VI. — RÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE ASSYRIEN
Les difficultés suscitées sur la date du fameux Sardanapale n'atteignent point celle de la restauration assyrienne. Ici les dissentiments chronologiques s'effacent : il est certain et reconnu par tout le monde que les éponymies du règne de Téglatphalasar commencent un peu avant 740 : un synchronisme certain, appartenant aux dernières années de ce même siècle, nous fournit, comme nous le verrons plus loin, un point d'attache incontestable, et quatre listes d éponymies, se complétant l'une par l'autre, donnent, pour cette période et une partie du siècle suivant, une série exempte de toute lacune.
L'avénementdeTéglatphalasar (Tuklat-habal-asar ou Tuklatpal-asar) eut lieu, d'après les textes originaux, dans le second mois assyrien de l'éponymie de Nabu-bel-usur, 744 ; mais son éponymie royale n'est que de 742 1 : l'usage de l'attribuer à la première année pleine de chaque règne ne fut pas renouvelé
1 V. Oppert, Chronol. bibl. fixée par les éclipses, p. 19-20 et 11.
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l'histoire de la chaldée et de l assyrie.
après la restauration. Mais il parait que le restaurateur de l'empire voulut rendre certaines dignités aux familles qui les avaient exercéesavant la chute de l'empire, car plusieurs magistrats éponymes se retrouvent avec les mêmes noms et les mêmes titres, circonstance que l'on a même plus d'une fois invoquée 1 contre la réalité de la lacune établie dans le paragraphe précédent , en identifiant les personnages eux-mêmes. Dix-huit éponymies sont rapportées à ce règne, qui se prolonge jusqu'en 727. Téglatphalasar, continuateur de l'édifice élevé à Kalakh par un des Salmanasar 'palais du centre) 2, est aussi l'auteur du palais sud-ouest, où l'on a trouvé des fragments de ses annales allant jusqu'à la neuvième campagne ; une relation continuée jusqu'à la dix-septième a été découverte sur briques dans les archives de Koyoundjik, un autre récit est encastré dans le sol s. Ses travaux dans le palais du centre ont aussi fourni quelques fragments précieux, parce qu'ils indiquent des faits non compris dans les annales de ce règne, sans doute parce qu'ils étaient postérieurs à leur rédaction : on y trouve, en effet, la mention des succès obtenus contre un Manahem de Samarie, Achaz de Judée, Rezin de Damas, les rois de Phénicie et les reines des Arabes 4 . Nous connaissions déjà par la Bible la conquête de Damas et l'humiliation d' Achaz ; nous savions aussi que ces faits eurent lieu à l'époque où Samarie avait pour roi Phacée, mais le texte assyrien où se trouve le nom de Ma nahem n'en est pas moins fort intéressant pour résoudre une difficulté chronologique provenant d'une faute évidente de copiste dans les manuscrits du quatrième livre des Rois.
M. Oppert a reconnu à la fois, dans son opuscule déjà cité sur la chronologie des éclipses (p. 27-30) 5, la nature, la cause et la solution des contradictions apparentes que présente ici le texte sacré. On sait, en effet, par la chronologie parallèle des
1 V. Daniel Haigh, Zeilschrift fùr aegypt. Sprach-und Aller lhum.f oct.nov. 1869. et Georges Rawlinson, ibid., avril 1870.
* Oppert, Expéd. en Mésop.^ t. II, p. 341. 3 Ibid., p. 336-7.
* Ibid., p. 347-8.
8 V. aussi (Zeilschrift, mai 1869) la répons; de M. Oppert à un article où M. G. Smith (janvier, môme année), niant l'intervalle écoulé entre la chute de Ninive et le règne de Téglatphalasar, attribuait témérairement à c;3 prince des faits non datés dans les fragments subsistants et dérangeait la vraie concordance entre les chronologies hébraïque et assyrienne.
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rois de Juda, qu'un intervalle d'environ trente ans s'écoule entre l'avènement et la mort de Phacée, que cependant un autre texte dit avoir régné vingt ans. D'autre part, ce dernier événement est dit correspondre à la douzième année d'Achaz, et, dans un autre passage, à la vingtième de Joathan, qui cependant n'en a régné que seize : eh bien ! M. Oppert a su montrer comment un court passage des fragments de Kalakh fait disparaître par la mention de Manahem toute difficulté sérieuse. En effet, l'avènement de Phacée et, par conséquent, la mort du Manahem que nous connaissons remontent trop haut pour que celui-ci se soit trouvé en lutte avec Téglatphalasar. Le Manahem de Kalakh n'est donc pas celui de la Bible ; c'est donc un Manahem II qui a régné quelques années dans l'intervalle compris entre 759 (avènement de Phacéey et 730 (année de sa mort), Téglatphalasar lui-même régnant de 744 à 727. On voit ainsi comment le règne de Phacée a pu être réduit à vingt années effectives. Mais, d'autre part, une très-légère faute de copiste, très-facile à préciser en présence du texte original et de la numération écrite des Hébreux, explique comment le traducteur a dû lire : « l'année 20 de Joathan, » au lieu de « l'année de la mort de Joathan, » date à laquelle une ou deux lignes omises dans la transcription indiquaient probablement le règne de Manahem II.
La nouveauté de ce détail et son intérêt pour la justification des données bibliques m'ont engagé à le reproduire ; je ne m'arrêterai pas de même sur les divers faits énumérés dans les annales de Téglatphalasar : il suffira d'en indiquer la portée. Le roi assure, dans l'un de ces textes que, dès le commencement de son règne, « il gouvernait depuis Dour-Kourigalzi, Sippara, la ville du soleil... jusqu'à Nipour, et depuis les tribus d'Itou, Roubouh, du peuple d'Aroum ; tous habitants des rives du Tigre, du Sourappi jusqu'aux deux Oukni qui se jettent dans la mer inférieure. Or Sippara et Dour-Kourigalzi sont, nous l'avons vu plus haut, dans la Babylonie 2, et les deux Oukni doivent être le Ghoaspe et le Pasitigre, dont l'empire de Ninive atteignait alors le bassin supérieur : on voit que, dès sa renaissance,
1 Expéd. en Mésop, t. I, p. 336.
* Le Nipour dont il est ici question était probablement dans le Kourdistan actuel .
./HISTOIRE DE LA CHALDÉE ET DE l' ASSYRIE.
Fempire assyrien avait pris subitement une position formidable. Profitant d'ailleurs de l'excitation produite chez un peuple guerrier par la revendication de son indépendance, Téglatphalasar inaugura une période de conquêtes, énumérées dans ses annales avec des déplacements de populations :.la Chaldée n'est pas annexée à l'empire, mais elle est déjà soumise à payer rançon ou tribut, aussi bien que les villes de Médie, non encore réunies sous la royauté de Déjocès. De sanglantes conquêtes s'opèrent aussi en Arménie ; le bassin supérieur del'Euphrate est, comme celui du Tigre, soumis au nouvel empire replacé sur ses anciennes bases 1 . Enfin une expédition lointaine, la plus lointaine peut-être vers Test qu'ail jamais entreprise aucun monarque assyrien, fut dirigée par Téglatphalasar à travers les régions ariennes, probablement jusqu'aux bouches de Tlndus, comme Ta montré M. Fr. Lenormant 2 en identifiant avec des noms connus par la géographie hellénique une longue série de noms de lieux contenue dans le récit assyrien de cette expédition. Mais le succès de cette entreprise paraît avoir été fort éphémère, et, si elle a laissé des traces durables, ce fut bien moins dans la condition politique de l'Asie que dans l'imagination des historiographes, qui se plurent à attribuer à l'ancien empire la possession effective des régions qu'avaient parcourues les troupes du restaurateur de l'Assyrie.
Salmanasar VI, le second roi du nouvel empire, est le Salmanasar de la Bible, celui qui envahit le royaume d'Israël et mit le siège devant Samarie, la sixième année d'Osée : mais M. Oppert a fait observer 3 qu'il n'est pas nommé dans le verset où est mentionnée la prise de la ville par les Assyriens (neuvième année d'Osée), et, malgré le sentiment de sir Henry Rawlinson, il refuse d'admettre l'identité de Salmanasar avec le Sargon d'Isaïe, le fondateur du palais de Khorsabad, sur les murs duquel on a trouvé ses Annales sous deux formes différentes, et qui raconte, parmi ses premiers exploits, la soumission du royaume d'Israël. Il est vrai, ce prince porta aussi le nom ou surnom de Salmanasar, il nous le dit lui-même ; mais
1 Expéd. enMés., p. 336»7, où la grande inscription est traduite. Ici encore je considère le Naïri comme représentant la Mésopotamie méridionale. * Zeitschrifl, avril et mai 1870.
8 V. Ann. de philos, ehrét., juillet 1862.— V. IV Rois,xvn ; 1-6, xvm, 1, 9-1 1.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
les tables d'éponymes indiquent un changement de règne cinq années après la fin de Téglatphalasar : le règne de Sargon a été de bien plus longue durée, et son éponymie royale est postérieure au changement indiqué.
VIL — Sargon 1 et les Sargonides; conquêtes en Asie.
L'avénement de Sargon est fixé par des éclipses de lune mentionnées dans les textes assyriens et par des événements datés de sa douzième et de sa treizième année 2, au commencement de Tannée 721-720, qui fut celle de la prise de Samarie. Son histoire et celle de sa dynastie sont riches en textes cunéiformes, et nous pouvons, durant cette période, suivre l'histoire de l'Assyrie avec autant de détails et souvent plus de précision que celle des temps les mieux connus de l'histoire pharaonique. Nous verrons même, un peu plus loin, que, durant certaines années, les deux histoires se mêlent, et que les textes hiéroglyphiques et cunéiformes peuvent se compléter réciproquement, chaque souverain ayant soin d'inscrire ses triomphes et d'omettre ses revers. Tour à tour les synchronismes hébraïques et babyloniens apportent d'ailleurs ici un complément précieux, la chronologie de Babylone étant reproduite depuis l'ère de Nabonassar (747) par le canon astronomique de Ptolémée.
L'histoire de Sargon est, comme je le disais tout à l'heure, deux fois reproduite dans les inscriptions monumentales de l'Assyrie ; Tune d'elles affecte la forme commune du récit histo rique : c'est ce qu'on appelle communément les Fastes de Sargon. MM. Oppert et Ménant en ont publié le texte, la traduction et le commentaire 3 : on l'avait inscrite dans les salles IV, VII, VIII et IX du palais de Khorsabad (Hisir Sarukin ou Dour-
1 Dan9 son cours de 1869, M. Oppert a justifié la transcription Sarukin de ce nom lu d'abord Sargina (Cf. Ann., juillet 1862, et Chron. bibl., etc., p. 20), le K assyrien correspondant régulièrement au G des Hébreux, comme le sch et Y s s'échangent régulièrement entre ces deux langues.
