‹ Le drapeauChapitre 6 sur 10 · I. E Ii Il A i' EAU · texte numérisé non relu

I. E Ii Il A i' EAU

Berlin et Postdam au bout de la route.

— Sais-tu ce qui me fait peur? dit. une nuit, Malapeyre à Fougertl. C'est que je crains de ne jamais arriver là-bas.

— Pourquoi? demanda Fougerel.

— Je ne sais pas, répondit le capitaine en regardant les croupes blanches des chevaux sur lesquelles sautaient les brides et les harnais éclairés par la rouge lumière des lanternes de la diligence.

Ils avançaient pourtant; ils allaient bientôt se trouver en Belgique. Ils avaient déjà dépassé Rocroi. Ils éprouvaient maintenant une émotion vraie, profonde, en se disant qu'ils allaient une fois encore quitter cette terre de France d'où ils partaient jadis, a pied, tambour battant, pour aller tirer et recevoir des coups de fusil à travers le monde. Ils irrivèrent à Givet. Ce n'était pas sans raison que, lassé par le voyage, Malapeyre était vaguement attristé. Depuis Rocroi, il s'était senti pris d'un malaise

sourd qui devint profond, de douleurs de tête et de crampes. Il n'y avait, dès le début, fait aucune attention.

— Ce n'est rien, disait-il; c'est une courbature.

Fougerel pourtant le trouvait pâle, l'air accablé, avec une fièvre bizarre dans les yeux.

— Souifres-tu donc beaucoup, Malapej demandait-il d'un air inquiet.

— Pas du tout, répondait le capitaine, qui mettait son orgueil à ne pas souffrir.

Malapeyre était atteint cependant, el il perdait l'appétit: sa tête était alourdie, son crâne serré par une mi . rsistante,

mais il essayait de secouer tout cela lorsqu'il songeait qu'au bout du chemin était Potsdam, el. à Potsdam, le drapeau. A Givet pourtant, au moment de passer la frontière belge, Malapeyre avait failli céder à la lassitude, au malaise qui l'accablait. - sur une borne, tandis qu'on attelait les chevaux à la diligence, il regardait au

loin, vers la Meuse, cette terre verte qui se

découpait sur l'horizon, et qui était la terre de Belgique.

- Derrière, se disait-il, est l'Allemagne, là -bas!

Le soir venait. Sur la place, au loin, les soldats français battaient la retraite avec un redoublement d'énergie, pour que le bruit de leurs baguettes vint frapper, sur l'autre rive, les oreilles étrangères. Il faisait bon et beau. Dans l'air, du côté de la haute forteresse au ton gris, des nuées de moucherons tourbillonnaient dans le crépuscule d'un soir d'août. Et Malapeyre ivec une tristesse pénétrante qu'il luvait, malgré lui, surmonter :

— Kncore quelques pas et ce ne sera plus la France ! Reverrai -je jamais le

Fougerel tout à coup lui frappa sur l'épaule. La diligence était attelée. Le conducteur appelait les voyageurs. On partait.

En s "appuyant sur le marche-pied, Malapeyre eut une sorte d'étourdissement. Il se sentit faiblir. Mais, apercevant dans la diligence un uniforme d'officier belge, il se raidit, par une sorte d'amour propre militaire, et pour n'avoir pas l'air de faiblir devant un étranger.

Il avait beau faire cependant, le mal était le plus fort. A Aix-la-Chapelle, Foucerel voulait 'que son ami prit quelque repos. Malapeyre s'y refusa; mais, à Cologne.

malgré l'énergie, la ferme volonté de Malapeyre, qui persistait à continuer la route, il fallut s'arrêter. Le malaise s'aggravait et devenait maladie. Fougerel se désespérait ; il était persuadé que Malapej^e dissimulait une partie de ses souffrances et se trouvait plus durement frappé qu'il ne voulait le laisser paraître. Une sorte de pressentiment douloureux s'emparait de lui. Aux premiers pas faits dans Cologne, il éprouva une façon d'accablement moral, comme s'il

devinait que dans ce voyage suprême son ami n'irait pas plus loin.

