PÉRIODIQUES FRANÇAIS
Voici quinze mois et plus que la Revue des recmils périodiques fran çais a été forcément interrompue. Quand — l'un des premiers — nous avons pu reprendre notre publication, il n'y avait guère de matériaux pour un semblable travail. Seule la Revue des Deux- Mondes avait traversé le siège et la Commune, sans interrompre un seul instant sa publication. La Revue contemporaine avait disparu avec le régime auquel elle devait d'avoir traîné une existence bien souvent compromise ; le Correspondant n'a reparu que le 25 juin, le Contemporain le 1er juillet, les Études religieuses, historiques et littéraires qu'en septembre. La Revue du Monde catholique tenta, sous la direction de M. Chantrel, de poursuivre au Mans sa publication ; mais deux livraisons (25 octobre et 10 novembre) furent seules publiées : Le Mans, où notre éditeur M. Palmé devait venir se réfugier pendant la Commune et reprendre courageusement son œuvre laborieuse, fut bientôt occupé par les Prussiens. Ce n'est que le 15 avril que ce recueil put reparaître, et, depuis, il n'a publié que des livraisons mensuelles. Les Annales de Philosophie chrétienne en étaient restées au cahier de mai 1870. Ceux de juin et de juillet parurent depuis les événements, et une livraison portant la date : août 1870- 1871 comble la lacune d'un an. Le Cabinet historique et la Bibliothèque de V École des Chartes ont reparu récemment. La Revue archéologique vient seulement de reprendre sa publication par le numéro d'octobre. En province, tandis que la Revue catholique de l'Alsace, la Revue de l'Alsace, la Revue de la Normandie et la Revue de V Anjou disparaissaient, la Revue de Bretagne et Vendée, la Revue du Lyonnais, la Revue Savoisienne, la Revue de Gascogne continuaient à paraître régulièrement. La Revue des sciences ecclésiastiques, qui s'imprime à Arras, espaçait seulement ses livraisons. En revanche, la Revue de Part chrétien supprimait une année entière. Enfin, pour mentionner des recueils spéciaux, la Revue critique cessait de paraître dès le commencement d'août, aussi bien que la Bibliographie catholique, tandis que le Polybiblion , revue bibliographique universelle, donnait une livraison à la fin d'août, et reprenait dès le mois de mai le cours de
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sa publication. Ajoutons que la Bibliographie catholique vient de reparaître, et que la Revue critique a donné récemment un des cahiers qui doivent terminer le volume de 1870, sans prendre d'ailleurs d'engagement pour 1872.
Après avoir dressé rapidement ce bilan des recueils que nous passons habituellement en revue, ou avec lesquels nous entretenons des relations d'échange, entrons dans l'examen des livraisons qui couvrent notre table. La moisson ne sera pas aussi abondante que le volume semble l'indiquer : le temps n'est guère aux travaux sérieux et de longue haleine, et nous devrons passer la frontière et aller jusqu'à Louvain pour trouver des travaux vraiment approfondis et rentrant pleinement dans le cadre de cette Revue.
Nous ne mentionnons que pour mémoire les articles (Tactualité. Ainsi il nous suffira, en ce qui concerne le premier siège de Paris, d'indiquer les travaux suivants : les Lettres si éloquentes de M.Vitet *; La Marine française au siège de Paris, par M. L. Reybaud2; Le Bombardement de Paris, par un officier de secteur 3 ; trois articles de M. G. de Molinari sur les clubs, Yalimentation et les approvisionnements à la fin du siège 4; Les fusiliers marins au siège de Paris, par M. Louis Lande5; le Journal du siège de Paris, par M. Michel Cornudet6. — De même, pour les opérations militaires, nous ne ferons que donner les titres des principaux articles publiés : L'invasion en Alsace, par M. A. Mézières7; Un mois dans les Ardennes, au milieu des armées, en août 1870, par M. A. Dumont 8; Le siège de Metz en 1870, par M. A. Mézières9 ; Le champ de bataille de Sedan, par M. J. Claretie *°; La résistance dam le département de la Moselle, par M. A. Mézières11 ; Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870, par George Sand42; La Lorraine pendant V armistice, par M. A. Mézières13; La province pendant la guerre, par M. Leroy Beaulieu44; Les Allemands en Bourgogne, par M. Ch. Aubertin 15 ; Versailles pendant le siège de Paris, par M. Pigeonneau16; Les escadres d'évolution, par un officier de marine17;
1 Revue des Deux-Mondes des 15 octobre, 15 novembre, 1er décembre, 15 décembre 1870, l#r et 15 janvier et 1" février 1871. » Ib., du 1er janvier 1871.
» lb.. du 1" février.
* Ib., des Ier décembre, 1" janvier et 15 février. « lb., du 15 juillet.
* Contemporain des 1er juillet, 1er août, 1" septembre et 1er octobre.
7 Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1870.
8 lb., du 15 novembre.
* Ib.> du l*r décembre.
io lb., du 1" janvier 1871.
" lb., du 1er février.
18 lb., des 1er et 15 mars.
18 Ib., du l°r mars.
i* lb., des 1*» et 15 mars, et 1®' avril.
*■ lb., du 15 mars.
*• lb., du i« avril.
17 Ib., du l«r avril.
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La Lorraine sous le régime prussien, par M. Alf. Rambaud* ; La campagne de V armée de la Loire et la retraite d'Orléans, par M. Blerzy2; V Alsace sous le régime prussien, par M. Albert Dumont3; La propagande prussienne en Alsace, par le même4; Le vingtième corps de Carmée de la Loire, par M. Ch. Aube5; Récits d'un soldat, par M. Amédée Achard6; Campagnes sur la Loire et dans VEst, par M. Ph. d'Ussel7; Uinvasion allemande dans les départements du nord de la France, par M. Lavisse8; U armée prussienne en Lorraine, par M. F. de la Coste 9. — Enfin la Commune n'aura pas ici une place plus considérable : qu'il nous suffise d'indiquer l'article de M. Audigannesur La crise du travail dans Paris depuis la guerre civile 10 ; celui de M. de Pressensé : Le 18 mars, Paris sous la Commune *>; ceux de MM. l'abbé Lamazou, l'abbé Lesmayoux, Feugère, Ed. Lefébure et Mlle D. de Boden sur la Place Vendôme et la Roquette**, et sur les Persécutions religieuses sous la Commune 11 ; ceux de M. Em. Beaussire : Les honnêtes gens de Paris sous la Commune ik, et de M. Nast : Les maires de Paris sous le Comité central".
A côté de ces travaux sur les événements qui s'accomplissaient sous nos yeux, et qui, en moins d'un an, entassaient plus de ruines que souvent l'histoire ne nous en offre dans tout un siècle, il laut placer d'autres travaux d'actualité, où le souvenir du passé n'est rappelé que comme enseignement pour, l'heure présente, comme rapprochement ou comme contraste. C'est dans cet ordre d'idées que la Revue des Deux-Mondes nous a donné, au mois d'octobre 1870, d'intéressants articles de M. Ch. Giraud sur la bataille de Denain 16 et le traité cPUtrecht 17. Nous y trouvons, après nos malheurs et nos humiliations, quelque sujet de consolation et d'orgueil, et nous aimons à relire ces correspondances entre Louis XIV et Villars où l'on admire « la noble inquiétude de l'un, le calme inaltérable de l'autre, une simplicité héroïque, un langage élevé,»» où ««Louis XIV paraît ému, impatient quelquefois, mais dominant l'adversité, » et malgré son désir d'une action décisive et son ressentiment des
1 Revue des Deux-Mondes du 1« mai.
• Ib.9 du 15 mai. » lb.t du Ie' juin.
• Ib., du 15 juin.
• Ib., du l«r juillet.
• Ib. , des 1« juillet et 1« août.
7 Correspondant des 25 juillet et 25 août.
8 Revue des Deux-Mondes du l«r septembre.
• Correspondant du 10 août.
10 Revue des Deux-Mondes du 15 mai.
» Ib., du 15 juin.
18 Correspondant des 25 juin et 10 juillet.
» Ib., des 10 et 25 juillet ; Contemporain du 1«" août.
14 Revue des Deux-Mondes du 1" juillet.
11 Correspondant du 28 septembre.
*• Livraison du Ie' octobre 1870.