2 Oppert, Chronol. bibl., etc., p. 25-6, et cours de 1869 (inédit), 3 et 10 mai. Haigh, ZeUscfirift, oct.-nov. 1869.
* V. la traduction de ces fastes dans le3 Ann, de philos, chrél., juillet 18G2, où elle occupe onze pages.
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Sarukin), fondé par ce prince et où il vint de Kalakh établir sa résidence : Ninive n'était pas encore relevée 1 . L'autre document, trouvé dans les salles II et V du même palais, est malheureusement très-mutilé, mais il est précieux en ce qu'il affirme et rétablit l'ordre chronologique. De plus on a, du même règne, une longue inscription historique tracée sur des barils ou prismes, une autre plus courte à Nimroud , et enfin celle des taureaux deKhorsabad, objet du cours de M. Oppert en 1869 et 1870, sans compter divers textes contenant des prières ou mentionnant des fondations de monuments, et que nous retrouverons quand nous aurons à examiner les croyances et les arts de l'Assyrie : en somme, nous en savons plus aujourd'hui sur chacun des trois premiers Sargonides que sur tous les rois de Rome ensemble. Sans doute il faut se défier des louanges que le scribe donne invariablement au souverain; mais un exemple mémorable nous prouvera bientôt qu'il n'ose transformer des désastres en conquêtes, même quand il s'agit d'un pays lointain, et d'autre part nous savons déjà que le naïf orgueil des monarques de Ninive les empêche de dissimuler leurs plus cruels excès. A leurs yeux, le crime est de leur résister, et leurs actes de féroce vengeance, ils les racontent hardiment comme des actes de justice.
Les fastes débutent, après un acte d'hommage aux dieux et une indication do l'étendue de l'empire, par la défaite de Khoumbigas, roi d'Elam, dans les pleines deKalou, la prise de Samarie, d'où sont enlevés vingt-sept mille captifs, puis la défaite, à Raphia, du roi de Gaza, Hannon, uni à Sebech, sultan d'Egypte. « C'est, dit M. Oppert dans une note, le mot Siltan, le Schiltan hébreu, le Sultan arabe. » Quant au Sebech ou Sabhé du texte assyrien, M. Oppert a établi, d'après M. de Rougé et des considérations phonétiques fort ingénieuses 2, que c'est le nom éthiopien transcrit Sabakos par les Grecs, Schaback par les Egyptiens, et Sua, So, ou Savé par les Hébreux, le premier roi de la vingt-cinquième dynastie de Manéthon, le prince mentionné au xviie chapitre du IVf livre des Rois.
Le siège de Tyr commença la même année, et l'inscription
1 Ann. dephil. chrél. (septembre), Inscription de Nimroud. Cf. Expèdit. en Mèsop., t. II, p. 343. Les numéros des salles sont ceux du plan de M. Botta.
s Mémoire sur les rapports de l'Egypte et de l'Assyrie dans l'antiquité, p. 12-14.
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des barils nous apprend qu'il se termina par la prise de la ville ; il dura cinq ans, selon Josèphe, qui ne nomme pas le monarque assyrien 1 ; mais il ne faudrait pas croire qu'il ait absorbé, durant cinq années, tous les efforts des conquérants. Dans cet intervalle, en effet, sont placés la prise de Karkemisch sur l'Euphrate, utile pour assurer les communications avec la Phénicie, une expédition contre Paphos, dans l'île de Chypre, et le commencement de la guerre contre Ullousoun, frère d'Aza, roi de Van (Manna), en Arménie 2.
Ullousoun avait accepté la direction du mouvement national contre l'Assyrie, dirigé d'abord par un certain Ursa, et auquel Aza, fidèle à Sargon, avait refusé de se joindre. La défection d'Ullousoun rallia vingt-deux villes fortes au parti d'Ursa. « Dans la colère de mon cœur, dit Sargon, je comptais toutes « les armées du dieu Assour ; je fis un vœu dans mon esprit, et « je m'avançais pour attaquer ces pays. Ullousoun de Van vit « l'approche de mon expédition ; il sortit avec ses troupes et « se tint en lieu sûr, dans les ravins des hautes montagnes. « J'occupai Ikoulti, la ville de sa royauté... Je tuai tout ce qui « appartenait à Ursa l'Arménien dans ces hautes montagnes. « Je pris de ma main deux cent cinquante membres de la face mille royale ; j'occupai cinquante-cinq villes murées, dont ce onze forteresses inaccessibles. — Je les réduisis en cendres. « — Les vingt-deux villes fortes d'Ullousoun qu'Ursa avait priée ses, je les incorporai à l'Assyrie. » Cependant les hostilités se ranimèrent sur un autre point, aux ordres de Mitatti, mais il fut complètement défait dans la quatrième année de Sargon, et Ursa le fut à son tour, quatre ans plus tard, ce Alors Ullousoun ce entendit dans ses hautes montagnes mes exploits glorieux ; ce il s'en alla en hâte, comme un oiseau, et vint vers moi en ce suppliant : je lui pardonnai ses méfaits sans nombre... Je ce lui restituai sa terre, je le replaçai sur le trône de sa royauté, ce Je lui donnai les deux forteresses et les vingt-deux grandes ce villes que j'avais enlevées des mains d'Ursa et de Mitatti. ce J'ai travaillé à la pacification de la contrée 3. » Mais tous les ennemis du roi ne furent pas ainsi traités avec indulgence.
i Cf. Ann. de philos, chrét., juillet 1862, p. 60. et sept., p. 185. « Sur les guerres de Sargon en Arménie, voy. aussi Fr. Lenormant, Lettres assyrxologiquts, t. I, p. 148-54.
8 V.Ann., juillet, p. 65-6 et 61, et la Zeitsehrifl de juillet 1869.
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Des supplices affreux et des déportations, entre autres celle des habitants de Pappa et de Lalloukni (Paphos et Larnaca, en Chypre ?), signalèrent quelques-unes de ces campagnes 1 .
A Test comme à l'ouest et au nord, les voisins de Sargon éprouvèrent l'effort de ses armes. A peine la première guerre d'Arménie avait pris fin, qu'il en commença une en Médie, où il s'annexa un grand nombre de bourgades et éleva des fortifications pour contenir le pays ; ceux qui refusèrent le tribut furent soumis à la dévastation et à l'incendie. Un soulèvement arménien fut comprimé, et Ursa, désespéré, se donna la mort2. Trois ans plus tard, après une série d'expéditions rapides, la guerre se ralluma au sud-ouest de l'Assyrie.
Déjà Sargon avait perçu des tributs en Syrie et considérait Hamath comme une ville de son empire. Elle avait d'abord été le foyer d'une confédération hostile qui rallia Damas et Samarie5 ; mais elle s'était soumise et avait même été choisie comme lieu de déportation ; aussi les Assyriens furent-ils très-irrités d'une nouvelle attaque de sa part. « Impitoyable, ne permet- « tant pas d'infraction, dit Sargon dans l'inscription des barils, « j'enlevai la racine du pays de Hamath, et le roi Iloubid, je le <( torturai et l'écorchai comme un tronc d'arbre. »Mais Azouzif roi d'Asdod ou Azoth, dans le pays des Philistins, fit aussi défection, et quand Sargon, pour le punir, l'eut privé de la royauté, choisissant pour roi de cette ville Akhimit, le propre frère du prince déchu, le peuple, soulevé, éleva au trône un nommé Iaman, qui, à l'approche des Assyriens, s'enfuit en Egypte. « J'assiégeai, je pris Asdod, et la ville de Gimt-Asdodim, dit le « roi dans les fastes de Khorsabad; j'enlevai comme captifs « ses dieux, sa femme, ses fils, ses filles, son pécule, le con- « tenu de son palais avec les habitants de son pays. Je rebâtis « de nouveau ces villes, et j'y plaçai les hommes que mon « bras avait conquis sur les pays du soleil levant ; je mis au- « dessus d'eux mon lieutenant pour les gouverner, et je les « traitai comme des Assyriens. » C'était l'euphémisme reçu pour dire qu'ils perdaient leur nationalité et devenaient sujets du roi d'Assyrie, au lieu de lui payer seulement tribut.
La prise d' Azoth par le général de Sargon est mentionnée
» V. Ann., juill., p. 65, 66, 67 ; sept., p. 185. » Ibid., p. 67-8, 185.
* Voy. ZeUschrifl. juillet 1869. (Assyrian hisiory, by G. Smith )
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par Isaïe (xx, i), dans le seul texte où le nom de ce roi eût paru avant la découverte des cunéiformes ; un fragment de cylindre, conservé au musée Britannique, nous apprend, selon M. G. Smith, que les Philistins et les Juifs avaient prêté appui aux mécontents 1 . M. Oppert pense que le verset d'Isaïe se rapporte à l'expédition préliminaire qui mit Akimit sur le trône. Rectifiant aujourd'hui 2 sa traduction de 1862, dans la suite de ce passage des fastes, il accentue davantage l'humiliation à laquelle fut réduite l'Egypte, dont le roi (ou l'un des rois, v. infra) livra prisonnier Iaman fugitif. C'est là le commencement de cet abaissement de l'Egypte devant l'Assyrie dont parle Isaïe dans la suite du même chapitre, et qui avait paru inexplicable aux savants tant qu'ils n'avaient été en possession que des textes classiques et des textes hiéroglyphiques connus jusqu'à ces derniers temps. C'est encore un exemple des progrès successifs de la science faisant disparaître l'une après l'autre les difficultés historiques du texte sacré.
Trois ans après cette expédition s, nous trouvons une intervention dirigée contre le royaume d'Elam. Dalta, roi d'Illipi, pays que M. Oppert avait d'abord assimilé à l'Albanie caucasienne, mais que, dans son cours inédit de 1869 (3 juin), il a reconnu être situé vers le bassin du golfe Persique , avait payé tribut à Téglatphalasaret à Sargon.A sa mort, Nibi et Ispabara, « fils de ses épouses, » dit le texte des fastes, c'est-à-dire sans doute fils de Dalta, mais de différentes mères, se disputèrent ses États. Le premier eut recours au roi d'Elam, Soutrouk- Nakounta, en lui promettant hommage ; Ispabara supplia Sargon de le soutenir. Mais les hostilités engagées au sud-est de l'Assyrie ne devaient pas être contenues dans ces limites. Mérodach-Baladan, roi de Chaidée, hostile aux rivaux perpétuels de son pays, avait, depuis plusieurs années, s'il en faut croire ses ennemis, excité contre l'Assyrie les Soumirs et les Accads. Voyant Elam armé contre elle, il crut le moment venu d'entrer en lice, et conclut alliance avec Khoumbanigas, qui venait de succéder à Soutrouk.
