‹ Le drapeau de la FranceChapitre 6 sur 54 · GÉNÉRAL DE DIVISION AU MINISTRE DE LA GUERRE A TOURS · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL DE DIVISION AU MINISTRE DE LA GUERRE A TOURS

« Forcé d'évacuer Orléans devant des forces supérieures, je dirige sur Blois la brigade de cavalerie du 15e corps et sept bataillons de la garde mobile, Bourges et Nevers étant encombrés et servant à la formation de deux divisions du 15« corps. »

« Après un engagement victorieux hier à Artenay, les généraux reconnaissant qu'ils ne peuvent plus tenir devant un corps d'armée nombreux, qui serait commandé, dit-on, par le prince Albert, quittent Orléans en bon ordre *. »

Cependant, quelques heures se passent, et les Prussiens ne se

* Cette dernière dépêche a été inBérée dans le Moniteur universel du 28 septembre 1870.

« Orléans, 27 septembre, 4 heures 37 m. matin.

a Orléans, 27 septembre, 7 heures 30 m. du matin. « PRÉFET A GUERRE ET INTÉRIEUR, TOURS.

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présentent point. Bien plus, vers neuf ou dix heures du matin, les voyageurs et les courriers arrivent, comme tous les jours, des lieux mêmes où devait être l'ennemi; etl'onesttrès-étonné d'apprendre par eux que, non-seulement les Prussiens n'ont aucunement tourné la forêt par la gauche, mais qu'ils ne sont signalés sur aucun point voisin, qu'ils n'ont jamais eu d'infanterie, que leurs cavaliers qui, à dix lieues d'Orléans parcourent la campagne, sont en très-petit nombre. L'administration ne pouvant se contenter de ces renseignements, le préfet se hâta d'envoyer dans les diverses directions des messagers qui vinrent bientôt confirmer la réalité des faits. On apprit même ainsi, qu'après le combat de la veille l'ennemi s'était retiré de cinq ou six lieues en arrière dans la direction de Paris. Les deux combattants se tournaient littéralement le dos.

Le matin, du reste, étaient arrivés de Blois deux régiments de cuirassiers qui avaient voyagé toute la nuit sur la rive droite de la Loire, et qui furent étonnés de ne point trouver un seul représentant de l'autorité militaire à Orléans. Enfin, pour comble de confusion, on vint prévenir le préfet que cinq ou six cents hommes étaient restés sans ordre dans la forêt du côté de Saint-Lyé, oubliés par leur général en chef, et ignorant complètement le mouvement de retraite.

Toutes ces nouvelles, qui se répandaient à la fois, jetaient dans la ville une émotion facile à comprendre. Il faisait une belle journée d'automne : une foule immense stationnait dans les rues; l'indignation succédait à la peur, et l'on accusait tout haut les généraux de trahison. Une députation d'Orléans partit le lendemain, ayant à sa tête M. Cochery, ancien député du Loiret, pour aller exposer la situation à la Délégation de Tours. Le Conseil municipal s'émut de ce grave incident, et décida à l'unanimité l'envoi d'une adresse au Gouvernement. Le préfet fit parvenir aux ministres de l'intérieur et de la guerre un mémoire complet sur l'affaire.

Le général de Polhès lui-même n'avait point tardé à reconnaître sa faute. A la nouvelle de ce qui se passait à Orléans, il avait écrit de Ghâteauneuf à M. Pereira une lettre fort humble. « L'on m'assure, lui mandait-il dans la nuit du 27 au 28 septembre, que l'ennemi n'est pas entré à Orléans. Quels sont vos renseignements, Monsieur le Préfet? Soyez donc assez bon pour me fixer à ce sujet et me donner votre avis si je peux et

dois réoccuper la ville. Vous comprenez ma position, je ne veux pas avoir l'air de fuir »

Le préfet, en lui répondant, n'avait pas caché au général 1 émotion causée dans Orléans par sa singulière retraite. Puis il avait essayé de rétablir un peu la situation. M. de Polhès se montra à la fois reconnaissant et un peu confus. Il ne chercha point tout d'abord à dissimuler son erreur; et quand, le jour même de son retour, il se présenta à la préfecture, il était en tenue modeste, il ne portait pas toutes ses décorations, et ne demandait point à être reçu dans les grands salons. Au contraire, il se frappait la poitrine, en déclarant que toute la responsabilité de ce fâcheux événement devait retomber sur lui seul. Aussi, on ne s'explique guère la polémique qu'il essaya d'engager plus tard dans les journaux sur une affaire qui était si peu à son honneur 1 .

Quelle était donc la faute de M. le général de Polhès? Il le disait lui-même : trompé par les rapports de ses officiers, mal secondé par son entourage, ayant négligé d'aller reconnaître en personne les positions , il était en outre de ceux qui n'avaient point dans l'issue de la lutte la moindre confiance et qui se défiaient à chaque instant des éléments qu'ils avaient entre les mains. Des soldats sans instruction et sans préparation, des généraux peu désireux d'aborder l'ennemi avec de telles troupes, ce furent là les conditions désastreuses dans lesquelles s'engagea toute la campagne. Et si nous avons longuement insisté sur un épisode qui n'exerça point une grande influence sur les événements généraux du moment, c'est que nous avons cru trouver là un curieux exemple de l'inhabileté, de l'incurie , des fausses combinaisons avec lesquelles on découragea une jeune armée pour laquelle les moindres erreurs devenaient des désastres. Quand à chaque revers, la foule murmure le mot de trahison, elle dépasse le but et n'a point conscience de l'odieuse accusation qu'elle lance contre des combattants malheureux ou malhabiles. Mais il faut avouer que souvent les échecs ne furent dus qu'à l'inadvertance ou à la légèreté françaises, et à l'abaissement intellectuel et moral qui avait envahi l'armée comme toute la nation.

1 Voir la lettre du général de Polhès et la réponse de M. Pereira, publiées dans le Moniteur universel du 5 octobre 1870, sous ce titre : Les lettres d'Orléans.

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Tous les faits accusent le général de Polhès, dans la triste équipée que nous venons de raconter, et encore n'avons-nous pas cité une dépêche du 26 septembre dans laquelle le ministre de la guerre mettait à sa disposition, sans doute sur sa demande, d'importants renforts 1 . Mais que dire de la façon dont l'amiral Fourichon, dans un document communiqué officiellement au Moniteur, essaya de pallier aux yeux du public les reproches et les attaques que la retraite d'Orléans avait suscités? C'est vraiment un morceau de choix qui mérite d'être conservé aux fastes de l'histoire. Il est impossible de se jouer plus agréablement du public dans un sujet qui pourtant ne supportait guère la plaisanterie. Lisons plutôt la note du ministre de la guerre :

« 11 arrive souvent que les opérations militaires sont l'objet de critiques assez vives, et que plus tard, lorsqu'elles sont examinées avec plus de calme et plus de connaissance des événements, on reconnaît qu'elles étaient commandées par les circonstances. Les divers mouvements qui ont eu lieu depuis huit jours autour d'Orléans, en sont la preuve. En les ordonnant, le général Polhès, dont les résolutions ont été commentées diversement par certains journaux, n'avait point pour but unique de se retirer, mais bien plutôt de se faire suivre. Le général savait qu'il était appuyé en aval et en amont sur la Loire, et il a pu espérer un instant que l'ennemi serait assez confiant pour le suivre avec vigueur, et compromettre ainsi sa propre ligne de retraite. Mais l'ennemi, devinant les intentions du général par la distribution de nos forces, ne s'est pas laissé égarer par l'opinion publique, et au lieu de poursuivre nos troupes, il s'est porté dans une autre direction 2. «

En présence des documents et des faits, cette explication se passe de commentaire ; et il vaut mieux nous hâter de retrouver l'armée de la Loire. Nous ne la suivrons pas longtemps

1 Voici le texte de la dépêche .ministérielle : « Tours, 26 septembre 1870, 4 heures 50 du soir. — Guerre a général de Polhès, Orléans. — Si vous le jugez nécessaire, vous pouvez appeler à Orléans ou sur tel point que vous jugerez convenable : 1° la deuxième brigade de la division Reyau ; 2° deux régiments de lanciers, 2e et 5*. qui appartiennent à la brigade Michel et qui sont à Gion et à La Charité ; 3° le 34e régiment do mobiles qui est à Vierzon. Ne croyez-vous pas utile de faire venir à Orléans un peu d'artillerie, si vous en avez de disponible à Bourges ? Rendez-moi compte des mouvements que vous ordonnerez. »

* Moniteur universel du 2 octobre 1870. — A un premier article du Moniteur, M. Gochery avait répondu par une lettre, publiée dans les feuilles locales, Y Impartial du Loiret et le Journal du Loiret, mais qu'à Tours on ne jugea pas à propos de reproduire.

sans rencontrer, avec une nouvelle retraite, un nouveau désastre, — celui-là bien plus irréparable que les premiers.