17 Livraison du 15 octobre 1870.
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outrages que la France et son Roi recevaient de l'ennemi, se contient et se confie, en fin de compte, au jugement de Viilars, qu'il reconnaît devoir être l'arbitre de Faction (p. 496); nous ne pouvons sans émotion entendre le vieux Roi discuter dans ses lettres aux plénipotentiaires d'Utrecht, les conditions de la paix : « en lisant ces belles dépêches, on ne saurait se défendre d'un sentiment d'admiration pour cette grandeur calme et sereine Ces lettres ne respirent pas seulement la fierté d'un monarque qui a donné son nom à un siècle ; elles expriment, en face d'injustes exigences, le sentiment profond du droit, et la confiance religieuse dans son triomphe définitif. On éprouve même à cette lecture un sentiment national trèsprononcé fp. 650). » — A côté de ces deux articles il fautplacer d'autres travaux de M. Giraud sur Les trois évêchés et le siège de Metz en 1552 1 et sur la Réunion de V Alsace à la France2-, de M. Jules Gourdault sur La rive gauche du Rhin au seizième siècle 3; de M. Alfred Maury sur Les guerres des Françaiset les invasions des Allemands*, et un autre article du même sur La Commune de Paris en 1588 5, où l'auteur a utilisé avec habileté les documents contemporains, mais sans s'adresser aux sources inédites comme le directeur de la Revue des Deux-Mondes prend sur lui de l'indiquer — ici et ailleurs — avec une facilité un peu trop grande.
— Le travail de M. le comte de Jarnac sur Henri /F6 nous offrira une transition pour passer de l'histoire de circonstance à l'histoire pure, envisagée sans arrière-pensée et sans préoccupation du moment; non pas qu'il n'y ait, dans l'étude érudite, fine et judicieuse de l'auteur, quelques rapprochements inévitables avec le présent. Comment se soustraire à ces rapprochements, quand on voit les monuments mêmes de la splendeur royale, dont nos rois ont doté le pays, anéantis par la frénésie révolutionnaire « qui foule aux pieds leurs images vénérées et ne respecterait même pas leurs tombes si, selon la gracieuse épitaphe d'un roi musulman, leur véritable sépulture n'était point dans le cœur de leurs peuples? » Comment s'interdire, — quand on vient de montrer la France relevée, pacifiée, régénérée par l'un des plus grands et des meilleurs de ses rois, par «le modèle le plus accompli des vieilles vertus françaises, le courage, la bonté, la générosité, le jugement profondément politique, » par un prince qui fut « du petit nombre de ceux qui ont apporté sans relâche, dans le gouvernement des hommes, les vertus et les qualités qui font le charme et l'honneur des relations privées, la droiture, la magnanimité, la reconnaissance^ — comment s'interdire le vœu que la Providence, après tant de châtiments, nous rende enfin son émule— brave, généreux, chevaleresque, mais, comme lui, profondé-
> Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1870. » ib., du 15 décembre 1870.
» Ib., du 15 avril 1871.
• Ib., du 15 février 1871.
1 Ib., du 1er septembre 1871.
* Correspondant des 25 août et 10 septembre.
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ment sage et sagace ; — aimant des amis dignes de lui, «à tort et à travers, » et la France « d'un ardent amour ; » — ennemi d'un faste puéril, mais resplendissant de l'éclat de ses qualités martiales et politiques ; « tout gris au dehors, tout d'or au dedans ? > — M. de Jarnac, qui se dit, à tort, « le moins érudit, assurément, de tous ceux qui ont envisagé la matière, » a très-opportunément rappelé à notre mémoire des traits qui doivent rester familiers à tous les Français et demeureront éternellement chers aux cœurs vraiment patriotes. Henri IV est ici apprécié avec une admiration qui laisse toute liberté au jugement, et n'exclut pas le blâme. Nous aimerions à nous arrêter à ce portrait si étudié et si finement tracé. Qu'une citation nous suffise : « Henri IV a raconté depuis qu'en recevant la nouvelle du traité de Nemours, il demeura durant plusieurs heures dans une profonde méditation, la tête penchée entre ses mains, et quand il la releva, sa moustache avait blanchi. Il n'avait pas encore trente-deux ans. Ce trait suffirait seul pour peindre le caractère dominant de son génie : avant l'action, la délibération la plus mûre; l'action engagée, une résolution et une ténacité à toute épreuve. Nous avons entendu beaucoup parler, en effet, des exploits et des grandes œuvres de Henri IV, nous n'avons jamais entendu parler de son étoile. Il ne soumettait point à l'influence de telle constellation imaginaire des entreprises dont dépendaient ses destinées et celles de son pays : ses horoscopes à lui, c'étaient la voix de l'honneur, du devoir, de l'intérêt public sagement calculé, la judicieuse appréciation de ses forces, comme de celles qui lui étaient opposées, et toujours il s'appliquait à enlever d'avance aux jeux de la fortune tout ce qu'il est permis aux faibles mortels de leur arracher. » Et, arrivé au terme de son étude, l'auteur a bien le droit de s'écrier : « Règne à jamais mémorable, non-seulement par ses prodigieux résultats et ses éclatants exemples, mais aussi par les espérances dont la trace lumineuse viendra éclairer et fortifier les générations futures au sein de leurs plus cruelles épreuves ! »
— Une réhabilitation royale dans la Revue des Deux-Mondes, c'est un phénomène qui mérite d'être signalé. M. Ch. Giraud, l'éminent académicien qui a donné à la Revue une collaboration assidue pendant nos malheurs, nous offre ce curieux spectacle dans un savant travail sur le Traité de Brètigny !, où il prouve qu'en ce qui concerne le roi Jean, on a commis une injustice flagrante : qu'on a accepté sur la foi de Sismondi un jugement tout fait qui paraissait établi sur d'irrécusables documents, mais qu'un examen attentif des sources contemporaines renverse en entier. « L'histoire du règne du roi Jean est à refaire, écrit M. Giraud, et nous en appelons au juge suprême, l'opinion mieux informée, à qui nous soumettons les principales pièces du procès. » M. Giraud, en renversant pièce à pièce l'échafaudage dressé par Sismondi, frappe rudement sur un de ses collègues qui, pour cette période, a suivi aveuglément les
1 Revue des Deux-Mondes fies l«ret 15 juin.
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récits de l'historien genevois, nous voulons parler de M. Henri Martin, que l'Académie des sciences morales et politiques a récemment admis dans son sein en remplacement de* notre regrettable collaborateur, M. Pierre Clément. Voilà de la vraie et solide histoire, et nous voudrions en voir plus souvent de ce genre dans les colonnes de la Revue des Deux- Mondes.
— Nous devons une mention à un intéressant travail de M. Ernest Renan sur Pierre Du Bois, conseiller de Philippe le Bel *, qui appellerait plus d'une observation, et dont nous ne voulons consigner ici que les conclusions : « Du Bois fut un de ces légistes de bon sens, comme la France en a beaucoup connu, ardents promoteurs du progrès social sans être des esprits éminents, ni des caractères fort élevés, animés d'un vrai sentiment de justice et de l'horreur des abus autres que ceux qui leur étaient profitables ; ayant en tout, excepté en politique, un sentiment très-droit de la justice, sans montrer jamais de grands scrupules sur le choix des moyens. Il fut en France le premier de ces avocats qui sortirent de la pratique des lois pour s'occuper de politique et d'administration ; mais il marqua aussi l'avènement de l'homme du tiers-état, arrivant à s'occuper des affaires politiques avec son bon sens, sa solidité d'esprit, sans brillant ni éclat. Le règne de Charles V réalisa en quelque sorte tout ce qu'il avait conçu. Son esprit sembla revivre dans ces juristes éminents qui, depuis le commencement du xive siècle jusqu'à nos jours, poursuivirent l'idéal d'une forte monarchie administrative sans libertés publiques, d'un État juste et bienfaisant pourtoussans garanties individuelles, d'une France puissante sans esprit civique, d'une église nationale, presque indépendante de celle de Rome, sans être libre ni séparée de la Papauté, d'une maison royale à qui l'on demande de n'exister que pour la nation le lendemain du jour où l'on a détruit pour elle les pactes anciens, les privilèges, les droits locaux, en un mot tout ce qui constituait la nation. > Ainsi M. Renan refuse à la vieille France les libertés publiques, les garanties individuelles, l'esprit civique; il en fait presque une schismatique, et, à l'entendre, la nation, confisquée par la Royauté, n'existait que de nom. Décidément M. Renan n'était pas dans ses bons jours, et, bien qu'il ait dû écrire ces pages pendant le siège de Paris, il nous permettra d'en appeler à Philippe à jeun.
