‹ Le drapeau de la FranceChapitre 38 sur 54 · DÉCRET DU 24 OCTOBRE SUR LE PAVILLON FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DÉCRET DU 24 OCTOBRE SUR LE PAVILLON FRANÇOIS

L'Assemblée nationale ayant statué, par son décret du 22 octobre, que le pavillon françois portera les couleurs nationales, et voulant,

» Moniteur universel, n« 296, samedi 23 octobre 1790. Bulletin de l'Assemblée nationale. Séance du vendredi 22 octobre. — N° 298. Samedi 25 octobre 1790. Bulletin, etc. Séance du dimanche 24 octobre.

en conséquence, fixer les dispositions de ces couleurs dans les différens genres des pavillons, ou autres marques distinctives usitées sur les vaisseaux et sur les bâtimens de commerce, décrète :

Art. Ier. Le pavillon de beaupré sera composé de trois bandes égales et posées verticalement ; celle de ces bandes, le plus près du bâton de pavillon, sera rouge, celle du milieu blanche, la troisième bleue.

II. Le pavillon de poupe portera dans son quartier supérieur le pavillon de beaupré ci-dessus décrit ; cette partie du pavillon sera exactement le quart de la totalité, et environnée d'une bande étroite, dont une moitié de la longueur sera rouge, et l'autre bleue ; le reste du pavillon sera de couleur blanche : ce pavillon sera également celui des vaisseaux de guerre et des bâtimens de commerce.

III. La flamme du vaisseau de guerre et autre bâtiment de l'État portera, dans la partie la plus large, les trois bandes verticales rouges, blanches et bleues ; le reste de la flamme sera de couleur blanche, le guidon portera d'une manière sensible les couleurs nationales.

IV. Les pavillons de commandement porteront dans leur quartier supérieur les trois bandes verticales rouges, blanches et bleues ; le reste du pavillon pourra être, comme par le passé, rouge, blanc et bleu, l'Assemblée nationale n'entendant rien changer aux dispositions qui ont pour objet de distinguer dans une armée navale les trois escadres qui la composent *. Le pavillon ne pourra être fait qu'avec des étoffes nationales.

1 II semblerait résulter de cette phrase que des trois escadres qui composaient une armée navale antérieurement à 1790, l'une avait le pavillon rouge, l'autre le pavillon blanc, la troisième le pavillon bleu. Nous savons qu'il n'eu était pas ainsi au temps du P. Daniel (1721). La hiérarchie des pavillons, telle que nous l'avons empruntée au savant .jésuite, était celle-ci : la première escadre, celle du centre, porte le pavillon blanc: la seconde, le pavillon blanc et bleu; la troisième, le pavillon bleu. En 1782, un document authentique et pour ainsi dire officiel, nous prouve qu'il en était encore de môme.*C'est le Mémoire du comte de Grasse sur le combat naval du 12 avril 1782, avec les plans des positions principales des armées respectives (in-4°, Bib. nat.. Imprimés, coté Lh9, n° 8). En téte de ce mémoire, nous trouvons la aligne de bataille du 12 avril 1782. » Cette ligne de bataille est composée de neuf divisions réparties en trois escadres, ainsi nommées dans le texte : a première escadre, centre, ou escadre blanche, commandée par M. le comte de Grasse; deuxième escadre ou escadre blanche et bleue, commandée par M. le marquis de Vaudreuil ; troisième escadre ou escadre bleue, commandée par M. de Bougainville. » Dans un ouvrage imprimé en 1784 {Les fastes ou tableau historique de la marine française, par M. Turpin. Paris, chez Bélin, in-4°, première partie, p. 46, 47). on lit encore : « Les armées de terre se divisent en trois corps, qu'on distiugue par les noms d'aile droite, d'aile gauche, et de centre ou corps de bataille: de même les armées navales sont composées de trois escadres dont chacune a ses officiers généraux et sa couleur distinctive. Le commandant de la première, à qui les deux autres sont subordonnés, est décoré du titre d'amiral ; il porte son pavillon au grand mât et la couleur blanche lui est particulière. Le commandant de la seconde, appelé vice-amiral, le porte au mat de mizaine

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V. Les pavillons et la flamme aux couleurs de la nation seront arborés le plus tôt possible sur les vaisseaux de guerre, d'après les ordres donnés par le Roi.