« V. Zeilschrifl, juillet 1869.
* Rapports de i Egypte et de l'Astyrie, p. 19. Cf. p. 15. 8 V. les Annales c/ironoloaiques de Khorsabad. et Smith. Zeitsc/iHfty aoûtseptembre 1869.
l'iiistoibe de la chaldée et de l'assyrie.
c En l'honneur du dieu Assour, le père des dieux, et du seigneur auguste Mérodach, continue l'auteur des fastes, j'éveillai mon courage, je disposai ma ligne de bataille. Je décrétai une expédition contre les Chaldéens, gens d'émeute et d'impiété. Mérodach- Baladan apprit rapproche de mon expédition ; voulant donner le change à mes guerriers, il fuit devant elle et vola comme un oiseau, en se repliant de Babylone jusqu'à la ville d'Ikbibel. Il répartit les villes qui possédaient des oracles et les dieux qui habitent dans elles entre ses généraux. Lui-même se porta à Hisir-Iakin et en fortifia les murailles Il explora et calcula l'étendue du terrain en avant du
grand mur ; il creusa un fossé Dans ce fossé aboutissaient les
conduits d'eau à partir de l'Euphrate ; il avait coupé et divisé en canaux le cours du fleuve. Il avait ceint d'une digue la ville, lieu de la révolte; il l'avait remplie d'eau et puis coupé les conduits. Mérodach-Baladan fit flotter comme des oiseaux les insignes de sa royauté sur les rives du fleuve; il arrangea son plan de bataille. J'étendis mes combattants le long du fleuve, en les répartissant en bandes; ils vainquirent les ennemis. Les eaux de ses canaux engloutirent
dans leurs ondes les cadavres des rebelles Lui, abandonna les
insignes de sa royauté..., le trône en or, le parasol en or, le sceptre en or, le char en argent ;... clandestinement il se sauva... J'assiégeai, j'occupai la ville de Hisir-Iakin. Je pris comme dépouilles et captifs, lui et sa femme, ses fils, ses filles, l'or, l'argent, tout ce qu'il possédait, le contenu de son palais, qui n'est pas à. dédaigner, avec un butin considérable dans la ville. Je rendis responsables de leur péché chacune des familles et chacun des hommes qui s'étaient soustraits à ma domination. Je réduisis en cendres Hisir-Iakin, la ville de sa puissance. Je minai et je détruisis ses murs antiques... Aux gens de Sippara, Nipour, Babylone et Borsippa qui habitaient au milieu de la ville pour exercer leur profession de devins, je rendis le montant de ce qu'on leur avait pris, et je les ai protèges J'ai réintégré sous mon joug les tribus nomades, et je leur ai confié les territoires antérieurs qu'elles avaient administrés au bonheur du pays. Je donnai aux villes d'Ur *, d'Erech, de Rat, de Larsam a, de Zerghoul, de Kisik, séjour du dieu Lagouda, à chacune le dieu qui y demeure, et je restituai à leurs sanctuaires les dieux qui avaient été ravis. Je remis en vigueur les lois altérées 3. *
1 La traduction de 1862 porto Calneh: voy. au g 2 la correction admise dans Y Expédition en Mésopotamie.
* On trouve l'orthographe Larsa dans une inscription du même règne. Zeitschrift de mai-juin 1871.
5 V. Ann., juillet, p. 70-72. On lit aussi dans l'inscription des barils (sept., p. 184) : «J'ai restauré les digues de Sippara, Nipour, Babylone; j'ai soutenu les « faibles parmi eux; j'ai puni ceux qui se rendaient coupables. Arbitre su- « prême ries rois, j'ai sanctionné les statuts qui régissaient la ville de Harran , « j'en ai écrit les règlements en m'aidantdes hommes d'Oannès et de Dagon. » — Et plus loin (p. 180) : « Les grands dieux m'ont nommé ainsi (Sarkin) « parce que j'ai observé les Iraités et la foi jurée, parce que j'ai gouverné sans
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La chute de la puissance chaldéenne rompit tout équilibre. Ispabara fut victorieusement soutenu dans le pays d'Illipi ; une notable partie du pays d'Elam devint tributaire, et Sargon y établit même des Gommagéniens. L'événement dont j'ai reproduit le récit n'est pas seulement important comme fait politique, et cette narration n'est pas seulement curieuse, comme détail de mœurs et de style, à comparer avec celles du premier empire. Elle nous donne aussi un point de repère chronologique des plus certains. En effet, Sargon, devenu désormais roi de Babylone, a été aisément reconnu pour l'Arkéanos (Sarkéanos) de Ptolémée, dont l'avènement dans cette ville est de 709 ; il succède à Mardok Empados (Mardok-Baladan), qui y régnait depuis 722, et, comme les Annales de Khorsabad placent cette conquête dans la douzième campagne de Sargon, comme un autre passage désigne plus précisément la fin de sa douzième année de règne comme le temps où il prit possession de Babylone 1 , sa chronologie et par suite celle du nouvel empire assyrien se trouvent pleinement assurées.
Bientôtle roi d'Assyrie ne trouva plus nulle part de résistance durable. Les rois d'Iatnan (probablement la Crète) « qui est « située à sept jours de navigation dans la mer du soleil cou- « chant, et que les rois antérieurs ignoraient, » firent hommage et payèrent tribut ; il en fut de même du roi d'Asmoun, « qui « habitait à trente doubles heures au milieu de la mer du soleil « levant (le golfe Persique) 2. » Enfin Mita le Moschien, jadis allié d'Ursa, fut expulsé de ses Etats 5. Sargon régna effectivement, comme il le dit au début de ses fastes4, de la frontière d'Egypte au pays des Moschiens, des frontières d'Elam et de la lointaine Médie jusqu'à « la Phénicie étendue et la Syrie dans son ensemble, » de la Ghaldée et du golfe Persique jusqu'à la Méditerranée.
Le successeur de Sargon, Sennachérib, est bien plus connu que lui, à cause de sa désastreuse entreprise contre la Palestine, racontée par la Bible et sur laquelle les textes cunéifor-
« injustice et sans opprimer les faibles -, j'ai présenté aux chefs de la ville « les constitutions écrites de la cité, d'après les tables de la vérité... Je leur u ai donné ensuite les explications indispensables sur la loi, sans arbitraire.»
1 V. Chron. bibl. fixée parles éclipses, p. 25 (et la leçon du 19 avril 1869).
* Ann., juillet 1862, p. 73.
5 Ibid., sept., p. 165 ; en 706, voy. p. 62.
4 V. aussi l'inscription des barils, ibid., p. 184.
L'HISTOIRE DE LA CHALDÉE ET DE L* ASSYRIE. 39 i
mes nous fournissent aussi de curieux renseignements ; mais l'ensemble de son règne nous était inconnu jusqu'à ces der nières années, tandis qu'aujourd'hui c'est un de ceux sur lesquels nous possédons le plus de détails. Nous suivrons surtout ses annales, tracées sur un prisme hexagonal, dont chaque face ne porte pas moins de quatre-vingts lignes d'écriture 1 . Le texte est daté, par i'éponymie inscrite, de 684.
Les actions belliqueuses de Sennachérib avaient commencé avant son arrivée au trône. Les fastes de Sargon ne contiennent pas tout le règne de ce dernier ; ils se taisent sur les derniers temps de sa vie, où l'annexion de Babylone se trouva gravement compromise, et ce fait nous est connu seulement par un rapport de Sennachérib à son père, découvert tout récemment par M. Oppert, parmi les tablettes apportées de Koyoundjik 2. Ce texte rend compte d'une campagne faite contre les insurgés du pays d'Accad, mais le prince ne s'attribue point encore la soumission de Babylone, de nouveau indépendante avec le reste de la Chaldée, sous les ordres d'un Mérodach-Baladan, peut-être celui qui avait fui à Hisir-Iakin. Ce fut seulement après son avènement 3, daté de la cinquième éponymie après l'occupation de Babylone par Sargon 4, que Sennachérib put rentrer dans cette grande ville, à laquelle il donna pour roi l'astrologue Beib, élevé dans le palais du roi d'Assyrie. Ce fait, mentionné à la fois par divers textes de Sennachérib et par Bérose, dans un passage rapporté par Eusèbe 5, est rapporté à une date précise, 46' année de Nabonassar, par le canon de Ptolémée 6. Sennachérib ajoute que le fait s'est passé au com-
1 Conservé à Londres et traduit dans les Annales de philosophie chrétienne, sept. 1862, p. 189-201. Elle se retrouve presque identiquement sur les taureaux de l'entrée monumentale du palais de Koyoundjik. (Expéd. en Mésop., 1. 1, p. 294.) Ce palais est situé dans l'enceinte de Ninive (ibid., p. 293-6), qui fut elle-même relevée par Sennachérib, comme il le raconte en détail sur le prisme appelé aussi cylindre Beliino. — V. la traduction de ce passage, ibid., p. 299-301 ; cf. p. 294 et 297. On voit par ces divers détails, qu'il s'agit d une restauration, mais non d'une reconstruction complète. Ninive n'avait pas cessé d'exister.
* Mémoire sur les rapports de f Egypte et de f Assyrie, p. 23. » Ibid., p. 22.
* Chronol. bibL, p. 21, 25.
* Voy. Mèm. sur les rapports de l'Egypte et de C Assyrie, p. 23-4. Le baril de Beliino donno au Belibos des Grecs le nom de Belibnou et le titre de rot des Soumirs et des Accads.
6 Comptée, comme toutes celles du canon, à la manière des Egyptiens, c'est-
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mencement de son règne, dans sa première campagne, ce qui ne suppose pas du tout \& première année comptée de son avènement.
Mérodach-Baladan possédait un grand nombre de forteresses, et il était soutenu par des troupes élamites ; mais son adversaire assure qu'il se comporta lâchement à la bataille de Kis ; aussi n'essaya-t-il pas de défendre Babylone, où son trésor et ses domestiques tombèrent aux mains du vainqueur. Toutes les villes succombèrent Tune après l'autre, et une multitude d'habitants furent vendus comme esclaves. Parmi les contrées qui éprouvèrent les effets de la vengeance ou de l'ambition de Sennachérib, il faut compter l'IUipi, où il détrôna Ispabara, l'ancien client de l'Assyrie. « Ispabara, dit Sennachérib, dans « le cylindre Bellino, avait délaissé sa grande maison et son « trésor, et s'était sauvé dans les îles. Je me traînai à travers « la totalité de son vaste pays, comme un vent formidable... « J'anéantis leurs vestiges, je laissai leurs champs incultes... « J accumulai les maux sur toute la terre d'Illipi l. » Les contrées de la lointaine Médie furent soumises au tribut.
