist., ex originali edidit manuscripto Hermannus Keussen. In Eckertz Niederrheinische Chroniken, 2 Theil, 1870, p. 329-450.
» Acta et diplomata monasteriorum et ecclesiarum Orientis sumtus praebente caesarea scientiarum academia Vindobonensi collecta ediderunt professoresF. MiKxosiCHet Jos. Muller. Tomus I. Wien, Gerold'sSohn, 1871, gr. in-8° de xiv-471 p. Anders unter dem Titel : Acta et diplomata grwca medii cevi sacra et profana. Vol. IV.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
teurs, M. Mûller, professeur à Turin, vient de faire un voyage en Orient, qui aura, on peut l'espérer, des résultats importants, puisque les savants ses devanciers se contentaient de donner de courts extraits de ces documents, et que d'autres furent forcés de se restreindre aux documents se rapportant au temps de la domination franque. C'est surtout l'histoire byzantine proprement dite et l'histoire des Slaves qui peuvent attendre d'heureux résultats de cette publication. Outre quelques suppléments aux trois collections précédentes, ce quatrième volume contient d'abord des documents du monastère de la Mère de Dieu sur le mont Lembos, près de Smyrne. en tout cent quatre-vingt-un documents, dont plusieurs se composent de plusieurs parties. Le manuscrit se trouve à Vienne, à la bibliothèque de la cour. — Seize autres documents se rapportent au monastère de Saint- Paul sur le mont Latros près de Milet, et se font remarquer par leur antiquité. M. Mùller a transcrit ces derniers documents dans la bibliothèque du Vatican, comme il dit lui-même, invitis custodibus. — Enfin quarante-deux documents relatifs au couvent de la Madonna Macrinitissa sur le mont Drangos près de Demetrias et de Saint- Jean-Baptiste de Neapetrasur le mont Dryanuba'na, ont été transcrits sur un manuscrit de la bibliothèque de l'université de Turin. Ces derniers seuls ont été en partie déjà publiés dans la collection de M. Pasini ; de ceux qui se rapportent au monastère de Lembos, il n'y a qu'un seul publié jusqu'ici par Zachariœ. Les éditeurs se sont contentés de rendre fidèlement le texte des diplômes sans y ajouter des éclaircissements, et en retranchant toutes les formules inutiles qui n'auraient fait que grossir le volume d'une manière tout à fait inutile. Deux de ces trois groupes de documents se rapportent à l'Asie Mineure, en ce sens qu'elle était byzantine ; la troisième se rapporte à la Thessalie. Tandis que ce dernier groupe nous donne une idée du système féodal de ce pays, les deux autres n'offrent qu'un intérêt ecclésiastique. Ce sont, pour la plupart, des donations faites par des particuliers en faveur des monastères. Il y a aussi quelques pièces qui jettent une vive lumière sur la situation de l'Asie Mineure au temps des empereurs de Nicée et des deux premiers Paléologues. Ces pièces sont d'autant plus précieuses que les historiens avaient omis de parler de ce pays ou n'en avaient parlé que superficiellement. Les éditeurs ne manqueront pas de donner à la fin un index des noms, dont on regrette encore l'absence.
— Dans son célobre ouvrage sur les Princes de l'empire germanique, M. le professeur Ficker fait en passant cette remarque sur le chroniqueur Gislebert de Mons : « Il se montra habile dans les affaires d'Etat et connaissait mieux qu'aucun autre écrivain de son temps tout ce qui a trait au droit public ; dans le corps de son ouvrage, il a su fondre en plusieurs endroits des observations sur le droit et les coutumes de son temps qui ont à peine trouvé jusqu'ici l'attention qu'elles méritent. » La chronique de Gislebert de Mons avait déjà eu deux éditions, dont l'exactitude était à bon droit contestée. On fut donc bien aise que M. Arndt en eut fait paraître une plus cor-
COURRIER ALLEMAND
recte dans le vingt-unième volume des Monumenta Germanise histoiHca, etdont on a publié une édition séparée. Ce que cet auteur avait omis de faire, à savoir une appréciation critique du chroniqueurs été tenté par le docteur Hantke*, disciple de M. Waitz, qui a profité de l'occasion pour faire plus d'une correction. Jugeant avec une complète indépendance, et s'écartant de son devancier sur plusieurs points, il expose dans la première partie la vie du chroniqueur, pour laquelle on possède heureusement une assez longue série de pièces authentiques. Dans la peinture du caractère qui vient ensuite, on remarque la naissance gauloise, les sentiments religieux et patriotiques du chroniqueur et la part qu'il prit aux événements qu'il raconte. L'auteur est animé d'un amour de la vérité qui rehausse le mérite de son ouvrage. Le véritable sujet de sa chronique — l'auteur le constate lui-même — est l'histoire du comte Beaudouin V (1168-1195) : tout ce qui précède ne forme qu'une espèce d'introduction. Ce n'est donc là, à vrai dire, que l'histoire d'un seul prince, mais d'un prince qui joua un rôle trèsimportant dans l'histoire des grands pays voisins, et elle offre un intérêt général. L'allure rigoureusement chronologique de l'exposition laisse supposer une rédaction contemporaine; il parait pourtantquece qui d'abord se composait de notices détachées, fut plus tard fondu pour former un tout. L'auteur de cette intéressante publication se proposait de faire suivre cette première partie générale d'une critique détaillée de Gislebert, mais une mort prématurée vient de le ravir, à peine âgé de vingt-quatre ans, à la science historique, à laquelle il s'était consacré avec tant de dévouement.
— La chronique de monastère nommée Gesta abbatum Bergensium ab anno 936-1495 2, dont Meibom profita probablement pour son Chronicon Bergense, a été composée en 1495, par un moine du célèbre monastère de Berg, près de Magdebourg. Ce n'est que depuis 1450, lorsque le monastère fut réformé, que l'auteur raconte ce qu'il a vu lui-même ou appris de ses contemporains. C'est aussi à partir de cette année que l'exposition devient plus vive et plus détaillée. Mais les souvenirs du monastère remontent encore plus loin, à la période de 1400 à 1450, et se reflètent dans maintes notices transmises de vive voix. Ce qui est dit des événements antérieurs à 1400, s'appuie exclusivement sur des sources écrites. Pour le temps le plus ancien, l'auteur a exploité YAnnalista Saxo, les Annales Magdeburgemes et le Chronicon Magdeburgense, qu'il cite à quelques endroits sous le titre de Gesla archiepiscoporum Magdeburgensium. En outre il avait à sa disposition tous les documents, toutes les chronologies, les inscriptions, les pierres tumulaires de la grande abbaye. Tout cela a été employé par l'auteur dans sa chronique. La valeur historique de cet ouvrage consiste en ce qu'il nous a conservé le contenu de sources
1 Die Chronik des Gislebert von Mons, von Hantke. Leipzig, Duncker und Humblot, 1871, in-8° do vm-70 p.
5 Gesta abbatum Bergensium ab anno 936-1495. Von H. Holstein. Leipzig, Teubner, 1871, in-8° de iv-42 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
qui, en partie du moins, ont été perdues. L'éditeur a d'abord cherché à donner un texte aussi correct que possible. La copie, faite en 1550, n'est pas sans fautes. En mettant au-dessous du texte la leçon du manuscrit, l'éditeur a corrigé ce qui était évidemment faux. Les observations ajoutées au texte servent non-seulement à critiquer les données du livre et à prouver ce qui est avancé au moyen de renseignements empruntés aux historiens et aux contemporains, mais elles mettent à profit tout le trésor des pièces archives de l'abbaye, conservé h Magdebourg. Une table des matières très-bien faite facilite l'emploi de cette source historique, imprimée ici pour la première fois.
— On connaît la grande collection des Fontes rerum auslriacai^um. L'Académie de Vienne nous offre, dans un volume nouveau, lecartulaire d'un des nombreux monastères de l'Autriche, de l'ancien monastère bénédictin de Seitenstetten \ fondé au commencement du xne siècle. La plupart des documents, qui s'étendent de 313 à la fin du xive siècle, sont imprimés sur les originaux ; les autres sur des copies. Beaucoup de savants n'approuvent pas les principes par lesquels les auteurs se sont laissé guider. Sans doute, il est fort commode pour les éditeurs d'imprimer les documents avec toutes les fautes, avec toutes les inconséquences de l'interponction et des majuscules, et même avec toutes les abréviations dont les auteurs ont usé. On reproche également aux éditeurs qu'ils indiquent bien les lacunes, mais non leur étendue, de sorte que la tâche de les combler est rendue bien difficile. D'un autre côté, on doit signaler avec satisfaction les éclaircissements géographiques, auxquels bien des soins o,nt été donnés.