— Puisque tu le veux, dit Malapeyre, demeurons ici. Tu as peut-être raison.

Deux jours de repos et deux bonnes nuits suffiront à effacer toute trace de cette bête de fatigue ! Mauviette, va! Ah ! l'on n'a plus vingt ans!

Ils cherchèrent à travers les rues un hôtel ; Malapeyre s'appuyait sur le bras de Fougerel, et, en marchant, il frissonnait, secoué par la fièvre. Des guides se présentèrent, qui conduisirent les deux soldats dans un hôtel de second ordre, portant sur son enseigne en fer-blanc ces mots : KcbInischer Gasthof. Il était situé dans une de ces petites rues, tristes le jour, bruyantes le soir, qui avoisinent le Rhin. Fougerel demanda une chambre à deux lits. L'hôtelier et les servantes de l'hôtel le regardèrent d'un air placide. Personne ne le comprenait. Cependant, on le fit monter au

premier étage, on ouvrit devant lui la porte d'une chambre où se dessinaient, den des rideaux de percale jaune, deux lits de merisier. Il fit signe que le logis lui convenait. La nuit était tombée; Fougerel mangea un peu de venaison, but un verre d'Affenthaler, et Malapeyre se coucha sans rien prendre.

— Demain, disait-il, après un bon sommeil, je serai mieux!

Il voulut se lever le lendemain, vers dix heures. A peine debout, la tête lui tourna: il dit tout haut :

— Qu'est-ce que j'ai donc?

Et Fougerel accourut pour le soutenir au moment où il allait tomber.

Une fois remis sur l'oreiller, Malapeyre se sentit mieux. Va sourire triste releva sa moustache, et il dit à Fougerel :

— Voilà un voyage niaisement interrompu. Pardonne-moi, au moins, mon vieil ami !

Fougerel haussa les épaules en souriant et affecta de rassurer son compagnon par de confiantes paroles; mais, dans son for intérieur, il se sentait navré véritablement. Jamais il n'avait vu Malapeyre se courber ainsi sous la maladie. Robuste, courageux, bravant le mal, le vieux soldat mettait une sorte de coquetterie à demeurer toujours on santé. Il se moquait, ayant bravé les biscaïens, des fièvres, qu'il appelait des bobos. Pour terrasser un être trempé comme le capitaine, il fallait une affection grave, un mal puissant. Le pauvre Fougerel avait, d'ailleurs, les superstitions des soldats. Ces hommes, habitués à la mort, ont leurs faiblesses aussi : le héros tient de l'enfant. ■ut anxieux ou rassurés selon que le premier obus ou le premier boulet leur siffle à l'oreille droite ou à l'oreille gaucbe. Fougère! se reprochait maintenant d'avoir dit à son hôtesse de Vernon : « Si nous ne revenons pas! » 11 lui semblait que celle

parole suffisait pour qu'un des deux, en effet, ne revint plus.

Sa première préoccupation, en voyant Malapeyre décidément alité, fut de trouver un médecin. Il eût refusé pour lui tous les soins prétendant que la médecine est la pire des maladies; mais, pour son ami, il devenait croyant. Ce fut d'abord toute une affaire pour découvrir ce docteur. Personne, dans l'hôtel, n'entendait un mot de français; Fougerel se heurtait à des Allemands qui le regardaient en ouvrant de larges bouches et de grands yeux. Alors, il s'emportait, et peut-être les autres mettaient-ils une malice à ne le point comprendre. Le vieux soldat se sentait perdu dans cette ville où il n'avait ni un ami ni un compagnon — personne — pour secourir avec lui le malheureux. Il lui prenait des colères sans raison; il avait envie de repartir, d'emporter Malapeyre, de regagner Givet, de rentrer en France. Jamais la patrie ne lui avait

semblé si chère, si attirante, si profondément bénie. La terre allemande lui brûlait les pieds.