VI. Le Roi sera supplié de sanctionner le présent décret, comme aussi de faire prendre soit dans les ports de France, soit auprès des puissances étrangères, les mesures nécessaires pour sa prompte et sûre exécution, et d'indiquer l'époque où les bâtiments de commerce pourront, sans inconvénient, arborer le nouveau pavillon1.

De ce décret nous dégageons ces deux faits, qui sont intéressants à constater : 1° le drapeau adopté par l'Assemblée constituante est rouge, blanc et bleu, et non bleu, blanc et rouge comme le drapeau actuel ; 2° le blanc, ancienne couleur française, garde sur les deux couleurs parisiennes, le bleu et le rouge, une notable prééminence ; il compose à lui seul les trois quarts du pavillon de poupe, qui demeure, à bien prendre, un pavillon blanc, auquel on ajoute seulement, pour ainsi dire, un timbre tricolore.

Cette prééminence conservée au blanc dans le pavillon de

et sa couleur est blanche et bleue. Celui de la troisième,, appelé contre-amiral, le porte à son mât d'artimon et la couleur de son pavillon est bleue ; c'est de ces trois différentes couleurs que les trois escadres tirent leur nom descadre blanche, descadre blanche et bleue, et descadre bleue. » Si donc le pavillon rouge s'est introduit parmi les pavillons de commandement de la marine et a supplanté le pavillon bleu et blanc, ce n'a pu être que dans les cinq ou six dernières années de l'ancienne monarchie. Je doute môme, je l'avoue, que le fait soit arrivé. Je serais tenté d'expliquer la phrase du décret de la Constituante par une pure inadvertance, amenée, à travers les rédactions successives de ce décret, par la répétition fréquente dans ce texte des mots rouge, blanc et bleu. Préoccupé de cette expression, le dernier rédacteur l'aura mis à tort ici, et au lieu d'écrire : « le reste du pavillon pourra être, comme par le passé, blanc, bleu, bleu et blanc,» il aura écrit ces mots «rouge, blanc et bleu, » qu'il venait tout justement de tracer à propos des bandes verticales de ces mômes pavillons de commandement. Ce ne serait pas l'unique fois qu'un lapsus aurait été officiellement promulgué dans un texte législatif. Toutefois, je ne donne mon explication que pour ce qu'elle vaut. Je me borne à constater que l'introduction du pavillon rouge, si réellement elle a eu lieu, date seulement, en ce qui concerne les trois pavillons de commandement de l'armée navale, dos dernières années de la monarchie. A ce propos, je note que ni le Mémoire du comte de Grasse, ni les Fastes de M. Turpin ne font mention de la croix blanche, introduite, suivant M. Rey, après Ouessant (1778) sur le pavillon bleu de la troisième escadre. Mais on peut expliquer cette omission en disant que l'introduction de cette croix blanche n'empêchait point de désigner, suivant l'ancienne coutume, la troisième escadre et son pavillon par les mots escadre bleue, pavillon bleu.

« Journal de Paris, n° 299, mardi 26 octobre 1790, p. 1217, eol. 2; p. 1218. col. 1. Cf. Journal général de France, n° 296, mardi 26 octobre 1790, p. 1257, col. 2; p. 1258, col. I.

poupe par l'Assemblée constituante lui demeura jusqu'au commencement de Tannée 1794, sous la Terreur. Le 15 février 1794 (septidi 27 pluviôse, an II de la République française, une et indivisible), la Convention régla à nouveau la disposition des couleurs sur le pavillon français, ou plutôt institua un nouveau pavillon : c'est le drapeau actuel. Le décret fut rendu sur le rapport du Comité de salut public présenté par Jean-Bon-Saint- André. Voici ce rapport et ce décret :

Jean-Bon-Saint- André. — Un pavillon qui n'est pas celui de hi République flotte encore sur nos vaisseaux ; les marins s'en indignent, ils appellent à grands cris une réforme que vos principes, que l'honneur de la liberté réclament avec eux. J'ai été le dépositaire de leur vœu à cet égard ; je l'ai fait connaître au Comité de salut public, et le Comité vous le transmet par mon organe.