— Nous trouvons dans la Revue catholique de Louvain 2 des articles fort bien faits sur le Bouddhisme. L'auteur, M. Félix Nève, montre combien la doctrine primitive du Bouddha a éfé modifiée successivement d'un pays à l'autre pendant six cents ans, s'augmentant d'un mélange confus de faits, de spéculations, au Nord plus encore qu'au Midi ; après avoir constaté la morale sévère, le détachement des choses de ce monde qui ont fait la renommée et la fortune de la>eligion du Bouddha, M. Nève apprécie justement sur le manque
1 Revue des Deux-Mondes des 15 février et 1er mars.
» Livraisons des 15 septembre, 15 octobre, 15 novembre et 15 décembre 1870
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de fondement et de sanction de cette morale ; il constate l'infériorité de sa métaphysique ; la notion d'un Dieu personnel manque aux populations bouddhistes; le but final, \e Nirvana, est l'annihilation. L'élude du Bouddhisme, loin de nuire au catholicisme, ne peut que lui être profitable. S'il y a de nombreuses affinités entre les deux religions sous le rapport des préceptes, des observances, des rites, il y a des] abîmes entre les enseignements dogmatiques. On ne peut appuyer les thèses fort hasardées qu'on a présentées sur l'influence du Bouddhisme en Occident, et il est facile, au contraire, de retrouver dans les^récits mêlés depuis, dans les ouvrages indiens, aux enseignements primitifs, les traces de l'influence de l'histoire évangélique. Pendant que|plusieurs écrivains allemands, rencontrant dans le Bouddhisme un des principaux formulaires de l'athéisme, le vantent outre mesure, des investigateurs savants comme M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. Laboulaye, etc., déclarent nettement que le Bouddhisme n'a rien à nous apprendre, et que son école serait désastreuse pour nous. M. Nève a eu raison d'appeler de nouveau l'attention sur des questions qui préoccupent à juste titre les savants et qu'il était parfaitement compétent pour traiter.
— M. Poullet a consacré plusieurs articles dans la même Revue 1 à l'histoire de Sixte-Quint. 'M. Poullet ne produit aucun document nouveau ; mais, s'appuyant particulièrement sur ceux produits par le baron de Hùbner, il signale les principales phases de ce pontificat si court, mais si bien rempli, parce qu'il avait été préparé par treize ans de retraite et d'études, pendant la disgrâce du cardinal Montalto sous le pontificat de Grégoire XIII : destruction de ce banditisme si multiplié alors; constructions accumulées à Rome; soins donnés au [gouvernement ecclésiastique qui se manifestaient par la création ou l'organisation des huit congrégations de cardinaux qui embrassèrent les diverses branches de l'administration de l'Eglise. Dans ses relations politiques, si Sixte-Quint, observe M. Edmond Poullet, manqua trop souvent de procédés, le droit et la raison étaient ordinairement pour lui. L'auteur le prouve en suivant Sixte-Quint dans le gouvernement intérieur de ses Etats et dans ses relations avec les puissances, avec la France surtout. Ce récit [est intéressant, et les appréciations de l'auteur, en s'écartant parfois de celles de M. deHûbner, les rectifient ou les complètent heureusement.
— Signalons encore dans la Revue calfwlique de Louvain 2 un travail où M. iJ.-B. Lefebvre examine quel est l'auteur des fameux Philosophumena, et combat surtout l'opinion qui attribue ce'traité à saint Hippolyte, docteur et martyr de la primitive Eglise. Après avoir discuté si Origène, Caïus, Tertullien, Novatien l'ont écrit, M. Lefebvre pense que le véritable auteur est j usqu'ici complètement inconnu, et$il prouve ensuite la fausseté des accusations dont saint
i Livraisons des 15 mai, 15 juin, 15 juillet, 15 septembre et415 octobre 1871. * Livraisons des 15 avril et 15 juillet 1871.
Calliste et saint Zéphyrin sont l'objet. L'auteur connaît les écrits publiés à ce sujet par Mgr Cruice, le chevalier de Rossi, M. Armellini; il en tire la substance et discute particulièrement, en les réfutant, les opinions quelquefois hasardées de l'abbé Darras.
— L'étude de M. Guizot sur le Duc de Broglie 1 mérite ici une mention spéciale, car c'est une page d'histoire contemporaine tracée à la fois par le président du conseil de 1835 et par celui de 1840. M. Guizot s'appuie constamment sur des Notes biographiques laissées par le duc de Broglie, et qui sont de véritables Mémoires. — Petit-fils de trois maréchaux de France, dont le dernier mourut dans l'émigration, invariablement fidèle à la Royauté et ayant en horreur les idées révolutionnaires, Victor de Broglie était fils d'un « patriote libéral » qui avait siégé à l'Assemblée constituante, et porta sa téte sur l'échafaud en recommandant à son fils « de rester fidèle à la révolution, même ingrate et injuste. » « Une inébranlable fidélité à la cause nationale de 1789, tel a été, en effet, dit M. Guizot, le trait dominant de la vie politique du duc de Broglie. «• Cette fidélité, en ellemême, n'avait rien que de légitime, car une voix royale nous rappelait naguèreen termes qui sontdans toutes les mémoires le « mouvement national de la fin du dernier siècle. » Malheureusement, en demeurant fidèle à la liberté, M. de Broglie ne sut point assez la dégager de l'esprit révolutionnaire, son plus mortel ennemi. C'est une des tristes conditions de ce temps que les libéraux (et ce nom a appartenu spécialement aux révolutionnaires) se sont constitués les champions exclusifs de la liberté et s'en attribuent comme le monopole, faisant passer les conservateurs, même amis les plus sincères des libertés publiques, pour des absolutistes et des rétrogrades ; tandis que ces libéraux, quand ils ont été au pouvoir, loin de donner la liberté au pays, lui ont presque toujours imposé une dictature. M. de Broglie n'était point un libéral de cette trempe, mais il ne put jamais rejeter ce poison dont ses jeunes années avaient été abreuvées. A quinze ans, il voyait avec peine l'établissement de la Légion d'honneur, choqué qu'il était de toute apparence de retour à l'ancien régime. En 1814, il se tint renfermé chez lui pendant le changement de régime, et ne quitta sa retraite qu'au bout de plusieurs jours, « lorsque, dit-il, notre sort fut fixé ; lorsque, faute de mieux, les corps de l'empire eu rent d isposé de la couronne,transféré notre allégeance d'un gouvernement à un autre, et préparé à la France un nouvel avenir. » Voici quelle était à cette époque la situation d'esprit du duc de Broglie: « J'appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle; je croyais très-sincèrement à ses progrès indéfinis; tout en détestant l'état révolutionnaire, les désordres qu'il entraîne et les crimes qui le souillent, je regardais la Révolution française, prise in globo, comme une crise inévitable et salutaire ; en politique, je regardais le gouvernement des Etats-Unis comme l'avenir des nations civilisées et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps
1 Revue des Deux-Mondes dos 15 septembre et 1er octobre.
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présent; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu'un état de transition. » Constatons que le duc de Broglie ajoute : « Il y avait, dans tout cela, sans doute beaucoup de jeunesse, un peu de rêverie, mais rien qui fût radicalement faux, rien qui ne pût être rectifié par le temps et la réflexion, rien surtout qui ne fût compatible avec une conduite loyale et régulière. » L'auteur des Vues sur le gouvernement de la France s'est chargé de nous montrer ce que « le temps et la réflexion » pouvaient ajouter de rectifications à cet esprit franchement révolutionnaire.
