LE D R A P E A D
placés au centre, sabre en main, autour du porte-drapeau. Pâles de fureur, ils jetaient à l'ennemi des injures terribles, étouffées sous le fracas de la bataille. Une balle tout à coup vint frapper au front l'officier, un nommé Crosnier, qui tenait le drapeau tricolore. Un filet de sang coula du front troué de ce brave. Blessé à mort, il demeurait debout, encore cramponné à la bampe du drapeau. Puis, brusquement, ses doigts se détendirent, et il tomba de toute sa bauteur, dans la boue sanglante.
— Fougerel, s'écria Malapeyre, Fougerel, à toi le drapeau 1
Fougerel saisit l'étendard écbappé de la main du mourant et le brandit avec une colère superbe, l'agitant au-dessus des bonnets à poil et faisant claquer ses plis, dans cette atmospbère de fournaise, comme une bravade à l'ennemi. Une balle vint fracasser "l'aigle d'or et l'emporta, et le capi-
taine sentit vibrer dans sa main le drapeau, qui semblait frissonner comme un être blessé.
En ce moment, les Prussiens, avançant lentement, mais sûrement, poussaient leurs masses sombres sur le carré, qui pliait. Déjà quelques soldats effarés se détachaient du groupe héroïque et se mêlaient à la cohue hurlante qui fuyait par la chaussée de Genappe.
Alors il sembla à Fougerel qu'il entendait un grand cri, à la fois suppliant et impératif, un cri poussé par Malapeyre, et qui lui ordonnait de sauver le drapeau.
Ces deux hommes se regardèrent instinctivement dans la fumée sombre.
Ce ne fut qu'un éclair. Ils se comprirent.
La partie était perdue. « Ils sont trop ! ils sont trop! » disait Malapeyre. Tout à l'heure les Prussiens allaient arracher aux soldats mourants le drapeau des grenadiers
de la garde. Eli ! bien, non ! Jamais. Il fallait le détruire. Fougerel fit glisser à terre la hampe qu'il tenait dressée, et, la brisant sur un canon, tandis qu'il arrachait l'étoffe de soie :
— Enterre-le, dit-il à son ami.
Il y avait à leurs pieds, parmi les cadavres, un écouvillon cassé ; Malapeyre s'en servit pour faire un trou assez profond dans la terre détrempée, boueuse, et, quand il eut fini, recouvrant le drapeau, les lambeaux de soie, d'une couche de terre rouge de sang, il trépigna sur cette sorte de tombe; puis, quand il releva la tête vers Fougerel, il entendit le capitaine qui lai disait avec un geste fier :
— Maintenant, vive la France! On peut mourir!
Et tous deux, sous la mitraille épouvantable, parmi les cris de triomphe insultants des vainqueurs, au milieu des plaintes sinis-
très ou des menaces des vaincus, ces hommes froids, souriants, heureux d'avoir sauvé le drapeau, jetaient comme une arme impuissante la hampe brisée à la face des Prussiens, qui fusillaient maintenant le carré à bout portant.
Bientôt il nallait plus rester sur le champ de bataille de Waterloo que le dernier carré, que commandait Cambronne, et où Napoléon Ier voulut du moins, lui, s'enfermer pour mourir. Les derniers combattants de la grande armée allaient tomber, cûte à côte, écrasés, mais invaincus.
Fougerel et Malapeyre furent laissés pour morts.
Tous deux blessés, l'ambulance les sépara longtemps. On les avait transportés dans des fermes et soignés là, tant bien que mal. Les paysans qui les avaient recueillis les avaient reçus à demi vêtus, les poches vidées par les maraudeurs, et il leur fallut
une fois guéris, regagner le pays à pied, étape par étape, plus semblables à des mendiants qu'à des soldats. Mais quoi!
ils se sentaient assez riches d'avoir enfoui, comme des avares, le seul trésor qu'ils estimassent plus que tout au monde, car il représentait l'honneur national, il portait les couleurs françaises et leur semblait comme une image palpable de la patrie.