— L'histoire d'Autriche est inséparable de celle du Tyrol, la plus fidèle, la plus brave des provinces, ou plutôt des contrées dont cet empire est composé. Bien qu'on ait fait beaucoup pour l'histoire du Tyrol dans ces derniers temps, on ne possède pas encore une histoire générale de ce pays, une œuvre qui puisse satisfaire même les exigences les plus modestes. Les Cours académiques de Kink, composés à coup sûr avec beaucoup de talent, ne s'étendent que jusqu'en 1369. L'Histoire populaire de ce pays par Thaler n'est point appuyée sur des recherches solides. Le livre de M. Eggers 2 répond donc à un besoin pressant. L'auteur nous prévient d'abord que nous ne, devons pas attendre de lui un ouvrage comme la belle Histoire du Wurtemberg par Staelin : toutes les périodes n'étant pas encore assez étudiées, les questions les plus importantes n'étant pas assez éclairées, cela serait tout à fait impossible. C'est pourquoi M. Eggers ne veut pas écrire un ouvrage savant, mais un ouvrage populaire, sans pourtant négliger ni les recherches déjà faites, ni les manuscrits conservés dans les Archives du pays. Les premières livraisons, qui vont
1 Urkunden-Buch des Benedictincr-Stifles Seitenstetten. Wien, Gerold's Sohn, 1870, in-8° dev-421 p.
* GeschirMe Tyrols von dm àltestm Zeilrn bis in die Neuzeit. I Band, 1 Lieferung. Innsbruck, Wagner, 1870, in-8° do 128 p.
COURRIER ALLEMAND
jusqu'au milieu du xme siècle, contenteront tous les lecteurs qui ne se dissimulent pas les nombreuses difficultés que l'auteur devait surmonter. Son livre n'est pas fait à ce point de vue étroit qui ne connaît que l'histoire spéciale du pays, de la province; l'auteur se montre au contraire très-versé dans l'histoire générale de l'empire germanique dont partout il fait, dans cette première partie, la base de son ouvrage. Une autre qualité qui mérite d'être signalée, c'est qu'il tient partout compte de l'histoire du droit et de la civilisation. Nous espérons que les autres livraisons ne se feront pas trop longtemps attendre, et que cet ouvrage deviendra un jour un livre populaire dans ce beau pays du Tyrol.
— Un des plus grands historiens d'Allemagne, M. Ficker, de l'université d'Innsbruck, vient de faire paraître les Acta imperii Selecta 4, c'est-à-dire les diplômes d'empereurs et de rois allemands, recueillis par feu Bôhmer. Pour ce qui regarde ce grand savant, je me permets de renvoyer mes lecteurs à un article que j'ai publié dans la Revm bibliographique universelle (livraison d'août 1870). Dès 1831, Bôhmer commençait à recueillir des copies de diplômes émanés de nos anciens empereurs, qui, n'étant pas couronnés par le Pape, n'étaient regardés et appelés que rois. Bôhmer entreprit d'abord ce recueil pour le grand ouvrage national des Monumenla Germaniœdont il était un des plus zélés collaborateurs, et pour lequel il devrait préparer les diplômes des empereurs de 911 à 1313. Comme plusieurs autres, Bôhmer se retira de la grande œuvre, en partie parce qu'il regarda la publication des Regesten (extraits de documents) comme la propre tâche de sa vie, et en partie parce qu'il n'aimait pas à se servir de la langue latine, qui était de rigueur pour la rédaction du texte explicatif joint aux documents. De plus, il avait on ne peut plus en horreur le format in-folio. Cependant l'édition des Diplomata se faisant attendre indéfiniment dans les Monumenta, Bôhmer s'avisa de se charger lui-même de cette édition. Ce fut en 1856 qu'il commença à négocier avec celui qui était 1 ame de toute l'entreprise, avec M. Pertz, et qu'il se chargea de publier à ses frais les diplômes mentionnés dans les Monumenta, à la condition pourtant qu'on lui permit de se servir de la langue allemande et de ne plus insister sur le format in-folio. Le refus de M. Pertz fit échouer toutes les propositions. Bôhmer se décida alors à publier, en son nom et à ses propres frais, les documents recueillis par lui ; mais dès 1860, il fut attaqué de la grave maladie dont il ne s'est jamais complètement rétabli. Les amis qu'il avait chargés de sa succession littéraire devaient donc se restreindre à faire paraître seulement les matériaux non encore imprimés. M. Ficker, auquel cette tâche est échue, mérite d'autant plus notre reconnaissance qu'il a dû interrompre pour longtemps tous ses travaux personnels. Il ne s'est pas contenté de publier les manuscrits non encore imprimés recueillis
1 Acla imperii Selccla. Urkunden deutscher Kônige und Kaiser mit einem Ânhange von lleichssachen.' Gesammelt von J.-F. Boehmer. Herausgegeben aus seiueni Nachlass. Innsbruck, Wagner, 1870, gr. irap. in-8° de lxvi-931 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
par Bôhmer , il s'est cru autorisé à recueillir à son tour tous les diplômes qui se trouvent dans des collections rares et difficilement accessibles. Il a augmenté le nombre des documents autant que le peu de temps dont il disposait le lui permettait. S'il avait eu plus de temps, il aurait au moins recueilli, jusqu'au temps de Frédéric II, tous les diplômes non encore imprimés ou d'un accès difficile. Bien que ce plan n'ait pas été complètement exécuté, M.Fickerest pourtant parvenu à réunir dans ce magnifique volume (dont la première partie, publiée en 1866, a déjà rendu bien des services aux historiens) non moins de 1,148 diplômes pour le temps de 928 à 1399, dont 915 sont émanés d'empereurs et rois allemands, et dont les autres sont d'une réelle importance pour l'histoire d'Allemagne. Ces diplômes se rapportent, pour la période indiquée, à tous les empereurs, rois et prétendants. Environ 1,006 sont imprimés sur des manuscrits; 900 n'étaient pas encore imprimés;705 seulement proviennent de la collection de Bôhmer ; 301 autres sont ajoutés par l'auteur, qui a transcrit de sa propre main 78 pièces qui n'étaient pas encore imprimées, et parmi elles 31 diplômes d'empereurs. Avant de quitter le savant ouvrage de M. Fieker, je ne puis passer sous silence l'admirable méthode dont M. Ficker a fait preuve, et je dois signaler sa préface comme un travail qui sera consulté avec beaucoup de fruit.
— L'ouvrage intitulé : Histoire de la croisade de Frédéric II doit être salué avec joie, parce que l'histoire des croisades a été à tort fort négligée en Allemagne depuis Wilken. L'excellent ouvrage de M. de Sybel sur la première ôroisade n'a été suivi d'aucun autre. Ce n'est que depuis ces dernières années que les recherches historiques se tournent vers cette partie si intéressante du moyen âge. Kugler a écrit des études fort curieuses sur la seconde croisade ; Tôche et Schirrmacher ont fait des études approfondies sur les expéditions qui eurent lieu sous Henri VI et sous Frédéric II, et naguère encore deux savants plus jeunes, Riezler et Fischer, ont soumis la croisade de Frédéric Ior à un sérieux examen. La publication des recherches de M. Riezler, faite dans les Recherches pour servir à l'Histoire d'Allemagne, a engagé M. Fischer à abréger son travail sur le même sujet, mais avec raison il n'a pu se décider à le supprimer entièrement. Ses études sur l'expédition de Frédéric I,r sont sans doute très-profondes, pourtant il n'a pu résoudre toutes les questions douteuses, de sorte qu'une exposition nouvelle ne manquait pas d'opportunité. Bien que M. Fischer tombe d'accord avec M. Riezler sur la plupart des points obscurs, qu'il adopte ordinairement sans aucune réserve les résultats dus aux recherches de M. Riezler et nous renvoie tout simplement à la publication de cet auteur, son ouvrage ne manque pourtant point de valeur originale. Ainsi, il ne regarde pas, comme M. Riezler, le texte de Tageno, dans la collection de Freher, comme une édition indépen-
1 Gesclnchte des Kreuzzuges Kaiser Friederichs II, Von I. Fischer. Leipzig, Duncker et Humblot, 1870.
COURRIER ALLEMAND
dante, mais comme un texte abrégé qui tend en outre à remplacer la latinité propre au moyen âge par un latin plus pur et plus classique. Quant à l'appréciation du plus important des écrivains de cette croisade, le soi-disant Ansbert, sur lequel on a déjà tant écrit, M. Fischer expose des considérations dignes d'attention. La lettre de Saladin à Frédéric, dont M. Riezler conteste l'authenticité, est également tenue pour fausse par M. Fischer, de même que la lettre de Frédéric à Saladin. La partie relative à VHistoria peregrinorum et aux Gcsta i*egis Richardi devrait et pourrait être plus courte, puisqu'elle n'ofTre presque rien de plus que ce qui se trouve dans l'introduction dont M. Stubb fait précéder cet historien. Dans la partie purement historique, l'auteur a apporté des soins particuliers à fixer la direction des marches, et à préciser les lieux mentionnés dans les sources, sans cependant arriver toujours à des résultats certains.