Il y aurait intérêt et profit à insister sur cet important travail ; l'espace nous manque. Constatons seulement d'une part que le duc de Broglie ne put jamais se débarrasser complètement de l'alliage révolutionnaire; constatons de l'autre que son esprit si droit, si sincère, et devenu plus tard si franchement chrétien, sut se dégager de bien des préjugés et rendre hommage à ce qu'il avait attaqué. Deux citations nous suffiront pour cela. Voici la première : « Quant à moi (écrit le duc de Broglie à propos du procès du maréchal Ney), je pensais, je pense encore qu'un gouvernement, quand il est debout et tant qu'il est debout, a le droit d'appeler à sa défense les lois, la force publique, les tribunaux, l'échafaud même dans les cas extrêmes; mais que s'il succombe, c'est à l'histoire, à l'histoire seule qu'il appartient de prononcer entre les vaincus et les vainqueurs, de dire de quel côté étaient le bon droit, la justice, le véritable et légitime intérêt du pays, si les vainqueurs ont été des rebelles ou des libérateurs. Je pensais, je pense encore que, si le cours du temps ou le concours des événements remet sur pied le gouvernement renversé, celui-ci n'a plus aucun droit de revenir sur le passé, et de rechercher ses anciens adversaires pour des faits antérieurs à son rétablissement. Frapper en pareil cas, ce n'est plus se défendre, c'est se venger, et choisir ses victimes en raison, non du crime même, mais de telle ou telle circonstance; c'est faire pis que décimer. Au moins le sort, étant aveugle, est impartial. » — Voici l'autre citation. M. de Broglie qui, sous le gouvernement de la Restauration, « quand il lui arrivait de trouver que le pouvoir avait raison, se taisait, » a x parlé un jour : « La conduite à tenir, écrit-il en parlant de l'avénement du ministère Martignac, était écrite en grosses lettres... Rien n'était plus aisé que de prendre à notre compte le ministère Martignac, qui ne demandait pas mieux : il ne fallait pour cela que mettre de côté nos- petites animosités et nos petites lubies. Et il fallait être aussi étourdis que nous le fûmes pour faire ce que nous fîmes... Evidemment les libéraux et les doctrinaires n'avaient qu'à prendre possession du progrès libéral qu'on leur offrait et à soutenir décidément le ministère qui le leur offrait, pour le mettre en état d'accomplir son œuvre, et pour assurer au pays les fruits que cette œuvre ne pouvait manquer de porter. Au lieu de cela, libéraux et doctrinaires de concert entreprirent de substituer aux deux projets de loi (organisation municipale, organisation départementale) qu'on leur proposait, des projets nouveaux et très-différents. Ils élevèrent contre les principales dispositions des projets que le Roi
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avait solennellement annoncé dans son discours une multitude d'objections; ils refusèrent de les discuter dans Tordre que demandait le ministère. L'esprit critique étouffa l'esprit politique. »
— La Revuè des Deux-Mondes nous apporte parfois de ses lueurs qui éclairent d'un jour étrange l'horizon politique. Onse demande si un rayon de la vraie lumière a pénétré dans ces bureaux où la Révolution a été si souvent courtisée et adulée; on tourne la page, et l'on retrouve la même note révolutionnaire d'une imperturbable monotonie, relevée parfois d'un sarcasme dédaigneux pour tout ce qui est digne de nos respects et de notre vénération*. Quoiqu'il en soit, à côté du fameux article de M. Renan : Philosophie de l'histoire contemporaine, cité ici par nous (voir t. VIII, p. 610-613), voici un article de M. Emile Montégutqui n'aura pas manqué d'exciter l'attention des esprits sérieux. Sans aborder un terrain qui m'est malheureusement interdit, je veux relever ici certains passages qu'il me suffira de reproduire.
L'article est intitulé : Où en est la Révolution française, simples notes sur la situation actuelle2. M. Emile Montégut exprime d'abord la désillusion des révolutionnaires sincères qui avaient cru à leur idole, et qui, à travers plus d'un désenchantement et plus d'une expérience, se berçaient de l'espoir trompeur que l'heure attendue sonnerait enfin; il indique aussi le symptôme caractéristique de ce temps : au milieu de tant de mécomptes on ne veut pas voir la vérité; on n'a plus foi en ses principes, et personne ne veut avouer son incrédulité. « Mais si nous restons muets, les ruines parlent et éloquemment... Pourquoi serions-nous moins hardis que ces ruines? Pourquoi nous aussi ne parlerions-nous pas ouvertement, et ne dirions-nous pas tout haut ce que nous pensons tout bas, bien mieux, ce que nous avouons dans toute conversation où se rencontrent deux Français possédant le sentiment de Vhistoire nationale et quelque peu soucieux des destinées futures de leur pays? » — « Ce que nous pensons tout bas, les uns en se soumettant docilement à la vérité, les autres en rechignant contre les clartés de l'évidence, c'est que la banqueroute de la Révolution française est désormais un fait accompli, irrévocable. Il n'est pas une seule de ses promesses que la Révolution n'ait été impuissante à tenir, il n'est pas un seul de ses principes qui n'ait engendré le contraire de lui-même et produit
1 Ne lisons-nous pas dans une autre livraison le passage suivant, d'une révoltante et d une flagrante inexactitude : « En France, quoi qu'en dise le comte de Charabord, la royauté a ruiné le trésor, dépeuplé les campagnes, corrompu les mœurs, sacrifié les intérêts ruraux aux splendeurs empestées de la cour, détruit les libertés provinciales et communales, tué la vie locale, brisé toute initiative individuelle et toute indépendance de caractère ; en un mot, elle a préparé le pays au despotisme sanglant de la terreur, au despotisme militaire de l'empire et à tous les malheurs subséquents, parce qu'elle l'a rendu impropre à se gouverner elle-même. » Des formes de gouvernement dans la société moderne, par M. Emile de Laveleye (lor août 1871).
* Livraison du 10 août 1871.
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la conséquence qu'il voulait éviter. > Et l'auteur énumère la liberté, l'égalité, la fraternité, le règne de la loi, les droits de la conscience, l'unité nationale, l'idée de la patrie, la suprématie politique de la France : « Prenez n'importe laquelle de ses idées les meilleures, les plus éclairées, et vous trouverez qu'elle a produit des résultats infiniment plus désastreux que le mal qu'elle se proposait de guérir... Aucun de ses principes n'a tenu ce qu'il promettait; mais ce n'est encore là que la moitié de la banqueroute; le pire de la ruine, le voici : c'est que nous sommes désormais incapables de satisfaire, au moyen de ses doctrines, aux exigences de notre peuple. Bons ou mauvais, ces principes ont aujourd'hui épuisé leurs dernières conséquences... La Révolution française est obligée de s'arrêter, non faute de désir, mais parce que le chemin lui manque et qu'elle est allée jusqu'au bout d'elle-même. >»
Ici l'auteur fait ressortir la gravité d'une situation qu'il résume en ces termes : « Une révolution qui ne peut plus avancer d'un seul pas et qui ne peut plus nous fournir aucune ressource pour nous protéger contre les fureurs qu'elle déchaîne ; une constitution de société dont la mobilité est nécessairement la loi, puisqu'elle est démocratique, et qui ne peut plus rien accorder à la mobilité sous peine de se suicider violemment; enfin, un peuple dont l'imagination est agitée par un fantôme, et qui nous demande avec frénésie de faire marcher cette révolution condamnée désormais à rester immobile. » Ajoutons à cela que plus triste encore que cette situation est l'état moral dans lequel elle nous laisse, t La révolution n'était une religion que pour le peuple sans doute; cependant elle faisait une très-grande partie de la vie morale de notre nation,
même dans les classes les plus éclairées J'accorde — comme le
veut une opinion inflexible chez quelques personnes et admise sans discussion par une foule trop affairée pour avoir le temps de peser la portée de ses négations — que nous avons perdu sans retour toute foi en cette monarchie et en cette église dont les œuvres séculaires, tout entamées qu'elles sont, constituent néanmoins le meilleur de ce qui nous reste; mais au moins, à défaut de cette foi, nous avions la révolution française (on ne peut s'empêcher de sourire à ce passage). Elle ne remplissait point, il est vrai, fort étroitement nos âmes ; elle y laissait des vides assez nombreux pour que bien des hôtes pussent s'y loger ; cependant elle suffisait pour occuper en partie nos intelligences et satisfaire nos imaginations. Si tout cela fait défaut, qui donc en France pourra se vanter de posséder une vie morale? »
M. Emile Montégut voit, dans la date à jamais néfaste de février 1848, le point de départ véritable de nos malheurs. C'est montrer une vue bien courte, car il faut remonter aux glorieuses journées de juillet 1830 et au serment du jeu de Paume de 1789 pour trouver ces sources empoisonnées qu'il voudrait tarir. L'auteur reconnaît pourtant que l'établissement de juillet confinait au radicalisme et n'était autre chose « que la république avec un frêle garde-fou pour préserver contre l'abîme. » La révolution de 1830, dit-il, « avait
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rompu cet équilibre qui doit toujours exister entre les différentes parties d'une société, cet équilibre que la Restauration avait merveilleusement représenté dans ses bons jours, et qu'elle seule était capable de maintenir. » Et il conclut qu'en « prenant le parti de vivre sans compromis et sans alliance embarrassantes, * en « s'interdisant de chercher désormais appui ailleurs qu'en elle-même, » la révolution n'aboutit qu'à une dangereuse extension du gouvernement de juillet, la république de 1848. L'auteur doit donc condamner 1830 comme 1848; toutes les tentatives révolutionnaires se tiennent et sont solidaires : qui met le doigt dans l'engrenage y laisse son corps.