La campagne de Phénicie et de Judée, la seule, paraît-il, que Sennachérib ait jamais faite en Occident, est désignée dans ses annales comme la troisième, ce qui, je le répète, ne suppose pas nécessairement une troisième année de règne. Elle occupe la fin de la première face du prisme, toute la seconde et une partie de la troisième. Les Etats sidoniens se soumirent sans résistance, et reçurent un roi de la main de Sennachérib, à la place de Louli, qui s'était enfui « sur les îles au milieu de la mer, » sans doute en Chypre, autrefois séjour de colons phéniciens. Plusieurs petits princes, tels que ceux d'Aradus, Azoth, Moab, Edom, apportèrent au roi d'Assyrie leurs hommages et leurs tributs. Le roi d'Ascalon et de quelques autres villes, n'ayant pas voulu suivre leur exemple, fut déporté en Assyrie
à-dire année vague de trois cent soixante-cinq jours : celle-ci (première année pleine attribuée à Belib) va de la mi- février 702 à la mi-février 701, mais sans tirer à conséquence pour le comput babylonien. Belib peut avoir réellement commencé en 703 sa première année, l'année pleine assyrienne se renouvelant à Yéquinoxe soit de printemps, soit d'automne.
1 La traduction du cylindre s'étend delà page 297 à la page 301 dans le premier volume de Y Expédition en Mésopotamie. La guerre d'Illipi se t rouve h la page 191 (septembre 1862), dans les Annales de philos, chrèl. (prisme de Sennachérib).
l'histoire de la chaldée ET DE l' ASSYRIE. 393
avec sa famille, et remplacé par le fils d'un de ses prédécesseurs. Aussi le roi de Ninive fut-il singulièremeut indigné quand il apprit que les habitants d'Amgarron 1 « avaient trahi « leur roi Padi, inspiré d'amitié et de zèle pour l'Assyrie, le « protégé de Ninip, et l'avaient livré à Ezéchias le Juif. » Cependant, chose inouïe dans les annales assyriennes, le conquérant les excuse presque : « Leur cœur, dit-il, redoutait les « rois d'Egypte. » En effet, une armée arrivait de ce pays à la rescousse ; mais Sennachérib remporta sur elle une victoire éclatante et fit prisonniers plusieurs princes égyptiens. Amgarron fut châtié avec rigueur, quoique Sennachérib assure qu'il distingua les traîtres des innocents auxquels il rendit le roi Padi, qu'Ezéchias avait, semble-t-il, relâché sans résistance après la défaite des Egyptiens. C'est là cette bataille que la Bible n'a pas racontée, mais à laquelle fait probablement allusion Rabsacès, sommant Jérusalem, quand il demande aux officiers d'Ezéchias s'ils espèrent dans l'Egypte qui n'est qu'un roseau brisé 2.
Le roi d'Assyrie voulait la soumission d'Ezéchias, qui la refusa courageusement, et se mit en défense. La guerre fut d'abord malheureuse pour les Hébreux : un grand nombre de leurs villes furent enlevées par les Assyriens, qui emmenèrent beaucoup de captifs, et se virent offrir et payer une rançon 8. Jérusalem fut investie, et le territoire conquis partagé entre des rois vassaux de l'Assyrie, ceux d'Azoth, d'Amgarron, de Gaza, en échange d'une augmentation de tribut.
A ce moment, le récit de Sennachérib devient incompréhensible, non pas philologiquement, mais logiquement. Nous voyons, en effet, le conquérant fort irrité contre Ezéchias et le resserrant, ou peu s'en faut, dans Jérusalem ; puis, tout à coup et sans explication d'aucune sorte, le texte du prisme nous
1 C'est l'orthographe assyrienne du nom de ville ponctué Migron par les Massorètes : toutes les consonnes sont les mêmes.
1 Voy. IV Rois, xvm, 17,21, 24. Cf. Isaïe, xxxvi, 2, 9, et le Mémoire sur les rapports de l'Egypte et de VAs yrie, p. 25-27, 30-32. La députation était partie de Lachis, que les Assyriens assiégeaient (IV Rois, xvm, 17 ; II Parai., xxxn, 9 ; Isaïe, xxxvi, 2) : une sculpture de Koyoundjik représente Sennachérib recevant le tribut de cette ville, dont le nom y est inscrit. (Expéd. en Mésop., t. I, p. 296. Mémoire cité, p. 33-34.)
3 Voy. IV Rois, xviîî, 13-16. Cf. II Paralip., xxxn, 1-6; Isaïe, xxxvi, 1, et le Mémoire cité, p. 30.
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montre Seanachérib à Ninive, où il se fait apporter le tribut des Juifs, dont le roi a licencié sa garnison, mais nullement rendu sa capitale. Par son silence même, l'Assyrien dit très-clairement qu'il a renoncé à la prendre, lui accoutumé à ne terminer une guerre que par la perte ou la soumission de tous ses ennemis. Assurément il y a là une réticence calculée : cette réticence, la Bible nous l'explique en nous instruisant du désastre miraculeux qui anéantit les forces des Assyriens, non passous les murs de Jérusalem, comme le prétend Josèphe, mais auprès de Lobnah ou Libnah, soit qu'il] s'agisse de la ville de ce nom, située dans la Séféla, sur la frontière occidentale de la tribu de Juda, soit, comme le préfère M. Oppert { , que ce soit la ville égyptienne de Péluse, dont le nom en grec a la même signification que Libnah en hébreu. A l'appui de cette opinion, il fait observer que Libnah de Séféla avait dû être déjà prise, tandis que Sennachérib assiégeait la ville en question quand Rabsacès vint le trouver après la première sommation adressée à Jérusalem 2, et que, d'autre part, Hérodote place à Péluse le désastre de Sennachérib, attribuéparluià un prodige bizarre8: l'ange exterminateur de la Bible est rem placé, dans ce récit, par d'innombrables légions de rats, envoyées par un dieu de l'Egypte et qui rongent les cordes ou courroies des arcs et des boucliers de l'armée assyrienne. La deuxième intervention de l'Egypte dans la querelle est indirectement signalée par la Bible elle-même, quand elle dit que Sennachérib, lorsqu'il adressa à Ezéchias sa dernière sommation, avait appris que Tharaka, roi d'Ethiopie, marchait contre l'armée assyrienne4. Tharaka est bien connu par les monuments hiéroglyphiques : il monta, quelques années après, sur le trône d'Egypte, dont il fut le dernier roi éthiopien connu jusqu'à nos jours, et dont il se trouvait alors l'allié. Quant au Séthon d'Hérodote, on sait aujourd'hui 5 que c'est leSchabataka des hiéroglyphes, le successeur de Sabacon, que Sargon avait vaincu à Raphia.
Quant au tribut payé par Ezéchias à Sennachérib, et qui fut effectivement porté à Ninive, la Bible en parle aussi, comme
1 Mémoire cité, p. 34-35.
* Isaïe, xxxvu, 8. Cf. IV Rois, xix, 8. » Hér., II, 141.
* Isaïe, ibid., 9; IV Rois, ibid., 9.
* Mémoire cité, p. 14, 29.
L'HISTOIRE DE LA CHALDÉE ET DE L,' ASSYRIE
remis au roi d'Assyrie lors de ses succès en Palestine : probablement celui-ci, de retour à Ninive, le fit déposera ses pieds en grande pompe, et il fut censé envoyé pour lui faire hommage à la suite de l'expédition, dont il voulait, autant que possible, dissimuler la triste issue. Il est d'ailleurs manifeste, par la suite de son histoire, qu'il ne chercha jamais à la venger : il avait reconnu peut-être qu'il avait eu là pour adversaire un dieu plus puissant que ceux des nations voisines, humiliés par son dieu Assour 1 .
Il reste, pour achever l'étude des rapports entre l'histoire sacrée et celle de Sennachérib, à écarter deux erreurs chronologiques fort répandues. On rapporte communément l'expédition que nous venons de voir à la quatorzième année d'Ezéchias ; mais, lors de cette quatorzième année, Sargon était encore sur le trône. C'est donc vingt-quatrième qu'il faut lire, et rien n'est plus facile que la confusion de ces deux chiffres dans l'écriture des Hébreux. Il est vrai, on a cru qu'il faudrait descendre la date de deux ou trois années encore pour arriver à la troisième campagne de Sennachérib ; mais d'une part, rien absolument ne prouve que cette campagne n'ait pas été entreprise avant sa troisième année de règne; de l'autre, la vingtquatrième année d'Ezéchias s'étend jusqu'aux derniers mois de 703, tandis que Sennachérib est roi dès l'été de 704 2. On a aussi, par une interprétation trop légère d'un passage du Ier chapitre de Tobie, cru que Sennachérib fut assassiné quelques semaines après son désastre, tandis que le texte sacré dit seulement que ce meurtre eut lieu quarante-cinq jours après que Tobie eut été contraint de se cacher, pour échapper aux poursuites du pouvoir, irrité de sa charité envers les Israélites captifs, victimes de la tyrannie assyrienne après l'expédition contre Juda : le IVe livre des Rois et le livre d'Isaïe disent seulement que Sennachérib séjourna à Ninive après son retour, et parlent de sa mort sans en désigner l'époque. L'interprétation dont je parlais est aujourd'hui impossible à soutenir, en
1 Voyez IV Rois, xix, 12-13 ; Il Parai., xxxii, 13-15; Isaïe, xxxvu, 12-13. M. Oppert fait remarquer {Mém. cité, p. 32-33) que cette idée de reconnaître comme réels les dieux des autres nations et de les subordonner à l'empire d' Assour est un trait connu de mœurs assyriennes.
* Cf. p. 11, 21. 26 du travail de M. Oppert sur la Chronologie des éclipses assyriennes.
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présence des monuments assyriens. Le prisme de Beliino est daté d'une éponymie postérieure de dix-neuf années à l'avénement de Sennachérib, et sa propre éponymie royale est de Tannée précédente (686); l'avènement d'Assarhaddon, son successeur, n'est que de 680 d'après la série des éponymes.