— Parmi les entreprises scientifiques confiées aux mains expérimentées de la commission historique de Munich, figure, comme on sait, l'édition d'un recueil de sources concernant le siècle si funeste écoulé de 1550 à 1650, et destiné à éclairer les préludes de la grande et désastreuse guerre de Trente ans, aussi bien que cette guerre elle-même, et spécialement l'antagonisme des deux branches delà maison deWittelsbach du Palatinat et de Bavière, et l'influence exercée par cet antagonisme sur la marche des affaires. Pour atteindre ce but, tous les manuscrits dispersés dans les archives étrangères comme ceux qui se trouventdans les archives du paysdoivent être rassemblés et publiés dans leur forme primitive. Des trois parties projetées, la troisième doit embrasser l'époque la plus importante, la première moitié du xvn« siècle, et c'est de cette troisième partie que nous avons sous les yeux le tome premier, concernant la fondation de l'union protestante*. C'est le docteur M. Ritter, connu par son Histoire de l'Un ion (publiée en 1861), qui, sous la conduite du professeur Cornélius de Munich, s'est chargé de la publication de cette partie. Il faut convenir qu'il s'est bien acquitté d'une tâche aussi difficile que pénible. On rencontre dans sa Fondation de l'Union une foule de documents qui paraissent pour la première fois, documents si riches et si variés qu'à leur aide on pourrait peut-être arriver à renverser toutes les opinions sur ce temps. Ces pièces paraissent surtout mettre en lumière la politique de Henri IV et ses rapports avec l'Allemagne, spécialement avec les princes protestants; elles mettent en évidence la position des Pays-Bas vis-à-vis de l'Empire, l'histoire encore si peu connue du duc de Bouillon, et surtout les plans et les aspirations des princes réformés qui tendaient à la fin à la fondation de l'union protestante. Une introduction, fort bien écrite, sert à orienter le lecteur. De plus, deux tables fort
1 Briefc und Actenzur Geschichle des dreimgjâhrigen Krieges in den Zeiten des vorwaltcnden Einflusses der Willelsbacher. Erster Band. Die Grûndung der Union. 1598-1608. Mùnchen, Rieger, 1870, in-8°de xiv-151 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
excellentes facilitent l'étude du livre. L'une, table des matières, est faite par M. Ritter lui-même; l'autre, concernant les pièces contenues dans l'ouvrage et complétant là première, est faite par le docteur Riezler.
— La quatrième partie du quatrième volume de Y Histoire de la politique pnissienne* contient l'histoire de Frédéric Ier et de Frédéric-Guillaume Ier. Les auteurs les plus importants parmi ceux cités dans le premier chapitre (intitulé pour servir à la critiqua des sources), ont déjà été soumis à un examen consciencieux par M. Ranke dans les dissertations de l'Académie de Berlin. En général, Ranke et Droysen tombent d'accord, principalement en ce qui se rapporte aux Mémoires delà margrave de Baireuth. Voici ce que M. Droysen dit de ces fameux Mémoires : « Depuis leur première publication, faite non sans une certaine intention de nuire à la Prusse, à l'époque de la confédération du Rhin, jusqu'à l'heure présente, ils ont empêché une appréciation juste et impartialede Frédéric-Guillaume Ier. Quoique les Mémoires aient pour auteur la propre fille du roi, ils sont la source la moins sûre et la moins solide. Leur peu de sûreté ne vient pas seulement du texte authentique et des lettres de l'auteur, mais aussi d'une comparaison des nombreux manuscrits, fort différents les uns des autres. Sans doute, dans les rédactions postérieures, la margrave s'est laissé entraîner plus loin encore par son triste penchant à médire. Les manuscrits étaient donc sous ce rapport d'un intérêt incomparable. » M. Droysen s'est donné beaucoup de peine pour bien rechercher les manuscrits, pour examiner leur concordance et leur valeur. Tout le monde ne sera pas d'accord avec lui ; il avoue d'ailleurs que les recherches sur le texte des Mémoires laissent encore à désirer. En ce qui regarde une autre source pour l'histoire de Frédéric-Guillaume Ier, les Mémoires du baron de Pôllnitz, le jugement de M. Droysen est plus défavorable que celui de Ranke. Celui-ci est convaincu que l'auteur a composé toute la première partie de ses Mémoires pour srrar à l'histoire des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg sur les sources les plus vulgaires, mais il trouve ses observations sur le temps postérieur dignes d'être lues et pour la plupart originales. Le passage sur les premiers moments du règne de Frédéric II, non encore imprimé, lui parait avoir été écrit sous l'impression immédiate des événements. M. Droysen va plus loin ; il prétend démontrer que les récits des dernières vingt années ont été composés d'après des souvenirs personnels, et que Pôllnitz n'est pas un amant passionné de la vérité. De même que Ranke, il admet que Pôllnitz a exploité les deux Hollandais Mauvillon et La Martinière, qui, à leur tour, auraient puisé dans l'ouvrage de Fassmann. Ces trois auteurs sont les meilleures sources pour l'histoire de Frédéric-Guillaume Ier, qui a eu le malheur d'avoir le plus mauvais historien dans sa propre fille. C'est donc à des
1 Geschichte der Preussischen Poliïik. IV Th. 4. Abth.Zur Geschichte Friedrich I und Friedrich Wilhelm I von Preussen. Leipzig, Veit u. Comp., 1870, in-8° de vn-509 p.
COURRIER ALLEMAND
sources si peu dignes de foi que le peuple prussien, pendant plus d'un siècle, a puisé ses connaissances sur l'un de ses plus grands rois. La première partie du livre contient deux mémoires plus étendus : l'un sur le testament du Grand-Electeur, l'autre sur le testament politique d'un ministre de l'empereur Léopold Ier en 1705, où l'extirpation des hérétiques, l'hérédité dans l'empire, la suprématie en Europe sont indiquées comme but de la politique autrichienne. L'auteur croit ce testament authentique. La deuxième et la troisième partie contiennent, en outre, des documents de toute sorte, dont voici les plus curieux : une dissertation du Père jésuite Vota sur la dignité royale ; un plan de partage de la Pologne entre son roi, la Prusse et la Russie (1710) ; un mémoire d'ilgens sur les tendances de l'Autriche à alTaiblir et rabaisser la Prusse ; le journal de la campagne de 1715; les traités conclus avec la France en 1739 et 1740; l'alliance de Vienne en 1719; un mémoire des cardinaux de 1735, etc.
— L'ouvrage de M. Noorden sur la Guerre de la succession d'Espagne 1 s'appuie sur des recherches aussi vastes que consciencieuses, qui montrent bien que l'auteur a été à l'école de M. de Sybel. Avant tout, M. Noorden a exploité les archives, spécialement les archives de la famille de Heinsius, encore plus riches en documents que les archives nationales des Pays-Bas ; puis il a fait des recherches au Record Office et au British Muséum, et aux archives d'Etat secrètes de la Prusse. On voit là une fois de plus la nécessité d'employer les documents diplomatiques pour mettre en évidence la vérité historique. Jusque sur les discussions du Parlement anglais, qui alors, non-seulement de jure, mais aussi de facto, étaient soustraites à la publicité, l'auteur fournit des renseignements précieux, puisés dans les rapports des ambassadeurs. D'un autre côté, il a réussi à éviter un écueil que n'évitent pas toujours des hommes de talent, c'est-à-dire d'écrire un livre bleu au lieu d'une histoire. M. Noorden n'a négligé aucun des travaux modernes sur la matière; son ouvrage réunit donc toutes les qualités nécessaires à un manuel. On a loué ses peintures de caractère et de mœurs, mais quelques-uns lui ont reproché des longueurs. Ce premier volume ne s'étend que jusqu'à 1704. Deux autres seront nécessaires pour achever rien que l'exposition de la guerre. On court vraiment risque de perdre le fil au milieu de cette masse de détails.
— La Vie de Maine-Thérèse, dont la suite a paru l'an dernier2, est un travail très-précieux, et ce nouveau volume offre un intérêt d'autant plus grand qu'il traite du temps qui précéda immédiatement la guerre de Sept ans. Nous signalerons en particulier au lecteur les chapitres xn-xviu, qui nous montrent l'activité déployée à Paris
1 Der spaniscke Erbfolge Krieg. Voa Noorden. A. u. d. t. : Europàiscke Geschichte im 18 jahrhundert. Wien, Braumûller, 1870.
