‹ Le drapeauChapitre 8 sur 10 · LE DRAI'EA D · texte numérisé non relu

LE DRAI'EA D

ment emportée vers les souvenirs d'autrefois, les nuits de bivac, les journées de bataille, et les longues et chères promenades aussi, les paisibles soirées de Vernon. Que de temps passé! que tout cela était loin! Quelle succession d'amertumes que la vie ! Mais, à travers ces pensées, une idée impérieuse revenait et se refaisait sans cesse sa place. Fougerel entendait encore et toujours la suprême parole du mort, et, au milieu du bourdonnement et du tintement que causaient la fatigue et l'espèce de vide de son cerveau, il lui semblait entendre répéter souvent ce mot: « Le drapeau! »

Fougerel, accablé, s'assoupit un peu vers le matin. Lorsqu'il s'éveilla, les porteurs de la bière et les ensevelisseurs arrivèrent. Le capitaine demeura là, voulut être présent durant les apprêts lugubres. Lorsqu'il vit son ami couché dans le cercueil comme un chevalier dans une armure, il souleva un coin du suaire, et, se penchant sur ce front

de soldat, ridé, chauve et marqué d'un coup de sabre, il y posa ses lèvres, dernière accolade du frère d'armesau frère d'armes. Puis, jusqu'à la fin, il resta debout, l'air résolu.

Ce jour-là, le ciel, voilé depuis la veille, était devenu pluvieux. De petites gouttes d'une sorte de bruine froide tombaient, délayant la boue dans les rues. On put voir, traversant Cologne pour se rendre au delà de Hahnenthor, sur la route d'Aix-la-Chapelle, vers le cimetière, le triste convoi d'un inconnu derrière lequel, seul, la tète découverte, marchait un homme en cheveux blancs.

Le capitaine Fougerel ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui; il marchait, invinciblement attiré par celte bière qu'on portait devant lui ; cependant il remarqua que les passants ne se découvraient pas devant le mort comme en France.

— On ne te salue guère, mon pauvre Malapeyre, pensait-il. Dans notre petite ville de Vernon, tu aurais eu le piquet de troupiers pour faire escorte à ton ruban de la Légion d'honneur ! Après tout, je suis là, mon vieil ami, et cela te suffit, je gage !

Les passants devenaient sérieux à regarder cet homme qui marchait ainsi, inconnu de tous, sous la pluie, à travers les rues encombrées, et ils murmuraient tout bas :

— Un Français !

Au coin du cimetière, dans un angle paisible, loin des tombes monumentales, à côté d'humbles tumuli couverts de lierre et de fleurs, le capitaine fut placé, tandis que Fougère), mordant avec douleur sa lèvre inférieure, ne pensait déjà qu'à ce jour prochain où il reviendrait, là, à cet endroit même tenir le serment fait au mort et lui dire :

— Malapeyre, le drapeau est repri- !

Lorsque tout fut achevé, Fougerel de-

meura encore un moment devant la tombe fermée.

— Mon pauvre Malapeyre, dit-il tout haut, mon vieux camarade !... — Allons, ajouta-t-il avec un geste assuré, à bientôt !

Et il regagna le logis où il avait laissé une partie de sa vie.

En rentrant dans la chambre mortuaire, il la trouva immense, glacée. Ses pas dans celte vaste salle lui semblaient résonner comme sous des arceaux. En regardant le lit, maintenant recouvert d'une banale couverture de percale à fleurs en attendant un voyageur nouveau, ses yeux rencontrèrent les deux gravures dont la vue avait irrité cruellement le pauvre Malapeyre.

Cette fois, Fougerel atteignit les cadres insultants et, d'un coup de talon, les brisa au milieu de la chambre ; puis> heureux, avec des yeux pleins de larmes, il trépigna dessus avec une amère joie.

Le lendemain, il les fit mettre sur la carte.

L'aubergiste, flegmatique, ne laissa échapper aucune marque d'étonnement. Il ajouta, en le doublant, au total de la note, le prix des gravures.

Fougerel repartit aussitôt. Il avait hâte, en agissant, en recherchant le mouvement et la lutte, de secouer la tristesse profonde qui s'était emparée de lui.

Lorsque, au détour de la route, Fougerel vit disparaître, derrière un pli de terrain, la haute masse du Boni inachevé, il ne put s'empêcher d'éprouver ce serrement de cœur qui vous saisit lorsqu'on laisse derrière soi un coin de terre adoré.

11 avait regardé longtemps l'entassement des maisons, les flèches des églises, les ponts immenses jetés sur le vieux Rhin, et, dans ce tas de logis inconnus, de pierres et de rues, il cherchait toujours à deviner l'emplacement silencieux où dormait Malapevi &.

