‹ Le drapeauChapitre 3 sur 10 · LK DR A PB AU · texte numérisé non relu

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chemin de la vie. Ils ne se quittèrent plus. Fougerel décida Malapeyre à habiter le pays normand, et, choisissant leur logis dans cette calme et charmante petite ville de Vernon, ils y associèrent leurs deux médiocrités fort peu dorées, et parvinrent, habitués qu'ils étaient depuis longtemps aux privations, à en faire une sorte d'aisance. C'était le repos absolu après l'absolue agitation. Quelle vie dilférente que cette vie nouvelle! Les années s'écoulaient en journées longues comme des veillées d'hiver, l'emplies par les mêmes occupations, les mêmes causeries et les mêmes promenades. La ville, avec ses rues pittoresques, où, ça et là, apparaît quelques vestiges du passé, est de celles où il fait bon de s'arrêter pour prendre quelque repos. Tout y invite à une halte heureuse. La Seine coule paisiblement sous le vieux pont de pierre. Des fun saines, odorantes, sortent des toits de Vernon et de Vernonnet, le village qui fait face

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à la ville, sur la rive opposée du fleuve. De gais visages reposés se montrent aux fenêtres des maisons grises. Point d'agitation, point de fièvre. A peine quelques soldats du train, logés aux casernes, frappent-ils d'un talon plus bruyant le pavé de la ville. Cette population de rentiers, de vieux militaires retraités, d'amateurs de jardins, vit doucement sous l'atmosphère normande.

— k Je donnerais tous les cidres de l'Eure et de la vallée d'Auge pour deux tonneaux de notre Médoe, disait parfois Malapeyre à Fougerel; mais j'avoue qu'on vit à l'aise en Normandie et qu'on y vieillit avec plaisir.

Les joies des deux officiers n'étaient pourtant pas excessives, et toutes leurs distractions consistaient à longer les boulevards,'l'avenue de la Maisonnette, jusqu'au bout de cette route bordée d'arbres qui cù-

toie les charmilles du parc de Bizv ; puis, continuant leur chemin, en faisant halte parfois pour tracer sur le terrain quelque plan d'une bataille que les deux amis discutaient, ils entraient dans la forêt et ne s'arrêtaient que sous les arbres superbes des Yalmeux. Ils revenaient ensuite, toujours devisant, jusqu'à Y H'Ael d'Évreux, où ils prenaient pension, et, saluant en entrant les convives, ils s'asseyaient à la table d'hùte, et écoutaient plus qu'ils ne parlaient. Repliant leur serviette, ils donnaient enfin un bonsoir collectif, se rendaient au café et attendaient là. en jouant aux dominos, que le premier coup de neuf heures se fit entendre à l'église. Aussitôt ils regagnaient leur logis, et, après avoir pris leur bougeoir à terre, au bas de l'escalier, ils échangeaient une poignée de main et montaient chacun dans sa chambre, puis s'endormaient, rêvant aux conquêtes passées et aux victoires évanoui--.

Au lendemain de Waterloo, ils comptaient, encore une fois, que le gouvernement des Bourbons ne serait que provisoire, et ils espéraient bien, un jour ou l'autre, tirer encore 1 epée qui demeurait accrochée à leur chevet. Un vieux fond d'humeur républicaine leur laissait croire que Louis XVIII ne régnerait pas longtemps. Cependant, les années passaient, disparaissaient, fuyaient; les deux capitaines se sentaient vieillir, et Charles X, après avoir succédé à Louis XVIII, continuait à régner.

— Allons, disait parfois Fougerel, c'est fini, vois-tu, mon vieux Malapeyre ; nous ne commanderons plus aucune compagnie; il faut laisser la place aux plus ingambes; les rhumatismes viennent!... Et puis on a pris l'habitude de flâner : l'air de la caserne nous semblerait bien lourd ! Adieu les beaux espoirs, mon pauvre ami ! Nous mourrons capitaines. Nous ne sommesplus bonsà rien. Le proverbe dit : Vieux soldat, vieille bête!