Lorsqu'ils se rappelaient cette journée terrible, ou plutôt l'heure crépusculaire où, tout étant perdu, n'ayant plus autour d'eux que la mort, ils avaient résisté jusqu'à la fin, le sang aux yeux, l'injure à la bouche, la main crispée sur la garde d'une épée qu'ils eussent brisée et non rendue lorsqu'ils évoquaient cette dernière scène du drame dont ils avaient été les acteurs, ces tas de morts aux formes bizarres, ce ciel incendié, cette plaine immense, ce fourmillement à la fois rouge des uniformes britanniques et noir des
uniformes prussiens, cette ligne de feu enveloppant ce carré d'hommes décidés à périr, puis ce drapeau déchiré, cette hampe cassée, cet étendard disputé à l'ennemi et sauvé de son atteinte; lorsqu'ils se disaient : « Nous avons fait cela. » Fougerel et Malapeyre relevaient le front, se regardaient avec des veux brillants et se tendaient la main, en se répétant : « Au moins, ils ne l'ont pas pris, le drapeau des grenadiers de la garde! » Cette idée était la consolation, ce fait d'armes la consécration de leur vie. Retraités, inutiles, bons maintenant à faire des invalides, ils se disaient du moins qu'eux seuls, d'un même élan, d'un même aceurd. avaient vengé l'honneur du
ment. Aussi bien, lorsqu'ils causaient de ce passé, les deux capitaines souriaient. Fougerel se frottait les mains, et Malapeyre, en se caressant la moustache : — « Allons, vieux, un verrefde madère à la santé du drapeau! Tu ne peux pas lui refuser ça! »
Ainsi vivaient humblement, doucement, apaisés et contents, ces hommes qui avaient ouvert leurs veines pour faire de la pourpre à un capitaine d'aventure et qui eussent voulu donner leur vie pour éviter une défaite à la France.
Un soir qu'ils étaient assis à leur table accoutumée, — Fougerel, fumant sa pipe d'écume et écoutant le bruit des billes d'ivoire roulant sur le billard, — Malapeyre, qui lisait le journal venu du Paris, fit tout à coup un mouvement sur sa chaise, poussa un cri étouffé, et laissa tomber sur
la table de marbre le journal qu'il tenait à la main.
Au geste de son ami, Fougerel avait regardé Malapeyre d'un air à la fois étonné et inquiet. Malapeyre était livide ; sa lèvre inférieure remuait nerveusement sous sa moustache. Il avait l'air d'un homme qui étouffe.
— Eh bien! quoi? dit Fougerel; qu'astu donc?
— Ce que j'ai? fit Malapeyre.
Il voulut parler : la voix s'arrêta dans sa gorge; il prit le journal avec colère, et, désignant d'un doigt tremblant quelques lignes à Fougerel, il ne prononça que ce seul mot :
— Lis !
Fougerel hocha la tête, se disant que c'était sans doute encore un compagnon du vieux temps qui venait de mourir — et la seule préoccupation du soldat était de savoir lé nom de celai qui partait, —
lorsque, en regardant le passage des faits divers que lui signalait Malapeyre, il senlit lui courir sur la peau un frisson étrange et plein de colère. Un flot de sang- lui monta brusquement aux oreilles et aux yeux. On lui eût donné un coup de crosse sur la nuque, il n'eût pas été plus étourdi.
— Est-ce possible! dit-il d'un air effaré. Comment! comment!... Ils l'ont eu?
— Lis, répéta Malapeyre d'un ton sombre.
Fougerel relut, scanda un à un les mots imprimés. C'était un extrait de la Gazette de Berlin, qui contenait ce qui suit : « On vient de réparer, à la Garnisons -Kir che, à Potsdam, le tombeau du Grand Frédéric.
Au-dessus du mausolée, on a disposé circulairement les drapeaux français pris à Waterloo, et parmi lesquels se trouvent l'aigle des dragons de l'impératrice, celle des voltigeurs et l'aigle du 1er régiment des grenadiers de la garde. »
— Le drapeau! dit Fougère! en s'interrompant. ils ont le drapeau!
— Continue, répond Malapeyre. qui regardait son ami avec des yeux fixes.