Les couleurs nationales sont désormais les seules qui puissent plaire à des Français ; il faut qu'on les voie partout, et si je l'osais dire, plus encore dans le pavillon de nos vaisseaux que sur les drapeaux de nos intrépides bataillons. Le pavillon est pour le marin, non-seulement le signal du ralliement, le guide matériel qui le conduit à la victoire : il est encore sa grammaire, son langage, le moyen par lequel il communique et reçoit, à de grandes distances, des idées très-compliquées. Sera-ce avec un vocabulaire monarchique que les généraux des armées navales donneront des ordres républicains ? Non, vous ne souffrirez pas plus longtemps ce scandale politique. Tout change autour de nous, nos lois, nos mœurs, nos usages ; que les signes changent aussi. Répondez, législateurs, à l'indignation des équipages de la flotte ; répondez à l'impatience qu'ils éprouvent d'en voir disparaître l'objet. L'Assemblée constituante apporta quelque changement , ou plutôt une légère modification au pavillon ci-devant royal. Le peuple, fatigué de la tyrannie, demandait que tout ce qui en retraçait le souvenir fût absorbé par les couleurs chéries de la liberté; des disputes sérieuses s'élevèrent dans le sein de cette Assemblée sur la forme du pavillon national. On sentit bien qu'il fallait se soumettre à l'opinion publique, trop fortement prononcée pour oser la contrarier ouvertement, mais on tâcha de l'éluder, même en paraissant la respecter. On cotisera pour le fond la livrée du tyran, et les trois couleurs républicaines, réléguées dans un coin du pavillon, n'attestèrent, par la mesquinerie ridicule avec laquelle on les y avait placées, que le regret de ceuxà qui la puissance du peuple avait arraché ce faible sacrifice. C'est ainsi que dam cette fédération toute monarchique, on vit les départements recevoir, au nom de la liberté, les bannières de la servitude.

Ce pavillon déplut presque également aux partisans du despotisme et aux amis de la liberté. Les uns ne virent dans cet alliage bizarre qu'une tache à ce pavillon, flétri par les Conflans et les Grasse ; les autres, avec plus de raison, n'y virent qu'une dérision, une caricature outrageante pour le peuple, que l'on comptait

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presque pour rien au moment où Ton proclamait sa souveraineté.

L'imitation servile de la forme anglaise acheva d'indisposer les esprits, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on parvint à le faire adopter.

Il est temps de réparer cette erreur, cette méprise sans doute volontaire. Quand vous allez combattre les esclaves de Georges, les stipendiâmes de Pitt, il faut commander la victoire au nom de la patrie ; un mélange de royalisme formerait un contraste trop révoltant avec la cause sublime que vous défendez. Qu'il disparaisse et qu'il disparaisse h jamais.

Votre comité vous propose un pavillon formé tout entier des trois couleurs nationales, simple comme il convient aux mœurs, aux idées, aux principes républicains, qu'on ne puisse confondre avec celui d'aucune autre nation, et qui, dans quelque sens qu'il soit placé, présente toujours ces couleurs dans le même rapport entre elles.

Braves marins, vous le défendrez; cloué à la poupe de vos vaisseaux, vous ne souffrirez jamais qu'il soit renversé, et vous punirez de mort le lâche qui oserait en concevoir le dessein. Vous le recevrez des mains de la patrie, vous serez responsables envers elle du dépôt sacré qu'elle voue confie. Allez sur cet élément terrible que vous êtes accoutumés à braver; allez y braver aussi la foudre des tyrans. Les esclaves que vous avez à combattre pourront-ils soutenir les efforts des hommes libres? Allez, ce signe vous assure la victoire, il est le présage de votre gloire et du triomphe de la République.

Voici le projet de décret que je suis chargé de vous présenter :

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité de salut public, décrète :

« Art. Ier. Le pavillon décrété par l'Assemblée nationale constituante est supprimé.

