ORLÉANS
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
une certaine perplexité. Il en fut tiré le lendemain par l'arrivée de son chef hiérarchique, le général de Polhès, commandant de la 19e division militaire, et auquel son grade donnait le commandement supérieur à Orléans. Le général de Polhès, ancien élève de Saint-Cyr, n'était guère connu dans l'armée que pour la faible participation que sa brigade avait prise à la bataille de Mentana, opération militaire commandée par le général de Failly, et dans laquelle, pour la première fois, « le chassepol avait fait merveille. » C'était un homme du monde, très-fort sur l'étiquette et les belles manières. Il avait fait demander aussitôt un rendez-vous au préfet, qui s'était empressé de lui indiquer une heure. Mais M. Pereira, croyant qu'il s'agissait, dans ces graves circonstances, de traiter des questions d'affaires, avait donné ordre de faire monter le général dans son cabinet. M. de Polhès se plaignit assez aigrement de ce qu'on n'avait pas ouvert les grands salons pour le recevoir. « Il avait mis, disait-il, toutes ses décorations, et, voulant faire à la préfecture une visite officielle, il entendait être reçu avec les honneurs dus à son rang. » Le préfet ne fut point choqué de cette scène assez ridicule, et il se contenta d'aller dès le lendemain rendre au général une visite de simple convenance.
Les jours suivants furent employés par Tétat-major à disposer les troupes qui étaient envoyées du ministère et à les faire marcher en avant. Les nouvelles reçues de l'ennemi n'étaient point effrayantes. Sa cavalerie se contentait, dans quelques pointes hardies, de piller les fermes au nord de la forêt, et de faire des vivres et du fourrage pour le ravitaillement de son armée. Il y eut quelques affaires d'avant-garde sans importance. Le 26 septembre seulement, eut lieu à la Croix-Briquet, petit hameau sur la route de Paris, entre Chevilly et Artenay, une escarmouche un peu plus grave qui sembla nous être favorable. Cinq ou six cents cavaliers prussiens, du corps du prince Albert, s'élant avancés dans la direction du hameau, furent chargés par cent cinquante dragons et hussards français, qui, se repliant à dessein, amenèrent l'ennemi sous le feu d'une compagnie de mobiles du Loiret, embusquée derrière un fossé. La décharge jeta un grand désordre dans les rangs de la colonne, qui s'enfuit en laissant sur le terrain quelques morts et deux prisonniers. Ce succès, si léger pourtant, avait donné
confiance aux Orléanais. Àussf, quel ne fut pas leur étonnement et leur consternation quand ils virent, la nuit même, les dix ou douze mille hommes du général de Polhès se retirer avec la même précipitation que naguère les quelques régiments commandés par le général Peitavin ! Voici ce qui était arrivé.
Le soir même du combat victorieux de la Croix- Briquet, le général de Polhès fît demander au préfet de se rendre à son hôtel, à neuf heures. « Dans les circonstances où no.us nous trouvons, écrivait-il à M. Pereira, j'ai l'honneur de vous prier d'être assez bon pour nous entendre au sujet des délibérations qui doivent être prises par nous. » La résolution du général semblait arrêtée; cependant il voulait s'entourer des conseils de ses principaux officiers et avoir des témoins de sa conduite. A l'heure dite, on attendit quelque temps l'arrivée des chefs de corps : quelques-uns même, ceux particulièrement qui avaient dù assister à l'affaire de la journée, ne vinrent pas ; et quand un certain nombre des commandants fut réuni, le général de Polhès commença à expliquer la situation militaire. Il y avait dans la chambre un ou deux généraux, des colonels et des chefs de bataillon, des officiers d'ordonnance, en tout dix ou douze personnes.
M. le général de Polhès exposa que l'ennemi était en trèsgrandes forces, qu'il mettait en ligne devant les troupes françaises seize escadrons de cavalerie qu'on avait parfaitement vus, qu'il avait quarante canons environ et beaucoup d'infanterie, qu'il évitait soigneusement de s'aventurer dans la forêt; mais que, comme lui-même l'avait toujours pensé, il tournait les positions françaises, passait sur le côté gauche de la route de Paris et présentait la bataille vers les plaines de Patay, voulant entrer dans Orléans par la route de Ghâteaudun.