— A côté de cette page instructive d'un révolutionnaire désillusionné, nous voulons placer une page d'un conservateur attristé qui sonde, sans s'étonner, la profondeur de l'abîme, parce que, connaissant de vieille date la cause de nos maux, il sait où il faut chercher le remède. Dans un article intitulé: 1890-1891 », le comte Franz de Champagny, après avoir rappelé que Niebuhr disait, le 5 octobre 1830 : « Si Dieu ne vient pas miraculeusement à notre secours, nous avons devant nous un bouleversement pareil à celui qu'a subi le monde romain au milieu du ve siècle, l'anéantissement du bienêtre, de la liberté, de la civilisation et de la science, » se demande d'où nous est venue « cette irrécusable instabilité du pouvoir telle qu'elle s'est vue tout au plus aux plus basses époques du Bas-Empire ; cet obscurcissement du sens commun, cet affaissement de l'esprit public, cet effacement du sentiment national au profit de la manie révolutionnaire. Et, quand la révolution est arrivée à son extrême limite, d'où nous vient, d'où vient du moins aux classes populaires cette complaisance sympathique pourceuxqui l'ont faite, cette indifférence ou cette hostilité mal déguisée pour ceux qui la combattent ; en un mot, ce goût de tout un peuple à sa propre ruine et cette insouciance de sa propre gloire? » Ah! c'est que, « au milieu de nos grandeurs, il y avait comme le ver qui ronge la moelle de l'arbre ; il y avait, et depuis des siècles, chez notre nation, un esprit, je ne dirai pas seulement de raillerie, mais de raillerie âpre et destructive qui coexistait, je ne sais comment, avec des instincts chevaleresques, généreux, désintéressés... Un trait caractéristique de cet esprit de dénigrement, c'est l'absence de respect pour le passé. Nous sommes le plus antihistorique de tous les peuples, le plus étranger à la religion des souvenirs Notre veine satirique, après s'être épuisée sur tout le reste, s'est jetée sur les croyances... L'irréligion est devenue non pas le drapeau (ce mot est trop honorable et ne serait pas juste), mais le lieu commun de ce pays-ci ; c'est l'idée de ceux qui n'ont pas d'idées... Il y a un stigmate sur notre nation, un stigmate non pas ineffaçable, grâce à Dieu,
1 Correspondant du 25 juin. — Nous voulons aussi mentionner une trèsremarquable étude de M. L. Moreau, le traducteur de saint Augustin, intitulée : Le temps présent, pensées dun homme obscur, à laquelle nous aimerions à nous arrêter (Revue du monde catholique, livraisons de juillet et d'août).
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mais trop visible. Nous ne sommes pas la nation athée, je me refuse à blasphémer ainsi ma patrie; mais nous sommes une nation où l'athéisme du petit nombre triomphe, grâce à la torpeur et à l'inertie intellectuelle de la multitude... Nos malheurs ont été non-seulement le châtiment providentiel, mais la conséquence naturelle de notre défaillance religieuse... Avec le sentiment religieux, tous les sentiments désintéressés ont décliné : sentiment du devoir, esprit public, patriotisme, sentiment de famille, amour mutuel, tout cela chez nous s'est affaibli depuis vingt ans, depuis cinquante ans, parce que la foi s'est affaiblie... C'est cet effacement de Pidée du devoir, de l'amour mutuel, du patriotisme amené par l'effacement de la foi chrétienne, qui nous a valu tous nos malheurs. »
— Avant de terminer cette Revue, nous ferons une excursion sur un terrain où nous n'avons pas coutume de nous aventurer, celui de la presse politique. Mais le journalisme commence enfin à comprendre sa mission, et tandis que, dans la presse révolutionnaire, nous assistons au déchaînement de l'impiété et de la rage, dans la presse conservatrice nous saluons avec bonheur des symptômes de régénération et de retour au Vrai. Le Moniteur universel du 13 octobre a publié un article de M. Xavier Aubryet que nous ne devons pets passer sous silence ; il est intitulé : Les faux points de vue historiques, et consacré à protester contre ce que Fauteur appelle justement « le suicide national rétrospectif. » — « Chez nous, dit-il, PErreur a pignon sur rue, et la Vérité n'a même plus
de puits La France a le génie de l'inexactitude L'à peu près
nous charme; l'absolu nous choque comme trop technique... Il nous manque d'ailleurs deux vertus vulgaires qui croissent comme le houblon sur la terre germanique: Y Attention et la Patience. »AUssi il n'est sottise que Ton n'invente et qui ne trouve des dupes, et nous sommes arrivés à compter une notion juste et saine pour cent allégations empoisonnées. M. Aubryet cite quelques-unes de ces « formules haineuses, » de ces « mots d'ordre du mensonge qui servent de ralliement aux sots de tous les partis ; » « il constate avec douleur que pour beaucoup de gens qui se jugent éclairés, la France ne date que de 89. » « On peut dire que cette théorie étroite et jalouse qui supprime tant de siècles de grandeur, car la France n'aura jamais un avenir aussi glorieux que son passé, a la force d'une opinion nationale... Nous feignons de croire que le Progrès, ce dieu qui ne connaît pas d'obstacles, ne peut être efficacement adoré que si nous jetons à la voirie non-seulement les renommées brillantes, mais encore des Pères de la patrie. La révolution a brutalement détruit les tombeaux de nos rois, comme un renégat qui brûlerait des portraits de famille! Les ingrats qui devaient placer Marat au Panthéon jetèrent au vent les restes d'Henri IV. Ah ! si du moins un peu de cette poussière généreuse pouvait féconder les piétés patriotiques, comme une semence confiée au hasard fait cesser la stérilité d'un terrain ! » En terminant M. X. Aubryet formule le vœu que nous fassions de l'histoire une science exacte, et que nous imitions l'exemple des Anglais qui ont maintenant dans chaque capi-
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taie un délégué chargé d'extraire des archives étrangères tout ce qui intéresse les annales de leur pays, et qui élèvent ainsi patiemment, mûrement, et avec une harmonieuse vue d'ensemble, l'édifice de leur histoire. L'Histoire ne doit plus être en France ce qu'elle a été trop souvent : la passion politique au service des partis. « 11 est encore moins ridicule de prendre le Pirée pour un homme que de prendre la royauté française, cette génératrice de notre ingrat pays, pour la grande maîtresse de l'oppression. »
— En môme temps que des revues qui disparaissent, il y a des revues nouvelles qui font leur apparition. Nous saluons avec bonheur la Revue de renseignement chrétien, qui avait fourni une première carrière, il y a quinze ans et plus, et que le P. d'Alzon a fait reparaître à Nîmes au mois de mai dernier. Aucune tâche n'est plus importante que celle que poursuivent le P. d'Alzon et ses zélés collaborateurs. La Revue des questions historiques a plus d'une fois insisté sur la nécessité d'une réforme dans l'enseignement; elle est heureuse de voir un organe spécial, aussi autorisé, prendre en main les intérêts de la jeunesse chrétienne, qui sont en môme temps — les pages qui précèdent l'ont suffisamment montré — les intérêts de l'avenir de notre patrie.
Fr. de Fontaine.
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Hiitoire des concile* d'après les documents originaux, par Mgr
Ch.-Jos. HÉFÈLé, évôque de Rottenbourg. Traduite de 1 allomand par M. 1 abbé Delarc. Paris, Le Glere, 1870, in-8°, tome V.
On ne peut qu'applaudir au zèle de M. l'abbé Delarc pour nous offrir dans notre langue un des plus remarquables travaux de l'érudition allemande. L'ouvrage n'est pas ce qu'on appelle d'une lecture courante : les qualités et les défauts des savants d'outre-Rhin s'y rencontrent. La question scientifique est épuisée ; les renseignements bibliographiques sont complets ; la discussion et la critique des textes ne laissent rien à désirer : la polémique alterne avec l'exposition doctrinale, et si on avance lentement, on procède sûrement. Voilà les qualités, mais voici les défauts : le récit est diffus, les digressions arrivent les unes après les autres, et fout perdre de vue la question principale. Pourquoi M. l'abbé Delarc, qui connaît les exigences de l'esprit français, ne présente-t il pas, à la fin de chaque question, dans un résumé précis, clair, méthodique, les positions de thèse soutenues par le savant évôque ? Cet appendice serait sans doute apprécié par tous ceux qui auront besoin de recourir à Y Histoire des conciles, et nous espérons qu'ils seront nombreux. Tous nous avons besoin de remonter le niveau
de nos études et, lorsqu'il s'agit de l'histoire de l'Eglise, notre clergé ne peut être indifférent. Cette Histoire des conciles a sa place marquée dans toutes les bibliothèques cantonales que nous appelons de nos vœux pour faciliter le travail des conférences ecclésiastiques.