Il parvint cependant à découvrir un médecin. C'était un vieux petit docteur fort savant, assez égoïste, n'aimant ni ne détestant les Français, dont il connaissait la langue, et tout entier à ses expériences. Il alla visiter Malapeyre, qui, en le voyant, bondit sur son lit et dit :

— Qui vient là?... Je ne suis pas malade!

— Voyons, fit tout bas Fougère], laisse-toi faire ; plus tôt tu seras guéri, plus tôt nous arriverons à Potsdam... au drapeau.

Ce mot : le drapeau, faisait sur Malapeyre des miracles. Il lui avait donné l'énergie de continuer, quoique malade, sa route de Civet à Namur, puis à Aix-la-Chapelle et à Cologne ; il lui donna la patience de tendre le pouls au docteur, de se laisser examiner et ausculter. Le médecin ne disait mot. Pas un muscle de son visage ne remuait

TO LR DRAPEAU

Après avoir considéré le malade, il lui dit merci, prit à part Fougerel et lui annonça que le cas était excessivement grave.

— C'est un acres de fièvre bizarre ; le cerveau est congestionné. Il faudrait beaucoup de soins.

— l'en aurai, dit Fougerel.

Il ne quitta plus dès lors le chevet de Malapeyre. Il demeurait dans la chambre, — lisait ou, à la fenêtre, regardait passer avec colère des détachements de soldats prussiens, cuirassiers lourds, fantassins automatiques, dont Fougerel n'entendait jamais le pas sur le pavé, sans éprouver une colère sourde. Et comme Malapeyre lui demandait alors quelquefois :

— Qu'est-ce que cela? quel est ce bruit ?

— Ça? répondait-il, ne fais pas attention... Des maçons qui passent!

Rien n'était plus louchant, d'ailleurs, ni plus triste que ces deux hommes, perdus dans une ville allemande, l'un mourant.

LE DRAFE.U-

incapable de bouger, l'antre incapable de se faire comprendre, et jetés ainsi, tombés dans une auberge où nul ne les savait au monde, où personne ne s'inquiétait de leur sort.

Que de fois Fougerel, qui, songeur, repassait au chevet de son ami tous les souvenirs de sa vie; que de fois Malapeyre aussi, dans les incohérences de sa fièvre, puis dans ses apaisements lucides, se disait avec douleur que rien ne vaut le coin de terre où l'on est connu, aimé, où le chien familier court après vos pas, où les Heurs mêmes semblent vous reconnaître, le coin de terre qui est plus encore que la patrie, qui est le foyer dans la patrie!... Comme sentaient isolés, passants anonymes, dans cette ville où tout leur était éfrang t. Les mœurs, les voix, les visages, où la langue de leur enfance était une langue inconnue! Et de quelle mélancolie amère ils étaient intimement pénétrés, lorsque le soir venait

et que parfois l'écho funèbre des tambours prussiens, battant la retraite, leur parvenait, au lieu du gai clairon et du leste tambour français !

L'état de Rftalapeyre s'aggravait de jour en jour; la fièvre n'était plus seulement menaçante, mais dévorante. Le pauvre homme avait désespérément maigri. Ses yeux brillaient d'un éclat de mauvais augure dans son visage si ouvert auparavant, maintenant creusé, méconnaissable. Malade, il avait toujours soif et trempait ses lèvres avec une avidité bestiale dans la tasse d'orangeade que lui tendait Fougère! . Très souvent il parlait avec une volubilité inquiétante, disant des mots bizarres, racontant des batailles que Fougerel ne connaissait pas. C'était 1^ délire. Puis à ces fébriles accès succédaient des torpeurs profondes, des atonies comateuses, des sommeils qui faisaient peur. Combien de fois, regardant

cette figure mule, si franche et si française, ce profil amaigri de soldat assoupi par la fièvre, ce crâne chauve où l'on eût reconnu la trace d'un coup de sabre, cette tête endormie qu'éclairait faiblement une lampe, Fougerel, en suivant sur la joue du malade la trace cruelle de la fièvre, sentit lentement une larme couler sur sa joue jusqu'à sa moustache, tandis qu'un soupir, gros comme un sanglot, soulevait sa poitrine!