* Maria Thrresia narh dem Erbfolge Krieg. Von A. von Arneth. 1748-1756. Wien, Brauinùller, 1870, in-8° de 571 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
par le comte de Kaunitz, son arrivée au poste de chancelier d'Etat et le changement de la politique autrichienne. L'auteur conteste, pour le dire en passant, la tradition commune selon laquelle Kaunitz, de retour de Paris, au commencement de janvier 1753, paraissant pour la première fois au conseil des ministres , aurait surpris ses collègues en plaidant éloquemment en faveur de l'alliance française. L'impératrice, gagnée déjà auparavant, mais cachant avec soin son jeu à son mari aussi bien qu'à ses conseillers, lui aurait alors donné la direction des affaires étrangères. M. d'Arneth a pu établir*, les pièces en main, que le plan du comte de Kaunitz, depuis plus de trois ans, n'était un secret ni pour l'empereur, ni pour le conseil, et que le changement de personnes dans le ministère, loin de surgir inopinément , avait été préparé de longue main et n'était riea moins qu'inconnu aux acteurs principaux. Pourtant M. d'Arneth ne conteste pas que ce ne soit le comte de Kaunitz qui ait proposé et vivement soutenu l'alliance française. Il donne des renseignements précieux sur la marche et les détails des négociations avec la France. Une des conditions principales posées par la France, c'était la cession des Pays-Bas en compensation de la coopération de la France contre la Prusse. Kaunitz, ainsi que les autres ministres, se prononça hautement pour l'acceptation de cette condition. A n'écouter que le comte de Kaunitz, l'affaiblissement de la Prusse devait être un dédommagement assez grand pour la cession des Pays-Bas. « Mit-on dans la balance la Silésie reconquise, disait le comte de Kaunitz, la perte des Pays-Bas pouvait être comptée pour le gain le plus grand, et rien de plus heureux ne pouvait arriver à la maison impériale. » On a beaucoup parlé de l'intervention active de Mme de Pompadour en faveur de l'Autriche. Hohenberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, la vante comme l'appui le plus puissant de l'Autriche, et désire vivement qu'on lui témoigne une reconnaissance particulière pour ses services. Cela se fit, non par une lettre de la main de Marie-Thérèse, mais par une lettre de Kaunitz, rédigée par Linder, son secrétaire secret : « Ce n'est qu'à votre zèle et à votre sagesse, écrit-il, que nous devons tout ce qui s'arrangea jusqu'aujourd'hui entre les deux cours. >» M. d'Arneth a inséré dans le texte de son ouvrage une traduction allemande de la lettre, mais il donne plus loin (p. 556) l'original in extemo. L'auteur ne disconvient pas que, depuis bien des années déjà, l'impératrice ne respirait que vengeance contre la Prusse, qu'elle prépara l'attaque de longue main et qu'elle chercha à conclure une alliance offensive avec la Russie et avec la France, pour s'assurer cette prépondérance qui ne laissait pas de doute sur une heureuse issue de la guerre. Il ne nie pas non plus que tous les sentiments, toutes les pensées de l'impératrice ne se fussent empreints d'animosité et d'aigreur contre le roi de Prusse, ni qu'une haine aveugle et personnelle contre Frédéric n'ait été le véritable motif de la guerre. Toutefois le désir ardent de reconquérir la Silésie aurait été une suite naturelle de réflexions politiques aussi raisonnables que légitimes. La possession d'une province si éminemment allemande
COURRIER ALLEMAND
aurait été pour l'Autriche une chose de la plus haute importance, d'autant plus que l'Autriche se composait dès lors de bien des parties hétérogènes. La perte de la Silésie, suivie de près de l'accroissement de la Prusse, aurait donné le coup mortel à la puissance impériale, déjà tant déchue. Des politiques prévoyants n'auraient pas manqué de comprendre que, sans conquérir la Silésie ou un autre équivalent en Allemagne, la maison impériale ne serait plus à même de conserver la couronne impériale. Les événements postérieurs ont démontré clairement que ces politiques ne se sont pas trompés. Au point de vue autrichien, Marie-Thérèse aurait donc agi aussi politiquement que correctement.
— Nous avons déjà parlé de V Histoire de Prusse de M. Eberty*,dont le 5e volume vient de paraître. C'est une bonne exposition, où l'auteur a aussi bien profité des écrits contemporains que des travaux modernes, et, ce qui est plus précieux, où il est partout guidé par un jugement sain et juste. La partie la plus brillante de ce volume est, à notre avis, celle qui est relative à l'administration et aux réformes de Frédéric après la guerre de Sept ans. Tout en reconnaissant avec sincérité les grandes qualités du roi, l'auteur n'est point tenté de cacher ce qui est moins digne d'éloge. Ainsi, nous trouvons (p. 78-91) un exposé fidèle du célèbre procès auquel donna lieu le célèbre moulin d'Arnold. Il parle également d'une façon lucide et impartiale du démembrement de la Pologne, et bien qu'il invoque certaine nécessité historique, il n'hésite pas à en faire remonter la responsabilité à Frédéric II. En ce qui regarde l'histoire de la guerre de la succession de Bavière, l'auteur a su mettre à profit les éclaircissements que nous devons à M. d'Arneth par la publication de la correspondance de Joseph II avec sa mère. Les ouvrages de Hausser et de Sybel lui ont servi de guides pour le temps «de Frédéric-Guillaume II et de Frédéric-Guillaume III, spécialement pour la guerre contre la France et pour la guerre de Pologne.
— La deuxième partie du 3° volume de YHistoire de Rome de M. A. de Reumont 2 termine un ouvrage dont tout le monde reconnaît à la fois la valeur intrinsèque et la beauté du style. Les deux autres volumes et la première partie du 3e ont déjà été mentionnés dans la Revue. Ici, l'auteur s'occupe d'abord de l'époque de Léon X et de tout le xvic siècle d'une manière assez détaillée; mais pour les siècles suivants il ne donne que des esquisses fort succinctes. L'ouvrage s'étend jusqu'à 1846. Les deux dernières parties du 8e et 9e livre donnent une idée complète des arts, des lettres, de la vie et des mœurs au xvie siècle et pendant les trois siècles suivants. Il est aisé de constater combien ces aperçus s'appuient sur des études vastes et profondes. La dernière partie est consacrée à Pie IX, pour
1 Geschichte des Preussischen Staates. Fùnaer Band, 1763-1806. Breslau, Trewendt, 1870, in- 12 de 686 p.
* Geschichte des Stadt Rom. Von A. von Reumont. Dritter Band, zweite Abtheilung, Berlin, Decker, 1870, in-8° de x-948 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
lequel l'auteur montre une affection et un dévouement tout particuliers: «Jamais souverain, écrit-il, ne monta sur le trône plein de sentiments si bienveillants, pénétré d'intentions plus pures. » Des notes, des inscriptions et une table des matières très-complète et par conséquent fort utile, remplissent le reste du volume. L'auteur y a encore ajouté un plan de Rome et une carte de la Campagna. La partie la plus saillante est sans contredit l'histoire de Léon X, dont l'auteur trace de main de maître une biographie complète. D'après M. de Reumont, Léon X fut un bon vivant plein d'esprit, mais il s'en faut beaucoup qu'il ait été le prince méchant et léger que les protestants se sont plu à représenter. On remarque surtout ce mot, écrit par Léon X à Guilelmo de Médicis, le lendemain de son élection : « Jouissons de la papauté, puisque Dieu nous l'a donnée. » C'est surtout pour l'époque de la réformation protestante et pour la restauration catholique qui la suivit de près, que ce demi-volume est très- important et très-intéressant. Bien que l'auteur regarde les affaires religieuses comme en dehors de sa sphère, on ne tarde pas à s'apercevoir que ses convictions sont franchement catholiques. C'est avec une résignation émue qu'il parie des faits récents. « Je n'ai fait que glisser rapidement sur les derniers événements accomplis en Italie. Je désire que celui qui, après moi, viendra exposer ce qui vient d'arriver, y apporte plus d'objectivité que ce dont je me crois capable, et moi, témoin de beaucoup d'événements remarquables, et d'autres qui ont essayé de les exposer. Les souvenirs de la moitié de ma vie sont étroitement liés à des souvenirs romains. J'ai vu la Romagne en révolte contre Grégoire XVI; j'ai été pendant maintes années témoin du gouvernement de ce pape, sans me dissimuler ses erreurs comme ses bonnes qualités; j'ai vu s'évanouir les espérances fondées par Pie IX sur une conciliation des principes de la papauté avec les idées et les exigences des -années 1847 et 1818. J'ai vu proclamer la République au Capitale ; j'y ai vu régner Mazzini ; j'ai accompagné Pie IX à Gaëte ; je suis allé voir le camp français à Palo et à Rome après la prise ; je suis retourné avec Pie IX dans sa capitale, où j'ai passé la plupart des dernières années de ma vie dans une position non officielle. Dans un temps si gros d'orages et si plein d'angoisses, je dépose la plume. »
Cette préface, écrite au commencement du printemps, et par conséquent avant l'entrée des troupes piémontaises à Rome, nous indique la position prise par l'auteur en face des derniers événements. A la fin de l'ouvrage, qui poursuit le récit jusqu'à la victoire remportée par les troupes françaises sur Garibaldi à Mentana, on lit ceci : « Une nouvelle attaque de la Révolution vient d'être repoussée. Mais la crise continue. Ce qui s'ensuivra, qui le sait? » L'auteur finit en faisant l'éloge de Rome : « Le monde chrétien tout entier poussa un cri d'indignation au sujet de cette honteuse violation du droit des gens. Depuis des années, la population catholique de tous les pays avait contribué, par une participation active, à rendre moins lourdes les charges considérables que Pie IX, comme pape et comme roi, avait à supporter ; plus le danger se montrait, plus cette