« II. Le pavillon national sera formé des trois couleurs nationales, disposées en trois bandes posées verticalement, de manière que le bleu soit attaché à la gaule du pavillon, le blanc au milieu et le rouge flottant dam les airs.

« III. Les pavillons de beaupré et le pavillon ordinaire de poupé seront disposés de la même manière en observant les proportions de grandeur établies par l'usage.

« IV. La flamme sera pareillement formée de trois couleurs, dont un cinquième bleu, un cinquième blanc et les trois cinquièmes rouges.

« V. Le pavillon national sera arboré sur tous les vaisseaux de la République, le 1er jour de prairial. Le ministre de la marine donnera les ordres nécessaires. »

Ce décret est adopté 1 .

1 Moniteur universel, n° 149, nonidi 29 pluviôse, l'an II de la République française, une et indivisible (lundi 17 février 1794, vieux style). Convention nationale, suite de la séance du 27 pluviôse, p. 601 bis, col. 1 et 2.

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Un changement analogue dut naturellement s'opérer pour les étendards de l'armée de terre. Nous avons dit dans notre seconde partie qu'avant la Révolution chaque régiment avait deux drapeaux différents : celui des compagnies colonelles, qui était blanc, et le drapeau particulier du régiment, portant, sous la croix blanche, les couleurs de la province ou du personnage qui lui avait donné son nom. Nous avons rapporté cidessus une motion tendant à faire attacher à tous les drapeaux de l'armée la cravate tricolore. Le règlement du 1er janvier 1791, qui substitua le numérotage aux désignations anciennes et historiques des régiments, et modifia l'organisation des bataillons et des compagnies, dispose, art. vin : «Chaque bataillon aura un drapeau d'une couleur distinctive, et cette couleur restera affectée audit bataillon. Ces couleurs seront fixées par le règlement qui sera rendu concernant l'habillement et l'équipement. Les cravates des drapeaux seront aux couleurs nationales *. » Il n'est pas question dans ce règlement du principal drapeau, affecté au régiment tout entier. Ce drapeau, chose remarquable, demeura complètement blanc comme par le passé, sauf peut-être la cravate. Ce ne fut que le 30 juin 1791, après la fuite du roi, et pendant la suspension des pouvoirs qui lui avaient élé réservés parla Constitution, que l'Assemblée nationale, comme une des façons de lui témoigner son mécontentement, rendit, sur le rapport de M*, de Menou, le décret suivant :

« L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son comité militaire, décrète ce qui suit :

« Art. Iw. Le premier drapeau de chaque régiment d'infanterie française, allemande, irlandaise et liégeoise, de chaque régiment d'artillerie, ainsi que le drapeau de chague bataillon d'infanterie légère; le premier étendard de chaque régiment de cavalerie française, de hussards, de chasseurs à cheval et de carabiniers; les autres guidons de chaque régiment de dragons, porteront désormais les trois couleurs nationales, suivant les dispositions et formes qui seront présentées à l'Assemblée par son comité militaire.

« II. Les autres drapeaux des régimens d'infanterie française, allemande, irlandaise et liégeoise, et des régimens d'artillerie ; les

1 Règlement sur la formation, les appointemens et la solde de l'infanterie françoise, du 1" janvier 1791, art. vm, dans le Journal militaire, n° 8f dimanche 20 février 1791, l. II, p. 138. Un règlement tnalogue fut rendu pour la cavalerie. Ces règlements sont signés Louis, et plus bas, Duportail,

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autres étendards des régimens de cavalerie françoise, de hussards, de chasseurs à cheval et de carabiniers; les autres guidons de chaque régiment de dragons, porteront désormais les couleurs affectées à l'uniforme de chaque régiment, suivant les dispositions et formes qui seront présentées à l'Assemblée par son comité militaire.

« III. Tous les drapeaux, étendards et guidons porteront d'un côté l'inscription suivante : Discipline et Obéissance ; de l'autre côté, le numéro du régiment.

« IV. Les cravatesde tous lesdrapeaux, étendards et guidons seront aux couleurs nationales.

