VII. EXTRAIT DU DISCOURS DE M. CRÉMIEUx(I
(L'orateur, après s'être longuement étendu sur la nécessité d'un préambule et la signilicalion de la Révolution de Février, continue en ces termes :)
Gitoycns , ce qu'il nous faut aujourd'liui , c'est une République entourée d'institutions républicaines. ( Oui ! oui ! — C'est cela! )
Eb bien , les premières institutions républicaines , c'est une proclamation des droits de chaque citoyen. Entendez vous , les droits des citoyens; car, encore une fois , si les citoyens n'ont pas. de droits , ils ne peuvent pas vivre en société ; les droits , c'est l'homme tout entier. Il faut que chaque citoyen ait la liberté, il faut qu'il ait l'égalité, la propriété, le travail, l'instruction ; si vous ne leur donnez pas cela , vous ne pouvez rien ; rien , entendez-vous? (Acclamations à gauche.) Je vous le demande, républicains d'aujourd'hui , républicains de 1848, qu'est-ce donc qu'un liomme s'isolanl dans notre société, et à qui personne ne tend la main? un homme valide, un homme fort, vigoureux, ayant travaillé toute sa vie , arrivé à l'Age de cinquante ans , ayant la force pour travailler, et se tournant vainement de tous côtés pour se procurer du travail? Gomment, vous trouvez extraordinaire ! comment, vous trouvez , pardonnez -moi l'expression , désastreux pour la société de déclarer qu'il y a là un droit pour l'individu ! ( Interruption.)
Mon Dieu , écoutez-moi ! J 'ai une propriété ; elle se compose d'une maison et de quelques arpents de terre ; je vous demande votre protection pour elle , vous me la donnez ; la terre, la maison, les pierres, tout cela obtient votre protection : mais il y a là un homme , votre semblable , votre frère , qui n'a pas de pain, qui n'a pas une parcelle de travail , et qui vous dit : J'ai acquitté ma dette de travail envers ma famille ;
(1) Représentant de la Seine. M. Isaac-Adolphc Crémieux, né à Nimes en 1796, avocat de premier ordre, étail, à la dernière ChaniLre, mcnibre de l'opposition dynastique, un peu au-delà de la nuance Barrot. 11 a faitpaitie du Gouvernement provisoire; il a rempli les fonctions de ministre de la Justice sous ce Gouvernement el sous la (Commission executive.
envers l'Klat ; aujourd'hui je cliùnu', protège/- moi , tinjji'chez moi de mourir, car Dieu ma eréé pour vivre, et >ous èles mes livres. Vous lui réponde/ : 'Sou . tu n'as pas de droits, ; Bravos à liauclie.
A ih'oile. l'ersoniic ne répond pareille eliose! — Qu'est-ee qui dit cela?
M. Crè mieux. Je supplie ceux a qui mes paroles peuM'ul pa raitre trop absolues d'attendre que je les continue.
Je sais bien ee qu'on a dit : " Le droit au travail ne doit pas être accordé, mais la société ne refuse pas l'assistance à chacun, et ce qu'on peut demander, c'est l'assistance. »
Ainsi, laites un grand et beau débat sur U- point de savoir si vous accorderez le droit à l'assistance à l'honnne valide; venez au sein de cette Assemblée; nous vous entendrons , quand le moment arrivera, nous vous entendrons soutenir que vous pouvez aller auprès de celte homme qui se meurt, et lui donner un secours qui lempèchera d expirer, soutenir que ce n'est pas au travail qu'il a droit, que c'est à une simple assistance ; c'est-à-dire quand on demandera que l'Etat , dans l'étendue la plus absolue de ses ressources, vienne au-devant de l'homme qui réclame du travail ; répondez , sinon j)ar le travail, mais l'assistance, c'est-à-dire par l'utilité individuelle et publique, mais rabjection et l'aumône! Dénégations. Ose/ donc porter ici en parallèle... INonvelle interruption.