COURRIER ALLEMAND
participation s'accrut... Rome est liée si étroitement à la papauté qu'on ne peut pas s'imaginer Tune sans l'autre, que clans notre pensée l'une complète l'autre, l'une appartient à l'autre... Le puissant entraînement du cœur y conduit tous ceux qui ne comprennent pas le présent sans la poésie du passé, sans la promesse de l'avenir. Rome est le but de tout âge, de tout état, de toute vocation... Rome parle à chacun sa langue, favorise toutes les nobles aspirations, affermit tous les desseins avouables, ouvre aux sages des horizons plus étendus. Rome a des conseils et des enseignements pour tous, à tous elle offre des aliments et des remèdes. Elle sèche les larmes, ouvre les cœurs à l'espérance, ôte son aiguillon à la douleur et sanctifie la joie ; elle encourage le timide et contient l'audacieux; elle embrasse les réfugiés et résiste à l'oppresseur... De nos jours, ce que la papauté a perdu en puissance matérielle, elle le regagnera en influence morale. Sa mission est celle de la paix, mais d'une paix véritable, solide et durable, qui n'alla nguit pas mais augmente les forces, qui reconnaît et défend le droit de chacun, le droit de l'Eglise comme celui de l'Etat, le droit de la foi comme celui de la science qui ne doivent pas se combattre, mais se donner la main, d'une paix qui seule peut assurer la juste mesure entre l'autorité et la liberté. »
— La Conversion duprince héréditaire de Hesse-Cassel au catholicisme, pour servir à Vhistoire de la propagande catholique au temps de la guerre de Sept ans *, tel est le titre d'un ouvrage composé sur des documents puisés aux archives de Cassel. On comprend que l'auteur ait choisi un événement si remarquable pour le sujet de son ouvrage, car parmi tant de conversions qui eurent lieu aux xvne et xvme siècles, celle du prince héréditaire de Hesse-Cassel, arrivée en 1777, est de beaucoup une des plus importantes, parce que l'héritier d'un pays essentiellement protestant se rangeait ainsi du côté des catholiques. Mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'il regarde cette conversion comme une action de la propagande catholique qui, immédiatement avant la guerre de Sept ans, s'efforça de ménager la prépondérance au parti autrichien et catholique. L'auteur est peut-être un de ceux pour lesquels la guerre de Sept ans est une guerre de religion, ou qui, dans la victoire que l'Allemagne vient de remporter sur la France, voient un triomphe du protestantisme sur le catholicisme. En ce cas, il serait inutile de le combattre. Mais que l'affaire ait été considérée et représentée sous un seul aspect, exclusivement au point de vue protestant, cela s'explique facilement par les documents dont l'auteur s'est servi. Les 32 infolio connus sous la dénomination d'Actes d'assécuration et déposés aux archives de Cassel, envisagent la conversion à un point de vue
1 Der Uebertrilt des Erbprinzen Friedrich von Hessen-Cassel zum Katholicismus, von Hartwig. EinBeitrag zur Geschichte der Katholischen Propagande aus der Zeit des siebenjâhrigen Krieges. Nach den Acton dus hessischen Staats- Archivs. Cassel, Kayl, 1870, in-8» de vm-268 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
protestant si étroit et si aveugle, que cela devait naturellement influer sur les jugements de M. Hartwig.
— La Guerre du Grand- Electeur contre la France (1672-1675) 4 nous transporte dans ces années du xvne siècle où quelques princes allemands, et quelquefois môme une grande partie de l'empire, se proposaient de combattre la trop grande influence de la France sur l'Allemagne. Il s'agit dans ce livre de la résistance que quelques princes allemands opposèrent aux projets de Louis XIV d'annexer les Pays-Bas à la France. En première ligne il faut nommer le Brandebourg, qui, le 6 mai 1672, fit avec les Pays-Bas, et quelque temps après avec l'Empereur, une alliance pour défendre le territoire des pays menacés. La guerre qui s'engagea ensuite avec la France n'eut pas des suites heureuses pour l'empire. La mauvaise influence du comte Montecuculli, l'insuffisance des subsides fournis par les Pays-Bas, firent avorter tous les plans et toutes les espérances de l'électeur, de sorte qu'il se sépara des Impériaux, se retira sur la rive droite du Rhin jusque vers le Weser, et abandonna enfin tout à fait ses anciens alliés. Dans un accès d'humeur, le Grand-Electeur fit môme la paix et conclut une alliance avec la France à Wossera. 11 ne put pas se passer de l'alliance française. Cependant, il ne paraît pas qu'au début l'électeur ait cru cette alliance durable et solide. Dès le mois de juin de l'année suivante, il accéda à la coalition faite par l'empereur, l'Espagne et les Pays- Bas contre la France, coalition qui ne se proposait rien moins que de reconquérir l'Alsace et la Lorraine. Conformément aux désirs de l'électeur de Brandebourg, ses troupes devaient engager le combat sur le haut Rhin. Le général impérial Bournonville, ayant été défait près d'Enzheim et les armes impériales n'ayant pas non plus réussi dans les Pays-Bas, l'artillerie brandebourgeoise passa avec l'infanterie le pont de Strasbourg. Les armées allemandes étaient réunies près de Blaesheim. Frédéric -Guillaume pressa de livrer bataille, mais troublé par les hésitations de Bournonville il manqua le moment favorable. On laissa à Turenne le temps de se renforcer et l'on alla finalement prendre ses quartiers d'hiver dans la haute Alsace, d'où les armées allemandes furent bientôt chassées par Turenne, qui avait passé les Vosges et envahi la Franche- Comté. Craignant d'ôtre coupés de Strasbourg, les alliés se hâtèrent de regagner la rive droite du Rhin et abandonnèrent l'Alsace. L'ouvrage de M. Peler nous offre une exposition facile, impartiale, faite d'après les sources originales. On peut regretter seulement qu'il se soit occupé exclusivement des événements militaires. M. Peter n'est pas toujours d'accord avec M. Droysen. Pour lui, le personnage du grand-électeur est loin d'ôtre d'une trempe si solide et si énergique qu'on le croit généralement. Dans l'une comme dans l'autre campagne, l'électeur ne peut se soustraire à l'influence diri-
1 Der Krieg des Grossen Kur fur sien gegen Frankreich, 1672-1675. Halle, Buchhandlung dos Waiscnhauses, 1870, çr. in-8° de vn-397 p.
COURRIER ALLEMAND
géante des généraux autrichiens et ne suit pas ses propres inspirations. Il faut convenir que le manque d'unité fit alors, et plus tard à plusieurs reprises, avorter la campagne.
— Le livre de M. de Weber, Maurice, comte de Saxe et maréchal de France *, est une édition populaire un peu abrégée de la monographie publiée par le même auteur en 1863. Elle contient la vie du fameux capitaine, et s'appuie en partie sur des documents entièrement inédits. En outre, elle offre maints détails curieux sur la civilisation générale du xviii* siècle. L'auteur n'a voulu, comme il le répète dans cette nouvelle édition, raconter tout au long ni toute la carrière héroïque du maréchal, ni l'histoire des guerres dans lesquelles il a acquis sa renommée militaire; il se borne plutôt à exposer la partie de la vie de Maurice de Saxe antérieure au temps où il se distingua comme général des armées françaises. Il veut surtout raconter ce qui est étranger à la guerre. C'est justement pour cette période et pour cet aspect de la vie du maréchal que les archives de Dresde fournissaient de riches matériaux. D ins cette édition, M. de Weber a dû retrancher les nombreux éclaircissements littéraires, de même que les extraits tirés de la correspondance de Maurice; mais il a su mettre à profit les publications parues depuis 1863, c'està-dire un travail de M. Saint-René Taillandier, publié d'abord dans fa Revue des Deux-Mondes (186i-1865), le livre du comte de Seilhac, celui du comte de Vitzthum d'Eckstaedt (1867), et enfin un article publié dans les Archives pour l'histoire de Saxe (tome VII, 1869). Le sujet offrant un intérêt général, et l'exposition étant fort intéressante, l'édition nouvelle méritait d'être accueillie avec faveur.
—Comme tous les événements historiques d'une importance universelle, la Révolution française ne sera connue et jugée définitivement que quand la condition principale pour porter un jugement sûr et solide pourra être remplie, c'est-à-dire quand tous les matériaux, documents, rapports, correspondances, mémoires, auront été publiés à peu près complètement. Jusque-là, on regardera et Ton acceptera, du moins en Allemagne, des publications spéciales comme les pierres d'un édifice à construire. C'est ainsi qu'on peut envisager un essai de M. Bûdinger sur La Fayette 2, qui, tout en conservant sa forme primitive de discours, n'en a pas moins une valeur historique. Le discours proprement dit ne remplit qu'un tiers du volume; les deux autres tiers sont remplis par des pièces justificatives choisies entre beaucoup d'autres. On y regrette pourtant l'absence de certaines de ces pièces, car c'est leur abondance même qui nous met en état de nous former un jugement sur toutes les parties de cette vie si longue et si agitée. Le chemin que prend l'auteur pour arriver à son but est en quelque sorte rétrograde. Il nous présente les résul-
1 Moritz Graf von Sachsen, Marschall von Frankreich. Nach archivalischen Quellen. Von C. von Weber. Volksausgabe. Leipzig, Tauchnitz, 1870, ia-8°de vu-144p.