Orléans, la forêt, toutes les positions environnantes avaient été réoccupées très-promptement ; et, quelques jours après, le général de La Motterouge arrivait dans la ville en qualité de commandant en chef du 15° corps. M. de La Motterouge était un vieux général du cadre de réserve, ancien député officiel de l'Empire et qui, avant la chute de Bonaparte, avait été promu au commandement des gardes nationales de la Seine. Mais il avait quitté Paris avant le siège, et était venu à Tours se mettre à la disposition du Gouvernement. Il avait pour chef d'étatmajor le général Borel, officier de capacité et d'énergie, qui a dû supporter , sans que sa réputation d'homme de guerre ait eu à souffrir, bien des désastres dont il n'a pas été toujours coupable. Attaché au général Mellinet depuis 1869, M. Borel n'avait que cinquante-deux ans. C'était un vétéran des guerres d'Afrique et d'Italie, qui avait fait presque toute sa carrière près du maréchal de Mac-Mahon, et qui, devenu général de division, dirigea avec le duc de Magenta les opérations militaires du second siège de Paris. Il avait été envoyé en province pour être employé au ministère de la guerre, où l'on avait besoin d'officiers vigoureux et expérimentés, capables, dans un moment donné, d'exercer un commandement important.

Pendant quelques jours, Orléans fut le rendez-vous d'un nombre considérable de troupes de toutes armes, qui venaient grossir les rangs de l'armée de la Loire. Ghevillyet Artenay, sur la route de Paris, étaient les points les plus avancés défendus par les forces françaises. De leur côté, les Prussiens occupaient toujours Pithiviers et le plateau de la Beauce; mais c'était par Malesherbes et Fontainebleau qu'ils semblaient se rattacher au gros de l'armée allemande 1 . Ils n'essayaient pas du reste de

1 II suffira de se reporter à la plus médiocre carte du département du Loiret pour suivre les diverses opérations militaires que nous indiquons et trouver l'emplacement exact des localités dont nous citons les noms dans la suite de ce travail.

ni

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gagner du terrain. Leur seul but semblait être de faire dans le pays le plus de réquisitions possible, de former de grands convois de vivres, de fourrages et de bestiaux, qu'ils expédiaient ensuite à leurs troupes sous Paris. Les populations environnantes se plaignaient vivement de ces réquisitions qui ressemblaient beaucoup à des pillages; elles imploraient la protection des généraux français, et, en présence du petit nombre d'ennemis qui venaient chaque jour librement les rançonner, elles murmuraient tout haut contre l'inaction de nos troupes. M. Cochery, qui remplissait alors , d'une certaine sorte, les fonctions de commissaire civil à la défense, se faisait l'organe de ces plaintes trop justifiées et stimulait de tout son pouvoir le zèle du commandant en chef. On se décida enfin à agir avec vigueur; mais c'était trop tard ou trop tôt.

Toury était le centre des approvisionnements de l'ennemi. Les paysans racontaient qu'un nombre considérable de bestiaux y était réuni, avec des milliers de sacs de blé, d'avoine et de farine. C'est de ce côté qu'on résolut de brusquer une attaque pour s'emparer de ce précieux butin. Le 5 octobre, à trois heures du matin, partait de Ghevilly, dans la direction de Toury, le général Reyau, à la tête d'un petit corps composé de cavaliers et de fantassins, et appuyé par trois demi-batteries. Il prenait à Artenay la brigade Longuerue. Cependant, les généraux Michel et Ressayre tentaient, l'un sur la droite, l'autre sur la gauche, un mouvement tournant pour cerner l'ennemi. Vers sept heures, le général Reyau entoura Chaussy avec le 6° hussards et fît quelques prisonniers. En entendant le bruit du canon et de la fusillade, le gros des troupes prussiennes, commandé par le prince Albert et les deux princes de Saxe, se hâta de quitter Toury. On se mit à les poursuivre. Mais ils protégèrent leur retraite avec une assez forte artillerie ; et malgré une vigoureuse attaque des chasseurs de Vincennes et des turcos, on ne leur fit pas éprouver de pertes bien sensibles. L'ennemi était au nombre de cinq mille cavaliers et deux mille hommes d'infanterie, et il continua sa route dans la direction de Paris. Son parc de bestiaux nous resta entre les mains ; mais dès le matin, il avait pu faire évacuer une partie do ses approvisionnements. On raconta qu'un paysan avait prévenu les Prussiens de la marche de l'armée française et les avait empêchés d'être complètement coupés. Quoi qu'il en soit,

malgré le bruit que le gouvernement crut devoir faire à l'endroit de ce bien médiocre succès 1 , l'affaire de Toury n'eut guère d'autre résultat que de renseigner l'ennemi plus exactement qu'il ne l'était sur les forces véritables de notre jeune armée de la Loire. Pithiviers et. les environs furent bien évacués le lendemain, et on put dire avec vérité qu'il n'y avait plus un Prussien dans le département du Loiret; mais M. de Moltke était prévenu de l'existence et du commencement d'organisation de « l'armée de secours, » dont les journaux français annonçaient avec fracas la formation ; et il résolut d'y mettre bon ordre.

Dès le 8 octobre, le deuxième corps de l'armée bavaroise cantonné à Longjumeau, sous le commandement du général von der Tann, reçut l'injonction de marcher sur Orléans. Une division prussienne d'infanterie, commandée par le général von Wittich, et une division de cavalerie, sous les ordres du prince Albert de Prusse, accompagnaient les Bavarois. Ce corps d'armée ne comptât pas moins de quarante à quarante-cinq mille hommes, avec cent cinquante canons. L'armée de la Loire, qui ne se composait alors que d'une partie du 15e corps, ne devait pas s'élever à plus d'une vingtaine de mille hommes et quarante canons.

Le général de La Motterouge était mal renseigné sur les forces véritables de l'ennemi qui, comme toujours, opéra sa concentration avec une admirable rapidité. Il était irrésolu sur le parti à prendre ; il ne prévoyait pas devoir être attaqué si promptement. Enfin, pour surcroît de difficultés, la direction supérieure lui manquait; car, après quelques discussions intérieures dans le sein de la Délégation de Tours, l'amiral Fourichon venait de donner sa démission de ministre de la guerre, et il était remplacé par M. Crémieux. M. Glais-Bizoin, fort occupé de l'organisation de ses francs-tireurs, se contentait d'envoyer tous les jours à Orléans une dépêche rassurante, dans laquelle il promettait que « la cité de Jeanne » ne serait jamais envahie.

Cependant, le 10 octobre au matin, Tavant-garde de l'armée

1 Voir dans le Moniteur universel du 7 octobre la dépêche officielle du pénéral Reyau au ministre de la guerre. — Le commandant de hussards Loysel et le sous-lieutenant de Bourgoing avaient été grièvement blessés dans le combat.

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prusso-bavaroise se heurta à nos avant-postes près d'Artenay. Ce ne fut guère qu'un combat d'artillerie, dans lequel nos troupes, effrayées par une pluie d'obus et de boulets, reculèrent jusqu'à Chevilly. On signala même de notre côté quelque désordre ; et des fuyards qui n'avaient point vu le feu vinrent jeter l'épouvante jusqu'à Orléans. Il y eut un moment de grande émotion dans la ville. Le général de La Motterouge, qui n'était point présent à l'action, monta à cheval et, suivi des troupes campées sur les boulevards et d'un bataillon de zouaves pontificaux qui venait d'arriver, il fit le simulacre de marcher en avant dans la direction du canon. On croyait qu'il aurait donné l'ordre d'occuper fortement la forêt, et quand on sut que toute la nuit le chemin de fer avait transporté de nombreux renforts, on espéra que l'échec de la journée ne tarderait pas à être réparé. Dans sa dépêche au Gouvernement, le général en chef n'avait pas dissimulé la gravité de la situation ; mais il disait en terminant avec un accent de résolution virile : « Après avoir résisté jusqu'à deux heures et demie du soir, nos troupes ont été refoulées dans la forêt que j'occupe toujours et que je défendrai à tout prix * . »

Le lendemain matin, l'état-major témoignait d'une grande indécision ; et l'on pouvait prévoir que sa résolution ne serait pas très-héroïque. Dès onze heures du matin, la retraite commençait, et cavalerie, artillerie, infanterie, tournant le dos au canon, se repliait derrière la Loire. Quelques braves soldats avaient été sacrifiés pour protéger le départ des généraux et des troupes ; et leur courageuse résistance nous valut une des plus glorieuses actions de la campagne.

