ORLÉANS, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL A INTÉRIEUR
« L'ennemi a occupé Orléans à minuit. On dit les Prussiens presque sans munitions. Ils n'ont presque pas fait de prisonniers. »
Trois phrases et trois erreurs. Les Prussiens n'étaient pas entrés à minuit, mais bien à deux heures du matin, et en tout cas ce n'était pas le secrétaire général qui avait pu les voir. Ils ne manquaient ni de munitions, ni d'artillerie, et même ils avaient su trop bien s'en servir. Enfin, ils ne savaient que faire
1 II faut môme observer que l'armée do la Loire tout entière n'a jamais dû compter dans ses rangs le chiffre de deux cent mille hommes. On peut la décomposer ainsi : 15e corps, cinquante à soixante mille hommes -, 16e, trentecinq mille-, 17e, vingt mille; 18e, ving'-cinq a trente mille-, 20e, trente-cinq mille ; en tout cent soixante-dix mille hommes au plus.
D'autre part, les troupes allemandes, dont le prince Frédéric-Charles avait le commandement en chef, comprenaient deux corps distincts : l'un, à gauche, sous les ordres du prince lui-même, se composait de la deuxième armée de Metz et pouvait avoir cinquante à soixante mille hommes et deux cent cinquante bouches à feu ; l'autre, à droite, commandé par le grand-duc de Mecklembourg, comprenait, en comptant les Bavarois du général de Tann, quarante mille hommes au moins, avec une forte artillerie, — ce qui fait bien cent mille hommes, sans parler de la cavalerie.
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de leurs prisonniers, et ils les entassaient par milliers dans les églises. Mais c'est de cette façon qu'on écrivait l'histoire, sous ce régime que M. Lanfrey a si bien appelé « la dictature de l'incapacité. » Et pour qu'il ne manquât rien, M. Gambetta ajoutait dans sa dépêche : « La retraite s'effectue en bon ordre. Le moral des troupes est excellent. » Ce sont là des documents qui malheureusement appartiennent à l'histoire.
La retraite s'était effectuée, non pas en bon ordre, mais dans le plus grand désarroi possible, pour le 15e corps du moins. Le général d'Aurelle de Paladines avait pris pour se retirer la route du centre, qu'on appelle 5 Orléans la route de Toulouse. Son armée le précédait, et dans un désordre qui ressemblait fort à une déroute. Elle arriva le 5 décembre à Sulbris, au lieu même où s'étaient si bien organisés, un mois auparavant, les régiments vainqueurs de Goulmiers; — le 6, elle atteignait Vierzon, poursuivie d'assez près par l'ennemi. Là, malgré l'encombrement qui régnait dans la ville, une retraite plus régulière s'organisa, et les troupes furent dirigées sur Bourges, où elles devaient se reformer.
Le 7, le général d'Aurelle était à Vierzon, à l'hôtel des Messageries. C'est ce jour-là qu'il reçut un télégramme de Tours, lui annonçant sa destitution. Dans une conversation qu'il avait eue avec le maire et quelques autres personnes, il avait répété que la responsabilité principale des événements retombait sur l'administration de la guerre et surtout sur le délégué du ministre, M. de Freycinet, un infatigable Carnot, comme il l'appelait ironiquement, et que le système d'imposer par le télégraphe des plans de guerre, sans connaissance des choses et des lieux, ne manquerait pas d'user successivement tous les généraux '. Le soir, il avait pu lire, dans les journaux, l'odieux factum que le ministre avait lancé à son adresse.
De plus, pour juger la conduite du commandant révoqué de
1 Le Gouvernement de la Défense nationale à Tours, par Armand Rivière, p. 165.
l'armée de la Loire, M. Gambetta instituait une commission dont il donnait la présidence au maréchal Baraguey-d'Hilliers et dont faisaient partie le général Barrai et M. Ricard, nommé préfet des Deux-Sèvres au 4 septembre. Cette commission ne fonctionna jamais ; et même, quelques jours après, on offrait au général d'Aurelle de Paladines le commandement du camp d'instruction de Cherbourg, qu'il s'empressait de refuser. Plus tard encore, après la translation du gouvernementà Bordeaux, M. Gambetta écrivait au général pour lui proposer de nouveau un grand commandement ; mais cette fois, M. d'Aurelle lui répondait avec dédain, par une lettre publique, qu'il était décidé à ne rien accepter que d'un gouvernement reconnu par la nation. C'est sans doute cette digne attitude qui lui valut d'être envoyé à l'Assemblée nationale par le département même qui était en dernier lieu le siège de la dictature du ministre de la guerre et de ses amis 1 .