* Lafayelte, ein Lebensbild. Von M. Budinger. Leipzig, Teubner, 1870, in-8<>de 115 p.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
tats de la vie de La Fayette en nous le montrant à la fin de sa longue carrière, quand, en juillet 1830, il fit du duc d'Orléans le roi des Français. Nous conduisant ensuite dans des temps plus reculés, il nous montre la grande influence de La Fayette lors de l'abdication de Napoléon, puis au commencement de la grande Révolution, et lors de la déclaration des droits de l'homme rédigée par lui. L'auteur explique tous les projets, toutes les actions de la vie postérieure de La Fayette par ses débuts politiques, surtout par la part active qu'il prit à la guerre de l'indépendance américaine, et, parlant de cette participation, il se l'explique moins par son enthousiasme pour la liberté que par sa haine héréditaire contre l'Angleterre.
— La campagne de 1812 avait déjà trouvé des historiens français, russes et même anglais. Nous ne mentionnerons que les Mémoires du yênèral russe de Toll par Bernhardi, et les ouvrages de Bogdanowitz, Ségur, Fain, Wilson, Cathcart, etc. — L'Autriche seule n'en avait encore rien dit, quoique les troupes autrichiennes eussent pris une part glorieuse à la guerre. Ce fut môme celle qui y perdit le plus ; ses faits d'armes sont restés inconnus et ont été même dépréciés. On peut donc regarder l'ouvrage de M. de Welden4 comme une apologie un peu tardive de la direction imprimée aux opérations par le prince de Schwarzenberg. L'auteur, officier supérieur des plus instruits de l'armée autrichienne et déjà connu par ses ouvrages : Guerre des Autrichiens en Italie, et Episodes de nia vie, était d'autant mieux préparé à raconter cette campagne qu'il y prit part lui-même comme lieutenant-colonel dans l'état-major de Schwarzenberg, qu'il rédigea le journal des opérations, et fut chargé de la correspondance avec le quartier général français. C'est ainsi que M. deWelden a pu connaître et mettre en lumière un ensemble de faits sur les rapports des Autrichiens avec leurs alliés d'alors. L'ouvrage ne paraît, il est vrai, que dix-sept ans après la mort de son auteur. L'éditeur nous prévient qu'il se trouve aussi, parmi les papiers de Welden, une Histoire de la campagne de 1807, composée sur des documents inédits. Nous sommes persuadés que la mémoire de Welden, aussi bien que l'honneur de l'Etat qu'il a servi, ne peuvent que gagner à cette nouvelle publication.
— La continuation de l'ouvrage de M. Fontane sur la guerre de 1866 2 produit la même impression favorable que le premier demivolume dont nous avons déjà parlé. La plus grande partie est consacrée au récit de la bataille de Kôniggrœtz, qu'on lira avec plaisir après l'exposé fait de main de maître dans le rapport de l'état-major prussien. La couleur originale que M. Fontane a su donner à son ouvrage manque à la publication froide et officielle, dans laquelle les questions de tactique et de stratégie occupent la première place. C'est, ce me semble, fort à propos que l'auteur mette, en tète, un
1 Der Feldzug der OEstreicher gegen Russland im Jahre 1812, von L. von Wblden. Wien, Gerold's Solrn, 1870.
* Der Feldzug in Dôhnien und Màhreiu 2. Halbband : Kôniggràtz bis von Wien. Berlin, Decker, 1870, Imp. 8° de vin p. et p. 409-735.
COURRIER ALLEMAND
coup d'œil de la marche générale de la bataille, pour entrer ensuite dans un récit plus détaillé, dans lequel les faits relatifs à la troisième division et à la première division de la garde occupent avec raison la première place. Il est regrettable que le rapport de l'état-major autrichien n'ait été utilisé que quand le texte était déjà imprimé; cela adonné lieu à beaucoup de notes qu'on aimerait mieux voir fondues dans le texte. Les efforts de Fauteur pour être impartial méritent tous nos éloges ; peut-être cependant aurait-il pu critiquer la marche des troupes de l'armée de l'Elbe lorsqu'elles se mirent en bataille et que Herwarth de Bittenfeld leur lit passer le seul pont de Nechanitz, comme s'il n'y avait pas de pionniers dans l'armée prussienne; puis l'arrivée trop tardive du premier corps d'armée sur le champ de bataille et la poursuite trop faible après la bataille. Enfin, si l'auteur avait écrit après 1870, il n'aurait pas regardé si souvent les pertes commeénormes : en 1870, la plupart des compagnies ont perdu autant d'hommes que les bataillons dans la guerre de 1866.
P. Beckmann.
COURRIER ANGLAIS
Nous sommes redevables d'un ouvrage fort intéressant à M. W. Pocock ; il s'agit d'un recueil de documents sur le divorce du roi d'Angleterre Henri VIII avec Catherine d'Aragon4. Chargé de publier une nouvelle édition de l'histoire de la réformation de Burnet, M. Pocock s'était imposé la tâche aussi utile qu'ingrate d'examiner les originaux des pièces justificatives alléguées par l'évéque; en furetant parmi les manuscrits conservés soit aux archives du Royaume-Uni, soit au British Muséum, il eut le bonheur de rencontrer un nombre assez grand de lettres et d'autres papiers d'Etat dont ni Burnet, ni Strype n'avaient pu profiter. Toutcelaest maintenant rassemblé, annoté, commenté en deux volumes imprimés avec le soin auquel la Clarendon Press nous a depuis longtemps habitués. Le fonds Cottonien, si riche pour l'histoire du xvic siècle, nous a à peu près révélé tous ses trésors, il n'y a plus d'inexplorés que certains recueils malheureusement trop endommagés par l'incendie pour qu'il soit possible d'en faire jamais usage. Je ne songe pas à donner ici un catalogue complet des matières réunies par M. Pocock; je me bornerai à dire qu'elles comprennent 397 morceaux dont les trois cinquièmes sont en latin. Le savant éditeur a très-bien fait d'ajouter certaines pièces qui, pour n'être pas strictement inédites, méritaient d'être réimprimées à cause de leur excessive rareté; ainsi, le pamphlet intitulé a glasse of the truthe (miroir de la vérité), dont on ne connaît nujourd'hui qu'un exemplaire à la Bodléienne, etc., etc. Les Records of the Reformation sont un livre à consulter, non pas à lire; il faut le mettre dans toute bonne bibliothèque historique , comme un supplément ou appendice à Burnet.
— M. Arthur Helps est encore peu connu de ce côté-ci du détroit comme essayiste et comme historien, mais il mériterait d'obtenir en France la popularité dont il jouit parmi ses compatriotes, et je suis enchanté d'avoir l'occasion aujourd'hui de le recommander à
1 Records oflhe Re formation. — The divorce, 1527-1533. Mostly now for the
first iime printed, etc. Colleeted and arrange lby Nicholas Pocock, M. A. Oxford, Clarendon Press. Vols. I and II.
COURRIER ANGLAIS
mes lecteurs. Il y a quelques années, il publia un travail très-bien fait et très-consciencieux sur la conquête de l'Amérique par les Espagnols ; c'est un chapitre de cet ouvrage, développé, remanié, qu'il nous donne en ce moment ; et la vie de Fernand Cortez ajoutera beaucoup à la renommée de M. Helps4. On ne manquera pas, sans doute, d'accuser notre auteur d'outrecuidance pour avoir voulu marcher sur les brisées du grand écrivain Prescott ; mais entre ces deux historiens il n'y a pas de comparaison possible. Ceux qui aiment un style à effet, des tableaux artistement dessinés, devront relire Prescott; les lecteurs qui préfèrent la simplicité et la manière des anciennes chroniques seront les champions enthousiastes de M. Helps. On connaît deux ouvrages espagnols sur la vie de Fernand Cortez : l'un par Gomara, l'autre par Bernai Diaz ; c'est ce dernier que l'écrivain anglais a principalement choisi pour modèle, et avec le désir, poussé jusqu'au scrupule, d'être exact, il a, comme plus d'un critique le fait remarquer, résisté à la tentation fort naturelle de tirer parti, au point de vue de l'art, de certaines situations qu'un autre historien aurait dramatisées sans croire pour cela trahir la vérité.
— Les fameuses lettres de Junius 2 ont eu le privilège d'occuper incessamment l'attention des critiques; sur ce champ de bataille la controverse est devenue d'une aigreur terrible, et les partisans soit de sir Philip Francis, soit de lord Lyttelton, mériteraient une place parmi les gladiateurs de la république des lettres. Voici un énorme volume in-quarto destiné à élucider cette difficile question, ce problème insoluble ; M. Chabot et M. Twisleton essayent de prouver par l'examen des manuscrits, et par une étude comparée de diverses pièces autographes de sir Philip Francis, qu'il ne faut pas chercher ailleurs le véritable Junius. Sans vouloir nier une identité qui me paraît assez bien constatée, je crois que les preuves mises en avant par les auteurs du présent volume ne sont pas sérieuses. Les traits de ressemblance qu'ils cherchent à établir sont si généraux, qu'ils pourraient convenir à presque tous les hommes politiques anglais du xvine siècle aussi bien qu'à sir Philip; bref le procès en est précisément au point où l'ont trouvé Mess. Twisleton et Chabot.