Nous ne raconterons pas en détail la bataille du mardi 1 1 octobre, bataille qui dans l'histoire s'appellera « le combat d'Orléans, » et où trois ou quatre mille hommes, sans ordres, arrêtèrent, pendant une journée entière, toute l'armée du général de Tann, en lui faisant éprouver des pertes terribles 2. Il nous est impossible toutefois de ne pas dire en quelques

1 Commandant en chef xv« corps, a Guerre. Orléans, 10 octobre, 8 h. 55 m. soir. Moniteur universel du 12 octobre.

* M. Boucher a consacré à cet événement un si complet et si émouvant exposé, qu'il serait aussi difficile de résumer que de refaire son récit. — Voir la petite brochure intitulée : Le Combat d'Orléans, 11 octobre 1870, par M. Auguste Boucher, 2« édition. Orléaus, H. Uerluisou, 1871, in-12 de G8 p.

mots le plan général de ce combat, qui fut mené d'une part avec un grand ensemble et une grande science militaire, et de l'autre soutenu par des efforts héfoïques mais isolés. Les troupes allemandes menaçaient Orléans de trois côtés à la fois, cherchant à tourner les positions de nos soldats. Au centre, sur la route de Paris, la légion étrangère, composée de braves enfants de toutes nationalités, engageait énergiquement la lutte, en s'aidant de tous les avantages du terrain, de toutes les défenses que leur offraient les maisons. Quand les masses ennemies dix fois plus nombreuses les écrasent, ils ne cèdent qu'après avoir jonché de cadavres le théâtre du combat. Les habitants leur ouvraient leurs demeures, recueillaient les blessés, donnaient asile à ceux qui se dérobaient pour tirer de nouveau sur les Prussiens. C'est là que périt le brave commandant Arago. Des Aydes, ces soldats se repliaient sur le faubourg Bannier, et combattaient encore à la grille même de l'octroi.

Sur la gauche, les Allemands, après avoir lutté avec les zouaves pontificaux, avec le 27e de marche, et l'héroïque 10° batterie d'artillerie, avaient occupé Saran, puis bientôt Saint-Jean-de-la-Ruelle, et s'apprêtaient à pénétrer dans le faubourg Saint-Jean. A droite, le combat était plus acharné encore : la gare des Aubrais était défendue par les mobiles de la Nièvre, qui s'y battaient comme de vieux soldats ; ils étaient secondés par un bataillon du 39e de ligne, que commandait le lieutenant-colonel de Jouffroy. L'ennemi, qui ne s'attendait pas à tant de résistance, fut plus d'une fois sur le point de reculer; mais lançant toutes ses masses en même temps, envoyant sur la cité inoffensive des obus et des bombes, incendiant les maisons, il pénètre à la nuit dans les rues principales des faubourgs d'Orléans. La bataille était terminée. Quelques braves régiments avaient laissé sur le terrain deux mille morts ou blessés ; mais ils avaient fait éprouver une perte plus que double à l'ennemi. Combattant un à peine contre huit, ils s'étaient sacrifiés pour l'honneur de la France ; et la vieille cité d'Orléans, ville ouverte et sans défense, était désormais livrée au vainqueur. On peut dire qu'elle se montra ce jour-là digne de son glorieux passé : malgré un bombardement qui dura trois heures et les menaces d'une prise d'assaut, elle ne pensa pas môme à envoyer un parlementaire à l'ennemi.

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Il était sept heures du soir, le 11 octobre, quand les Prussiens, après avoir brûlé plus de trente maisons dans les faubourgs, et à la lueur des incendies qu'ils avaient allumés, entrèrent dans la ville par trois issues différentes. Cette nuit-là quelques-uns campèrent sur les places ; mais beaucoup pénétrèrent dans les demeures particulières, pillèrent tous les magasins, s'emparèrent des bâtiments publics. Un mois entier, ils devaient occuper Orléans, écrasant la ville de réquisitions, de contributions de guerre, de tout ce cortège de misères et de hontes qui est la suite d'une invasion.

Le lendemain, le général en chef de l'armée de la Loire, qui n'avait rien prévu, rien réglé, et s'était contenté de se retirer à cinq ou six lieues en arrière, eut le courage d'écrire au ministre de la guerre que « ses troupes n'avaient pas tenu, » et qu'il n'avait pris le parti de se replier « qu'après un combat très-vif, » — quand lui-même n'avait pas vu le feu de la journée, quand il avait fait donner à un officier cet ordre étrange et qu'on ose à peine répéter : Vous ferez retraite ce soir, vainqueur ou vaincu.

Ce qui est vrai, ce n'est pas que nos troupes aient manqué de bravoure, c'est que, comme le général Peitavin, comme le général de Polhès, M. de La Motterouge a préféré une retraite prudente aux chances d'un combat. Pourtant, s'il eût eu plus de confiance en lui-même et en ses soldats, s'il eût lancé en avant, avec hardiesse et habileté, ses troupes nombreuses et son artillerie redoutable encore, quoique inférieure à celle de l'ennemi, il eût pu lutter dans des conditions qui eussent peut-être changé le résultat de la journée. La poignée de braves qu'il a sacrifiés, a prouvé ce qu'aurait pu faire l'armée tout entière. Mais la France semblait condamnée à supporter toutes les conséquences des fautes que son organisation militaire laissait voir de plus en plus, infériorité déjà bien grande, et qui n'était pas rachetée par le génie de ceux qui dirigeaient la défense.

L'armée, sans être vivement poursuivie, avait fait retraite par la route du centre. Elle s'arrêta à dix lieues environ d'Orléans. Un décret daté du i l octobre — le jour même du dernier combat — chargeait le général d'Aurelle de Paladines de la commander en remplacement du général de La Motterouge.

La défense entrait dans une phase nouvelle : c'était un pouvoir, aussi jeune et aussi audacieux que l'autre était sénile et indécis, qui allait en prendre la direction.

Le 9 octobre, M. Gambetta arrivait à Tours. Pourquoi y venait-il? Dans quelles circonstances avait-il quitté Paris? C'est ce qu'il importe singulièrement à l'histoire, même purement militaire, de savoir exactement.

Le gouvernement de Tours, par un scrupule de légalité, dont il ne se montra point prodigue dans la suite, avait de nouveau fixé les élections à la Constituante pour le 16 octobre • et dès le 29 septembre, il avait averti le gouvernement de Paris de cette résolution. A Paris, on ne voulait pas d'élections. Quels que soient le nombre et l'importance de ceux des gouvernants du 4 septembre qui s'opposaient à la convocation régulière d'une assemblée capable de représenter la France, toujours est-il que la majorité contre les élections l'emportait. C'est avec une indignation et ua mécontentement mal dissimulés que, dans le décret du lfr octobre, daté de l'Hôtel de Ville, les membres du Gouvernement de la Défense nationale signifiaient aux Délégués de province que leur décision était en opposition avec le décret du gouvernement de Paris, « seul obligatoire, » et ajournaient indéfiniment les élections. Mais, pour faire parvenir à Tours une semblable injonction avec parfaite certitude et à bref délai, il fallait autre chose qu'une simple signature mise au bas d'une dépêche ou d'un courrier. Le gouvernement de Paris décida que c'était pour lui l'occasion de frapper un grand coup ; et par un décret, en date du 4 octobre, il confiait à M. Léon Gambetta, ministre de l'intérieur, la tâche d'apporter hors Paris « les instructions et les ordres de ceux qui avaient accepté la mission de délivrer la France de l'étranger. »

Pour sortir de Paris, il n'y avait qu'un moyen : celui que la science mettait à la disposition des intrépides voyageurs aériens qui seuls nous apportèrent pendant cinq mois des nouvelles de la capitale assiégée. M. Gambetta n'hésita point à tenter le

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périlleux voyage. Il y avait pour lui et pour ses collègues un intérêt politique de premier ordre, celui d'empêcher les élections qui allaient leur enlever le pouvoir ; il y avait aussi, on aime à le reconnaître, une ardeur patriotique qui aspirait peut-être à jouer un grand rôle et qui voulait réveiller dans toute la France la haine contre l'envahisseur, renouveler la tradition révolutionnaire, sauver la France en même temps que la République.