Dans le tome cinquième de son histoire, M. le docteur Héfélé traite de l'adoptianisme, cette erreur subtile qui distinguait entre le fils vrai et le fils adoptif de Dieu, afin de mieux proclamer les deux natures du Sauveur-, les adoptianistes ne voyaient pas que les deux natures étaient unies dans une seule personne unique, que la divinité du Logos n'a pas été changée en la nature humaine , et la nature humaine prise par le Logos changée en la nature divine, que le fils de Dieu n'est pas distinc; du fils de l'homme, mais que Dieu-homme est le fils unique, véritable et réel de Dieu le père. Né en Espagne à la fin du vin0 siècle, l'adoptianisme eut des partisans et rencontra des adversaires.
Le pape Adrien intervint aussitôt pour défendre ladoctrinechrétienne.— Après avoir traité de l'adoptianisme, Mgr Héfélé raconte la part que l'Occident prit à la dispute au sujet des iconoclastes, et est ainsi amené à parler des Libri Carolini. La meilleure édition des Lil>ri est celle donnée par Heu-
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mann en 1731, que Migne a négligée pour suivre celle plus défectueuse de Goldast. Contre Bellarmin et Baronius, Mgr Héfélé soutient l'authenticité, déjà admise par Sirmond, des Libri Carolini, dus peut-être a la plume d'Alcuin. Cette authenticité est, en effet, difficile à nier, car le pape Adrien parle des Libri pour les réfuter, Hincmar aussi, ainsi que le synode de Paris; seulement Mgr Héfélé pense, et son avis parait appuyé sur des arguments plausibles, que quatre-vingtcinq capitula ont été seuls présentés au pape, et que les Libri qui sont sous nos yeux sont une amplification faite plus tard, par ordre de Charlemagne, pour mieux démontrer les premiers car piiula. Le but des Libri est de blâmer le synode iconoclaste et le synode catholique de Nicee, dont l'un voulait qu'on détruisît les images, et l'autre, disait-on, qu'on les adorât, polémique qui, pour ce dernier, repose sur une faute de traducteur.
L'histoire des discussions soulevées par Gotteschalk, partisan de la double prédestination, occupe ensuite le savant évéque ; les noms de 8cot Erigône, de Raban-Maur, d'Hincmar s'y trouvent mêlés ; puis c'est l'affaire si grave du clergé français et de Louis le Débonnaire, et enfin les accusations portées contre les Latins par les Grecs qui commencèrent le schisme d'Orient. Photius est condamné par le pape, empressé de convoquer tous les synodes diocésains pour connaître les sentiments des évôques : et on ne peut qu'admirer la prudence du Souverain Pontife pour préparer le huitième concile œcuménique de Constantinople, qui renouvellera la sentence de Nicolas et d'Adrien frappant Photius, concile confirmé ensuite par le pape et signé par les patriarches d'Antioche, de Constantinople, les évôques d'Athènes, d'Amasie, de Smyrne, de Rhodes, de Magnésie, etc., tous ces
prélats grecs renouvelant, à la veille du schisme qui séparera l'Orient de l'Église catholique, leur adhésion aux antiques et vraies croyances. Les détails sont ici de l'intérêt le plus saisissant et le plus actuel.
Nous attendons avec impatience la suite de cette traduction d'un des ouvrages les plus importants qui aient été publies de nos jours sur l'histoire de l'Eglise ; mais nous réclamons le desideratum dont nous avons parlé, c'est-à-dire le résumé qui nous donnera les principales conclusions du savant auteur. H. di L E.
Les hérétique» d'Italie. Discours historiques de César Cantù , traduits de l'italien par Anicel Digaud et Edmond Martin, t. V. Paris, Putois-Cretté, 1870, in-8°.
Le tome cinquième et dernier des Discours historiques de César Cantù sur les hérétiques d'Italie vient de paraître, grâce à la persévérance de MM. Anicet Digard et Edmond Martin, ses courageux traducteurs. On ne peut qu'applaudir à cette œuvre de si longue haleine, remplie de faits, mis un peu pêle-mêle sans doute, mais qui ne se rencontrent ainsi groupés nulle part ailleurs. Nous l'avons dit plusieurs fois, nous le répétons : on apprend beaucoup dans ces volumes sur les hommes et les choses des cinq derniers siècles. Le dernier tome traite surtout du Jansénisme, des Encyclopédistes, de l'hérésie politique aux xviii* et xix* siècles, depuis Benoit XIV jusqu'à Pie IX. M. Cantù observe très-bien le double caractère du Jansénisme, démocratique dans l'Eglise, monarchique au dehors, parce qu'il cherche à obtenir la réforme de l'Eglise par d'autres que l'Eglise ; toujours suLtil et ennemi déloyal, il exagère l'autorité et, par cette exagération et cet empiétement sur les
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consciences, donne des forces à la révolte populaire. M. Gantù flétrit justement Voltaire, « ce courtisan de la fortune et du plaisir qui s'honorait d'être chambellan du roi et faisait la traite des noirs ; qui applaudit aux bourreaux de la Pologne et cracha à la figure de Jeanne d'Arc ; qui écrivit un poëme infâme et des romans obscènes pendant qu'il se vantait de régénérer la philosophie et la religion. » Ecraser l'infâme, voilà son but, et tout est subordonné à ce but. Ici l'ouvrage abonde en renseignements les plus curieux sur la manière dont l'Italie a été envahie, gangrenée par les idées jansénistes et encyclopédistes ; tous ces écrivains sont enquête des applaudissements des philosophes français et reprennent toutes leurs idées subversives. Partout les mœurs se dépravent, en môme temps que les insultes contre l'Eglise augmentent. Pilati, après bien d'autres, publie a les moyens de réformer les plus mauvaises coutumes et les lois les plus pernicieuses de l'Italie, » sur le thème mis à la mode par Rousseau, Raynal, etc..., imputant les vices de la société à la civilisation et spécialement à la religion. La société secrète des francsmaçons, déjà ancienne à Venise, introduite en Piémont en 1739, à Rome môme en 1742, contribue puissamment à la diffusion des idées rationalistes et jansénistes qui vont produire un schisme célèbre. Ainsi, dans cette Italie que l'on croit pieusement agenouillée aux pieds des prêtres, on constate la présence de nombreuses erreurs et de superstitions antireligieuses. Le catholicisme n'est donc pas le seul à instruire cette nation : il n'est pas seul à porter la responsabilité de l'engourdissement et de la décadence. Il y a d'autres coupables: il y a des panthéistes, des rationalistes, des débauchés qui contrebalancent, paralysent et vicient l'enseignement catholique.
M. Cantù vient de mettre ce point d'histoire en dehors de toute discussion, et par là il explique ce qui, aux yeux superficiels, pouvait paraître inexplicable. La résistance à l'Eglise est partout. Les professeurs de Turin affirment la souveraineté de l'Etat sur l'Eglise ; à Florence, à Naples, on fait des leçons sur Van Espen, on réimprime les œuvres de Tamburini : la littérature se montre complice de l'erreur. Nul mieux que M. Gantù ne connaît ces misères de l'Italie, nul ne les fait mieux toucher du doigt : ici c'est le prosélytisme protestant sur lequel M. Cantù dous donne les détails les plus curieux ; là ce sont les Carbonari, plus loin la jeune Italie, a On escarmouchait bien contre l'Autriche, mais c'est contre Rome que l'on distillait avec le plus d'ensemble le venin de la haine. » La presse publie alors les livres les plus révoltants; Giovini, dans des homélies sur l'Evangile, traîne dans un bourbier le Christ et surtout la Madone : a les cafés en éclataient de rire, dit Gantù, et la cassette du roi le pensionnait. » Tristes préludes aux excès que l'historien raconte et flétrit justement. Nous sommes ici en pleine histoire contemporaine, en pleine politique, et ce ne sont pas les pages les moins curieuses du livre. Nous convions nos lecteurs à les méditer.
Voilà donc cinq volumes qui devront se trouver dans la bibliothèque de toute personne désireuse de s'instruire. L'art manque parfois dans la composition : il y a trop de digressions ; les documents, toujours curieux, sont jetés un peu pêlemêle ; mais ces documents offrent tous les éléments d'appréciation. L'ouvrage de M. Cantù est écrit avec sincérité : l'auteur, avec raison, ne dissimule aucune faute : il aime l'Eglise et l'Italie, et son amour est éclairé; il s'indigne contre ceux qui ont mené sa patrie
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aux gémonies en la rendant esclave et irréligieuse ; il la veut libre et catholique pour qu'elle soit heureuse et forte.