— Sir Thomas Duffus Hardy, garde adjoint des archives de l'Angleterre, est un travailleur dont j'ai eu souvent à louer l'exactitude, la persévérance et la courtoisie. Il eût été impossible de remettre en de meilleures mains le précieux dépôt des trésors historiques de nos voisins, et tous les savants qui ont eu à consulter ces trésors, à y puiser, pourront dire combien leur tâche a été facilitée par l'auteur de l'ouvrage dont je voudrais maintenant brièvement parler ici. Cest le troisième volume d'un catalogue détaillé des matériaux de
1 Life ofHermando Cortes. By Arthur Helps. London, Bell et Daldy, 2 vol. in- 8*.
1 The Handwriting of Junius Professionally Jnvestigated by Mr. Charles Chabot, Expert. With Préface and Gollatoral Evidence. By the Hon. Edward Twisleton. London, Murray, 2 vol. in-4°.
ogle
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
toute espèce relatifs à l'histoire d'Angleterre et d'Irlande1. Pour louer dignement cette publication, il faudrait franchir les limites qui me sont assignées; je ne puis cependant passer la préface sous silence, car on y trouve les détails les plus curieux et les plus variés sur la manière dont les scribes du moyen âge compilaient leurs chroniques et s'acquittaient de leurs devoirs d'historiens. Ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître à fond les Scriptoria des anciens couvents et monastères ne sauraient s'adresser à un meilleur guide que sir Thomas Hardy. 11 a eu soin d'ajouter à son travail des fac-similé de différents manuscrits, afin de réfuter l'opinion générale qui attribue au moine Matthieu Paris la plupart des plus beaux spécimens de calligraphie du xne siècle, produits par l'art anglais. On se fera une légère idée de l'immense quantité de détails réunis dans ce nouveau volume, quand on saura que six cent soixante-quatorze articles y sont énumérés, et que l'époque à laquelle ces articles se rapportent comprend cent vingt-sept années depuis l'avènement du roi Jean (1200) jusqu'à la vingtième année du règne d'Edouard II (1327). Le Descriptive Catalogue n'est pas non plus, comme on pourrait se le figurer, une simple nomenclature aride dans son exactitude; on y rencontre une infinité de particularités relatives aux placita et aux autres sources de l'histoire d'Angleterre au moyen âge ; bref, c'est un ouvrage hors ligne, et qu'on ne se lassera pas d'étudier. Espérons que sir Thomas Duffus Hardy pourra bientôt le terminer.
— Deux autres in-quarto faisant partie de la collection de catalogues raisonnés publiés par le garde des archives demandent à être mentionnés ici. Occupons-nous d'abord de celui qui se rapporte au règne de Henri VIII2; M. Brewer en est l'éditeur. Les années 1524-1526 sont les seules dont l'éditeur s'est occupé dans ce volume, mais il a donné l'analyse et la description sommaire de près de deux mille quatre cents documents conservés au State paper office, au Brilish Muséum et ailleurs. Quelle époque intéressante! et combien on sent, en parcourant cette liste de pièces historiques, que l'Europe tout entière est dans un état de transition ! Nous voyons le roi-chevalier perdre la bataille de Pavie et tomber entre les mains de Charles-Quint; Henri VHI prend le duc de Bourbon à sa solde; et tandis qu'il fait ainsi peser en Italie l'influence anglaise, Wolsey et Cromwell, d'après ses ordres, s'abattent sur les monastères ; car il faut des subsides, et le roi entend que les universités fleurissent,
• Descriptive Catalogue of Materials relating to the Hislory of Great Britain and Jreland, to tlie end of the lieign of Henry VU. By Sir Thomas Dcffcs Hardy, D.C.L., Deputy Keeper of the Public Records. Pubiished by the Authority of the Lords Connnissioners of Her Majesty s Treasury, under the Direction of the Master of the Rolls. Vol. III. London, Longman9, în-4°.
* Lelters and Papers, Foreignand Domestic, of the Reign of Henry VI U; preerved in the Public Hecord Office, the Brilish Muséum, and elsewhere in England. Arranged and oatalogued by J. S. Buewer. Vol. IV. Part. 1. London, Lougmans, in-4°.
Googl(
COURRIER ANGLAIS
fût-ce aux dépens des communautés religieuses. Dans ce volume, comme dans les précédents, on trouve un nombre infini de détails qui nous mettent au courant de la vie privée, des mœurs et des habitudes sociales de l'Angleterre au xvie siècle. Mais pourquoi M. Brewer, d'ordinaire si exact, si complet, ne nous donne-t-il pas d'index ? Pourquoi n'a-t-il pas ajouté une préface?
— .L'autre in-quarto dont je veux parler est le troisième volume de la chronique de Roger de Hovedene édité par M. Stubbs1. Nous entrons en matière avec l'année 1189, lorsque Richard Ier, avant d'être proclamé roi d'Angleterre dans l'abbaye de Westminster, reçut à Rome la couronne ducale de Normandie ; le dernier événement que cette portion de la chronique nous met sous les yeux est la révolte de 1196, pendant laquelle les habitants de Londres, accablés d'impôts et conduits par Fitzosborne, essayèrent de secouer le joug. Toute cette période est fort importante, mais en môme temps pleine de tristesse. Il faut lire l'excellente préface de M. Stubbs pour voir où l'Angleterre en était réduite pendant la croisade et la captivité de Richard Ier. Cette esquisse préliminaire est tracée de main de maître, et la figure importante du régent Longchamp y forme le centre d'un tableau qui ne mérite que des éloges. Le lecteur demandera peut-être si la fameuse légende de Blondel de Nesle est acceptée ou discutée par M. Stubbs; comme réponse je ne saurais mieux faire que de transcrire le passage suivant de la préface : « J'avais songé à ajouter à ce volume un appendice tiré de l'ancienne chronique française qui fait parti du manuscrit C. C. C. C. 432 ; cette chronique peut s'intituler Roman de l'histoire de l'Europe à l'époque dts croisades. Le manuscrit est du xine siècle, et est une leçon meilleure de l'ouvrage bien connu sous le nom de « Chronique de Reims, » publiée en 1837, par M. Louis Paris. La partie que j'avais choisie était le récit de la découverte de Richard, par Blondel de Nesle, épisode que la chronique en question a pour la première fois rendu populaire. En relisant mon manuscrit pour l'impression, j'ai cru que cette anecdote était d'une nature trop puérile et trop dépourvue d'autorité, et qu'à ce titre elle ne devait pas figurer dans un livre d'histoire. Je me suis donc contenté de renvoyer le lecteur curieux à l'édition de M. Paris. » Je ne crois pas que l'on puisse rejeter ainsi entièrement le récit de la découverte de Richard par le ménestrel; il peut y avoir un élément fabuleux dans l'histoire, mais il est incontestable, d'un autre côté, que la vérité y entre pour quelque chose, et c'est ce qu'il faudrait éclaircir.
— M. Freeman continue toujours son grand travail sur l'invasion de l'Angleterre par les Normands, et il vient même de nous donner une nouvelle édition des trois premiers volumes ; mais il a trouvé le loisir aussi de réimprimer la petite histoire, à l'usage des écoles 2,
1 Chronica Magislri Hogeri de Hovedene. Edited by William Stubbs, M.A. Vol. III. London, Longmans, in-4«».
* Old English History, by E. A. Freeman. London, Macmillan, in-8a.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
qu'il avait publiée il y a déjà quelque temps ; comme nous n'en avons pas encore parlé, il sera bon d'y consacrer un paragraphe. Le but que M. Freeman s'était proposé en composant ce volume nous semble excellent ; il voulait prouver aux enfants que l'histoire des premiers temps de l'Angleterre n'est pas aussi aride qu'elle le semble; il voulait aussi convaincre les maîtres que pour intéresser leurs élèves il n'est pas nécessaire de leur remplir l'esprit et la mémoire de légendes absurdes qui n'ont aucun droit à occuper une place dans les ouvrages historiques. De là le résumé dont je m'occupe en ce moment, et qui ne va pas plus loin que la bataille de Hastings. M. Freeman prend soin de nous dire que son petit manuel ne doit pas être regardé comme un résumé du grand travail auquel j'ai déjà plus d'une fois fait allusion, sur la conquête normande. Les mêmes faits y reparaissent, sans doute, mais voilà tout. L'exactitude est la qualité fondamentale et la seule qualité, dirai -je presque, de VOld English Histoi^y; M. Freeman n'a pas le talent d'écrire pour la jeunesse, et à côté de son récit, clair, si l'on veut, mais sec et sans couleur, les Taies of a grand father de sir Walter Scott conserveront toujours l'intérêt qui s'attache à des tableaux animés et dramatiques.