Ce double caractère de celui qui, pendant quatre mois, devait exercer en France une véritable dictature, a été parfaitement saisi par le général Trochu, dans les lignes suivantes :

«« J'ai toujours eu, des mérites de M. Gambetta, une meilleure opinion que celle qu'il a eue des miens. Dans le cours des rapports que j'ai eus avec lui, et quoique en état de divergence dans nos communications militaires, j'ai toujours jugé qu'il avait un ardent patriotisme ; mais il portait en lui deux vices originels incurables. Ayant à invoquer, pour l'œuvre de salut commun que nous poursuivions, le concours de toutes les volontés, de tous les esprits, de tous les cœurs, il était persuadé que, pour utiliser ce grand effort, il fallait superposer à cet effort même un parti qui en devait être le directeur. En second lieu, M. Gambetta était dominé par une tradition qui n'était pas vraie, à l'époque même où elle naissait : je veux parler de la tradition militaire de 1792. Cette tradition est absolument fausse. A l'heure où nous sommes, l'âme des nations ne peut plus combattre l'arsenal des nations. L'arsenal, c'est l'organisation, la préparation, la discipline et l'emploi des moyens militaires perfectionnés par une science dont la précision est mathématique. Eh bien, dans la deuxième partie de la guerre que nous venons de soutenir, nous avons combattu avec notre âme contre l'arsenal, et nous avons péri. M. Gambetta avait donc à ce sujet des illusions qui lui ont été fatales, qui ont été fatales au pays »

Il y eut quatre ou cinq jours de temps contraires; et le 7 octobre seulement, M. Gambetta, monte suvY Armand Barbès, partait de Paris, poussé par un vent du sud qui se changea bientôt en une forte brise du nord, et fit faire à l'aérostat un double chemin au-dessus de la capitale et des lignes prussiennes. Ici se présente un point qui n'a jamais été parfaitement éclairci et qui demande une courte explication. C'est seulement comme ministre de l'intérieur que M. Gambetta avait été

1 Discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 14 juin 1871.

envoyé en province par ses collègues de Paris 1 . Les dépêches de M. Crémieux et de M. Glais-Bizoin démontraient si bien Timpuissance de l'administration de Tours, que pour donner un peu d'élan à la France et stimuler le zèle de leurs vieux collègues, les membres du Gouvernement de la Défense avaient fondé un grand espoir dans l'entrain, la prompte intelligence, l'éloquence fougueuse du jeune représentant de l'opposition irréconciliable à l'Empire déchu. Ils lui avaient même donné voix prépondérante dans les conseils de la Délégation. Ils n'en continuaient pas moins à avoir pleine confiance dans l'amiral Fourichon qui, investi par eux des deux ministères de la marine et de la guerre, devait être vraiment l'âme de la défense. Le général Trochu particulièrement, et le général Le Flô, comptaient beaucoup sur lui et sur les hommes dont il s'était entouré. On ignorait naturellement à Paris combien la réalité avait peu répondu à ces belles espérances. Aussi, quand, dès son débarquement à Amiens, M. Gambetta apprit que l'amiral Fourichon, malgré une grande honnêteté et d'excellentes intentions, n'avait donné jusqu'ici que des preuves de faiblesse et d'insuffisance, et n'avait pas même pu ou voulu garder le ministère de la guerre , — profitant de cette double voix que lui avaient octroyée ses collègues, — il s'attribua deux portefeuilles au lieu d'un, et s'improvisa, de son autorité privée, ministre de l'intérieur et de la guerre. Aussi, en arrivant à Tours, le dimanche 9 octobre, après d'émouvantes péripéties, et précédé d'une proclamation légendaire qui lui avait valu un réel enthousiasme 2, il n'eut pas de peine à s'emparer, pour ainsi dire, par droit de conquête, des deux ministères, dont l'un lui appartenait bien légitimement, et dont l'autre n'était pas difficile à retirer des mains débiles de M. Crémieux, qui l'avait pris après la démission de l'amiral Fourichon, le 3 octobre. Le même jour, s'était rendu au chef-

1 Voici le texte môme du décret qui a bien ici son importance : « Le Gouvernement, etc., considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris, il est indispensable que le Minisire de l'intérieur puisse être en rapport direct avec les départements et mettre ceux-ci en rapport avec Paris , pour faire sortir de ce concours une défense énergique, décrète : Art. lrr. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur, est adjoint à la délégation de Tours -, il se rendra sans délai à son poste. » 4-8 octobre 1870. (Suivent les signatures.)

* Voir le Moniteur universel des 10, 11 et 12 octobre 1870.

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lieu de la Délégation, celui qu'on appelait le héros de Caprera, qui venait mettre son épée au service de la France.

M. Gambetta saisissait donc les rênes du gouvernement tout entier à un moment où la direction militaire faisait absolument défaut et aboutissait à des échecs, comme celui de la prise d'Orléans, — car, il est impossible de rendre responsable des événements qui avaient motivé la retraite de Tannée de la Loire, celui qui, débarqué de la veille, venait justement pour réparer les fautes de ses devanciers. M. Gambetta voulait organiser en province cette défense à outrance que les clubs démagogiques de Paris ne cessaient de réclamer. Il apportait à la France « les ordres » du Gouvernement de la Défense nationale. Par malheur, peu préparé à son rôle de ministre de la guerre, M. Gambetta n'avait pas de plan arrêté et il ignorait le projet de sortie par la basse Seine, préparé par le général Trochu. Ses efforts se portèrent dans une direction tout opposée ; et il s occupa de la réorganisation de Tannée de la Loire derrière Orléans, avec Tintention manifeste de reprendre cette ville et de s'emparer de nouveau des plateaux de la Beaucequi s'étendent jusqu'à Paris. C'est dureste la réalisation de ce mouvement stratégique qui constitue la seule belle page de la campagne. Le succès en est dû principalement à la persévérance et aux talents du nouveau commandant en chef, le général d'Aurelle de Paladines.

C'était un général du cadre de réserve, qui n'était connu jusque-là dans l'armée que par son amour pour la discipline. Il faut dire qu'aucune qualité n'était plus précieuse pour relever le moral des soldats et donner de la consistance aux jeunes recrues qui composaient la plus grande partie des régiments. En prenant possession de son commandement, le général d'Aurelle avait adressé au 15e corps ces simples mots de proclamation :

« Ce que je demande avant tout, c'est de la discipline et de la fermeté. Je suis parfaitement décidé à faire passer par les armes tout soldat qui hésiterait devant l'ennemi. Quant à moi, si je recule, fusillez-moi. >»

En quelques semaines, grâce aux cours martiales, l'aspect de l'armée était absolument changé. Et, tandis que les troupes allemandes, qui occupaient Orléans et les environs, illustraient leur passage en brûlant les villages, comme à Vienne-en-Val

etàliailly, en prenant comme captifs de paisibles habitants du pays, en détruisant des villes entières, comme le 18 octobre, à Ghâteaudun, pour punir les gardes nationaux de leur courageuse résistance 4 , les troupes du général d'Aurelle de Paladines se renforçaient en effectif et en artillerie et se préparaient à une énergique offensive.

L'armée de la Loire «tait campée dans le Cher et le Loiret, entre Argent et La Motte-Beuvron ; elle pouvait compter de quarante à cinquante mille hommes. Elle s'ébranla vers la fin d'octobre, au moment même où M. Thiers, de retour de son grand voyage diplomatique en Europe, essayait d'aller négocier un armistice entre Versailles et Paris a. Tandis que la lre division, sous les ordres du général Martin des Pallières, remonte au nord-est pour passer la Loire à Gien, le gros des troupes, avec le général en chef, se porte sur la gauche, franchit le fleuve à Mer, et vient rejoindre, en avant de la forêt de Marchenoir, le 16e corps commandé par le général Chanzy. Le plan de campagne était d'envelopper les Bavarois par un double mouvement tournant en avant d'Orléans. Le 7 et le 8 novembre, de petits engagements, favorables à nos armes, signalèrent au général de Tann le danger qui menaçait ses troupes. Cependant, les Allemands étaient loin de croire à l'organisation sérieuse de nos armées ; ils résolurent de marcher à leur rencontre, ne doutant pas qu'ils n'en eussent facilement raison. Ils partirent dans la nuit, portant toutes leurs forces au-devant des corps français. Le général d'Aurelle s'attendait à ce mouvement : le 9 novembre au matin, il donnait l'ordre général d'attaque.

Tout a été dit sur la bataille de Coulmiers ; et les récits du moment ont été encore corroborés par le rapport officiel du général en chef5. Ce fut une glorieuse affaire, menée dans toutes les règles de l'art militaire. L'ennemi occupait, du sud

1 Voir Défense de Châteaudun, etc., par L.-D. Coudray, et Journal d'un bourgeois d'Orléans, par M. Boucher, p. 131, 144 et 289.

* C'est à cette époque môme qu'on venait d'apprendre la capitulation de Metz, qui allait rendre disponible la plus grande partie de l'armée du prince Frédéric-Charles.

s Voir sur la bataille de Coulmiers, le Journal du Loiret des 12 et 17 novembre 1870 -, Y Impartial du Loiret des 12, 14, 23 novembre; le Moniteur universel du 16, qui contient le rapport du général en chef; les récits de M. Boucher, de l'abbé Cochard, etc.