— « Ce dernier étendard (le nôtre, dit Fougerel avec colère) avait été ramassé sur le champ de bataille, le 18 juin 1815. Ses défenseurs l'avaient déchiré, puis littéralement enterré, et c'est le lendemain seulement qu'on en a retrouvé les lambeaux en creusant, pour enfouir les morts, les environs de la chaussée de Genappe. La princesse de Hohenlohe a recousu de ses propres mains ce glorieux trophée, qui orne maintenant le mausolée de Frédéric II. »
— Le drapeau, notre drapeau, répéta encore Fougère! , dont la colère augmentait, ils l'ont trouvé, ils l'ont gardé! Ah! tonnerre! il valait bien la peine de le disputer ainsi à ces sauvages! Ils l'ont pris! Comment disent- ils? Il orne le mausolée de leur Frédéric ! ■ Mille dieux, mon
LE DRAPEAU -i3
pauvre Malapeyre, voilà une mauvaise journée!
— Très mauvaise, répondit Malapeyre en se tordant la moustache.
Puis tous les deux, rêvant, absorbés, se turent et se mirent à songer. Quel écroulement! quel réveil ! Cette idée qu'ils avaient, dans l'immense chute de la patrie, sauvé l'honneur du corps, enlevé à l'ennemi le droit d'afficher la défaite du 1er grenadiers, c'était leur consolation depuis vingt ans, leur joie intime rendue chaque jour plus profonde par l'éloignement, par cette brume des temps qui est comme l'auréole des souvenirs. Ce suprême défi à la destinée et dernière lutte de deux hommes de cœur avec la fortune, lorsqu'ils y songeaient, les rendaient fiers. Dans la gloire du passé, ils ne voulaient pour eux que cette gloriole, mais ils la voulaient. Ils se sentaient persuadés que leur devoir n'avait pas été stérile, satisfaits d'avoir combattu jusqu'au
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bout et, dans le désastre de l'armée et de la nation, sauvé ce débris : un drapeau. Aussi bien les lignes traduites de la Gazette de Berlin leur faisaient l'effet d'un coup de foudre. Elles anéantissaient, en une seconde, l'échafaudage tout entier de leur bonheur calme et résigné ! Il semblait à ces soldats rigides qu'on venait brusquement de les mettre à l'ordre du jour, comme coupables de lâcheté. Cette mention du drapeau captif leur paraissait la plus cruelle des injures personnelles. C'était même plus qu'une injure, c'était le reproche sanglant de la patrie humiliée à ceux qui la devaient défendre. — « Ils ont le drapeau! » Cette seule pensée tint muets tout le soir les deux capitaines, et il fallut, pour qu'ils sortissent de leur torpeur assombrie, que le garçon de café vint leur dire :
— Il est dix heures, capitaines !
Jamais on n'avait vu les capitaines demeurer si tard à leur table habituelle.
Ils rentrèrent au logis, soucieux et sans mot dire. Seulement, avant de se séparer, ils se serrèrent la main dans une étreinte nerveuse, éloquente et prolongée comme un adieu. Puis ils se mirent au lit, mais sans dormir; tous deux revoyaient, en fermant les yeux, les lignes maudites de cet article qui tombait dans leur calme existence comme un boulet sur un toit paisible.
Le lendemain, au réveil, les deux amis se saluèrent d'un bonjour triste. Malapeyre soupirait ; Fougerel, tout en se rendant à V Hôtel d'Évreux, frappait le pavé du bout de sa canne, comme s'il eût menacé un adversaire absent. Il faisait beau. Dans leur promenade aux Valmeux, pas un mot du drapeau ne fut dit entre eux. Us ressemblaient à des parents qui évitent de parler de l'enfant qu'ils ont perdu. Le soir, avant le dîner, lorsque le garçon de café apporta à Malapeyre le verre de malaga
qu il buvait d'habitude, le capitaine dit d'un ton brusque :
— Merci, je n'en prendrai pas.
Et comme le garçon le regardait d'un air surpris :
— Je n en prendrai plus, fit Malapeyre doucement.
Fougerel laissa partir le garçon, aussi étonné que si le clocher de l'église fût tombé tout à coup ; puis, regardant Malapeyre en face :
— Tu prétendais, dit-il, que tu ne pouvais diner sans ce que tu appelais un apéritif?