M. de Bourgoing, lieutenant-colonel commandant les mobiles de la Nièvre et un régiment de marche, confirma ces faits, en ajoutant toutefois que ses troupes, qui dans la journée s'étaient très-bien comportées, n'avaient pas sans regret abandonné d'excellentes positions près de Gercottes, appuyées sur la forêt, pour reculer de quelques kilomètres et aller occuper les vignes qui s'étendent sur la gauche, du côté de Saran, Ormes et Ingré ; que néanmoins elles étaient bien disposées et
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tiendraient une journée entière .dans des endroits fort défendables; et qu'il répondait de ne point être entamé par la cavalerie ennemie. A quoi le général de Polhès reprit : « Mais,
« s'il y a des canons, s'il y a de l'infanterie » — « Y a-t-il
« vraiment de l'infanterie ? » dit M. de Bourgoing. — « Oui, » répondit un jeune officier d'ordonnance du général de Polhès, « je suis monté aux tours de la cathédrale de Sainte-Croix ce « soir, et je l'ai très-bien vue. » — « Elle se massait derrière « les bois, » ajouta le général de Polhès, « par petits pelotons, « comme font toujours les Prussiens ; et il faut s'attendre à les « voir déboucher au premier moment. » — « Alors, » dit M. de Bourgoing, « je ne réponds pas de mes mobiles, qui ne « sont armés que de fusils à piston, et qui ont une peur « affreuse de l'artillerie et des fusils à aiguille. »
« Vous voyez, » reprit le général de Polhès, « qu'il n'y a pas « moyen de tenir. Je veux bien livrer bataille demain; mais « nous aboutirons infailliblement à un désastre, ce sera une « débandade effroyable ; les troupes arriveront confusément « dans la ville d'Orléans, poursuivies par l'ennemi; il y aura « là un spectacle de démoralisation épouvantable ; la ville « pourra être abîmée par des obus ou des boulets. »
Le préfet répondit qu'au point de vue militaire, comme au point de vue politique, il fallait éviter à tout prix un pareil désastre ; que, si la chose avait été utile à la défense, il aurait admis qu'on sacrifiât un ou deux faubourgs de la ville ; mais que, si la situation militaire était telle, — ce qu'il se regardait comme absolument incompétent pour décider, — il était obligé de convenir que la résolution adoptée par le général devenait peut-être la plus sage. En un mot, tout devait être fait dans l'intérêt de la défense nationale, tout devait être évité de ce qui pourrait compromettre inutilement l'avenir.
Le général ajouta qu'il était d'ailleurs très-mal secondé, que, s'il s'était agi seulement de défendre la forêt, on aurait tenu sans peine ; mais qu'encore une fois l'ennemi tournait la position avec des forces considérables et, qu'en plaine, ses troupes étaient incapables de résister ; qu'il n'avait que trèspeu de cavalerie et une cavalerie épuisée ; que les renforts qu'il avait demandés ne pouvaient lui être envoyés; qu'il n'avait que quelques canons et de si mauvais artilleurs qu'ils ne
savaient seulement pas mettre en batterie et charger leurs pièces.
Le commandant des turcos, interrogé, dit qu'ilavait six cents hommes dont il répondait; c'étaient des échappés de Reischoffen et de Sedan. — « Ce n'est pas assez ; » dit le général, « tout cela n'a pas de cohésion et ne tiendra pas « devant l'ennemi. Pour éviter une déroute, il faut songer « immédiatement à organiser la retraite. »
« Nous avons quarante-huit heures d'avance sur l'ennemi,» dit M. de Bourgoing. — « Non, vingt-quatre seulement, » reprit le général , « il faut se retirer cette nuit même, en « silence, et encore pourrons-nous bien être poursuivis. » Puis, priant le préfet de prévenir les diverses administrations publiques , il se mit à dicter des ordres pour ses corps d'armée.
Le lendemain, il n'y avait plus un soldat dans Orléans. La ville reprenait un aspect d'épouvante et de désespoir. Les boutiques n'osaient pas s'ouvrir. A chaque bruit, on s'écriait avec douleur : Voici les Prussiens ! Le chemin de fer, le télégraphe, les postes s'étaient repliés, suspendant leur service. Le matin pourtant, deux dépêches à l'adresse du gouvernement avaient pu encore partir, l'une émanant du général, l'autre du préfet. En voici la teneur :