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au nord, les trois importantes positions de Baccon, Couftniers et la Renardière. Partout, les Bavarois furent culbutés non sans avoir résisté vaillamment; et à quatre heures du soir, ils étaient en pleine retraite. Malheureusement les hésitations d'un officier général firent perdre une partie des résultats de la victoire. Le général de division Reyau, qui avait avec lui trente escadrons de cavalerie, avait reçu Tordre formel de faire un mouvement tournant par Saint-Péravy et Patay, coupant ainsi la seule route par laquelle l'ennemi pouvait se retirer. Le mouvement ne fut pas fait ; et pourtant il était si bien combiné que tout le matériel des vaincus nous serait, presque sans coup férir, tombé entre les mains. D'autre part, le général des Palliéres, qui devait opérer sa jonction avec le général d'Àurelle sur le champ de bataille, eut beau marcher au canon toute la journée, il arriva trop tard pour inquiéter sérieusement les derrières de l'ennemi et s'empara seulement de quelques convois. En résumé, deux canons et trois ouquatre mille prisonniers furent les seules prises sérieuses de la journée. Mais l'attitude de nos troupes avait été merveilleuse de courage, de bon ordre et d'entrain. Les mobiles, ceux de la Dordogne et de la Sarthe particulièrement, s'étaient battus comme de vieux soldats. Un général de division, arrivé de la veille seulement, et plus habitué à faire manœuvrer des vaisseaux que des troupes de ligne, le contre-amiral Jauréguiberry, avait fait preuve de la plus grande capacité militaire. Tout faisait donc bien augurer des résultats futurs de la campagne.

Dès le soir, Orléans fut délivré. C'est le vaillant colonel de Gathelineau, avec son petit corps de volontaires vendéens, qui était entré le premier dans la ville. Il avait été chargé de surveiller la rive gauche de la Loire ; et longeant le fleuve depuis Cléry, il venait désarmer les derniers postes bavarois, montrant à une population écrasée par un mois d'occupation étrangère les glorieux uniformes français. On le reçut avec enthousiasme. L'espoir renaissait dans tous les cœurs : on voyait déjà les Prussiens chassés de France. Partout, du reste, l'effet produit par la victoire de Goulmiers avait été immense. A l'étranger particulièrement, où on ne croyait pas la France capable d'un si grand effort, les esprits furent très-frappés d'un succès tout à fait inattendu. La presse anglaise, qui nous fut si peu favorable pendant toute la guerre, recommençait

L'ARMÉE DE LA LOIRE ET SES OPÉRATIONS AUTOUR d'0RLÉANS. 35

presque à nous craindre et nous manifestait hautement ses sympathies. La Délégation de Tours prenait naturellement sa part du triomphe; mais elle n'oubliait pas les vrais héros de la journée. De nombreuses récompenses militaires étaient accordées aux officiers et aux soldats. Et, tandis que le général Reyau était destitué presque sur le champ de bataille, le général d'Aurelle de Paladines était nommé officiellement général en chef de Tannée de la Loire, le général Borel était fait général de division, le général Martin des Pallières obtenait le commandement du 15e corps l'amiral Jauréguiberry était nommé grand-officier de la Légion d'honneur, trois ou quatre régiments étaient mis par décret à Tordre du jour de Tannée. .

Le général d'Aurelle de Paladines avait établi son quartier général à Villeneuve-d'Ingré, dans la maison du maire du village , située sur la route d'Orléans à Ghâteaudun, par Saint-Péravy. Il n'était là qu'à deux lieues de la ville, et pouvait entretenir avec l'administration préfectorale et les chefs de service les rapports les plus faciles et les plus fréquents. En même temps, il recevait de nombreuses visites des agents du ministre de la guerre, qui arrivaient de Tours en trains spéciaux pour donner au général en chef les instructions et les ordres du gouvernement. Parmi les agents et les représentants de M. Gambetta, se trouvait un certain M. de Serres, Polonais d'origine, ingénieur de chemins de fer en Autriche, jeune homme de vingt-huit ou vingt-neuf ans, et qui, avec un autre ingénieur, Français celui-là et plus âgé, M. de Freycinet, avait la prétention de faire les plans de campagne et de diriger toutes les opérations militaires. C'était là Télément militaire que le dictateur de Tours avait attaché à ses ministères : le personnel civil était bien plus mal choisi ; mais du moins, tout en désorganisant la France à l'intérieur, il ne commandait pas directement aux généraux.

Cet étranger, — qu'on nommait M. de Serres et qui n'était, parait-il, naturalisé que depuis quelques jours et par la grâce de

1 Moniteur universel du 16 novembre 1870.

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M.Gambetta — était un homme de taille moyenne, à physionomie fine et vive, les yeux petits et cachés par un pince-nez, à la parole brève et saccadée, ayant l'air sûr de sa science. Le lendemain de la victoire de Goulmiers, il avait été envoyé au quartier général pour féliciter le général en chef de son succès et pour rapporter à Tours quelques détails précis sur la journée. Abordant incidemment les questions politiques du moment, il se montrait fort satisfait de l'ajournement indéfini des élections et de la rupture de l'armistice. Et quelqu'un ayant par hasard prononcé le nom de M. Thiers : « Ah ! « M. Thiers, dit-il, c'est peut-être un grand historien ; mais il « n'entend rien à la politique et à la guerre : sans lui, sans ses « indiscrétions et ses exigences, il y a huit jours que nous « aurions gagné la bataille de Coulmiers. » Ce grand homme d'État en espérance faisait allusion au désir manifesté par M. Thiers, avant son départ pour Paris, de suspendre toute opération militaire et de ne point faire répandre de sang inutile, tant que les négociations pour l'armistice ne seraient pas terminées. M. de Serres, après s'être entretenu quelques heures avec le général d'Aurelle, était reparti tranquillement pour Tours. Peu de jours s'écoulent, et le 17 novembre, il est nommé, par décret spécial, chevalier de la Légion d'honneur avec cette mention : « Brillants services rendus devant l'ennemi4. » Telle était la haute moralité avec laquelle étaient distribuées les récompenses sous un gouvernement dont un des décrets les plus sages avait supprimé toutes les décorations accordées à d'autres qu'à des militaires2. Mais il ne faut pas s'arrêter à de si minces détails.

Le vendredi 11 novembre, à neuf heures du soir, une dépèche chiffrée prévenait mystérieusement l'état-major de l'armée de la Loire et la préfecture d'Orléans que le ministre de la guerre, accompagné d'un certain nombre de personnes, arriverait par train spécial le lendemain à dix heures, et qu'il fallait lui préparer deux voitures et une escorte pour le conduire au camp. M. Gambetta était en effet à Orléans le samedi à l'heure indiquée ; et, accompagné de M. Spuller, son chef de cabinet et son confident intime, de M. de Freycinet, délégué

1 Moniteur universel du 19 novembre 1870. » Décret des 28-31 octobre 1870.

du ministère de la guerre, de M. Steenackers, directeur des télégraphes et des postes, et du préfet du Loiret, M. Pereira, il se rendait aussitôt au quartier général de Villeneuved'Ingré. Le général d'Aurelle de Paladines reçut le ministre dans une mauvaise pièce du rez-de-chaussée : il était entouré de son chef d'état-major, le général Borel, du général des Pallières , récemment nommé commandant supérieur du 15e corps, du colonel du génie, du général commandant le parc d'artillerie de réserve, et des autres chefs de corps. Il s'agissait de tenir une sorte de conseil de guerre pour savoir comment on profiterait de la victoire de Coulmiers, et quel plan de campagne on adopterait. Personne ne fut d'avis de marcher résolùment en avant. Seul le préfet du Loiret, déclinant du reste toute compétence militaire et se faisant simplement l'organe de l'opinion publique, observa que la France entière s'attendait à ce qu'on frapperait immédiatement un grand coup, et ce serait peut-être là, ajoutait-il, le seul moyen de ne pas refroidir l'ardeur que la victoire avait donnée pour la première fois à l'armée et à la nation.

Le général en chef, aussi bien que le ministre de la guerre, s'attendaient à un retour offensif très-prochain. D'après des renseignements fort erronés, ils croyaient l'ennemi beaucoup plus nombreux qu'il ne se trouvait réellement. On avait trois jours selon les uns, cinq selon les autres avant d'être attaqué par des forces supérieures. Il fallait se tenir sur la défensive et se fortifier sur place, en réunissant au plus vite les contingents nouveaux. On décida donc qu'on ferait en avant d'Orléans un vaste camp retranché, qui s'étendrait de Chevilly et de la forêt jusqu'à la Loire, en passant par Huêtre, Gidy, Boulay, Ormes, Bucy-Saint-Liphard, Ingré. Les ingénieurs devaient se mettre à l'œuvre sans retard ; d'énormes réquisitions de pelles, de pioches, de travailleurs devaient être faites. En même temps, des batteries de marine seraient établies tout autour d'Orléans. Un nombre considérable de petits canons de montagne fut réclamé par le général Martin des Pallières, comme devant être d'une manœuvre facile dans les boues de la Beauce. Le télégraphe, établi au quartier général même, les demanda directement en Algérie, et, moins de huit jours après, ils arrivaient à Orléans. Le général des Pallières était établi, avec son corps d'armée, en avant de Chevilly, sur la route de Paris; une

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partie de ses forces était adossée à la forêt d'Orléans. Il était bien pourvu d'artillerie, il semblait sûr du succès et parlait avec bonheur de la « purée » qu'il ferait des Prussiens, si l'ennemi osait tenter d'aborder ses positions.