Ils hésitèrent un moment, après 1830, h reprendre du service. Mais en réalité ils s'étaient faits à cette existence placide, à leur coin d'habitude, à la fillette souriante dont la tète brune apparaît entre deux pots de géranium, à la dame du café qu'on salue et qui vous respecte, h ces coups de chapeau des passants qui s'inclinent devant a les capitaines ». à cet intime repos, à cet humble bonheur de tous les jours, à cette vie pénétrante qui berce l'homme en quelque sorte et endort son souci. Us n'osèrent point quitter cela. Us avaient dépassé des aventures. Ne vivant que dans le temps d'autrefois, leurs souvenirs leur suffisaient. Après une première fièvre pleine de ferveur militaire, ils continuèrent donc, au lendemain de Juillet, à mener leur vie paisible, et on les vit, toujours souriants, silencieux et sympathiques, s'asseoir à la table d'hôte, de YHôt'l d'EvrcuXy et, dans le Café de la Ville, à la « table des capitaines ».

Habitués à passer presque toutes leurs journées en commun, décidés à achever ensemble leur existence, ces deux soldats, ces deux amis, différaient cependant surplus d'un point physique et moral. Leur amitié si vive et si durable naquit peut-être même des contrastes de leur nature. Fougerel, grand, maigre, sec, le visage légèrement pâle et la barbe grise, était plus sévère, sans tomber dans la méchante humeur que Malapeyre, son compagnon. Celui-ci, la taille élevée, mais épaisse, gros, sanguin, souriait et plaisantait plus volontiers. Mais, dans leurs habitudes, la différence des tempéraments n'était pas très-grande. Fou- ; nourrissait une passion, le tabac, fumant sans cesse, le matin à sa fenêtre, le jour en se promenant, le soir en lisant. Malapeyre avouait un péché mignon, le vin muscat ou les vins de la Péninsule. Il avait, sous sa grosse moustache, des froncements de lèvres satisfaits lorsqu'il

venait de déguster un peu d'alicante ou de xérès. Fougère] lui reprochait souvent en riant d'être « sensuel ». Ce goût du capitaine pour le vin fin n'allait d'ailleurs que jusqu'au caprice, et point jusqu'au défaut: mais Malapeyre eût, certes,, mal dîné, s'il ne se fût, avant le repas, ouvert l'appétit avec du malaga, et si. au milieu du dîner, on ne lui avait pas versé son verre de madère.

— Souvenir des campagnes d'Espagne et de Portugal, disait-il en riant.

Fougerel n'osait blâmer Malapeyre de ces prodigalités, lui qui dépensait ses économies en tabacs exotiques et en pipes extravagantes qu'il suspendait, par rang détaille. dans sa chambre, à un râtelier qu'il appelait son « Musée ».

On ne leur eût trouvé d'ailleurs, même en cherchant bien, aucun autre péché caché. Vieux déjà, après avoir risqué cent

fois de se faire tuer, n'ayant jamais trouvé, dans leur jeunesse, six mois d'existence calme, de ces heures pendant lesquelles on se dit qu'après tout l'homme est fait pour aimer, être aimé, être père, vieillir en voyant grandir de petits êtres qui seront des hommes ; après avoir laissé un peu de leur cœur ou de leur fantaisie, comme un peu de leur sang, aux buissons du chemin, ils se retrouvaient, sans enfants, sans autres ressouvenirs d'amour que des amourettes de garnison, bien las. bien oubliés, bien seuls dans leur refuge, et cependant, encore un coup, heureux, calmes, sans désirs, sans regrets, certains d'avoir accompli le devoir que tout homme doit remplir. Ils étaient, disaient-ils, de ceux qui ont la patrie pour famille et l'abnégation pour loi. Soldats, ils avaient agi en soldats, et, contents du sacrifice, ils humaient joyeusement le soleil, se répétant qu'ils avaient certes le droit

de se reposer après une journée bien remplie. « Quand on a bien marché et marché droit, les jambes peuvent bien s'allonger, paresseuses ! » Et ils demeuraient volontiers dans leur ombre, silencieux, humbles, inconnus, épaves vénérables d'un grand naufrage.