H. ob L'E.
lVégllM réformée de I* Rochelle, Etude historique, par L.
Dblmas, pasteur, président du consistoire de La Rochelle. Toulouse.
Société des livres religieux, 1870, in- 12 de 453 p.
Avec les trois ouvrages antérieurement publiés -. La Rochelle protestante, par M. Gallot; Essai sur V origine et les progrès de la réformation à La Rochelle, par M. L. de Richemond, et les Protestants rochelais depuis la révocation de Védit de Nantes, par le môme, on aurait aisément l Eglise réformée de La Rochelle presque en entier. Que serait-ce si on y ajoutait d'autres livres plus anciens, ceux de Philippe Vincent, de Tessereau, d'Arcére et autres ? L'histoire sans doute ne s'improvise pas; mais encore faudrait-il quelques recherches personnelles.!'Eglise réformée de La Rochelle est toutefois une compilation bien faite et intéressante. On a, en un petit volume, un résumé de l'histoire de la réforme à La Rochelle. Est-ce toute la réforme ? Pas tout à fait. C'est plutôt l'histoire apologétique du protestantisme dans la vieille cité. L'auteur y expose les faits ; s'ils sont peu favorables à la cause qu'il défend, il les pallie, les excuse, les atténue et ne manque pas de leur trouver des équivalents chez les catholiques. Les protestants, après la cène publique, se ruent-ils sur les églises qu'ils profanent, saccagent, où ils brisent les statues? D'abord c'était une effervescence populaire; puis les chefs, le coup fait, le désapprouvèrent; enfin est-ce que les catholiques, dans le massacre de Vassy, n'avaient pas détruit des hommes, plus précieux que des images ?
Les chefs protestants de la cité livrent-ils La Rochelle au prince de Gondé ? C'est un acte politique accompli par le maire, où la religion n'a rien à voir. Représente-t-on devant Jeanne d'Albret elle-même une ignoble farce où l'Église romaine est bafouée, travestie, insultée? Est-ce que l'Église romaine n'avait pas eu ses mystères, joués môme au parvis des temples ?
Raison singulière, on en conviendra, puisque ces mystères étaient des actes de piété, où rien certes n'était tourné en ridicule. M. Gallot écrit: a Le protestantisme, seul culte admis, règne en tyran dans nos murs. » M. Oelmas reconnaît les faits, pillage des églises et des maisons des catholiques, vente de leurs biens, et môme massacre de quelques particuliers. Mais, comme c'est le maire de la ville qui commande ces crimes, comme les huguenots n'ont pas de pape, les huguenots en sont innocents : et puis le calvinisme n'est pas tyrannique de sa nature ; enfin c'est l'intolérance des papistes qui fut cause de tout. Les protestants, après l'édil de Nantes, refusent-ils aux catholiques l'exercice de leur culte ? Ce n'est pas de l'intolérance, ni de la désobéissance aux lois ; c'est simplement une précaution contre l'intolérance probable des catholiques. Les pasteurs mettent-ils à l'index YHUtoire de France de La Popelinière, ou bannissent-ils deux calvinistes qui refusent de souscrire une profession de foi adoptée par le synode ? Il faut bien maintenir l'intégrité et l'unité de la foi. On voit le système. L'auteur est d'une grande bonne foi, il a l'accent convaincu ; il croit toutes ses raisons excellentes. Hélas ! nous n'avons pas ces mômes grâces d'état Il croit au poignard de Guiton et à l'entaille de la table de marbre; il croit que Palissy habita La Rochelle, fuyant l'intolérance de Saintes, et y publia « la plupart » de ses ouvrages;
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qu'il tint à Henri III le fameux discours dont la Revue des questions historiques a démontré la fausseté (voir Bernard Palissy, par M. Audiat). Il croit au petit Mortara. Mais il ne croit pas à la sincérité d'Henri IV abjurant : u Lorsque le prince des ténèbres, ayant conduit le Sauveur sur une haute montagne, lui montre les royaumes du monde avec leurs gloires et lui dit :
Je te donnerai toutes ces choses, si en te prosternant tu m'adores! le Christ répondit : Retire-toi de moi, Satan :
car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul... Mais quand le tentateur dit à Henri de Navarre : Je te donnerai ce royaume de France avec sa gloire, si, te parjurant, tu te mets à genoux devant ces idoles, la proposition ne lui parait pas si déplaisante ; il ne la repousse pas avec horreur ; il travaille à s'étourdir sur l'odieux marché qu'il va conclure, et il cherche à mettre les rieurs de son côté par une parole légère : Paris vaut bien une messe !
oubliant cette sentence de son divin maître : Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perdait son âme ?... » Et ce n'est pas tout. Il y a beaucoup de petits prônes semblables et de citations de l'Ecriture, un peu trop môme. C'est édifiant peutêtre. Est-ce historique ?
La France, ses gestes et sa mission, par M. l'abbé Boisnard. Marseille, M. Olive, 1870, gr. in-8* de 500 p.
L'auteur a été professeur d'histoire avant d'être missionnaire apostolique et aumônier de l'hôpital militaire de Marseille ; c'est le résumé de ses leçons qu'il publie aujourd'hui, résumé non pas des faits, mais de l'enseignement philosophique qu'on tire des faits.
Tout y est sage, modéré; beaucoup
profiteront à cette lecture. Les événements sont indiqués à grands traits avec précision. Si l'on n'a pas le temps de lire une longue histoire de France, ou si l'on connaît notre histoire et qu'on veuille se la rappeler, on trouvera là d'utiles ressources. La pensée morale de ce beau volume est indiquée par l'épigraphe Gesta Dei per Francos.
Seulement il nous parait que l'auteur a fait double emploi en composant un premier récit au point de vue des gestes de la France, puis un second au point de vue de la mission. Ensuite, on rencontre dans ses pages un certain nombre d'erreurs qu'on est étonné d'y voir, après les réfutations faites: les bottes et le fouet de Louis XIV entrant au Parlement pour dire : L'État c'est moi ! Manuel empoigné par le vicomte de Foucauld ; Mirabeau apostrophant M. de Dreux- Brezé : « Allez dire à votre maître !.. .» L'auteur confond A.-H. de Fleury.
cardinal-ministre de Louis XV, évôque de Fréjus, avec Fabbé Claude de Fleury, autour de YBistoire ecclésiastique, etc.
Louis Audiat.
Précis de l'Histoire de France.
Çar un officier d'infanterie. Tome I.
yemps mérovingiens - Révolution.
Paris, Ernest Thorin, s. d. — T. II.
Révolution (1789-1793). Strasbourg, typ. Silbermann, 1869. 2 vol. in-8° de x-344 et de x-383 p., avec un atlas de planches.
Ce Précis porte pour épigraphe : La France, c'est le bien. 11 a pour but de condenser les « excellentes leçons »
reçues par l'auteur de ses professeurs à l'école de Saint-Cyr et au collège Sainte-Barbe. Le passé de notre histoire, jusqu'en 89, est traité avec un sans façon tout militaire : un seul volume y est consacré, tandis que quatre années de la Révolution remplissent le second volume. Seize pages sur les Gaulois, les Mérovingiens
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et les Carlovingiens ; quarante-huit pages pour le moyen âge; soixantecinq de Charles VII à Henri IV ; cent vingt pour Louis XIII et Louis XIV; une centaine pour le xviii« siècle, voilà la part qui est faite à la France monarchique. Mais la royauté, dont l'absolutisme était nécessaire « pour niveler le sol, » a été précipitée par st- s fautes ; « elle se dit relever uniquement de Dieu, et elle n'est ni sage, ni juste : » elle est a ingrate et égoïste. » Le grand rôle de la France ne s'accentue que quand, à l'histoire de nos rois, succède l'histoire de la Nation. Cette « histoire de nos rois, » je ne m'arrêterai pas à montrer comment l'auteur la traite ; qu'il me sufiise de quelques citations. Saint Louis, a par sa résistance à la Papauté, avait enlevé à l'Eglise son auréole d'infaillibilité. » « La Papauté, arrogante et flère » au xiu« siècle, devint, au xiv«, <t vile et rampante -, » elle « fait alliance avec les rois et les nobles pour écraser le peuple. » Les jésuites sont une a secte fanatique, » un a instrument inanimé qui exécute les ordres du Pape. » Tout n'est pas heureusement de ce ton ; mais on voit sous l'empire de quels préjugés et de quelles passions ces pages sont écrites.