« V. Ceux des régimens qui portoient dans leurs drapeaux, étendards et guidons, des preuves honorables de quelque action éclatante à la guerre, conserveront ces marques de leur bonne conduite et de leur valeur ; mais toutes armoiries ou autres distinctions qui pourroient avoir rapport à la féodalité, seront entièrement supprimées sur les drapeaux, étendards et guidons *. >»

Ce ne fut que dans l'avant-dernière séance de l'Assemblée

1 Journal militaire, n°27. Dimanche 3 juillet 1791, t. II, p. 514. Cf. Moniteur universel, n° 182. Vendredi 1er juillet 1791. Bulletin de l'Assemblée nationale, séance du jeudi 30 juin, p. 753, col. 2. Voici le rapport de M. de Menou :

«M. Menou, au nom du Comité militaire. Dans toutes les parties de l'empire français, les couleurs nationales sont devenues un signe de ralliement pour les patriotes, pour les défenseurs de la Constitution. Partout les ennemis de la liberté ont cherché à les détruire : et c'est peut-être un des motifs pour les multiplier. Le panache blanc d'un de nos rois menait jadis les Français à la victoire ; les couleurs nationales feront plus, elles rappelleront aux militaires qu'ils ont une patrie et qu'ils portent les armes pour la destruction du despotisme et la défense de la liberté. Ainsi que les aigles romaines, elles deviendront la terreur de ceux qui nous attaqueront, mais ne les déployant jamais pour envahir le domaine des nations étrangères, elles attesteront en même temps qu'elles prouveront votre courage et votre énergie, elles attesteront votre justice et votre générosité. Que l'étendard national, conlié entre les mains des soldats, soit un gage de leur soumission aux lois ! Que nos braves militaires se convainquent que, plus une nation est libre, plus ses soldats sont soumis aux lois et à la discipline ! Et vous, officiers français, si quelques préjugés vous retiennent, songez que les distinctions honorifiques se sont dissipées comme une vaine fumée, que la véritable noblesse est le souvenir des bonnes actions, et que le souvenir est indépendant de toutes les lois.

« Voulez-vous partager la gloire de vos ancêtres ? Ayez leurs vertus ; faites pour votre patrie ce qu'ils ont fait pour elle -, mais n'allez pas chercher dans des antiques parchemins une suprématie qui n'est due qu'à la vertu. Jetez les yeux sur votre patrie ; elle vous tend encore les bras. Voyez ce concert d'opinions et de volontés ; pouvez-vous croire encore que la Constitution ne soit pas le résultat de la volonté générale, qu'elle ne doive pas faire le bonheur du peuple français ? Réunissez-vous aux défenseurs de la liberté, et vous acquerrez des droits imprescriptibles à la reconnaissance delà patrie... Votre comité militaire pense que les drapeaux aux trois couleurs nationales doivent devenir dans tous les régiments le signe de ralliement des bons Français. Il vous propose le projet de décret suivant, etc. »

constituante, le 29 septembre 1791, que « les dispositions et formes » dont il est question dans le décret du 30 juin furent présentées, au nom du comité militaire, par M. Alexandre de Beauharnais. Je n'ai pu mettre la main (je signale cette recherche à faire aux érudits en fait d'histoire de l'armée) sur le texte même du décret qui fut rendu sur son rapport. Voici l'analyse qu'en donne le Patriote françois de Brissot ; c'est la plus détaillée que j'aie pu trouver :

« M. Beauharnais a présenté, au nom du comité militaire, un projet de décret sur la forme des drapeaux de l'armée; il a été adopté et porte en substance que le premier drapeau de chaque régiment sera blanc, entouré d'une bande tricolore ; au haut sera un petit encadrement de bandes tricolores, au milieu le numéro du régiment avec cette devise : Discipline et obéissance à la loi. Les drapeaux des autres bataillons seront variés selon le rang du bataillon ; les cravates seront aux couleurs nationales. »

On remarquera l'analogie de ce drapeau principal de chaque régiment avec le pavillon de poupe adopté, près d'une année auparavant, par l'Assemblée constituante. Le blanc y domine. A bien prendre, c'est toujours un drapeau blanc, mais entouré, timbré et cravaté de tricolore.