Il nous resterait encore à indiquer quel fut le sort des deux ailes de l'armée de la Loire, après la retraite d'Orléans. Il ne nous appartient pas pourtant de raconter la glorieuse résistance que les 16e et 17e corps opposèrent à l'ennemi, depuis le 6 jusqu'au 21 décembre, de Beaugency 2 au Mans. Le général Chanzy, qui était devenu le commandant en chef de ce qu'on appela la deuxième armée, contraint de reculer devant des forces supérieures, eut l'habileté de ne céder le terrain que pied à pied, faisant éprouver à ses adversaires des pertes fort sérieuses et livrant en un mois vingt batailles dont quelquesunes furent presque des victoires. Lui-même a voulu du haut de la tribune 3 rendre justice à ses soldats, dont les Prussiens ont su plus d'une fois reconnaître l'héroïsme.
Quant à l'aile droite de l'armée de la Loire, elle se composait, comme on sait, des 18e et 20e corps; et nous l'avons quittée après le combat de Beaune-la-Rolande. Qu'était-elle devenue pendant les journées des 3 et 4 décembre? Que devintelle après la reprise d'Orléans ? Chilleurs était tombé au pou-
1 Le général jusqu'ici n'a pas pris la parole à la chambre, et il n'a rien publié que nous sachions sur sa campagne.
1 Voir, sur ces divers combats, Y Histoire de la mile et du canton de Beaugency pendant la guerre de 1870, p. 92 à 122.
* Discours prononcé par le général Chanzy à l'Assemblée nationale, le 14 juin 1871.
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voir de l'ennemi, le 3 décembre ; la canonnade avait entièrement cessé à onze heures et demie du matin, et les Prussiens s'avançaient à la poursuite de nos troupes par la grande route de Pithiviers à Orléans. Cantonné à Nesploy et à Nibelle, le 20e corps avait essayé de devancer l'ennemi en prenant la route qui mène à Orléans par Gombreux, Vitry, Fay-aux-Loyes et Donnery. Vers trois heures, il avait franchi le canal dépassé Donnery. Vains efforts : les Prussiens rangés en bataille les attendaient en avant d'Orléans avec des forces considérables. Toute diversion était maintenant inutile. Par un mouvement à gauche, nos colonnes rejoignirent la grande route qui conduit à Jargeau le long de la Loire. A six heures, toute l'armée avait passé le fleuve pour se diriger ensuite par Argent sur Bourges.
Le 18e corps, dont Bourbaki venait de prendre le commandement, n'était arrivé que le 3, ausoir,àChâteauneuf, ignorant tout ce qui s'était passé; et le général avait aussitôt télégraphié à Orléans pour savoir si la route était libre. Le général d'Aurelle lui ayant fait connaître la triste réalité, il dut rétrograder sur Gien, poursuivi de près par le vainqueur. Il avait traversé précipitamment la ville sans s'y arrêter; puis il avait gagné Bourges , très-découragé, et s'efforçant de recomposer une armée qu'une retraite trop rapide avait comme dissoute et à qui tout manquait. Ce fut le noyau de ce qu'on appela plus tard « la première armée. »
Les premiers coups de Frédéric-Charles, poursuivant avec vigueur le 15e corps, avaient frappé sur le 16e et le 17°, avec les forces réunies du grand-duc de Mecklembourg et des Bavarois. Un secours eût été bien utile au général Chanzy ; mais Bourbaki se déclara dans l'impuissance de le porter ; et à une dépèche de Gambetta qui lui enjoignait impérieusement de partir à l'heure même de Bourges, le 10 décembre, pour marcher sur Blois où tombaient les premiers obus prussiens, il répondait : « L'armée ne peut partir; car, si je me mettais en route, j'arriverais peut-être de ma personne, mais sûrement sans un seul homme et un seul canon. »
Le général Bourbaki fît preuve malheureusement d'une moins ferme résistance aux volontés du ministre de la guerre, quand il entreprit, en plein hiver, contre son opinion personnelle et contre celle de ses principaux lieutenants , cette aventu-
reuse expédition dans l'Est, qui ne pouvait aboutir qu'à un désastre.
M. Gambetta, cependant, ne se montrait pas ébranlé par l'immensité des revers dont plus que personne il était coupable. Dans cette politique de « fou furieux, » comme Ta caractérisée M. Thiers, il se trouvait, parait-il, obligé de tromper tout le monde et peut-être de se tromper lui-même. Nous avons vu sa violente dépêche contre le général d'Aurelle. Le 6 décembre, il en envoyait une autre, dans laquelle la déplorable situation de nos armées était présentée sous les couleurs les plus favorables :