D'ailleurs, un amour profond leur restait, une consolation suprême, de celles qui suffisent à emplir toute une vie.

Tombés à Waterloo, -ils avaient clos du moins leur carrière par un acte de dé vouement superbe qui satisfaisait pleinement leur conscience de soldats et de citoyens et faisait passer un éclair d'orgueil dans leurs prunelles, lorsqu'ils y songeaient.

C'était un de leurs plus chers souvenirs.

Waterloo ! \ d'autres, ce nom eût fait monter au front la rougeur de la

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honte. Eux, sous la colère grondante qu'excitait l'écho de la sombre journée, retrouvaient l'amère consolation de ceux qui font obscurément, mais stoïquement, leur devoir dans l'épouvante d'une tempête.

Ce. jour-là, le 18 juin 1815, alors que la fortune colossale de l'homme qui avait tenu dans ses mains la France se brisait comme verre, dans l'effroyable sauve-quipeut de la débâcle, ces deux hommes, perdus parmi la foule de l'armée vaincue, avaient jusqu'au dernier moment senti

battre en eux-mêmes le cœur de la patrie. Ils avaient assisté, le matin, l'arme au bras, à cette première partie de la bataille qui fut une victoire. L'armée anglaise, décimée, vit plusieurs fois se dresser devant elle le spectre de la déroute. L'obstination de Wellington, le duc de fer, la sauva. Elle permit aux soldats de Biilow et de Bliicher d'arriver sur le ebamp de bataille et de trouver les derniers Anglais debout. Les grenadiers de la garde, suivant de loin les luttes gigantesques qui se livraient sur le plateau de Mont-Saint-Jean, écoutant le bruit de la fusillade qui venait d'Hougoumiont, sur la gauche, et la canonnade qui, vers la droite, faisait croire à l'arrivée de Grouchy ; les grenadiers attendaient l'heure où on les lancerait à leur tour sur l'ennemi, pour achever la victoire, comme on venait de lancer sur Mont-Saint-Jean la moyenne garde. Impatients, ilsse disaient, les vieux soldats, que la journée durait bien long-

temps et se demandaient comment Xey n'avait point déjà balayé les dragons de Ponsomby, les « enfants rouges » de Wellington et les kighlanders d"Écosse. Tout à coup, vers la fin du jour, alors qu'on pou-

féroce bataille, l'arrivée soudaine de Blûcher, que Lobau ne pouvait plus contenir comme il avait arrêté Biilow, cette irruption inattendue de troupes fraîches sur le terrain de la lutte changea brusquement la fortune et mit le désordre dans les rangs français. De toute cette armée compacte et solide, il ne restait d'intacts que les grenadiers de la vieille garde. Les autres corps, cruellement éprouvés depuis le matin, se trouvaient maintenant mêlés et confondus. Fantassins, cavaliers, cuirassiers de Milhaud, voltigeurs, lanciers de Ney, canonniers, grenadiers, tout roule, éperdu, comme un flot humain, sous la dure pression des colonnes prussiennes débouchant

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par Plancbenoit. La garde alors se forme en carrés; la vieille garde essaye d'opposer une résistance invincible aux soldats de Bliicher et à ces Anglais de Wellington qui descendent maintenant, en poussant leurs hourras, du plateau où on les massacrait le matin. Impassibles, baïonnette croisée, cloués au sol, les grenadiers de la vieille garde attendent de pied ferme l'attaque suprême de l'ennemi; leurs carrés, citadelles humaines, broyés par la mitraille, tournoient sous le feu, s'écrasent sous les balles, se dispersent en laissant des monceaux de cadavres pour marquer la place où ils ont combattu. Cinq sont détruits, trois résistent encore! Les carrés que commandent les généraux Petit et Porel de Morvan, attaqués à leur tour, tiennent fièrement sous les boulets et les balles. Autour d'eux s'entassent les morts anglais et les cada prussiens. Et là. parmi ces héros, combattaient les capitaines Fougerel et Malapeyre,

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