Aussi le Patriote n'est-il pas content ; sans trop oser le dire, il trouve ce drapeau trop semblable à l'ancien étendard de la France, trop royaliste, et il ajoute à son résumé cette phrase curieuse : « Sans doute la discipline et l'obéissance à la loi sont les premiers devoirs du soldat ; mais quand il marche à l'ennemi, ne serait-il pas essentiel que son drapeau lui rappelât qu'il va combattre pour la patrie et la liberté? Ce n'est qu'en tremblant que nous soumettons cette réflexion au comité militaire *. »

N'ayant pas eu entre les mains le texte complet du décret,

1 La Patriote françois, avec cette épigraphe : « Une gazette libre est une sentinelle qui veille sans cesse pour le peuple.» N° 782, samedi l«r octobre 1791, p. 389, col. 2. Assemblée nationale, suite de la séance de jeudi 29 septembre 1791. Cf. Journal de Paris. n° 273, vendredi 30 septembre 1791, p. 1111, col. 1 et 2: «M. Alexandre Beauharnais a fait rendre un décret qui détermine les couleurs des drapeaux, qui seront variées dans les divers bataillons, mais ayant toujours cependant les couleurs nationales et ces mots : Discipline, obéissance à ta loi. » Cf. l'Ami du Roi, n° 274, vendredi 30 septembre 1791, p. 1091, col. 2 : a Le grand novateur de l'armée, M. de Beauharnais, n'est pas encore content ; il a fait adopter un décret qui porte d'assez misérables change mens dans les drapeaux de l'infanterie. »

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nous ne saurions positivement affirmer quel était l'ordre des couleurs dans la bande et dans l'encadrement tricolores ajoutés à ce drapeau blanc ; mais l'analogie avec le nouveau pavillon maritime, que le comité semble avoir cherchée jusque dans les détails, nous permet, ce semble, d'attribuer sans invraisemblance à cet étendard l'ordre adopté pour le pavillon, c'est à savoir rouge, blanc et bleu.

Lia modification introduite par la Convention dans le pavillon maritime dut être suivie (à quelle époque précise? je l'ignore, et c'est un point intéressant à rechercher) d'une modification analogue dans les étendards de l'armée. Les drapeaux des régiments devinrent entièrement tricolores, le bleu attaché à la hampe, le blanc au centre, le rouge flottant dans les airs.

Quelques changements pourront peut-être, par des recherches minutieuses, que je serais heureux d'avoir provoquées, être apportés dans le détail des faits exposés ci-dessus. Mais je crois que l'on peut, sans trop de hardiesse, affirmer d'une façon générale la proposition suivante :

Le drapeau de la Constituante est le drapeau rouge, blanc et bleu, avec une tendance visible à conserver au blanc sa situation dominante ; le drapeau de la Convention est le drapeau bleu, blanc et rouge, avec une tendance légèrement marquée vers le rouge.

Le drapeau de la Convention demeura celui du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Pourtant, sous ce dernier régime, il y a une observation assez curieuse à faire, non point sans doute au sujet du drapeau, mais au sujet de la cocarde.

Une circulaire du ministre directeur de l'administration de la guerre, en date du 20 février 1811, renferme la disposition suivante : « Il ne sera rien changé à la matière, à la forme ni aux dimensions des cocardes qui sont en usage d'après les règlements militaires. Le bleu doit être placé au centre, le rouge ensuite, et le blanc à la circonférence 1 . » Cela fait une cocarde bleue, rouge et blanche.

Telle n'était point la première cocarde tricolore portée par la garde nationale en 1789. Cette cocarde, au moins dans son type le plus général, nous le savons par les monuments figurés,

1 Journal militaire, n° 2, février 1811, première partie, p. 100.

avait le bleu placé au centre, le blanc ensuite, et le rouge à la circonférence. Elle était bleue, blanche et rouge, comme fut plus tard le drapeau de la Convention 1 . Ces mots de la circulaire de 1811 : « Il ne sera rien changé à la matière, etc., » s'appliquent donc à un ordre des couleurs qui n'était déjà plus le même que celui de la cocarde de 1789. Quand se fit le changement? N'y en eut-il pas plusieurs? c'est un point à éclaircir, et je le signale aux recherches des érudits et même des simples curieux.