En effet, le mot d'ordre de tous les généraux était, en cas d'attaque, de résistervaillamment, de précipiter la retraite des Prussiens après leur avoir fait éprouver le plus de pertes possible, et alors de marcher résolûment en avant pour gagner Etampes en deux jours, et établir là un second camp retranché d'où on pourrait s'avancer sur Paris. On comptait beaucoup, du reste, sur les renforts que le ministère promettait d'envoyer en hommes et surtout en canons. Le matériel était fort insuffisant : point de chevaux pour l'artillerie, peu d'approvisionnements, un mauvais service de bagages. Puis les hommes manquaient de vêtements et de chaussures , et la saison devenait de plus en plus rude chaque jour. Mais il ne fallait pas désespérer. Selon les assurances du ministre de la guerre, chaque moment écoulé était autant de gagné sur l'ennemi : nous augmentions nos forces tous les jours, tandis que lui au contraire s'affaiblissait. Paris, d'ailleurs, avait encore pour deux mois de vivres, et pouvait attendre. Le général Trochu, prévenu de la victoire de l'armée de la Loire, n'allait pas tarder à sortir avec cent soixante mille hommes et à venir donner la main aux armées de province.

M. Gambetta ne dissimulait pas sa confiance ; mais il faut dire qu'il se montrait plein de déférence pour les généraux, pour le général d'Aurelle en particulier, et peu disposé, ce jour-là du moins, à imposer sans discussion ses volontés. Il est vrai qu'on était au lendemain de Goulmiers et que les choses ne tardèrent pas à se modifier. M. de Freycinet s'occupait particulièrement du personnel et du matériel militaires, et semblait assez précisément instruit de ce dont il pouvait disposer comme hommes et comme artillerie. On parla également de quelques récompenses à accorder à l'armée, de quelques promotions à faire. Puis Gambetta, avec le fidèle Spuller, se retira dans un cabinet voisin ; et il en sortit bientôt avec une proclamation adressée à l'armée de la Loire, qu'il vint lire au général d'Aurelle et qu'il lui demanda de mettre à l'ordre du jour du lendemain. C'était un de ces documents d'une pompeuse et trop sonore éloquence, dont le jeune ministre de

l'intérieur et de la guerre fit, pendant le cours de sa dictature, un si singulier abus. En lisant cette pièce dans le Moniteur, la France put croire que les soldats avaient été électrisés par ces chaleureuses paroles, qu'en fait trois ou quatre personnes seulement entendirent, et qui ne firent sur l'armée, tristement campée dans la boue, qu'un bien médiocre effet.

Le ministre revint à Tours; et pendant quinze jours ce ne furent que dépêches et circulaires poussant avec une activité fébrile les travaux de fortification que les ingénieurs conduisirent avec autant de dévouement que de promptitude. L'administration, tout en donnant largement son concours, voulait mettre dans les réquisitions le plus d'ordre et de régularité possible. M. Gambetta s'impatientait, croyant que ses ordres n'étaient point assez vite exécutés, et il envoyait des agents, comme M. de Serres et autres, qui fatiguaient les généraux, ainsi que les conducteurs des travaux, et jetaient le trouble, en accusant de trahison ceux qui trouvaient le moindre obstacle à l'accomplissement immédiat de volontés souvent ignorantes ou irréfléchies.

On employa ainsi près de quinze jours; et pendant ce temps l'armée, immobile, souffrant des privations et du froid, perdait peu à peu la confiance et l'ardeur dont elle était tout d'abord animée. D'autre part, il devenait évident pour tous ceux qui approchaient l'état-major de l'armée et qui suivaient de près les événements, qu'on allait recommencer à Tours les fautes commises par l'Empire, et que les généraux, gênés dans leurs mouvements par des ordres venus du ministère, seraient fatalement conduits à une déroute que le peu de solidité de notre armée devait rendre irrémédiable. Le commandement en chef n'avait été, en quelque sorte, attribué au général d'Aurelle que pour la forme, et le ministère de la guerre entendait bien diriger toutes les opérations, pour s'arroger ensuite tout l'honneur du succès. Ainsi, le 22 ou le 23 novembre, le général des Pallières reçut de Tours l'ordre de quitter Chevilly avec une partie du 15e corps et d'opérer vers la droite; il avait mission d'enlever Pithiviers à l'ennemi, et en même temps de faire jonction avec les troupes du 20e corps qui arrivaient de Gien, commandées par le général Crouzat. Le général Martin des Pallières était très-opposé à ce mouvement, qui dégarnissait beaucoup le centre, et exposait ses troupes à se trouver quel-

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que jour seules en présence de toutes les forces de Frédéric- Charles. Il avait fait au ministèr; les observations les plus nettes; mais Tordre était formel : il devait obéir bien qu'à regret. Le général pourtant ne manquait pas d'audace ; il brûlait du désir de se distinguer par quelque coup de main; il devait avoir de bonnes raisons pour hésiter à marcher en avant.

Le 24 cependant, de sept à dix heures du matin, un combat, fort glorieux pour l'avant-garde du 15e corps, eut lieu à Neuville-aux-Bois, petite ville au nord-est de la forêt d'Orléans. Quinze cents Français, surpris et bombardés, repoussèrent, en leur faisant subir des pertes considérables, trois ou quatre mille ennemis. Le 29e de marche, composé presque entièrement de jeunes soldats voyant le feu pour la première fois, s'était héroïquement conduit. Les hussards et les dragons, chargés par le général de Longuerue d'opérer une diversion vers le sud pour empêcher l'ennemi de tourner l'infanterie, avaient manœuvré avec énergie et habileté. Les habitants de Neuville avaient aussi fait vaillamment leur devoir; ils ne s'étaient pas laissé ébranler par les obus et les boulets qui pleuvaient sur toute la ville ; ils s'étaient empressés d'organiser des secours pour les blessés et d'aller les chercher avêc dévouement jusque sur les lieux du combat <.

Cette petite bataille, où nos soldats, sans ordre, sans direction, sans officiers, setaient trouvés vainqueurs, n'avait été qu'un accident heureux qui, aussi bien, aurait pu nous devenir fatal : elle prouvait une fois de plus avec quelle imprévoyance les opérations militaires étaient dirigées.

Un incident plus caractéristique va nous démontrer que si les officiers étaient coupables de plus d'une négligence, les hommes imprévoyants et inexpérimentés qui menaient, de leur cabinet, toute la campagne ont assumé sur leurs tètes une bien plus lourde responsabilité.

Deux membres de la Délégation de Tours, dont on ne parlait plus guère depuis l'arrivée de M. Gambetta, MM. Crémieux et Glais-Bizoin, supportaient assez impatiemment, parait-il, le rang obscur où leur jeune collègue les avait fait retomber. La

1 Voir dans l'Impartial du Loiret du 28-29 novembre, les ordres du jour adressés par les généraux à leurs soldats à l'occasion de ce combat.

patrie allait être sauvée par la République : deux vieux doctrinaires des idées républicaines voulaient au moins en prendre leur part. Ils résolurent de frapper un coup d'éclat ; et ce coup d'éclat était de faire, à l'exemple de M. Gambetta, une visite à l'armée de la Loire. Le ministre de l'intérieur et de la guerre vit d'un assez mauvais œil ce qu'il regardait comme une usurpation de ses pouvoirs. Il ne se crut point toutefois le droit d'empêcher le voyage de ses collègues, et se contenta, dit-on, de leur recommander de ne faire aux soldats ni discours, ni proclamation.