Du reste, si l'expédition de Judée fut la seule que Sennachérib ait dirigée contre l'Occident, elle ne fut pas la dernière campagne de son règne. La guerre se ralluma contre un nommé Souzoub de Kalkak, chef de tribu dés bords du fleuve Agammi (l'Acraganes des Grecs, dit M. Oppert), et Mérodach-Baladan. Mais le premier « se déroba furtivement comme un lépreux, « et jamais sa trace ne fut revue ; » le second « s'envola « comme un oiseau vers la ville de Nagit-Rakki, qui est « au milieu de la mer 1 . » Les principales familles de Bet- Iakin, qui l'avaient accueilli, furent vendues comme esclaves, et Assournadin , fils aîné de Sennachérib, fut chargé par lui du gouvernement des Soumirs et des Accads, mais on ne voit pas que Babylone ait été occupée de force par les belligérants. Les montagnes du pays de Nipour (différent du Nipour accadien) et de Dayi furent le théâtre de la campagne suivante ; mais les derniers efforts de Sennachérib furent surtout dirigés contre les Elamites, qui appuyaient les mécontents de la Babylonie, et que Sennachérib prit à revers, en faisant construire une flotte par des Syriens et les attaquant par les bords du golfe Persique 2. Les territoires occupés par les rivaux de l'Assyrie furent reconquis ; un grand nombre de villes élamites furent brûlées ; mais le roi montra une grande indulgence pour le Babylonien Souzoub, « que le peuple, par « esprit de rébellion, avait porté au pouvoir dans le pays des « Soumirs et des Accads 3. » Vaincu dans une bataille et pris vivant, il fut épargné « comme un dépôt et un signe d'alliance « du dieu Ninip 4. » Sennachérib le conduisit en Assyrie.
1 Prisme de Sennach. Ann. de philos, chrét., sept. 1862, p. 194.
* Ibid., p. m-b.-Expèd. en Mésop.,t. I, p. 305-6, et G.Smith, Zeitschrifl de mars 1870.
8 G.Smith (ubi supra) propose de l'identifier au Mesesi-Mordak de Ptolémée, qui régna sur Babylone de 693 à G89 ; la seconde partie de ce nom représente celui d'une divinité babylonienne, et Musesib serait un participe de la racine verbale szb, sauver.
♦ Prisme de Senn., ubi supra,p. 196. Cf. Expèd. en Mésop.,t.l, p. 306. (Inscription de Nebbi-Younôs.)
le
l'histoire de la ghaldée et de l assyrie. 397
Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer que les Ghaldéens avaient été traités par le précédent roi d'Assyrie beaucoup mieux que le commun de ses ennemis. La communauté de religion, réelle sans être complète, en était probablement la cause, puisque les rois assyriens considéraient habituellement leurs ennemis comme ennemis de leurs dieux.
Cependant les conjonctures devenaient fort menaçantes. Le roi d'Elam était mort au milieu des préparatifs d'une guerre; et Sennachérib avoue indirectement qu'après avoir consulté ses astrologues il se tenait dans une défensive timide, une tentative d'invasion ayant été arrêtée par des tourbillons de pluie et de neige '.L'invasion de Souzoub, soutenu par le nouveau prince élamite, amenait des complications difficiles : Souzoub avait d'ailleurs enthousiasmé les Babyloniens en sauvegardant leur indépendance contre son puissant allié, auquel il donnait seulement des subsides. Celui-ci forma une vaste confédération dans laquelle entrèrent la Parsoua (Perse), Illipi, les tribus d'Aram et toute la Chaldée ; réuaies à celles de Souzoub, ces troupes vinrent se ranger en bataille à Kalouli, sur les bords du Tigre. «Moi, dit Sennachérib, je m'en « remis à Assour, Sin (le dieu lune), Samas (le dieu soleil), Bel, « Nebo, Nergal, Istar de Ninive et Istar d'Arbelles, mes dieux o protecteurs... Les dieux entendirent mes sincères prières ; «ils me vinrent en aide... Le cœur rempli de courroux, je « montai en hâte sur mon char de bataille le plus élevé, qui « balaie les ennemis. Je pris dans mes mains Tare puissant « que le dieu Assour m'a donné... Je me ruai comme un feu « dévorant sur toutes ces armées rebelles, comme le dieu Ao « l'inondateur... Comme une tempête dévastatrice, je versai la « stupeur sur mes adversaires... L'armée des rebelles, à cause « de mes attaques terribles, se replia, et l'ensemble de leurs « chefs délibéra, réduit au désespoir 2. » Ce qui n'empêche pas Sennachérib d'ajouter, avec une naïveté dont on ne l'aurait pas cru capable, qu'il acheta des chefs élamites l'abandon et par suite la destruction de l'armée vaincue. Un fils de Mérodach- Baladan resta prisonnier, et le roi d'Elam s'enfuit. C'est alors
1 II y a quelque embarras sur la date de cet épisode. • Prisme de Senn., p. 198. L'inscription de Nebbi-Younès porte à 150,000 le nombre des vaincus.
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que les Assyriens reprirent des idoles enlevées quatre cent dixhuit ans auparavant par les Babyloniens.
La fin du règne de Sennachérib se passa probablement tout entière à Ninive ; on sait qu'il fut assassiné par deux de ses fils. Un de leurs frères, Assarhaddon 1 , qu'il ne faut pas confondre avec Assournadin, précédemment roi de Babylone, réunit paisiblement les deux États. Un prisme à peu près intact, dont on connaît deux exemplaires, donne les annales de ce règne jusqu'à la dixième année. Assarhaddon y prend les titres de grand roi, roi puissant, roi des légions, roi d'Assyrie, vicaire de (la divinité à) Babylone, roi des Soumirs et des Accads, roi d'Egypte, de Milukhi 2 et de Kousch 3. Il donne à son père et à son aïeul le titre de roi d'Assyrie, mais il s'arrête là, son bisaïeul n'étant pas un souverain, bien qu'Assarhaddon et Sennachérib qualifient Sargon de descendant de Billani , roi d'Assyrie*.
Avoir saccagé Sidon et avoir déporté une multitude de . Syriens sont les exploits dont se vante d'abord Assarhaddon, et cette mention est suivie, comme dans les premiers monuments historiques de Ninive, d'un certain nombre d'égorgements et de conquêtes, dont l'identification géographique ne saurait se faire aujourd'hui. Mais nous reconnaissons du moins sans peine l'établissement d'un roi vassal dans la Chaldée méridionale, d'où le roi de Ninive expulse un fils de Mérodach-Baladan pour y placer un autre prince qui était venu lui faire hommage 5. Nous remarquons aussi ce singulier trait de moeurs qu'une reine des Arabes ayant fait réclamer des idoles de sa tribu, Assarhaddon les lui rendit après y avoir fait inscrire un hom-
1 En assyrien, Assur-akh-lddin, Assour, donne un frère.
* Miloukhkhi est ordinairement identifié avec Méroé; mais M. de Rouge a fuit observer, dans son cours inédit de 1870 (leçon du 21 janvier), que d'après le récit de la campagne dUrdainanô, il faut chercher ce pays au nord et non au sud de No (Thèbes).
• Sur un monument de Kalakh {Expéd. en Mésop., t. I, p. 349. Cf. Mémoire cité, p. 41), le nom de Milukhi est remplacé par celui de Paloumos ou plutôt Patouros, nom de la haute Egypte, resté dans celui du nome pathyrite, sous les Ptolémées. Kousch, c'est l'Ethiopie.
4 V. G. Smith, Zeitschtïfl de juillet 1869. Dès le l«r février de cette année, M. Ménant faisait remarquer, dans ses cours, ce silence des princes sargonides sur le père de Sargon. Sur le cylindre de Bellino, il est question des ancêtres de Sennachérib, rois dans les temps reculés.
8 Prisme d' Assarhaddon. Ann. de philos, chrèt., sept. 1862, p. 203.
l'histoire de la chaldée et de l' ASSYRIE. 399
mage au dieu Assour et son propre éloge, comme pour prendre possession de ces dieux étrangers au nom de sa religion et de sa politique1. En Médie aussi, diverses provinces se soumirent au roi de Ninive, au delà des limites où s'était précédemment arrêtée la domination assyrienne 2. Parmi ses vassaux, il cite une multitude de princes syriens, cypriotes3, phéniciens, et parmi eux Manassé, roi de Juda, que la Bible nous apprend avoir été captif des Assyriens à Babylone4.
VIII. — Les Assyriens en Égypte. Fin de Ninive; chute de Babylone.
Mais qu'est-ce donc que cette royauté de l'Egypte, que s'attribue Assarhaddon? Bérose, cité par Eusèbe, dit effectivement qu'il en fit la conquête, et la stèle que ce prince, à l'exemple de son père, fit graver à l'embouchure du Nahr-el-Kelb, en Phénicie, mentionne expressément la défaite de Tharaka et la prise de Memphis. M. Oppert conclut 5 de la distinction entre les monuments où Assarhaddon prend le titre de roi d'Egypte et ceux où il ne le prend pas, que cette expédition eut lieu dans les derniers temps de son règne. Le conquérant dit avoir vaincu non le roi, mais les rois d'Egypte : l'explication de ce langage est aujourd'hui donnée par une double catégorie de monuments appartenant à l'Assyrie et à l'Egypte, se complétant et s'interprétant l'un par l'autre ; nous allons les résumer brièvement.
Déjà, en janvier 1866, un savant orientaliste de Dublin, M. Hinks, avait appelé l'attention des lecteurs de la Zeitschrifl sur le récit d'une invasion en Egypte, opérée par les armées du roi de Ninive, Assur-bau-apli (ou Assour-banipal), fils d' Assarhaddon, récit où figure le nom de Tarqu (Tharaka) : le successeur de ce dernier y porte le nom d'Urdamané, nom que l'on ne connaissait point dans les dy-
1 Ann.dephil.chrél., p. 203-4.
1 Parmi eux, on Ht pour la première fois des noms grec» dans un texte cunéiforme. V. p. 206, et Mémoire cité, p. 39. ♦ II Paralip. , xxxiii, 1 1 .
« Mémoire cité, p. 39-40, 42-43.
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nasties égyptiennes. Ce personnage est désigné comme fils, non de Tharaka lui-même, mais de sa veuve. M. Hinks pense , comme MM. de Rougé et Georges Smith , qu'elle l'avait eu du roi Schabataka, et que Tharaka l'avait épousée quand il parvint au trône d'Egypte. Selon M. Hinks, Urdamané doit être identifié à Rut-Amen1, dont on connaissait le cartouche sans savoir où le placer. Mais, en juillet 1868, M. Haigh proposait d'identifier Urdamané avec le Nut-Meri- Amen ou Amen-Meri-Nout d'une autre stèle, et rappelait, en la rapprochant des faits mentionnés sur cette dernière, une invasion antérieure à celle d'Assour-bani-pal, celle d'Àssarhaddon, qui, suivant les annales de son fils, déclara Memphis capitale, et préposa divers princes au gouvernement distinct de différentes villes. Tharaka avait repris possession de l'Egypte, ou du moins de la suzeraineté sur les dynastes locaux : Assour-bani-pal eut donc à la reconquérir. Il parait qu'elle lui fut rendue par une seule bataille livrée aux environs d'Athribis; non-seulement Tharaka s'enfuit de Memphis, mais Thèbes elle-même tomba au pouvoir du roi d'Assyrie. Assour-bani-pal venait rétablir dans leurs cités les vassaux de son père, dépossédés par le roi éthiopien; mais un certain nombre de princes nationaux essayèrent de maintenir contre lui leur indépendance, sous la conduite deNéchaoIer, roi de Memphis et de Saïs, représentant d'une famille qui, comme nous le savions par Manéthon, avait, sous les rois éthiopiens, maintenu, dans cette dernière ville, le principe de la nationalité égyptienne.
