DU XVE
Cette idée, peut-être impraticable éi à coup sûr étrange, insensée, avail germé dans
le cerveau de ces deux soldats, à la même heure, depuis le jour où ils avaient appris que ce drapeau, qu'ils croyaient sauvé par leurs mains, servait de trophée à l'ennemi. .Nulle puissance au monde n'eût certes pu l^s détourner de cette entreprise, ou leur en démontrer l'impossibilité. 11 leur semblail que cette aventure était le devoir. Leur conscience leur dictait cette consigne étroite, définitive. « À quoi serait bon un soldat, pensaient les deux capitaines, s'il laissait ainsi son drapeau à l'étranger? »
D'ailleurs, même au point de vue purement égoïste, l'entreprise devait être tentée Depuis qu'ils savaient que leur dévouement dernier, leur sacrifice, leur suprême colère avaient été il utiles, ils étaient en effet >; nus sombres, à demi accablés, à demi irridormant mal, n'aimant plus les promenades d'autrefois, la causerie tranquille,
LE IiRAPEAT
vie apaisée de la petite ville, inquiets, au
contraire, et mécontents comme tous les Icares dont la réalité a durement brisé les ailes. Retombés à terre du haut de leurs illusions, ils aspiraient invinciblement à remonter jusqu'à leur rêve. Il le fallait pour leur repos, pour leur santé, autant que pour leur devoir. Ils auraient appelé naïvement -me ce qui était de l'héroïsme les bras gens.
Une seule question les retenait en Normandie, la dure question d'argent : cela coûtait cher, à cette époque, un voyage en Prusse, et les anciens soldats n'étaient pas riches. Aussi c'était pourquoi, tous deux, sans souffler mot, avaient doucement rogné sur leurs plaisirs, sur leurs chères habitudes, les petites économies qui devaient leur permettre, avec le temps, de payi r le ?< en diligence de Vernon à Paris, de Paris à la frontière, et de la frontière à Potsdam.
Des années se passèrent ainsi, dans la poursuite de la même touchante héroïque chimère. Sou sur sou, comme tous les pauvres, les capitaines mirent de côté le prix du voyage, et lorsque la somme fut complète, lorsqu'ils demandèrent au receveur de leur changer leurs nombreuses petites pièces de monnaie blanche pour quelques pièces d'or, lorsque, en comptant ces saintes et modestes épargnes, chacun d'eux fut certain qu'il pouvait maintenant tenter l'aventure, ce fut une journée de joie entre ces deux vieux amis, et l'un à l'autre ils se révélèrent un secret déjà lointain dont chacun savait d'avance le dernier mot.
- — Je t'avais deviné, va, mon brave Malapeyre, dit Fougerel, mais je voulais te laisser le bonheur de te croire seul à nourrir ton projet.
— Je t'avais deviné aussi, fit Malepeyre, mais tu avais l'air si heureux lorsque je
"il LE DRAPEAU
demandais pourquoi lu ne fumais plus et que tu me répondais : « Parce que... »
— Hypocrite, qui disait qu'il n'aimait plus le vin de Madère!
— Certes non, je ne l'aime plus. Je n'aime plus que ce drapeau qu'il faut reprendre. Je ne vis qu'en songeant à cela. On ne meurt point parce qu'on devient sobre. Si j'avais eu la folie de dépenser dix sous à une rasade, il me semble que le vin m'eût emporté le gosier. C'était de l'argent que j'eusse volé à mon tiroir secret.
— Tu avais un tiroir! dit Fougerel en riant; moi, une tirelire!
— Et combien au fond?
— Neuf cents francs!
— Moi treize cents !
— Crésus, s'écria Fougerel, tu as donc des économies cachées dans des silos?
— Non, répondit Malapeyre, mais j'ai vendu le petit coupon de rente qui dormait au fond du portefeuille. Je te demande ce
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qu'on pouvait faire de mieux de ce chiffon de papier ? Ça m'a donné cinq cents francs tout de suite !
— Allons, dit Fougerel,tu es un homme, vois-tu, vieux. Embrasse-moi!
— Tout de même, ajouta Malapeyre un moment après, c'est vraiment bonde se comprendre. N'est-ce pas que tu ne pourrais pas vivre en le sachant là-bas, lui?
— Nous le rapporterons ici, Malapeyre.
— Quand partons-nous?
— Demain, si tu veux :
— Va pour demain. J'ai mon passeport tout prêt.
— Vois-tu, dit encore Fougerel, le vo1
est loin:, la tâche est difficile; d'autres la trouveraient peut-être ridicule; mais, il n'y a pas à dire, si nous ne faisions pas cela, autant vaudrait avoir capitulé tout de suite au temps jadis, et mourir bêtement ici, gras comme d»js chanoines et sans souci de ce qui fait les hommes. Tu as raison, partons
vite. Il n'est jamais trop tôt pour se mettre en route quand on a à atteindre un pareil but!
Avant de partir, ils mirent en ordre leur logis, repliant au fond des armoires leurs vieux uniformes à demi rongés, et faisant un paquet de leurs épaulettes.
Fougerel avait gardé au fond d'un coffre ses épaulettes de sergent, où les fils d'argent se mêlaient aux fils rouges, ses épaulettes de lieutenant et ses épaulettes de capitaine. Il les contemplait avec une émotion profonde, rattachant tant de souvenirs à chacune de ces choses muettes qui lui rappelait un devoir accompli, un péril bravé, une joie mâle, une victoire. C'était toute sa vie marquée par quatre étapes. Il les plaça, avec la croix d'honneur de Malapeyre, dans une boîte fermée à clé, et remettant la garde de tout cela à la vieille dame qui leur louait leur logis :
— Si nous ne revenons pas, dit-il, vous vendrez tout, et vous donnerez l'argent aux pauvres !
— Vous allez donc en guerre ? demanda la vieille dame.
— A peu près, répondit Fougerel.
Us avaient bien le cœur serré, en quittant Ve'mon, où, depuis plus de vingt ans, ils avaient pris l'habitude de vivre, mais les deux officiers retrouvaient en ce moment qaelque chose de l'ardeur qui les enflammait autrefois, au début d'une campagne.
11 leur semblniL qu'un invincible clairon
sonnait la charge. Lorsque la diligence partit, les pavés faisant sauter les vitres qui rendaient, à chaque cahot, des bruits de fusillade, l'impression du combat leur revenait soudain, et ils se grisaient comme de l'odeur de la poudre.
C'est un dur voyage qu'ils entreprenaient, fatigant et pénible. Mais l'idée fixe, maîtresse souveraine de leur pensée, qui les entraînait, leur faisait parailre la route plus courte. On eût dit qu'à l'horizon, comme un signe entraînant, irrésistible. s^ dressait le drapeau arboré jadis sons le sifflement des balles. Une sorte de mot d'ordre leur revenait sans cesse à l'oreille. Chaque tour de roue les rapprochait du but fiévreusement désiré. Ils croyaient parfois faire un rêve. Il leur semblait, tant et depuis si longtemps ils avaient appelé de leurs vœux ce voyage, il leur semblait que cela n'était point vrai, qu'ils n'étaient pas hii chemin, qu'ils n'allaient pas trouver