— Pauvre vieux, murmurait alors Fougerel, étais-tu donc né pour mourir ici?

Parfois encore, le soir, tandis que Fougerel demeurait ainsi, aux côtés du malade, on entendait passer, dans la rue, quelque bande bruyante d'étudiants qui chantaient à pleine voix des chants de guerre. Il semblait à Fougerel que ces chansons bachiques, jetées au vent après un repas arrosé de bière, l'insultaient.

11 croyait souvent entendre, parmi cos mots allemands, ce nom belge : Waterloo.

Le capitaine alors serrait les poings ou fredonnait en lui-même quelque refrain du pays, pour ne pas entendre, pour étouffer à son oreille les échos de la rue allemande.

Une nuit. Fougerel veillait. Malapeyre s'était endormi, après une journée de crise, Fougerel avait pris son repas à ses côtés, allumé la lampe, ouvert un livre français acheté la veille, et là, durant trois heures, Malapeyre n'avait point bougé. Il était une heure du matin environ. Fougerel, à la fenêtre, regardait à travers les vitres les silhouettes curieuses des vieilles maisons qui se dressaient devant lui, se découpant avec leurs toits élevés sur un ciel d'un bleu pâle, criblé d'étoiles, lorsque en entendant un bruit vers le lit du malade, il se retourna. Alors, une angoisse le saisit.

Malapeyre était là, sur son séaut, et, le bras gauche appuyé sur l'oreiller, soutenant le poids dejson^corps, il étendait devant

lui son bras droit, qui sortait, maigre et nu de sa manche de chemise. Les yeux du capitaine roulaient, hagards et comme effrayés. Il ne disait rien, mais il désignait quelque objet, quelque vision, contre la muraille.

— Fougerel... Pierre, Pierre!... disait-il. Ote cela!... ôte cela! Je t'en prie! Je ne veux pas, je ne veux pas voir cela!

Fougère! s'était approché. Il prit Malapeyre par les épaules, forçant le malade à le regarder dans les prunelles, et, doucement :

— Voyons, dit-il, qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce que tu veux ?

— Que tu enlèves ça!... ça!... C'est ça qui me tue ! EtMalapeyre effaré, montrait du doigt deux gravures encadrées de bois jaune et suspendues à la muraille.

Ces gravures, Fougerel les avait aperçues déjà, mais san les examiner de près, sans se rendre compte du sujet qu'elles représentaient. C'étaient deux reproductions de tableaux célèbres en Allemagne, l'une mon-

trant la fin de la bataille de Leipzig, l'autre la poursuite de l'armée française vaincue, après Waterloo, par la cavalerie prussienne. Des deux côtés, même spectacle : des grenadiers prussiens , avec leurs shakos bas surmontés de pompons énormes, éventraient ici des fantassins français, tandis que là des hussards de la mort sabraient furieusement des grenadiers de la garde et leur enlevaient leurs aigles.

— Ote cela! répétait Malapeyre;ôte cela!

Ce n'est pas vrai, ils n'ont pas pris le drapeau, ils ne l'ont pas pris! Tu l'as enterré, tu sais bien!... Enterré... Je te dis qu'ils ne l'ont pas pris!... Ote ces images, ôte-les; elles mentent, Fougerel, tu sais bien qu'elles mentent!

L'état de Malapeyre était une sorte de délire terrible; un moment, il se leva, droit sur son lit, montrant ses jambes amaigries aux nerfs tendus comme des cordes, et il voulut lui-môme arracher ces tableaux in-

saltants de la muraille. Il retomba, brisé, au milieu de son accès de rage, et demeura étendu de toute sa longueur sur sou lit. Fougerel le couvrit, l'enveloppa avec des soins de mère. Puis il alla dans un coin de la chambre prendre une cbaise pour atteindre les cadres où le mourant avait pu lire ces noms sinistres : Leipzig, Mont-Saint-Jean !