.]/. Crêmieux. Au nom du Ciel, citoyens, il \ a place ici l)our tous les systèmes , et certes , nous avons bien vu qu( les talents ne manquent pas pour soutenir les autres. Savez- \ous quel est le dogme de la dévolution de l'évrier? Savezvous quelle est pour moi la destinée de cette Révolution? C'est d'agrandir le droit individuel des citoyens qui , jusqu'à ce moment, n'cmt pas été compris comme faisant partie de ce qu'on appelait le pa,\s légal; c'est d'agrandir !e droit individuel des citoyens a ce point que je leur crois le droit à l'instruction , le droit à l'assistance et le droit au travail. Je crois que la Hépublique de l'évrier a voulu ceci : élever ies hommes par les deux points qui seuls les rapprochent de Dieu : l'instruction qui élève vers le ciel, le travail qui est la source des vertus démocratiques, car l'homme qui ne sait pas travailler n'a au fond de la conscience aucun sentiment grand,
gcuéreux , n'a et n'inspire aueiinr sympathie. (Très-bien!) L'instriK'tion , c'est Je besoin de lame, qu'il faut élever; le besoin de l'esprit, qu'il faut cultiver ; le travail , c'est la destinée de l'homme; c'csl i)Our lui que Dieu a dit : Ce que tu recueilleras de fruits sur la terre , tu le recueilleras dans le labeur. Voilà notre destinée. Cette destinée , est-il permis à une grande Képublique d'y faire manquer l'homme qui la réclame'.' >i'ètes-vous donc pas des frères? La r»épuhlique nestelle donc pas la Providence de tous les citovens? (Bravos à gauche . i
Et quand vous mettez a côté de cette destinatu)n de l'homme ce mot divin et sacré : fraleniilr , est-ce que vous aurez tout fait pour votre frère quand vous lui aurez donné Taumône , l'assistance, le secours? Kst-ce que vous ne comprenez pas que, pour qu'il soit votre frère, il ne faut pas seulement qu'il soit à l'abri des nécessités les plus rigoureuses de la vie, il faut qu'il s élève jusqu'à vous ? Or, pour l'élever jusqu'à vous, que pouvez-vous lui donner? Le tra\ail qui le distingue, qui le relève lui-même à ses propres yeux. Alors seulement il sera votre égal, alors il sera votre frère. (Très-bien !\ Oui, citoyens, le droit à l'assistance pour l'iniirme , pour le vieillard, pour l'enfant abandonné; le droit au travail réglé par la loi pour le citoyen valide, honnête , sans ressource , le droit à l'instruction pour tous , voilà . pour moi ce qu'il faut néc<'ssairement écrire dans le préambule d'une constitution sortie de Ja Révolution de Lévrier. Applaudissements.^
L'orateur reprend la thèse de l'utilité d'un préambule, et établit la différence entre la République de 1 793 et celle de 1848.
VIll. EXTRAIT Dr DISCOURS DE M. CAZALÈS (1).
(L'oratoui- passe d'abord en revue les premiers articles du préambule. )
.l'arrivé enfin à l'art. -S, celui dans lequel se présente nue
(I; Ropicscnlanl de Tarn-cl-Gaionnc, supérieur du grand séminaire do Monta»l)an.M. l'abhc Gazalcs, lilsdu consUtuant, est âgé de 60 ans; il n'est entré dans les ordres qu'en 1812. Avant eelle époii; c, il s'était occupé de littérature et de philosophie, lùi 18:3.'), il créa avec M. rie Carné la Revue ruropccnnc ; il a aussi publié des articles dans la Revue ien Deux-Mondes cl l.c correspondant.
queslion «iiave, iinpuilaiilo, cclli' du droit au lia\ail, question que nous aurons à discuter [ilus lard, et cependant sur laquelle je deraaudc la permission de dire quelques mots.
Ici. si je ne me trompe , rei)araissent sous une autre forme le droit au travail et le droit à l'assistance, et par consé(iucnt s'élèvent dans toute leur force les objections faites contre ces termes si vagues, si peu précis, susceptibles de tant d'interprétations diverses. Ici j'éprouve le l)esoin de doinier quelques explications. Le gouvernement précédent, je n'ai garde de le nier, ne s'est pas sulfisamment occupé de la situation des classes ouvrières. Il n'a rien fait pour faire cesser le malaise que des causes de diverse nature ont introduit parmi ces classes si intéressantes; cette négligence de sa part a été l'une des causes principales de la Révolution de Février. Nous sommes tenus dînons occuper activement des graves problèmes qui se rattachent à cet état de choses et d'y chercher une prompte solution. C'est pour la République une question de vie ou de mort.
Mais cette solution, la possédons- nous à l'heure qu'il est? Je ne le pense pas.
Les écoles socialistes nous en présentent plusieurs, et je ne suis pas étonné de leur voir l>caucoup de prosélvtes, car, parmi^les. erreurs qu'elles propagent, il se trouve beaueoup de vérités. Ce qui est vi'aj, au moins en partie, c'est la critique qu'elles font des abus de l'organisation sociale actuelle. Klles les cjtagèrent sans doute; mais il y a des soulfrances nombreuses, réelles, dont l'aspect fait saigner léTôRÏÏr. Ces souffrances, fe lie puis consentir à y voir une sorte de nécessité fatale, car jai lu dans l'Ecriture sainte que ffieu a fait les îialions guérissables, et je crois qu'une bonne volonté persévérante , un dévouement infatigable dans les législateurs et les gouvernants, peuvent arriver à fermer les plaies les plus douloureuses et les plus profondes delà société. (Très-bien!)