Le 28 novembre, les deux représentants du Gouvernement de la Défense nationale arrivèrent à Orléans, accompagnés de plusieurs personnes, entre autres de M. Cochery, ancien député du Loiret, et de M. Lefébure, ancien député de l'Alsace, qui venait de faire dans les Vosges une brillante campagne à la tèic d'un corps de francs-tireurs. On se rendit vers midi à l'étatmajor du général d'Aurelle, qui se trouvait alors à Saint-Jeande-la -Ruelle, à une lieue d'Orléans. Quand les visiteurs entrèrent, le général était seul. Tout le monde fut surpris de son ton de tristesse et de découragement. Quelques compliments à peine échangés, il prit la parole, et presque sans préambule : « Je n'avoue pas d'ordinaire, dit-il, le nombre de troupes dont a je dispose; mais je n'ai ici que cent soixante mille hommes, « et encore très-disséminés sur une ligne de quinze lieues de « long au moins. J'ai fait souvent à ce sujet des observations « au ministre de la guerre ; on n'en persiste pas moins dans « ce système, à mes yeux déplorable. De jeunes troupes, « comme celles que nous commandons, doivent se sentir « toujours appuyées ; il faut qu'elles soient, au plus, à un jour « de marche les unes des autres. Et puis, je ne suis pas assez « maître de mes mouvements ; on donne à mon insu et direc- « tement des ordres do Tours, sans que les opérations soient « suffisamment combinées. J'ai, de ce que j'avance, des « exemples regrettables. Ainsi, il y a trois jours, contraire- « ment à mes indications et aux rapports de mes éclaireurs, le « ministère a donné l'ordre d'évacuer Châteaudun, croyant « que les troupes qui occupaient cette ville allaient se trouver « en face de forces considérables. Châteaudun, laissé sans « défense, a été un jour sans voir l'ennemi ; le lendemain « quelques uhlans sont arrivés; maintenant il y est entré deux

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« ou trois régiments, contre lesquels il faudra reprendre une « position qu'il était si facile de ne pas abandonner. Aujour- « d'hui même , ajouta-t-il , on a donné ordre au général « Crouzat, qui commande le 20° corps, d'attaquer Beaune-la- « Rolande; je ne sais comment cette affaire aura réussi; mais « elle se passe un jour trop tôt ; il fallait opérer conjointement « avec le général des Pallières et avec moi. Tous ces faux « mouvements sont très-regrettables, et ils ne peuvent amener « que les plus déplorables confusions. Nous combattons de « notre mieux pour la France et rien que pour la France ; nous « sommes tous animés d'une égale ardeur; mais il faudrait au « moins que notre responsabilité ne fût pas aggravée, et que « nous soyons plus réellement maîtres de nos mouvements. »

Tout cela était dit avec chaleur, conviction et un certain accent de douleur. Les franches déclarations du général produisirent chez les assistants une impression aussi pénible qu'inattendue. « Nous ferons des observations sérieuses à « Tours, dit M. Grémieux ; il faut évidemment, général, que « vous soyez ici maître absolu. Après tout, nous avons nommé « Gambetta ministre de la guerre, nous avons bien le droit de « contrôler ses actes. »

On parla ensuite de Paris et des grandes opérations militaires qui s'y préparaient. « Pour combien de temps au juste Paris « a-t-il de vivres? » demanda le général d'Aurelle. — « Il y en « a jusqu'à la fin du mois prochain, très-grandement, » répondit M. Grémieux. — « Alors, cela nous suffit, » reprit le général, « tout sera terminé pour ce moment. »

Puis les deux membres de la Délégation remontèrent en voiture ; et, accompagnés d'un aide de camp, ils se rendirent au prochain bivouac. On réunit autour d'eux quelques artilleurs : M. Crémieux leur adressa un petit discours; exemple contagieux que ne put s'empêcher d'imiter M. Glais-Bizoin. En repartant pour Tours, on parlait encore dans l'entourage des deux membres du Gouvernement de la Défense nationale, de l'impression produite par les déclarations du général d'Aurelle, et l'on ne semblait pas exempt d'inquiétude sur l'issue d'une lutte dans laquelle ceux qui devaient nous sauver compromettaient si malheureusement, par leur coupable personnalité, nos seules chances de succès.

Le général d'Aurelle de Paladines n'avait eu que trop

raison. Le jour même de la visite de MM. Grémieux et Glais- Bizoin à Farinée de la Loire, s'était donnée près de Beaune-la- Rolande une action d'abord indécise, mais qui, le soir, s'était presque changée en déroute. Les suites de cette affaire eurent trop d'importance pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant1. L'aile droite de l'armée de la Loire se composait du 20e et du 18e corps, et tenait toute la partie du Gâtinais qui s'étend entre Bellegarde et Boiscommun ; le prince Frédéric- Charles 2, de son côté, avait son quartier général à Pithiviers, et ses troupes communiquaient avec l'Est par Montargis. Le 15e corps, sous les ordres du général Martin des Pallières, occupait Ghambon, sur la lisière de la forêt, et Ghilleurs-aux- Bois. Les deux corps français ne se donnaient point la main, puisque leurs points extrêmes étaient encore distants de plus de dix kilomètres. Leur jonction était d'une importance capitale pour le succès de la campagne ; mais cette jonction ne pouvait s'opérer que d'accord avec le général en chef ; et malheureusement, comme on l'a déjà vu, le général d'Àurelle de Paladines n'exerçait le commandement suprême que d'une façon toute nominale, ignorant le plus souvent les mouvements que le ministère ordonnait directement à une partie de son armée.

Le 24 novembre, dans une affaire assez brillante, le 1 8° corps, venant de Gien, avait attaqué Maizières et Ladon ; nos troupes avaient couché sur le champ de bataille ; néanmoins la position principale n'était point emportée, et ce n'était là que le prélude d'une action plus décisive. Elle fut donnée le 28, avec le concours du 20e corps qui, bien commandé par le général Crouzat et animé du meilleur esprit, n'avait point vu le feu depuis sa retraite de Besançon et brûlait de se mesurer avec l'ennemi. Ge corps d'armée ne comprenait pas moins de trentecinq mille hommes ; le 18e en avait au moins vingt-cinq mille;

1 Nous ne ferons que résumer ici l'intéressant article publié dans la Revue des Deu£- Mondes, du 1er juillet 1871, sous ce titre : Le vingtième corps de f Armée de la Loire, par M. le capitaine de vaisseau Th. Aube, commandant de la 2e brigade.

1 Dès la nouvelle de la bataille de Coulmiers, le 11 novembre, Frédéric- Charles, qui était cantonné à Troyes avec les troupes détachées de Metz, donnait l'ordre de marcher en avant, et, traversant Sens, Nemours, Puiseaux, il venait, le 19, s'établir à Pithiviers. Une autre partie de ses forces s'emparait, le 20, de Montargis, après avoir passé par Ferrières et Courtenay.

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et tous deux allaient se trouver en face de cinquante- cinq raille Prussiens et Hanovriens. Outre qu'elle établissait la jonction de la droite de Tannée de la Loire avec le centre, la position de Beaune-la-Rolande avait pour le prince Frédéric- Charles une importance considérable, car elle assurait ses communications avec Pithiviers et Montargis, seuls points d'où lui venaient ses approvisionnements et ses munitions, — aussi avait-il fortifié le village avec le plus grand soin et avait-il donné ordre à ses troupes d'y tenir énergiquement.

A huit heures du matin l'attaque avait commencé du côté de Saint-Loup-des- Vignes : le 20° corps en supporta tout le poids. Trois fois nos troupes arrivèrent jusqu'aux premières maisons; trois fois elles furent repoussées avec des pertes considérables, se heurtant contre des murs crénelés et des retranchements d'où les Prussiens, sans se découvrir, les fusillaient à bout portant. Au milieu du jour, l'ennemi reçut de Pithiviers d'importants renforts : l'affaire de Beaune était manquée; il fallait rétrograder jusqu'à Bellegarde et Boiscommun. Le 18e corps avait assez mal soutenu l'attaque 1 ; et, par une dérision singulière, c'est à lui seul que Gambetta, dans une dépèche sonore, attribua les honneurs de la journée, ajoutant que son commandant avait bien mérité de la patrie et qu'en conséquence le colonel Billot était confirmé dans son grade de général.

Mais comment les deux divisions d'infanterie elles batteries nombreuses qui aidèrent si puissamment les troupes de Beaune à repousser notre attaque, avaient-elles pu être détachées contre nous en présence du 15° corps? Commentée 15e corps était-il resté dans l'inaction pendant toute la journée du 28 ? — Le général d'Aurelle nous l'a dit : on le prévint trop tard de l'ordre donné par le ministère au 18e et au 20° corps ; et d'autre part le général des Pallières ne sut pas suppléer à ce manque d'instructions, et, par une marche vigoureuse dans la direction du canon, sauver une situation très-com promise par l'incapacité de la direction supérieure.

1 Dans un article publié dans le Correspondant du 25 juillet 1871, sous loutre de : Campagne sur la Loire et dans CEstt M. le vicomte Ph. d'Ussel apprécie plus favorablement le rôle du 18e corps dans l'affaire de Beaune ; mais l'auteur avoue lui-même qu'il n'assistait point à l'action, et puis il confond, croyons-nous, la bataille de Maizières, qui est du 24 novembre, avec le combat de Beaune-la-Rolande, qui est du 28.

Quoi qu'il en soit, le coup de main manqué sur Beaune eut pur la suite des opérations les plus graves conséquences. La jonction entre les divers corps français avait définitivement échoué ; l'aile droite, très-éprouvée, très-découragée par son échec et par une retraite qui ne s'était pas effectuée sans désordre, était pendant huit jours incapable d'entrer en ligne. Le prince Frédéric-Charles le savait bien : après cette première victoire, il n'avait plus rien à redouter pour ses communications sur la gauche, et il pouvait librement porter ailleurs tous les efforts de son armée.