Au moment où il s'approchait encore du lit, son regard rencontra le regard de Malapeyre, mais non plus menaçant celte fois, ni en quelque sorte fiévreux, mais calme, triste, presque attendri. Le délire avait cessé brusquement, faisant place à cet apaisement affaibli, comme tomberait un voile. Fougerel recula et se sentit troublé : il lui semblait que dans les yeux tout à l'heure enflammés de Malapeyre brillait maintenant une larme. Le moribond sortit alors de dessous sa couverture sa main maigre et la tendit à son vieil ami :

— Que tu es bon: dit-il d'une voix péni-

Lie, lenle et grave ; que tu es bon, mon pauvre Fougerel! Te voilà garde-malade, à^pré-

sent. Console-toi, ajouta le moribend après un soupir, tu n'as pas longtemps à faire ce métier. C'est fini. Je sens que c'est fini.

— Es-tu fou? dit le capitaine. Ah! c'est bien intelligent ce que tu dis là! Je t'en fais mon compliment !...

— Sans doute, reprit Malapeyre, c'est peut-être triste; mais c'est vrai. Je te rends malheureux en te faussant compagnie; ce n'est pas ma faute. Ah! Fougerel, si je regrette quelqu'un au monde, mon brave et bon Fougerel, tu peux bien dire que c'est toi !

— Tu n'as rien à regretter; tu n'es pas mort, sacrebleu, et avant dix jours tu seras à Potsdam, Potsdam, entends-tu, Potsdam?

— Oui, oui, répondit Malapeyre en hochant la tôle. Je sais bien, c*e»t la terre promise; mais on n'y entre pas comme on veut. Je sens que je n'irai pas plus loin, mon pauvre ami... Tu sais que j'ai déjà

LE DR.VPEA T

failli mourir une fois dans ce pays-ci, à l'hôpital de Mayence, blessé, àdemi perdu, en 1813. Il parait que ma destinée était de rester en Allemagne. Ce qui me navre, ce qui me torture, Fougerel, c'est de tomber comme ça, en route, bêtement, sans avoir fait ce que tu sais... Toi, c'est bien, tu es heureux. Tu iras là-bas. Je t'envie cette joie-là. C'eût été bon de revoir le chitfon, — de leur reprendre le drapeau qu'ils ont volé... Si je pouvais marcher, j'irais, fût-ce sur les genoux. Du moins, vieux, ne manque pas de faire ce que je vais te demander. Écoute ! tu as beau te faire illusion ou essayer de m'en conter, je m'en vais. A nos âges, des patraques romme nous sont tuées par un coup de vent, après avoir résisté aux coups de sabre. Eh bien, quand ce sera fini, Fougerel, quand tu ne m'auras plus là, continue ta roule seul; fais, toi, ce que nous voulions faire à nous deux. Arrache-le, ce drapeau • lu Ier grenadiers, et rapporte-le en France,

et quand tu l'auras pris, quand il sera à toi, quand il sera à nous, alors reviens de ce côté, va vers le coin de terre où tu m'auras couché, et, frappant du pied, mon vieux camarade, à l'endroit où je dormirai, dismoi seulement : « Le drapeau est repris, Malapeyre! » Et je te jure bien que je t'entendrai!

Le vieux soldat avait lentement prononcé ces paroles, qui, dans le silence de la nuit', retentirent déjà comme des accents d'outretombe. Fougerel, qui ne se sentait point facilement ému d'ordinaire, eut comme un frisson le long du corps. Mais lorsque Malapeyre lui dit, après un court silence :

— Tu me le promets, n'est-ce pas?

11 se redressa, regarda son ami bien en face, et lui tendant sa large main :

— Je te le jure ! répondit-il.