Un article de M. Th. Anne, publié à l'occasion des obsèques solennelles de Napoléon Ier, quand le corps de l'empereur, amené de Sainte-Hélène, fut placé aux Invalides, et reproduit récemment par Y Union 2, donnerait à penser que le changement de la cocarde, consistant à placer le blanc à la circonférence, fut l'œuvre de Napoléon lui-même. Nous empruntons à cet article le passage suivant, extrait, dit l'auteur, d'un manuscrit du général comte de... (le nom en blanc) : « Beaucoup de gens ignorent ou ont oublié que Napoléon avait changé la cocarde de 1789. Cependant les anciens militaires se rappelleront qu'il fut un temps où le bleu et le rouge étaient entièrement cachés sous la ganse, leur cocarde ne laissait apercevoir que du blanc. Les tableaux historiques de l'époque en font foi. Et d'ailleurs les vieux grognards de l'Empire qui ont probablement gardé leur cocarde, n'ont qu'à les exhumer, e tils reconnaîtront que le bleu de six lignes de large était au centre, entouré de trois lignes de large de rouge, entouré lui-même de neuf lignes de blanc. »

Ainsi, quelles que soient l'origine exacte et la date précise de ce changement de lacocarde, le blanc y dominait sousl'Empire, le pavillon et les étendards demeurant d'ailleurs, pour la disposition des couleurs, les mêmes que sous la Convention.

1 Collections de drapeaux cotées Li«, n° 4. Bibl. nat., Imprimés. Voyez notamment la cocarde du porte-drapeau du bataillon de Saint-Jacques-la- Boucherie, pl. 36. (Il y a deux exemplaires de la collection où se trouve cette planche. La cocarde n'est bien marquée que sur l'un des deux.) Voyez aussi la cocarde du porte-drapeau du bataillon des Barnabites, pl. 12. — La cocarde est dite, à la vérité, blanche, rouge et bleue dans la Description des soixante drapeaux, qui est, ce semble, un peu plus ancienne que les collections citées ici. Mais la cocarde n'y est peut-être désignée que d'une façon générale, sans tenir compte de l'ordre exact des couleurs.

f L Union {France, Quotidienne, Echo français), n° 186, vendredi 28 juillet 1871, p. 1, col. 2 et 3.

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En 1814, quand la France, épuisée par plus de vingt ans de guerre, écrasée par le choc des nations conjurées contre elle, vit s'écrouler la prodigieuse fortune du César à qui la Révolution était venue aboutir ; quand, par un revirement naturel et logique, ridée du retour à la dynastie ancienne, qui, ayant pour ainsi dire créé la nation, semblait la plus propre à la relever de ses ruines, se fit jour dan ^les esprits, la cocarde blanche et le drapeau blanc, ces antiques marques de la France, s'offrirent de nouveau aux regards. Dès le 12 mars, l'un et l'autre furent arborés à Bordeaux, où M. le duc d'Angoulême commença d'organiser un gouvernement. Après la déchéance de Napoléon, prononcée par le Sénat conservateur, le Gouvernement provisoire, présidé par M. de Talleyrand, ouvrit des négociations avec Monsieur, comte d'Artois, qui avait pénétré en France du côté de l'Est. Ces négociations eurent lieu par l'intermédiaire de M. de Vitrolles. La question du drapeau et de la cocarde y fut agitée. Bien que la couleur blanche se fût montrée à Paris même, et eût été spontanément adoptée sur un grand nombre de points, comme le signe le plus naturel du changement politique en voie de s'accomplir, le Gouvernement provisoire, par suite de la même tendance qui le portait à imposer à Louis XVIII une constitution votée par le Sénat, dont on voulait, chose malaisée, que l'autorité survécût au régime qui l'avait créé, essaya de faire adopter par le comte d'Artois la cocarde tricolore. Ce fut l'objet d'une lettre, signée de MM. de Talleyrand, Dalberg et de Jaucourt, que le prince, déjà en route pour Paris, reçut à Vitry-le-Français : « L'affaire de la cocarde, lui disaient-ils, est un objet à méditer. Tout le monde se réunit à désirer que Monseigneur le comte d'Artois l'adopte. L'armée paraît y tenir beaucoup, et l'empereur de Russie sent que ce serait là un point de conciliation sur lequel il serait bon de passer. Les premiers pas sont les plus importants. La cocarde est par elle-même la cocarde de la nation. Depuis vingt-cinq ans, elle la porte, et le soldat, par souvenir de ses actions, n'y renonce qu'à regret. » Le baron de Vitrolles répondit au nom du prince : « Monsieur fera son entrée en habit de garde national, mais il ne quittera pas la cocarde blanche. Elle est acceptée par des populations tout entières dans les provinces ; les plus grandes villes de la France et Paris même l'ont arborée. C'est l'ancienne cocarde de la France. »