Le second volume est moins dénué de valeur historique, et le récit des opérations militaires . qui en remplit une bonne partie, présente de l'intérêt. Il s'ouvre également par une préface, où on lit des passages comme ceux-ci : o Si nous sommes arrivés au but de nos efforts : raconter sans parti pris, nous le devons, non à nous-mêmes, mais bien au temps où nous vivons. » a La nation française, autant par crainte que par confiance, s'abandonne (en 1851) au prince Louis-Napoléon. Avec son merveilleux instinct elle a compris que Napoléon, dont la gloire et surtout les
malheurs ont irrévocablement lié son nom {sic) à celui de la France, signifiait : Révolution légale, révolution lente, mesurée, progressive, en un mot Révolution sans révolte... Les réformes de 1860, 1867, 1869. ï Amnistie du Centenaire, étapes glorieuses de nos libertés , prouvent que le Peuple a bien fait d'avoir eu confiance. Il ne saurait donc plus y avoir aujourd'hui ni regrets, ni craintes, ni ressentiments, ni haines : état parfait pour penser et juger. »
Malheureusement, l'officier d'infanterie ne met pas ses préceptes en pratique, et ses pages nous prouvent qu'il n'était pas précisément dans le meilleur état a pour penser et juger. » 11 date sa seconde préface du camp de Chàlons (15 août 1869), et la termine par une invitation à la jeune génération de <t sortir un peu du cercle pacifique de nos affaires intérieures pour jeter un coup d'œil au delà de la frontière. »
J'oubliais de dire que les deux préfaces du Précis de l'officier d'infanterie sont signées : Edouard Gillon.
Espérons que les leçons de la campagne de 1870 auront été plus profitables au jeune lieutenant que l'enseignement de ses professeurs. G. db B.
lia pragmatique sanction de saint fouis. Réponse à la Bibliothèque de XÊcole des Chartes, par Charles Gérin, juge au tribunal de la Seine. Paris, Lecoffre, 1870, in-12 de 71 p.
En 1869, M. Gérin publiait une seconde édition de son travail sur la pragmatique sanction : Les deux pragmatiques sanctions attribuées à saint Louis, que nous avons signalée dans cette Revue, et où il combat l'authenticité de ce document. Un jeune ôrudit, M. PaulViollet, tout en semblant adopter les conclusions de M. Gérin, attaqua les, raisons sur lesquelles il fondait son
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opinion, dans un article de la Bibliothèque de l'École des Chartes^ liv., 1870). La leçon qu'il voulait donner, c'est lui qui l'a reçue. M. Gérin n'a pas de peine à relever une erreur étrange de son critique, qui avait confondu York avec Evreux dans un texte latin; à lui démontrer textes en main que les abus signalés par lui, et pouvant rendre vraisemblable la pragmatique sanction, n'existaient pas; que le caractère de saint Louis est absolument contraire aux maximes formulées par la pragmatique, et que le document sur lequel M. Viollet appelle l'attention comme devant servir à trancher la question, à savoir le discours adressé à Innocent IV par les ambassadeurs de saint Louis, et cité par M. Beugnot dans son Mémoire sur les institutions de saint £ouw( 1821), n'est qu'une œuvre apocryphe, dénuée de toute espèce de valeur.
R. db St-M.
Chronique* relatives à l'histoire de la Belgique sons la domination des dues de Bourgogne. Chroniques des religieux des Dunes, Jean Brandon, Gilles de Roue, Adrien de But, publiées par M. le baron Kervyn db Lkttenhovb. membre de la Commission royale d'histoire. Bruxelles, Hayez, 1870, in-4* de xvm-770 p.
Jean Brandon est l'auteur d'un volumineux écrit intitulé Chronodromon qui remonte aux origines du monde, et auquel M. le chanoine de Smet a consacré une notice. Cet écrit s'arrête en 1414, mais il a été continué jusqu'en 1427, d'après les notes réunies par l'auteur, par un religieux de l'abbaye des Dunes. Un autre religieux de l'ordre de Citeaux, retiré aux Dunes après avoir quitté la charge d'abbé de Royaumont, Gilles de Roye, docteur en théologie, reprit l'œuvre de Jean Brandon, fit à son texte de notables additions et continua
le récit jusqu'en 1431. Il était réservé à un jeune et brillant religieux qui, avant d'entrer à l'abbaye des Dunes, avait fréquenté les écoles de Malines, de Bois-le-Duc et de Louvain, et avait môme passé deux ans à Paris, où il avait obtenu un grade dans l'une des facultés, de continuer l'œuvre de Brandon et de Gilles de Roye. Fort lié avec celui-ci, et ayant échangé avec lui, pendant un second séjour à Paris et un voyage en Angleterre, des lettres qui nous ont été conservées, il s'associa à ses travaux historiques, et quand Gilles de Roye mourut, en 1478, il reprit son œuvre inachevée. Bien que, à partir de 1 431 , la chronique de l'abbaye des Dunes porte le nom d'Adrien de But, la plus grande partie du texte, jusqu'en 1465, appartient à Gilles de Roye. Il est vrai que de nombreuses et importantes additions viennent attester la part que prit Adrien de But à la rédaction. Outre la chronique proprement dite que ce religieux continua jusqu'en 1480, Adrien de But a laissé une narration spéciale des événements accomplis depuis l'avénement de Charles le Téméraire, et jusqu'en 1488.
Il ne faut pas chercher dans les trois chroniques que nous devons au zèle infatigable de l'éminent président de la Commission royale d'histoire de Belgique (qui est en outre, comme on sait, ministre de l'intérieur), autre chose qu'une sèche nomenclature des faits. Par elles-mêmes, elles n'ont pas une grande valeur ; rapprochées des autres documents du temps, elles les complètent et les éclairent parfois.
M. Kervyn de Lettenhove s'est borné à reproduire le texte latin, qui n'est pas d'une correction irréprochable, en le faisant précéder d'une introduction, à laquelle nous avons emprunté les renseignements qui précèdent. Le volume se termine par une table des matières, rédigée avec soin par
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
M. Jules Petit, et qui rectifie les incorrections du texte.
G. de B.
lies errata historiques militaires, par Th. Jung, capitaine d'étatmajor. I. De quelques errata de l'annuaire militaire français. — II. (Michel Le Tellier.) - III. Rocroy, Thionville, Sierck, le passage du Rhin. Paris, bureaux de la Revue militaire française, 11, rue Saint- Dominique, 1869, trois fasc. gr.
in-8« de 27, 56 et 57 p.
M. Jung est un des rares capitaines d'état-major de l'armée française qui, sous le régime impérial, consacraient à l'étude et aux recherches historiques les loisirs qui leur laissait la vie militaire. Dans ses Errata historiques militaires, publiés par une revue spéciale et dont nous avons trois fascicules sur les yeux, il nous apprend qu'il a conçu le projet d'écrire une histoire complète, appuyée sur les pièces originales, du ministère de Michel Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre, père de Louvois. Il relève les assertions contenues dans Y Annuaire militaire et dans les livres qui servent à l'enseignement de l'armée, et démontre qu'elles sont — en ce qui concerne Le Tellier, et ne peut-on point dire ici : ab uno disce omnes?
— de la plus flagrante inexactitude.
Dans sa sainte indignation, le capitaine Jung s'écrie : a En présence de cet exposé rapide, on ressent plus que de la curiosité, on éprouve un sentiment de tristesse. On se demande ce que peut être notre malheureuse histoire de France, et l'on comprend mieux cette phrase de notre maître à tous en fait d'études historiques, M. Aug.
Thierry : « Notre vraie histoire de France est encore ensevelie dans la poussière de nos chroniques contemporaines. »
Ce n'est pas dans les chroniques que M Jung a dirigé ses patientes in-
vestigations : c'est dans les innombrables cartons des archives de la Guerre, mine précieuse et presque inexplorée. C'est de là qu'il tire aujourd'hui ses Errata militaires, qui sont comme une préface à son livre :
Le secrétariat de la guerre sous Michel Le Tellier, et où il expose son plan, sa méthode, les éléments de son travail, où il entre déjà dans le vif de la question en prenant, sur Le Tellier, sur Sublet des Noyers, sur la campagne de 1643 et le rôle du duc d'Enghien, les historiens en flagrant délit d'inexactitude ou d'omission.
Espérons que M. Jung est sorti sain et sauf de la terrible campagne de 1870-71, et qu'aux Errata que nous signalons, à ses intéressants articles sur le Masque de fer, publiés par la Revue contemporaine, et qui sont restés inachevés, il pourra ajouter bientôt les importants travaux qu'il a si laborieusement et si consciencieusement préparés.