Puis Cologne s'effaça au loin.

LE DU.VPEA U 93

Il répétait machinalement : « Cologne!... Venir mourir à Cologne ! »

Et cette ville étrangère lui paraissait à la fois haïssable et amie, car elle lui prenait — mais lui gardait aussi — la moitié de son cœur.

Puissance do l'idée fixe, de la volonté, de .irnement à un devoir ! Fougère], à mesure que la petite diligence, étouffante et cahotée, qui l'emportait vers la Prusse, avançait, Fougerel ne songeait plus qu'à l'œuvre insensée qu'il voulait tenter, et il lui semblait que Malapeyre était toujours à

ses côtés pour lui dicter sans cesse le mot d'ordre : Au drapeau !

Arrivé à Berlin, Fougerel se sentit pris de colère, devant cette capitale à l'aspect de caserne, pleine de soldats corrects et d'officiers insolemment élégants, ville de résidence, de caporaux et de courtisans. Dès le premier jour, il prit des informations pour savoir comment on pouvait aller à Potsdam. On lui indiqua l'heure à laquelle partait la diligence, et le lieu où il pourrait la prendre. In interprète débattit pour lui avec le cocher le prix voulu, aller et retour. Fougerel ne se souciait plus de converser avec des 'Allemands ; il éprouvait une sorte de rage à entamer ces dialogues où il ne se faisait point comprendre. Le lendemain matin, rasé de frais, ganté, sanglé comme un jour de revue (et c'était un jour de bataille), le capitaine Fougerel partit pour Potsdam, où — enfin! enfin! il allait se trouver dansquelques heures.

11 avait la fièvre; il fredonnait en lai-

même un refrain de sa jeunesse; il avail l'impatience de l'homme qui touche à la minute décisive de sa vie. Il pensait à Malapeyre aussi ; il regrettait jusqu'au profond de l'àme qu'il ne fût point là, à ses côtés.

— Pauvre ami, c'eût été sa grande joie !

Car il ne doutait pas, chose singulière, que le drapeau du régiment ne fut bientôt à lui. C'est un privilège de l'extase qu'elle rend tangible une impossibilité.

Il ne se demandait même point comment il ferait pour atteindre le drapeau, pour l'arracher à l'ennemi, pour l'emporter. Il était certain que le drapeau lui appartiendrait. Il le sentait déjà, pour ainsi dire, entre ses mains, et la soie frissonnait par avance sous ses baisers. Ce n'était pas à un combat que semblait marcher cet amant du devoir, mais à un rendez-vous d'amour.

11 éprouva pourtant une émotion profonde et grave lorsque, la voilure s'arrêlant, le conducteur jeta ce non :

— Potsdam!

Putsdam? C'était donc là!

Il ne savait de toute la langue allemande que le nom de l'église où se trouve, dans cette ville solennelle et régulière, ornée d'arcades, de palais, de statues, le tombeau de Frédéric le Grand, la Garnis ons-Kirche. Un passant la lui indiqua du doigt.

La Garnisons-Kirche, à Potsdam, nue et grise, comme toute église protestante, n'aurait rien de remarquable à coup sûr, si elle ne contenait le tombeau du grand Frédéric . C'est un temple froid et clair, avec des bancs et des galeries de bois, des murs sans ornement, des verrières sans Couleurs. Quelque chose comme une église de campagne. Seul le cercueil du roi emplit de gloire ce lieu sans grandeur. 11 est de plain-pied avec le visiteur, ce tombeau devant lequel s'arrêta le vainqueur d'Iéna, pensif et satisfait. Au milieu de l'église, dans un c factice en forme de chapelle, le tombeau,

LE DRAPKAC 99

d'aspect noir, enétain, sans ornements, apparaît, faisant face au cercueil paternel, cà travers la grille de fer qui le sépare de l'église et de l'accès du public. Jadis figuraient là Tépée et les décorations de Frédéric le Grand. Napoléon, en 1806, les fit emporter. Et comme un des siens lui conseillait de mettre à son côté l'épée du grand Frédéric : «Imbécile! répondit l'empereur, blessé dans sa vanité. Aquoibon? J'ailamienne ! »

La Prusse a fait à son roi des trophées de nos drapeaux. Deux trophées d'étendards captifs ornent la chaire ou chapelle de marbre qui surmonte le sépulcre royal.

.Vu-dessus de cette chapelle, une sorte 'I i calorie s'élève, dominant le tombeau ; on y parvient à droite et à gauche par un escalier, et, arrivé à la galerie, on aperçoit alors au-dessous de son regard les dalles noires et blanches de l'église, la grille qui s'ouvre sur le caveau du roi, les- deux faisceaux de drapeaux de la Grande-Armée, aux

■^JnWersîtaT

Page 1