Cette tentative n'eut point de succès : les princes se soumirent tous, et Néchao comme les autres, à l'approche de l'armée assyrienne; mais, après le départ d'Assour-bani-pal, ils revinrent à leurs projets : seulement, comprenant qu'ils ne pouvaient former un tiers parti entre deux puissants empires, ils essayèrent d'opposer l'un à l'autre et de s'allier au moins puissant, qui, ayant plus besoin d'eux, ménagerait davantage leur indépendance : ils rappelèrent Tharaka. Les lieutenants du roi assyrien surprirent ces intrigues. Les chefs du complot furent arrêtés, la résistance fut partout étouffée. Mais, si Tharaka mourut sans avoir pu rétablir sa domination, son beau-fils Urdamané reprit ses projets. Il pénétra jusqu'à la basse Egypte,
1 M. de Rougé croit celui-ci antérieur de deux ou trois générations.
l'histoire de la chaldée et de l' ASSYRIE. 401
toujours favorisé sans doute par une grande partie au moins de la population ; néanmoins, il y trouva quelque résistance, s'il est bien Y Amen-Meri-Nout de la stèle dite du Songe1, et il ne put tenir contre les forces de l'Assyrie : Assour-bani-pal reprit possession du pays2.
Mais lorsque Psammétik, fils de Néchao Ier, rendit à l'Egypte l'unité monarchique, il ne paraît pas, d'après le récit d'Hérodote, qu'il ait eu à vaincre d'autre résistance que celle des dynastes eux-mêmes : dans le court intervalle qui sépare cet événement de ceux que nous venons de voir, la puissance assyrienne avait disparu en Egypte : elle allait bientôt disparaître partout et pour toujours. Sous Assour-bani-pal cependant (le Sardanapale VI de M. Oppert 3), les traditions belliqueuses deNinive s'étaient maintenues. Des textes nombreux du musée Britannique et des monuments figurés nous racontent les exploits de ce règne ; mais ils n'ont été, pour la plupart, ni publiés, ni traduits 4. Je me bornerai donc à analyser rapidement le compte rendu qu'en donne M. Fr. Lenormant, d'après son propre examen, et l'examen plus approfondi dont M. Oppert lui a communiqué les résultats 5.
Tyr fut encore une fois soumise ; il paraît même que cette ville opposa peu de résistance. Celle d'Aradus, plus difficile à vaincre, fut sévèrement châtiée. La Cilicie, qui avait ressaisi son indépendance, fut encore domptée par ce prince, à qui une tradition attribuait la fondation de Tarse, s'il est, comme le pense M. Lenormant, le Sardanapale guerrier dont le souvenir était vaguement conservé parmi les Grecs. Il reçut même l'hommage de Gygès, roi de Lydie, alors pressé par les Gimmériens; mais cette énorme extension de l'empire devint une
1 V. Revue archéol., sept. 1865. M. de Rougé, dans son cours (inédit; de 1870 (leçon du 14 janvier), a fait observer que l'un des signes formant ce nom est douteux dans tous les passages et peut correspondre au signe syllabique urd ou ml, La stèle éthiopienne mentionne un certain Pakhruru de Pasubti (chef-lieu du nome d'Arabie), et la liste d'Assur-bani-pal contient également parmi les chefs égyptiens Pakhruru de Pisaptu. (De Rougé, ibid.)
1 Voy. le texte, la traduction et le commentaire des documents assyriens dans le mémoire de M. Oppert, p. 51-87.
3 C'est lui dont le nom est inscrit sur la plupart des documents grammaticaux en écriture cunéiforme.
4 Dans l'intervalle entre la rédaction et la publication de ce passage, j'ai appris de M. Lenormant que le texte en a été récemment publié.
• Manuel, t. II, p. 114-124. V. aussi Oppert, Expéd. en Mésop., 1. 1, p. 301-302.
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cause d'embarras et de périls : le désir commun de recouvrer et de maintenir leur indépendance fut probablement la cause de cette alliance entre la Lydie et l'Egypte dont les récits d'Hérodote ont conservé la trace et qui put fournir àPsammétik ses auxiliaires cariens
D'autre p rt, Assour-bani-pal se trouva menacé dans Ninive par le soulèvement de son frère Samoulsamoukin, allié des Elamites et des Arabes, et promoteur d'un mouvement national chez les Babyloniens; c'est le Saosduchin de Ptolémée, roi de Babylone en 667. Assarhaddon, qui, de son vivant, avait cédé Ninive à Assour-bani-pal, s'était associé son second fils en Chaldée 2 , mais probablement sans avoir dessein de rompre l'unité de l'empire. Le roi de Ninive ne pouvait guère, dans de pareilles conjonctures, maintenir sous le joug ni l'Egypte, ni l'Asie Mineure; mais il battit ses ennemis les plus rapprochés, obligea Samoulsamoukin à reconnaître son autorité dans Babylone et disposa du trône de Suse en faveur d'un traître, qui du reste ne tarda pas à tenter de s'affranchir à son tour; mais, vaincu et voyant la dévastation de son pays, il fit sa soumission, qui cette fois fut durable. Les Arabes avaient aussi prêté la main aux Babyloniens et profité de ces événements pour fonder un grand empire dans le Hedjaz, l'Arabie centrale et même le bassin occidental du Chot-el-Arab. Mais ils furent aussi vaincus, et des troupes assyriennes, qui déjà, sous le règne précédent, avaient appris le chemin de la Péninsule, arrivèrent, après trois ans de combats, jusqu'aux murs de Yatreb (Médine).
Nous connaissons, par le livre de Judith et par Hérodote, la défaite du roi des Mèdes, devenus rivaux de l'Assyrie, par un prince qui porta le surnom de Nabuchodonosor, comme Sargon celui de Salmanasar; mais son nom officiel était Assourdanili 3. « C'est de cette forme, dit M. Oppert \ qu'est sortie, parla plus étrange des corruptions, celle de Kinaladan:le K provient de IG qui se trouve encore dans un manuscrit. De ICIPIAANIA, s'est fait ICINAANIA, » d'où KINIAAAN. Les Grecs ont con-
i V. G. Smith, Zeitschrift, sept.-oct. 1868.
* V. Oppert, Mémoire cité, p. 43-44. D'après les tables d'éponymes, le règne nominal d'Assarhaddon n Ninive doit avoir duré au moins jusqu'à 665.
» Assur (est le) chef des dieux. Expéd. en Mèsop., t. II, p. 352.
* îbid. V. aussi son Rapport de 1856.
l'histoire de la ghaldée et de l' ASSYRIE. 403
fondu ce prince avec Sarac, qui fut réellement son successeur et le dernier roi de Ninivc, confusion d'autant plus facile qu'Assouredili fut le dernier monarque de Y empire assyrien. En effet, l'alliance de la Médie et de Babylone, déjà funeste à cet empire, se renouvela contre lui, et il s'écroula sous leurs efforts en 625, année que les Grecs regardèrent comme la dernière année de Ninive, bien qu'Assourdanili ait laissé sa capitale à son fils, qui la conserva une vingtaine d'années et disparut avec elle en 606.
L'empire chaldéen fondé par le père de Nabuchodonosor, et qui fut, moins d'un siècle après, détruit par les Mèdes et les Perses, a laissé des textes assez nombreux; mais en général ils se rapportent à la religion et à l'art, plutôt qu'à l'histoire politique : c'est donc pour un prochain article que nous devons les réserver. La découverte de l'écriture cunéiforme n'a rien changé d'essentiel à ce que les études classiques nous avaient appris touchant ces dernières années, et touchant les derniers efforts de l'indépendance babylonienne. — Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'en dire quelques mots, quand nous parlerons de l'empire des Perses et des notions diverses que les progrès de la science nous ont récemment données sur son histoire et sa civilisation.
Félix Robiou.
LE
Il n'est pas douteux, nous l'avons montré dans le précédent article, que le drapeau blanc ne fut, au moment de l'ouverture des Etats généraux, en 1789, le drapeau national de la France. Gomment le drapeau tricolore, — qui fut le drapeau de la Révolution française, de la République et de l'Empire, qui, après avoir cédé la place au drapeau blanc sous la Restauration, de 1815 à 1830, reparut sous la monarchie de Juillet, et depuis lors a régné, non pas à la vérité tout à fait sans partage depuis que la Révolution, non-seulement poursuivant, mais précipitant son cours, a rejeté ce premier emblème comme entaché de bourgeoisie et de modérantisme, pour arborer le drapeau rouge, qui n'a de commun que la couleur avec l'oriflamme, étendard, comme nous l'avons montré, essentiellement clérical, féodal et royal, — comment le drapeau tricolore, aujourd'hui qualifié de réactionnaire, s'est-il substitué au drapeau blanc, et tout d'abord quelle est la véritable origine de ce drapeau?
La réunion des trois couleurs qui le composent pour former une livrée, un pavillon, une bannière unique, remonte bien au delà de 1789. « Charles V, dit M. Vallet de Viriville fit
1 Chronique (h Jean Charlier. Ed. Vallet de Viriville, t. III, p. 296. Extraits des comptes royaux.
faire pour son usage et sous ses yeux une nouvelle rédaction ou édition manuscrite des Grandes Chroniques de France ou Chroniques de Saint- Denis. Sur l'exemplaire royal qui nous a été conservé (Ms. 8495, fonds français}, chacune des nombreuses vignettes ou miniatures qui décorent l'ouvrage est entourée de la bordure tricolore, rouge , blanc et bleu. » La livrée de Charles VII, dauphin ou roi, fut également tricolore, tantôt rouge, blanc et bleu, tantôt rouge, blanc et vert *. Il put par conséquent arriver, et très-probablement il arriva en effet, que l'étendard personnel de l'un ou de l'autre fût quelquefois tricolore, et même tout à fait semblable au drapeau actuel J. Charles IX eut pour couleurs l'incarnat, le blanc et le bleu. Henri IV eut une livrée semblable. Sa cornette, ou drapeau personnel, porté à ses funérailles, est tricolore : « Suivoient après la cornete des couleurs et livrées de Sa Majesté très chrestienne, orenge, blanc et bleu, semée de masses d'Hercules en broderie d'argent, avecques la devise de Sa Majesté, qui estoit d'une H couronnée, entrelassée de deux sceptres en saultoir, et d'une espée en pal sur le tout, en riche broderie d'or de Cypre, avec ceste légende : Duo protegit unus..., le penonet et le guidon desdictes couleurs, livrées et devise portées par N. N. 3. »
A dater de Henri IV, cette livrée qui, même antérieurement, semblait tendre déjà à se fixer dans la Maison royale, y devient héréditaire. Henri IV la transmit à Louis XIII. Louis XIV, Louis XV et Louis XVI la portèrent. Ce fut également celle de Louis XVIII et de Charles X. Cette livrée, par conséquent, particulière jadis à tel ou tel Roi, en devenant, par l'hérédité, la livrée même du Roi, sans être pour cela la livrée nationale, ni non plus la devise de la souveraineté qui fut toujours, dc-
1 Chronique de Jean Chartier. Ed. Vaiiet do Viriville, t. III, p. 297. 303, 313. La livrée royale à cette époque variait souvent, même sous un seul règne. Le Roi avait ses couleurs favorites, dont il portait tantôt une. tantôt deux, taniôt trois ou davantage, et dont parfois il changeait quelqu'une.