— Je crois avoir parlé dans un de mes courriers de la chronique de Croyland ou de Crowland attribuée au moine Ingulphe, et qui est généralement regardée par les meilleurs critiques comme dénuée de toute espèce d'authenticité. Ingulphe était abbé du monastère du temps de Guillaume le Conquérant et des deux rois ses successeurs, et s'il faut en croire M. English 4, il aurait rédigé sa chronique à l'instigation de l'archevêque Lanfranc. Les moines de Croyland semblent avoir vécu dans un état permanent de guerre avec leurs voisins les moines de l'abbaye de Burgh (aujourd'hui Peterborough), et le but que se proposait l'archevêque de Cantorbéry, en poussant Ingulphe à rédiger ses annales, était de ruiner l'influence de la communauté de Burgh, et par suite de relever la position du siège de Cantorbéry au-dessus de celui d'York. Onsaitque la chronique de Croyland se compose de trois parties. La première se donnecomme ayant été écrite par cinq religieux d'une vieillesse extraordinaire qui avaient été mêlés à l'histoire du monastère depuis 870 jusqu'en 948, et qui, par conséquent, en connaissaient les plus anciennes traditions. La seconde partie traite des affaires de la communauté sous l'administration de Jurketulus (948-975); la rédaction en est attribuée à Egelric qui exerça les fonctions abbatiales de 984 à 992. M. English regarde ces deux premières parties de la chronique comme n'ayant aucune espèce d'authenticité ; mais il ne croit pas qu'elles soient d'une date récente; il en attribue la com-
1 Crowland and Burgh : a Light on the Historians and on the Hislory of Crowland Abbey, and an Account of the Monastery ai Burgh {now Peterborough) in Pre-Norman Times, and io 1193. By Henry Sceale English. London, Longmans, 3 vol. in-8°.
COURRIER ANGLAIS
position à Guillaume de Malmesbury qui aurait écrit sous l'inspiration de Lanfranc, et avec l'aide de l'abbé Ingulphe. La troisième partie lui semble, au contraire, tout à fait digne de confiance. Sans essayer de discuter à fond, comme il le mériterait, ce problème historique, je me contenterai de dire, comme résultat final, que la chronique de Croyland est d'un bout à l'autre l'ouvrage d'un faussaire ; elle ne remonte pas plus haut que le xve ou peut-être le XIVe siècle, et a été compilée avec des matériaux tirés de Florence de Worcester, Ailred de Rievaux, Henri de Huntingdon, le Domesday book, etc., etc. Le docte antiquaire sir Henri Spelman s'était convaincu de ce fait lorsque, vers le commencement du xvn° siècle, il transcrivit, sur le manuscrit conservé dans l'église paroissiale de Croyland, les cinq chapitres du roi Edouard le Confesseur. Ce document, au lieu d'être la reproduction du dialecte franco-normand de l'époque à laquelle il était censé appartenir, avait été métamorphosé par le scribe en une sorte de jargon emprunté aux dialectes picard, normand et bourguignon, tels qu'ils se parlaient à la fin du xiv° siècle. Le lecteur voit donc que la thèse soutenue par M. English ne saurait être admise en bonne critique ; le reste du livre n'est pas plus exact, je le dis h regret.
— La biographie du premier comte de Shaftesbury *, telle que M. Christie nous la donne, est assez intéressante pour nous autres Français, parce que les intrigues de Charles II avec la cour de Versailles y ont laissé leur trace. Après avoir pris part aux guerres civiles du côté populaire, Antoine Ashley Cooper aida beaucoup à la restauration du monarque légitime, et fut élevé à la pairie sous le nom de lord Ashley et, plus tard, sous celui de lord Shaftesbury. Quand nous aurons rappelé que ce personnage politique fit partie de la cabale, nos lecteurs comprendront qu'il ne se piquait pas de beaucoup de scrupules ; il est bon d'ajouter, cependant, qu'il s'opposa constamment aux plus funestes mesures mises en avant par ses collègues, et Charles II disait de lui : « Shaftesbury sait plus de droit que tous les juges du royaume, et il a plus de religion que tous les évêques. » M. Christie s'évertue de son mieux pour venger la mémoire de son client contre les attaques dont il a été l'objet de la part de lord Campbell et d'autres écrivains. Tout ce qu'on peut dire du premier lord Shaftesbury, c'est qu'à une époque de l'histoire d'Angleterre où la corruption avait pénétré partout, il était relativement vertueux. On lui doit l'introduction du bill d'habeas corpus, et à ce titre seul sa mémoire mérite de ne pas tomber dans l'oubli.
— On a publié récemment bon nombre d'ouvrages sur l'histoire ancienne, et je ne crois pas que le beau livre de M. François Lenormant ait encore trouvé de rival digne de lui ; arrêtons-nous cependant sur le volume de M. Philippe Smith 2, et rendons-lui la
1 A Life of Anthony Ashley Cooper , First Earl of Shaftesbury, 1621-1683. By W. D. Christie. M. A. London, Macmillan and Co. 2 vol. in-8B.
* Ancienl Ilistory of thc East. By Philip Smith, B. A. London, Murrav, in-8°.
justice à laquelle il a droit. Un résumé destiné, tout d'abord, aux élèves des écoles, n'est pas, en thèse générale, fort amusant ; Fauteur ne cherche pas à briller par le style, et pour lui la simplicité et l'exactitude sont tout. M. Smith vise plus haut ; il a cherché à écrire un livre de bibliothèque aussi bien qu'un précis pour les classes ; il a voulu recruter ses lecteurs parmi le public instruit, aussi bien que sur les bancs des collèges ; bref, il se présente devant nous avec un volume des plus attrayants. 1. Introduction ; 2. Histoire de l'Egypte et de l'Ethiopie ; 3. Assyrie et Babylonie ; 4. Empire des Mèdes et des Perses; 5. Phénicie:— telles sont les grandes divisions de l'ouvrage. J'y remarque avec plaisir un bon nombre de gravures, et ici encore notre auteur mérite des éloges spéciaux. En effet, il lui eût été facile de reproduire pour la centième fois des illustrations qui traînent partout et qui, des publications de MM. Layard, Bonomi, Rawlinson et Wilkinson, ont passé dans les manuels les plus élémentaires. Au lieu de cela nous avons la statue de Nebo, les tombeaux de Midas et d'Alyattes, la reproduction de la figure en bronze du bœuf Apis, et une foule d'autres gravures soit inédites, soit d'un accès difficile jusqu'ici.
— M. Skeat a récemment préparé pour VEnglish text Society une nouvelle édition du roman de Joseph d'Arimathie connu également sous le nom d'histoire du Saint-Graal. On sait que le poème de Gautier Map, intitulé la Queste del Saint-Graal, est la source d'où dérivent les différentes branches de la légende du roi Arthur ; il n'en existe malheureusement pas de traduction anglaise, mais sir Thomas Malory en donna un résumé très-complet dans sa Morte d'Arthur que Guillaume Caxton imprima après l'avoir révisée lui-même. ISHistoire del Saint-Graal est un ouvrage différent, rédigé à un point de vue théologique, si je puis m'exprimer ainsi, et moins parfait, littérairement parlant, que le roman de Gautier Map. Il en existe deux traductions en anglais ; la plus récente et la plus longue, écrite en prose sous le règne de Henri VI par un nommé Henri Lovelich, a été publiée en deux volumes in-quarto par M. Furnivall pour le Roxburgh-club ; la plus ancienne est celle que M. Skeat vient de faire paraître ; c'est un poème assez court, et qui ne donne qu'un extrait de l'original ; nous y voyons l'histoire de Joseph d'Arimathie pendant son voyage en Angleterre. Si nous en croyons l'éditeur, ce fragment de sept cent neuf vers a été composé en 1350; il offre donc un véritable intérêt philologique sans parler de celui qui s'attache à la légende ; M. Skeat l'a annoté avec beaucoup de soin, et y a ajouté trois autres morceaux sur le même sujet, empruntés à d'anciens recueils imprimés par Pynson et Wynkyn de Worde. Enfin le volume est précédé d'une introduction qui tient autant de place que la légende , et qui nous apprend tout ce que les
1 Joseph ofArimathie: otherwise called the Romance of the Seint Graat or HolyGrail. Edited with Notes and Glossarial Indices by the Rcv. Walter W. Skeat, M. A. Published for the English text Society, by Triibner and Co., in-S°.
COURRIER ANGLAIS
critiques savent en ce moment sur les poëmes relatifs au Saint-Graal.
— Je terminerai mon Courrier en annonçant à mes lecteurs une bonne nouvelle. Le comte de Shaftesbury, descendant du nobleman dont j'ai eu à m'occuper plus haut, a mis à la disposition de la commission pour la publication des monuments historiques les archives de sa famille, riches en correspondances d'un intérêt hors ligne.
Gustave Masson.
REVUE DES RECUEILS PÉRIODIQUES