Monsieur fit en effet son entrée dans Paris le 12 avril, avec la cocarde blanche. Deux jours auparavant, un arrêté l'avait fait prendre officiellement à la garde nationale (10 avril). Quand le prince, après avoir entendu le Te Deumk Notre-Dame, fut entré aux Tuileries, le drapeau blanc se déploya au sommet du château royal.

Le lendemain 13 avril, le Gouvernement provisoire rendit les deux arrêtés suivants :

« Le Gouvernement provisoire, ouï le rapport du commissaire au département de la guerre, arrête ce qui suit :

Art. 1er. La cocarde blanche est la cocarde française : elle sera prise par toute l'armée.

2. Le commissaire du Gouvernement provisoire au départemen de la guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.

Le Gouvernement provisoire, ouï le rapport du commissaire provisoire au département de la marine, arrête :

Art. 1er. Le pavillon blanc et la cocarde blanche seront arborés sur les bâtiments de guerre et sur les navires du commerce.

2. Le commissaire provisoire près le département de la marine est chargé de l'exécution du présent arrêté. »

On pouvait craindre quelque résistance de la part de l'armée. Les maréchaux présents à Paris étaient venus à la rencontre de Monsieur, et s'étaient joints à son cortège, mais ils avaient gardé la cocarde tricolore. M. de Talleyrand tourna la difficulté à l'aide d'un de ces stratagèmes dont son habileté cynique était coutumière. Il fit dire au maréchal Jourdan, qui commandait à Rouen la quinzième division militaire, que le duc de Raguse venait de faire arborer à ses soldats la cocarde blanche, ce qui n'était point. Le maréchal Jourdan, ne soupçonnant aucune ruse, donna ainsi aux officiers généraux un exemple qu'il croyait suivre. Tous les chefs de corps firent arborer le drapeau blanc, en suivant l'impulsion qui se communiquait de proche en proche. Le maréchal Augereau passa presque jusqu'à l'enthousiasme dans sa proclamation datée de Valence, le 16 avril : « Jurons fidélité à Louis XVIII et à la Constitution qui nous le présente ; arborons la couleur vraiment française qui fait disparaître tout emblème d'une révolution qui est fixée, et bienlôt vous trouverez dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre

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Roi et de votre patrie, une juste récompense de vos nobles travaux 4. »

L'ordonnance du Roi sur l'organisation de l'infanterie française, donnée au château des Tuileries le 12 mai 1814, porta, art. 8 : « Il y aura par régiment un drapeau dont le fond sera blanc, portant l'écusson de France et la désignation du régiment 2. »

Le triomphe du drapeau blanc et de la cocarde blanche rendit plus chers aux partisans de l'empereur déchu, qui dès lors commencèrent à s'allier avec les opinions les plus avancées, la cocarde et le drapeau tricolore, qui, en 1815, eurent, comme Napoléon, une victoire éphémère. Dans la proclamation datée du golfe Juan, le 1er mars 1815, et adressée à l'armée : « Arrachez, s'écrie le conquérant, poussé par sa destinée vers une chute nouvelle et plus profonde, arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui, pendant vingt-cinq ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France 5. Arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos

grandes journées ! Soldats, venez vous ranger sous les

drapeaux de votre chef... L'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » Le 9 mars 1815, il rend à Grenoble le décret suivant :

« Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire, empereur des Français, etc., etc., etc.

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : Art 1er. La cocarde blanche et la décoration du lys sont sup-

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