— Oui, autrefois, répondit Malapeyre.
— Autrefois, c'était hier.
— Entre hier et aujourd'hui, il y a longtemps.
— C'est vrai, dit Fougerel.
A table, Malapeyre refusa encore le vin qui faisait le « coup du milieu ». Toute la table fut ébahie. On se demandait si le
capitaine n'était pas malade. Il était pâle, à la vérité, et assez morne, comme Fougerel. En quittant l'hôtel pour se rendre au café, Fougerel fredonnait, mais sans y penser, un air de marche.
— Tu chantes ça sur un air de De profundis, fit Malapeyre.
— C'est que c'en est un aussi, répondit le capitaine. 11 y a en moi quelque chose de mort et qui vivait hier : une confiance, un espoir, une joie... Tu sais quoi?
Le garçon du Café de la Ville demeura stupéfait, ce soir-là, lorsque les capitaines, apercevant les deux glorias qu'il apportait sur un plateau de tôle, Fougerel dit, en éloignant les grosses tasses à filets bleus et à contre filets dédorés : « Je n'en prends pas, » et que Malapeyre ajouta : « Ni moi. Remportez celn. »
— Faut-il laisser le carafon, au moins ? demanda le garçon, en prenant par le col le tlacon d'eau-de-vie,
— Non, rien.
11 y avait évidemment quelque chose de brisé dans la vie des deux capitaines. Ce fut l'occasion de plus d'un propos, et les habitués du café prétendirent, mais sans preuves, qu'après avoir engagé leur demisolde, ils l'avaient perdue dans de mauvais placements. Pauvres gens! D'ailleurs, il faut le reconnaître, ces économies nouvelles apportées dans leur manière de vivre ne nuisirent en rien à la considération des vieux officiers. On n'en parlait à Vernon que pour tuer le temps, comme on dit. Eux, à partir de ce moment, passèrent à peu près, au Café de la Ville, du rôle de consommateurs à celui de spectateurs, suivant les parties de billard, de dominos ou d'échecs, et jugeant les coups.
Leur opinion faisait loi. Ils se plaisaient à retrouver, dans ces luttes des échecs, les émotions affaiblies et comme les fantômes des batailles d'autrefois. Des années s'écou-
lèrent ainsi. La sobriété des capitaines était devenue excessive. Fougerel ne fumait plus; rarement et dans les grands jours, il décrochait du râtelier une pipe etla bourrait, aspirant lentement à sa fenêtre le parfum qui lui plaisait, puis il suspendait de nouveau la pipe à la place accoutumée, comme une arme hors d'usage. Quant à Malapeyre, sa tempérance était absolue. Il se fût contenté volontiers de devenir et de rester un buveur d'eau.
Ce système soudain d'économie avait une cause, et chacun de ces deux hommes devinait instinctivement le motif qui dictait la conduite de son compagnon ; mais aucun d'eux n'y faisail allusion, même en passant, aient pris, en vivant dans une intimité si profonde, l'habitude des mêmes soucis, des mêmes pensées. Ils se comprenaient parfois, sans dire un mot, d'un geste ou d'un regard. La vie en commun et l'affection vraie ont très souvent de ces résultats.
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La pensée se dédouble, ou plutôt les deux pensées n'en font plus qu'une ; la même âme habite deux corps.
Fougerel et Malapeyre ne soufflaient mot de leurs projets, mais chacun d'eux les connaissait intimement et complètement, tout en sachant gré à son ami de ne point chercher à en deviner le secret.
lait comme une idée fixe, que ces deux hommes caressaient à l'envi l'un de l'autre, une de ces" idées qui absorbent tout dans une existence et servent parfois à l'homme de prétexte pour vivre, une idée absolue, comme toutes celles des chercheurs de mondes, une idée sublime et folle. Chacun d'eux avait résolu, à part soi. d'amer, sans plus hésiter, quand il le pourrait, à Potsdam, et, la, de déchirer, de reprendre, de brûler, de voler, d'anéantir — Dieu sait comment! — le drapeau du 1er régiment des grenadiers . rde, offert en pâture aux regards des curieux, à l'orgueil des Allemands.