1 Lors de l'entrée de Charles VII à Rouen, nous avons noté que son éten- * dard personnel était cramoisi. Le Roi, ce jour-là, ne portait sur son étendard qu'une de ses couleurs. Mais il en a été sans doute autrement en d'autres circonstances. On le peut du moins supposer.
• André Favyn, ouvrage cité, t. II, p. 1865. Cf. en général, pour tout ce qui a trait à la livrée des rois do France avant et après Henri IV, le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par A. Jal. Paris, Pion, 1867, in-4°, au mot Couleurs de quelques rois et princes, p. 437-439.
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puis François Ier, nous l'avons prouvé, le blanc seul succédant au bleu, cette livrée tricolore prit un certain caractère de supériorité, de commandement, d'autorité. Elle fut dynastique dans la Maison de France. C'est ce qui explique la présence des flammes tricolores dans le drapeau blanc de la Bastille, au temps de Louis XIV. C'est ce qui explique un fait curieux que nous trouvons dans le P. Daniel, qui malheureusement ne nous en fournit pas la date première : le colonel-général de 'l'infanterie dont le pavillon militaire, le drapeau de commandement, est, nous l'avons vu, la cornette blanche, émanée de la cornette royale, avait le privilège d'ajouter à son blason, de mettre derrière l'écu de ses armes « quatre ou six drapeaux des couleurs du Roi, qui sont blanc, incarnat et bleu. » La cornette blanche du colonel-général est le signe de la souveraineté militaire, émanant de celle du Roi, et pour qu'il n'oublie point d'où son autorité procède, et sa subordination à une souveraineté plus haute et plus générale, il porte en son blason la livrée dynastique, le pavillon tricolore, enseigne à la fois personnelle et héréditaire de la Maison de France depuis Henri IV4.
Que serait-il arrivé du drapeau blanc et du drapeau tricolore, si le cours de la tradition monarchique n'eût pas été rompu par la Révolution? Cette question pourrait donner lieu à de curieuses conjectures. La solution probable serait peutêtre de nature à étonner également les partisans actuels de l'un et de l'autre drapeau. Il est certain, en effet, que si, l'ancienne monarchie continuant paisiblement son cours, la livrée tricolore, portée héréditairement par une longue suite de rois, s'était insensiblement substituée à la livrée nationale, au pavillon blanc, ç aurait été un nouveau témoignage de l'influence glorieuse de la Maison capétienne sur la nation dont on peut presque dire que les origines se confondent avec les siennes ; loin d'être une marque de révolte et de rupture, le drapeau tricolore eût été un signe plus précis d'attachement et d'obéissance, et peut-être le symbole le plus frappant de l'autorité monarchique héréditairement exercée en France par la Maison de Bourbon.
Mais, en fait, des conjectures de cette sorte, quoique tou- • Daniel, Milice françoise, 1. 1, p. 287, liv. IV, chap. vin.
jours utiles, et souvent nécessaires pour la pleine intelligence de l'histoire, n'ont qu'une valeur purement contingente. En réalité, au point de vue des faits, il n'y a aucun rapport à établir entre le drapeau tricolore qui a succédé au drapeau blanc, et la livrée, également tricolore (blanche, rouge et bleue), de la Maison royale de France. Il ne faut point chercher dans cette livrée l'origine de ce drapeau. Entre la cornette des couleurs et livrées de Henri IV, orange, blanc et bleu, et le pavillon arboré par la Révolution française, la ressemblance est purement fortuite, tellement fortuite que les partisans les plus forcenés des idées nouvelles n'ont jamais paru se douter qu'ils avaient adopté pour symbole la livrée personnelle de la Maison royale, et que de son côté la Maison royale, quand, en 1814 et 1815, elle rendit au drapeau blanc son ancien honneur et sa place historique, n'en conserva pas moins sa livrée tricolore, ses couleurs héréditaires.
L'origine du drapeau tricolore n'est ni royale, ni nationale, mais essentiellement parisienne. Le drapeau nouveau date de l'institution simultanée et révolutionnaire de la Commune de Paris et de la garde nationale en 1789.
Les couleurs de Paris, la livrée parisienne, aussi haut que Ton remonte dans l'histoire, c'étaient le rouge et le bleu. La révolution, essentiellement parisienne, de 1358, adopta cette livrée comme signe de ralliement contre les royalistes
» « ... Praeposilus atque cives de Parisiis habuerunt consiliurn intra se, quod bonum esset ut aliqui de assi9tentibus ipsi regenti de medio tollerentur. Unde ordinatum fuit per ipsos ut omnes caperent capucia cserulea ex una parte et ex altéra rubea, deferenda in signum confœderationis rei public» defendendœ. » Chronique latine de Guillaume de Nangis,.., avec les continuations de cette chronique... Nouvelle édition... publiée pour la Sociélé del'hUtoire de France, par H. Géraud, t. II. Paris, Renouard, 1843, in-8°. p. 248 (ann. MGCCLVII). Cf. Les grandes chroniques de France..., publiées par M. Paulin Paris, t. VII. Paris, Techener, 1838, in-8°, p. 73, chap. xlvi du règne de Jehan le Bon. « Des chapperons partis que ceux de Paris pristrent; et cornent le Roy de Navarre alla à Rouen. La première semaine de janvier ensuivant, ceux de Paris ordenèrent qu'il auroient tous chapperons partis de rouge et de pers -, et fu commandé par les ostels, de par le prévost des marchans, que on préist tels chapperons. » Et p. 87, chap. lviii (assassinat des maréchaux de Normandie et de Champagne) : « ... Monseigneur le duc qui moult estoit etfraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors estoient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adont. ledit prévost luy dit : a Sire, vous n'avez garde. » Et luy bailla ledit prévost son chapperon qui estoit des chapperons de la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre ; et prit le chapperon dudit monseigneur le duc qui
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Après la chute d'Etienne Marcel et de cette première Commune révolutionnaire, ces couleurs perdirent toute signification politique et redevinrent purement municipales, mais elles subsistèrent, en cette qualité, jusqu'en 1789 !.
Ce n'est pas ici le lieu de faire un récit nouveau des événements qui marquèrent les mois de juin et de juillet 1789. Nous nous bornerons à poser les points précis qui se rattachent à notre sujet, en y joignant seulement les circonstances de nature à l'éclairer.
C'est au mois de juin 1789 que les représentants du tiersétat, en se proclamant Assemblée nationale, firent la révolution parlementaire qui rompait avec les traditions de la monarchie, relatives aux États généraux. La réunion des deux ordres du clergé et de la noblesse, d'abord interdite, puis permise et même ordonnée par le Roi, avec les députés des Communes, acheva cette révolution, en lui conférant une légalité qui lui manquait. Mais, dès le mois de juillet, la direction du mouvement échappa décidément aux mains de l'Assemblée, pour passer dans celles de la Commune de Paris.
Les origines de cette Commune de Paris de 1789, qu'il ne faut assurément pas confondre avec celles de 1792 et de 1793, sont essentiellement révolutionnaires. Les électeurs de Paris 2, après la nomination des députés aux États généraux, avaient continué de se réunir. « Les électeurs, dit M. Thiers,
estoit de brunette noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy dudit prévost. »
1 Benéton (Traité des marques nationales, p. 195) nous apprend, à la vérité, que u ce bleu et rouge qui faisoient les couleurs de la ville, ont été changés en rouge et tanné sous la prévôté du sieur Guiot de Ghanneaux ; ce prévôt (dit un historien), voyant que tous les bedeaux, clercs de confréries et distributeurs de pain béni portoient plus volontiers de ces robes rouges et bleu, et il n'y a présentement que les huissiers de l'hôtel-dc-ville qui ayent conservé leurs robes de ces deux couleurs, qui ont été comme je le dis, les premières livrées de la ville. » Mais, remarque judicieusement M. Jai (Mémoire sur les trois couleurs nationales, p. 13, note) : « De cette phrase il résulte... que si la prévôté... changea la couleur des robes des échevins, du procureur du roi et du prévôt, elle ne changea rien aux anciennes couleurs de la ville, car elle les conserva à ses huissiers qui portaient nécessairement sa livrée. D'ailleurs quand il serait vrai qu'un prévôt des marchands eût pu changer la livrée de la ville, un autre... pouvait revenir au bleu et au rouge, qui ligurent dans l'écu de Paris. » Nous avons et nous donnerons tout à l'heure la preuve que le bleu et le rouge étaient bien les couleurs de Paris en 1789.
3 Ces électeurs, issus du vote des assemblées primaires, étaient au nombre de plus de trois cents.
réunis en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections, et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours dans le cœur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que l'Assemblée nationale : le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils s'étaient rendus dans un autre ; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de l'Hôtel-de-Ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre avec leurs députés 1 . » Ces électeurs qui, par l'entremise des députés de Paris, pouvaient exercer une pression constante sur l'Assemblée nationale, subissaient eux-mêmes la pression des agitateurs qui, discourant en plein air, groupaient autour d'eux la population, notamment dans le jardin du Palais-Royal.