Mais les remèdes présentés jusqu'ici par les socialistes ne nous semblent pas de vrais remèdes ; nous ne croyons pas à leur efficacité. INous n'avons pas à les discuter ici ; il suffit de dire que les principaiix chefs des écoles sociali-stes ne s'entendent nullement entre eux. Ils s'entendent pour critiquer, mais là s'arrête leur accord, et quand il faut en venir à la pratique, ce qui parait infaillible aux uns est traité par
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les autres d'absurdité. Cependant toutes ces solutions séduisent un grand nombre d'esprits peu réfléchis par leur appa- i rente simplicité, qui disparait bientôt devant un examen sérieux. Elles l'ont naître chez ceux qui soulîrcnt des espSmîcîîîr' qftTne peuvent être réalisées ni si jîromptement ni si lacilement qu'ils le croient. Elles entretiennent chez eux une irritation incessante qui s'en prend à tout et à tout le monde, et qui menace continuellement la tranquillité publique. Ces illusions dangereuses, nous devons les combattre dans l'intérêt même de ceux qui y sont livrés. Or, n'est-ce pas les favoriser à beaucoup d'égards que de trancher ce qui est encore h l'état de problème? C'est ce que Taisait la première rédaction du projet de constitution , en proclamant d'une manière absolue le droit au travail et le droit à l'assistance. C'est ce que fait encore le projet actuel, au moins indirectement, dans l'article 8.
En efi'et, en proclamant ce que nous pensons tous, ce que doit penser tout homme de cœur élevé dans une société où subsistent les traditions chrétiennes, à savoir que législateurs et gouvernants doivent faire tout ce qui est absolument \)o^ sible pont' qu'aucun memT)re' de la société ne soit exposée raourir^lc misère , le projet actuel ajoute des paroles qui impliquent nécessairement, comme moyens d'arriver à ce but, l'organisation du travail par l'Etat, les ateliers nationaux, la taxe des pauvres peut-être et autres mesures de ce genre. Ces mesures, nous devrions les prendre certainement, et de plus onéreuses encore, si elles devaient avoir pour résultat de faire cesser le paupérisme, de procurer à chacun le moyen de vivre de sou travail, d'améliorer définitivement la condition des classes ouvrières; mais, vous le savez, il est plus que douteux que ce résultat fût atteint par là : ce ne seraient que des palliatifs éphémères qui laisseraient après eux un mai plus proÏ0Tid"el plus général encore.
Si nous ne jugeons pas que ces moyens soient efficaces, nous ne pouvons pas laisser croire que nous y avons recours : si nous engageons notre parole, nous sommes ol)ligés de la tenir. Or, je crois que la rédaction de l'article 8 nous engage sérieusement, non pas seulement à remplir le devoir chrétien de l'assistance fraternelle sous toutes ses formes, devoir qui, je le reconnais, est imposé a la société comme à 1 individu, mais a le remplir dune certaine façon, en nous lançant dans certaines
voies déterminées où nous ne trouverons (|iu' périls et impossibilités de toute espèee.
Doue, Messieurs, eu ee qui louehi ees graves et redoutables questions, point de déelaralious, poinl de lliéories, point de ees promesses qui, l(»rsqu'ellcs ne sont point tenues au gré des imaginations exaltées par la souffranee, redoublent l'irritation et le désespoir. (W ne sont jifti> des paroles qu'il faut, ce sont des aetes. Vous en avez fait plus dun, je le reconnais, mais il ne faut pas s'arrêter là : il faut faire chaque jour de nouveaux pas dans la voie des améliorations, rechercher avec sol lieitude les causes de la misère publique, alin de les faire cesser, mettre au service de nos frères malheureux tout ce que nous avons de lumières et d'énergie, surtout nous pénétrer de ee sentiment fraternel que h christianisme est venu apporter dans le monde et qui nous fera accepter avec joie tous les sacrifices personnels qui nous seront demandés, toutes les fois qu'ils pourront servir a sécher des larmes et à apaiser des souffrances.
Je ne veux pas abuser des moments de l'Assemblée, je demande pardon h la commission et aux hommes éminents qui ia composent, de cette critique un peu téméraire ûc ma part : ce qui me rassure, c'est que je crois que personne ne pouvait faire mieux qu'eux, et que s'ils n'ont pas fait mieux dans cette circonstance, e est qu'il y avait la un problème impossible à résoudre.
Pour me résumer, je demande la suppression du préambule parce que l'idée même dun préambule est contraire ;i cet axiome que le législateur doit ordonner et non doiynatiser... parce que la constitution avant pour objet positif l'organisation des pouvoirs politiques, nous avons bien assez à faire en nous bornant à cette tâche déjà si ardue..., enfin, |)aree que le préambule actuel renferme ou des vérités si évidentes, si généralement admises qu'il est presque ridicule de les proclamer, ou des généralil<'s vagues et obscures dont le moindre in convénicnt serait dêlre mal comprises de tout le monde et d'engendrer des disputes sans fin sur leur véritable sens, «'Approbation. ;