Quelques jours après, fut tenu au château de Nibelles, entre les généraux et les chefs de service des 15e et 20e corps, un conseil de guerre, dont un des assistants, le commandant Aube, a rapporté les divers incidents. Il paraît que le général Crouzat avait exposé l'état de dénuement où étaient ses troupes, les fatigues que leur avaient causées des marches et contre-marches inutiles, le découragement où des insuccès qui n'avaient point dépendu de leur valeur les plongeaient trèsjustement; il ajoutait qu'il fallait du temps pour remettre le moral de son armée et qu'elle était incapable pour le moment de tout effort sérieux. — Il lui fut répondu par le général des Pallières : « Les hommes sont ce qu'on les fait; le 15° corps, lui aussi, était à mon arrivée très-mal organisé, sans ordre, sans discipline. En quinze jours, tout a changé; et, je le répète, si leur moral est aujourd'hui excellent, c'est que les hommes sont ce qu'on les fait. » Et à ces paroles peu flatteuses pour les généraux, ses égaux, à qui elles étaient adressées, M. des Pallières ajoutait : « D'ailleurs vous voyez les Prussiens partout, et vous croyez à ce qu'on dit de leurs forces et du grand nombre de leurs canons. Détrompez-vous, nous n'avons devant nous qu'un rideau de troupes sans consistance : seulement ces troupes sont habilement manœuvrées, et elles peuvent nous faire illusion ; mais elles ne le font, elles ne paraissent redoutables qu'à ceux qui ne connaissent pas comme moi la tactique prussienne. » Et le général haussa les épaules quand on lui parla de la masse réelle d'artillerie qui avait figuré au combat de Beaune-la-Rolande. a Puissiez-vous ne pas faire bientôt l'expérience de la réalité ! » lui repartit le commandant d'une des brigades qui avaient été le plus éprouvées à l'affaire du 28 novembre.

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Le surlendemain, attaqué près deChilleurs par une artillerie formidable, le général Martin des Pallières se retirait à la hâte avec toutes ses troupes, abandonnant ses canons au milieu de la forêt, et n'ayant pas même résisté suffisamment à l'ennemi pour donner au 20e corps le temps de venir à son secours.

Mais, depuis le malheureux échec de Beaune-la-Rolande, dont personne, pas même le général d'Aurelle, n'avait compris toute la portée, un événement considérable était venu remettre de l'espoir dans les cœurs et faire toucher en quelque sorte du doigt le but que l'on voulait atteindre. L'armée de Paris avait accompli son grand effort, et chacun croyait à une sortie victorieuse dont les résultats allaient soudain changer la face des choses.

Le général Trochu a raconté comment, prévenu le 14 novembre seulement des opérations de l'armée de la Loire et de la victoire de Goulmiers, il avait dû en quatre jours changer tous ses plans d'opération, abandonner les travaux qu'il avait faits sur la presqu'île de Gennevilliers dans le but de tenter une sortie par la basse Seine, et transporter ses troupes disponibles, son artillerie, son matériel pour livrer bataille à l'ennemi vers le sud et aller à tout prix au-devant de l'armée de la Loire. Ce n'était pas sans regret qu'il avait renoncé à un plan préparé dé longue date, et dans le succès duquel il avait une ferme confiance; mais il cédait à l'opinion, à la nécessité où les armées de province le mettaient d'agir sans retard. Le 24, il envoyait une dépêche à M. Gambetta pour lui annoncer que le mouvement de l'armée de sortie commencerait le mardi 29, et que, s'il réussissait, le général Ducrot ferait marcher son armée victorieuse vers la Loire, dans la direction de Gien. M. Gambetta navait-il pas écrit à ses collègues de Paris que le 6 décembre, au plus tard, l'armée de la Loire bivouaquerait dans la forêt de Fontainebleau ? Il est vrai que la dépêche officielle de Tours était de quelques jours antérieure aux échecs des 20e et 18e corps; mais l'on doit ajouter, à la louange du général Trochu, qu'il ne partageait pas les illusions du jeune ministre de la guerre.

Cependant, au moment donné, tout était prêt à Paris. La bataille, retardée d un jour par une crue imprévue delà Marne, fut donnée à Villiers le 30 novembre, sous les ordres du général Trochu lui-môme et du général Ducrot, tandis que le général Vinoy tentait une diversion moins séheuse dans la direction de l'Hay et d'Épinay. La victoire nous resta sans conteste; ce fut une glorieuse page dans la résistance de Paris. Comment se fait-il que les positions, gardées le premier jour, aient été ensuite abandonnées plutôt que perdues? Pourquoi en un mot l'armée ne put-elle pas percer les lignes prussiennes? Cela fut dù à une suite de malheurs, à une complication d'incidents qui n'importent pas directement à notre sujet. Un point seulement est nécessaire à éclaircir : quand et comment le gouvernement de Paris fit-il savoir à M. Gambetta le résultat de la sortie du 29 novembre? Quel usage fit le ministre de la guerre à Tours des nouvelles qui lui furent envoyées de Paris?

C'est le 30 novembre au soir qu'un ballon, parti de Paris, apporta à la province les détails de la double opération du général Ducrot sur la Marne, et du général Vinoy en avant du Mont-Valérien. Le gouvernement n'avait pas envoyé autre chose à Tours que les rapports officiels des deux généraux, rapports télégraphiques qui avaient été affichés et publiés sur l'heure à Paris. Dans ces documents très-courts, on constate sans emphase le résultat favorable des premières opérations ; on ne dit nulle part que l'armée ait percé les lignes prussiennes et s'avance vers la Loire. Par quelle étrange interprétation des mots M. Gambetta se crut-il autorisé, dans son fameux discours du 1er décembre, et dans sa longue dépêche du même jour, à entonner le cri de la délivrance, à donner à toute la France anxieuse un espoir qui devait être si tôt déçu ; bien plus, à tromper notre armée, généraux et soldats, sous prétexte de leur rendre confiance? Qu'on se rappelle l'émotion patriotique qui s'empara alors de tous les cœurs ! Qui de nous ne crut que la France était sauvée ? Qu'on relise la proclamation qui a dû être affichée, le 2 décembre au matin, dans toute la France : M. Gambetta n'annonçait-il pas que « l'amiral Lalloncière s'était avancé sur Longjumeau et avait enlevé les positions d'Epinay, au delà de Longjumeau, positions retranchées des Prussiens? » — « Notre armée de la Loire, ajoutait-il, a déconcerté, depuis trois semaines, tous les plans des Prussiens et

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repoussé toutes leurs attaques. Leur tactique a été impuissante sur la solidité de nos troupes, à l'aile droite comme à l'aile gauche. Nos deux grandes armées marchent à la rencontre l'une de l'autre. »

Hélas! ce jour-là même, l'aile droite de l'armée d'Orléans recevait à Loigny un échec aussi irréparable que celui de l'aile gauche à Beaune; et tandis qu'à Paris, Trochu, Ducrot etVinoy rentraient sans avoir pu traverser les redoutables lignes prussiennes, tout était perdu sur la Loire, et Orléans allait retomber entre les mains de l'ennemi. Ce sont ces derniers combats qu'il nous faut maintenant raconter.

Une note insérée au Moniteur universel, le 3 décembre, annonçait que l'armée de la Loire avait commencé le 1er « le mouvement général qui avait été concerté le 30 novembre, au soir, au quartier général, en vertu d'instructions émanées du ministère de la guerre. » En effet, ce jour-là même, M. de Freycinet était venu tenir avec le général d'Àurelle une longue conférence, en même temps que le général Bourbaki passait par Orléans pour aller prendre le commandement du 18e corps. Le général en chef, par un ordre du jour chaleureux, daté du 1er, avait annoncé à ses troupes le mouvement en avant. Lui-même avait transporté son quartier général à Ghevilly, sur la route de Paris.

Ce môme jour, le général Ghanzy, avec le 16e corps, était parti de Saint-Péravy et de Patay. Il avait trouvé sur sa gauche l'ennemi fortement établi de Guillonvilleà Terminiers. Il s'était battu énergiquement de midi à dix heures du soir ; et ses troupes avaient enlevé avec beaucoup de vigueur les positions de Nonneville, Villepion et Faverolles. L'artillerie et l'infanterie s'étaient très-bien comportées, et la première division, sous les ordres de l'amiral Jauréguiberry, s était particulièrement distinguée. Après la victoire de Villepion , l'ennemi s'était retiré en abandonnant le champ de bataille. « Je le suivrai demain 1 , » disait le général Chanzy, dans son ordre du jour à ses troupes, qu'il félicitait de leur attitude.

Quel ne dut pas être l'enthousiasme des soldats, quand le soir même ou le lendemain de cette bonne journée, on

1 Dépêche du général Chanzy au général en chef. Saint-Péravy, 2 décembre, 1 h. 20 du matin.

leur fit connaître la proclamation suivante de leur général en chef :

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