Le survivant recevait, grave et résolu, la consigne que dictait le moribond.

La nuit fut longue encore. Malapeyre

s'affaiblissait de plus en plus. La fièvre des derniers jours avait décidément cessé, mais en laissant ce pauvre corps en proie à la prostration la plus grande. Le capitaine était à bout de forces. Il n'y avait plus de vivant en lui que ses deux yeux noirs, qui brillaient d'un feu étrange; ses lèvres pâles tremblaient, et le mal avait en quelques jours émacié ce visage robuste, creusant d'un doigt cruel les tempes et les joues, et faisant saillir les pommettes. Parfois, lorsque Malapeyre, accablé, fermait enfin les yeux, et qu'il demeurait ainsi étendu, la boucbe ouverte et les paupières closes, Fougerel se demandait avec effroi s'il était mort, et,s'approchant alors, il se penchait pour écouter la respiration du malade; mais, au mouvement de son ami, le capitaine rouvrait les yeux et fixait sur lui ses prunelles ardentes, tandis que ses lèvres essayaient de sourire. Le matin, vers l'aube, Malapeyre fut pris tout à coup d'un frisson singulier. Il porta

la main à sa gorge et, d'un ton bas, demanda à boire; puis, comme Fougerel lui tendait, du bout de la cuiller, une potion, ses dents mordirent durement le métal, et il repoussa avec un geste sec le bras de son ami. D'un mouvement saccadé, il s'était redressé encore une fois, et désignant toujours les images appendues au mur : « Non, non, dit-il d'une voix rauque... C'est faux!... Ils sont trop!... Le drapeau... » Il répéta encore, avec un accent à la fois plein de menace et de déchirement ce mot, le dernier qui vint à ses lèvres : Le drapeau ! Et il retomba, raide, les yeux fixes, sur l'oreiller.

Fougerel lui avait jais la main; il la sentit se contracter, se serrer, et, le regard abaissé sur ee mort, le capitaine demeura debout, laissant couler silencieusement ses larmes et sentant les doigts de Malapeyre se glacer entre les siens.

Le jour entrait, furtif et pâle, dans cette chambre, où la lampe jetait maintenant

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des lueurs intermittentes et mourait à son tour. Un rayon blafard se posait sur le visage mâle et fier de Malapeyre, et rendait ses orbites plus caves, ses joues plus creuses. Fougerel en avait bien vu, des morts et des mourants, dans ses années de guerre; il avait vu tomber, ensanglantés, et demeurer immobiles, dans leurs poses étranges de foudroyés, bien des compagnons, bien des amis; mais, cette fois, ce n'était pas seulement un frère d'armes qui tombait : c'était sa propre existence qui se dédoublait et se déchirait. Qu'il était seul maintenant, noyé, perdu dans l'immense foule! La mort lui prenait la moitié de son être. 11 restait là, cloué au parquet, regardant à travers ses larmes ce soldat mort, dont l'agonie, sur ce lit allemand, avait eu pour témoins les images des deux défaites : Leipzig et Waterloo !

Fougerel demeura ainsi, absorbé longtemps. I)>ii\ ou trois petits coups secs,

frappés sur ]a porte, le tirèrent de son atonie. Il répondit machinalement :

— Entrez.

C'était le docteur, le petit docteur, froid, impassible, qui doucement demanda :

— Eh bien?

— Voyez, répondit Fougerel en lui montrant le mort.

Le médecin fit simplement un ah! sans étonnement, et après avoir considéré un moment le cadavre :

— Eh bien, monsieur, dit-il, n'ayant pu le sauver, je me mets du moins tout à votre disposition pour vous faciliter les détails, toujours ennuyeux, et surtout pour un étranger, de l'inhumation.

Fougerel éprouva tout d'abord, devant ce calme et cette indifférence, une colère sourde, et il se demanda s'il n'allait point précipiter le petit homme par la fenêtre; mais il songea qu'après tout le médecin n'avait aucune raison de s'émouvoir et qu'il

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