Cette assemblée des électeurs de Paris, dès le 4 juillet 1789, s'occupait du projet de création d'une milice bourgeoise. A ce moment son intention était d'obtenir cette milice par l'intervention de l'Assemblée. Le Roi avait appelé et cantonné entre Paris et Versailles des troupes nombreuses. Les électeurs de Paris appartenant à la bourgeoisie, espéraient vraisemblablement trouver dans la milice nouvelle une double protection, d'une part contre la Cour, qu'ils soupçonnaient de méditer un acte de vigueur, et d'autre part contre la population parisienne elle-même, contre les classes inférieures, qui commençaient à intervenir en tumulte et avec violence dans le mouvement révolutionnaire. Dans la séance du 8 juillet, Mirabeau présenta à l'Assemblée une motion pour Téloignement des troupes, laquelle se terminait ainsi : « Et attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de l'effroi que ces mesures ont jeté dans le cœur des peuples, de pourvoir provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité, Sa Majesté sera suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il soit incessamment levé des gardes bourgeoises, qui, sous les ordres du Roi, suffiront pleinement à remplir ce but, sans augmenter autour de ces deux villes,
1 Histoire de la Révolution française, par M. A. Thiers, quatorzième édition. Paris, Fume, 1846, in-8°, 1. 1, p. 66-67. Livre II. Cf. Histoire parlementaire de la Révolution française,.., par P. J. B. Buchea. Deuxième édition. Paris, Hetzel. 1846, in-8°, t. 1, liv. III, chap. i et n.
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travaillées des calamités de la disette, le nombre des consommateurs. » M. Biauzat proposa, « par amendement, de retrancher l'article concernant la garde bourgeoise, sauf à y revenir ensuite, s'il parait nécessaire. d Cét amendement fut adopté 1 .
Ainsi, d'une part, l'Assemblée nationale reconnaissait au Roi seul le droit de créer une milice bourgeoise, et, d'autre part, elle hésitait à lui en demander la création. Ce n'est pas, il faut le dire, qu'elle fût défavorable au projet. Mais, à cette époque, s'étantdéjà saisie du pouvoir constituant et ses membres étant trés-divisés sur le partage à foire du pouvoir législatif, elle voulait éviter jusqu'à l'apparence d'un empiétement sur la souveraineté militaire du Roi, attribut essentiel du pouvoir exécutif.
Le dimanche 12 juillet, le renvoi de Necker et le changement de ministère auquel le Roi s'était décidé la veille, imprimèrent à l'agitation qui troublait Paris le caractère d'une insurrection déclarée. Camille Desmoulins, appelant le peuple aux armes, mit à son chapeau une feuille arrachée à un arbre du Palais-Royal. Cette cocarde verte fut le signe de ralliement des insurgés. Après quelques engagements partiels dans l'intérieur de la ville, M. de Bezenval concentra les troupes royales, placées sous son commandement, sur la place Louis XV. Après la charge exécutée par le prince de Lambesc dans le jardin des Tuileries, et l'attaque d'un détachement du Royal-Allemand, sur le boulevard, par les gardes françaises passées à l'insurrection, la place Louis XV fut évacuée par l'armée a.
Paris était aux mains des insurgés. A six heures du soir, les électeurs s'assemblèrent à l'Hôtel-de- Ville. A onze heures, ils convoquèrent les districts, et supplièrent les citoyens armés de renoncer à toute espèce d'attroupement et de voies de fait. Dans la nuit, ils se saisirent décidément du pouvoir, et créèrent un comité permanent pour l'exercer. Toutefois, par une sorte de compromis avec la légalité qu'ils violaient ouvertement, ils inscrivirent entête de la liste de ce comité les chefs de la municipalité légale : M. de Flesselles, prévôt des marchands,
* Bûchez, ouvrage cité, t. I, p. 356-362 (liv. III, chap. n).
2 /</., ibid., chap. m. p. 374-376. Cf. Thiers, t. I, p. 73-75, liv. II.
MM. de Corny, procureur du roi et de la ville, Buffault, Sageret, Vergne, Rouen, écbevins, et Veytard, greffier en chef. M. deFlesselles ne céda qu'à une réquisition en forme. Puis l'assemblée communale esquissa le projet chèrement caressé de sa milice parisienne, qu'elle ne voulait composer d'abord (précaution bourgeoise) que de douze mille hommes de choix, deux cents par district.
Tandis que les électeurs constituaient ainsi le pouvoir à l'Hôtel-de-Ville et s'occupaient de lui donner une force armée, la population parisienne se livrait, durant la nuit, à toutes les joies d'une ville insurgée. Des lampions, placés aux fenêtres, éclairaient la ville; les bourgeois les plus ardents faisaient des patrouilles : les coups de fusils, partant çà et là, se mêlaient aux cris d'alarme, au bruit du tocsin. Le peuple cependant incendiait les barrières de l'octroi. La cocarde verte triomphait. Mais son règne n'eut qu'un jour ou plutôt une nuit
Le lendemain, lundi 13 juillet, l'Assemblée nationale tint séance à Versailles. On mit en discussion le projet d'une adresse au Roi. Ce fut M. Guillotin qui servit d'intermédiaire entre les électeurs de Paris et l'Assemblée :
« M. Guillotin annonce qu'il est chargé par MM. les électeurs de donner lecture de l'arrêté qu'ils ont pris le 12. Le voici en substance :
« L'assemblée des électeurs de la ville de Paris, sensiblement « touchée des émeutes populaires, et voyant avec le plus grand « regret que les moyens faits pour rétablir l'ordre sont précisé- « ment eux qui les fomentent, supplie l'Assemblée nationale de « concourir, autant qu'il est en elle, à établir une milice bbur- « geoise. »
« M. Guillotin termine en priant l'Assemblée de prendre l'arrêté en considération et de le mettre en délibération.
« Plusieurs membres pensent que ce n'est pas le moment de délibérer sur une telle motion ; que l'Assemblée a déjà décidé ce point en votant la dernière adresse au Roi ; qu'on avait retranché de l'arrêté la partie où l'on demandait pour Paris et pour Versailles une milice bourgeoise.
« Mais la plus grande partie de l'Assemblée parait ne pas penser de même : on observe que les circonstances sont changées : c'est Paris qui réclame pour sa sûreté une milice bourgeoise ; c'est Paris
Bûchez, t. 1, p. 37G, 377. Cf. Thiers, liv. III, chap. m, t. I, p. 75, liv. II.
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qui est assiégé de troupes étrangères et ennemies ; il faut s'empresser d'aller à son secours. »
L'Assemblée nomma deux députations : Tune devait demander au Roi l'éloignement des troupes, le retour des ministres congédiés et l'institution de la milice bourgeoise ; l'autre porter à Paris la réponse du Roi, dans le cas où elle serait conforme à la demande de l'Assemblée nationale. Quand la députation envoyée au Roi fut rentrée dans la salle, le président prit la parole :
« M. le Président.— J'ai représenté au Roi la situation alarmante où se trouve le royaume ; le danger de voir naître successivement dans les autres villes les mêmes troubles qui existent dans la capitale : la nécessité de rétablir la tranquillité publique dans la ville de Paris, en éloignant promptement les troupes et en établissant une milice bourgeoise ; et j'ai ajouté que l'Assemblée nationale reconnaissait le droit qu'avait Sa Majesté de régler la composition de son conseil, mais qu'elle ne pouvait lui déguiser que le changement des ministres était la première cause des malheurs actuels.
« Le président rend compte ensuite de la réponse de Sa Majesté ; elle est conçue en ces termes :
« Je vous ai déjà fait connaître mes intentions sur les mesures « que les désordres de Paris m'ont forcé de prendre ; c'est à moi seul « de juger de leur nécessité ; et je ne puis, à cet égard, apporter « aucun changement. Quelques villes se gardent elles-mêmes ; mais « l'étendue de cette capitale ne permet pas une surveillance de ce « genre. Je ne doute pas de la pureté des motifs qui vous portent à « offrir vos services dans cette affligeante circonstance; mais « votre présence à Paris ne ferait aucun bien, elle est nécessaire « ici pour l'accélération de vos importants travaux, dont je ne cesse « recommander de vous la suite. »
« La réponse du Roi ne satisfait point l'Assemblée ; plusieurs membres témoignent leur indignation de la tranquillité apparente du Roi au milieu du désordre général, et du peu de condescendance qu'il a pour les demandes de l'Assemblée nationale.
« On propose alors de nommer des commissaires qui seront chargés de rédiger sur-le champ un projet d'arrêté.
« Cette proposition est adoptée.
« Les commissaires sont nommés. Ils se retirent un moment, et bientôt ils reviennent apporter le projet d'arrêté qui suit, et qui est unanimement approuvé.
« L'Assemblée, interprète de la nation, déclare que M. Necker, « ainsi que les autres ministres qui viennent d'être éloignés, empor- « tent avec eux son estime et ses regrets ;
« Déclare qu'effrayée des suites funestes que peut entraîner la « réponse du Roi, elle ne cessera d'insister sur l'éloignement des
«< troupes extraordinairement rassemblées près de Paris et de Ver- « sailles, et sur l'établissement des gardes bourgeoises, etc. 4 »
L'Assemblée, sous la pression des événements qui s'accomplissaient à Paris, se prononçait avec plus de fermeté et de hardiesse qu'elle ne l'avait jusqu'alors osé faire pour l'établissement de la milice bourgeoise ; cependant, on le voit, elle n'allait pas jusqu'à décréter elle-même cette création. Elle n'agissait que par voie d'adresse, de supplication, et reconnaissait, une fois de plus, par ses instances mêmes auprès du Roi, que la nouvelle force qu'il s'agissait d'armer ne le pourrait être légalement sans l'ordre ou du moins sans le consentement du prince, gardien naturel et défenseur héréditaire de l'ordre et de la sécurité publique.
Le comité permanent, en sa qualité de pouvoir insurrectionnel, n'y mit pas tant de ménagements. Pressé d'armer la bourgeoisie parisienne, dont il était le mandataire, et contre la cour et contre le peuple, il usurpa dans la cité le pouvoir militaire, aussi hardiment que tous les autres, et ce même jour 13 juillet, dans l'après-midi, publia l'arrêté suivant, qui créait la milice parisienne et lui donnait une cocarde:
FORMATION DE LA MILICE PARISIENNE, LUNDI APRÈS MIDI , 13 JUIL- LET 1789. ARRÊTÉ DU COMITÉ PERMANENT ÉTABLI PAR ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE CE MATIN, 13 JUILLET 1789.
La notoriété des désordres et excès commis par plusieurs attroupemens, ayant déterminé l'Assemblée générale à rétablir sans délai la milice parisienne, il a été ordonné ce qui suit :
1° Le fonds de la milice parisienne sera de quarante-huit mille citoyens, jusqu'à nouvel ordre.
2° Le premier enregistrement fait dans chacun des soixante districts, sera de deux cents hommes, pour le premier jour, et ainsi successivement, pendant les trois jours suivans.
3° Ces soixante districts, réduits en seize quartiers, formeront seize légions, qui porteront le nom de chaque quartier, dont douze seront composées de quatre bataillons, également désignés par le nom des districts, et quatre de trois bataillons seulement, aussi désignés de la môme manière.
4° Le fonds de chaque bataillon sera de quatre compagnies.
1 Bûchez, ouvrage cité, t. I, p. 379-382, liv. III, chap. m. Séance du lundi 13 juillet.