‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 18 sur 51 · I. DISCOim.S DE M. (iASLONDE · texte numérisé non relu

I. DISCOim.S DE M. (iASLONDE

(Séance du 13 septembre 18'»8.)

Je crois, 3ressicur.s, qu'au point où est arrivée la discussion, il importe d'en limiter et den circonscrire le terrain.

<.Juc l'Ktal donc veille au hien-èlre de tous par l'organisation (le la ijienfaisanee publique, par des enc(uiragements offerts à la bienlaisance privée, en donnant, dans la limite de .ses ressources a l'ouvrier, le pain j)ar le travail; tout le monde est d accord sur ce point. Mais quelle est la nature, quel est le caractère de ce devoir de l'Etat, de celte dette de la société? \ mla ou est la véritable question, la grande question qui s'agite sur 1 article 8, en présence de ramendement de M. Matl.ieu (de la Dromej.

L'honorable M. Crémieux vous disait : . Mais, je pourrais me contentei^ de l'article 8 ; car larlicle 8 consacre la dette de 1 ttat, et s il consacre la dette de l'État, il consacre par con-

(I) Député de la Manche. Professeur à la Faculté de diY.w ,1a niir« n

sequoiil le droit au travail, le droit à lassistance, le droit à liiistruction ; car il n'y a |)as de devoir sans droit correspondant ; il n y a pas de dette sans créance corrélatiTe. » Voilà ce que disait riionorable M. Crémieux.

i;b hieii ! c'est précisément là que je suis, avec M. Crémieux, en complet désaccord, en entier dissentiment.

Oui, il y a des devoirs qui jreugendreut pas de droits corrélatifs: il y a des dettes qui ne produisent pas nécessairement un di'oit correspondani , et ce n>st pas là un sophisme; c'est là (|uelque chose de parfaitement clair, de parfaitement saisissable pour tout le monde. Qu'est-ce que la dette du travail? IMais c'est la dette d«' l'assistance sous une certaine forme ; ce n'est pas autre chose. L'Ktat doit l'assistance; il doit la donner, autant qu'il le peut, sous la forme du travail, parce que le travail honore, ])arce que le travail moralise, parce que d'ailleurs, sous cette forme, l'assistance peut être plus grande, plus étendue, plus eflicace. Et ici je sens le besoin de protester contre quelques paroles tombées de cette tribune. On a dit : L'assis tance directe est une humiliation. .T'avoue, pour mon compte, que je ne comprends pas cette doctrine nouvelle. S'il est vrai que le bienfait honore la mahi qui donne, comment i)ourrait-il avilir celui qui le reçoit? (Très-bien ! ) Toutes ces dettes, tous CCS devoirs, sont des devoirs d'un ordre moral, qui n'engendrent pas de droits correspondants, qui n'engendrent pas de créances corrélatives-, et c'est là que je signale l'erreur des partisans du droit au travail : ils tombent dans une confusion déplorable, dans une confusion désastreuse, la confusion du droit absolu , du droit rigoureux et des devoirs moraux. 11 y a des droits absolus, il y a des droits rigoureux pour les individus ; c'est pour protéger ces droits que toute société humaine est instituée-, elle ne peut, sans manquer à sa mission, sans violer ses engagements, ne pas garantir, ne pas protégei* ces droits individuels, absolus, rigoureux.

Quels sont ces droits? L'article 8 les énumère en tête de sa disposition : c'est la protection que l'État doit à la propriété, c'est la protection qu'il doit à la famille, c'est la protection qu'il doit au libre exercice du culte, au libre développement des facultés individuelles. Voilà autant de droits absolus, rigoureux; si la société les méconnaissait un seul instant, die n'aurait plus de raison d'être.

-Mais faut-il iiullre sur la même ligne, laul-il inscrire comme des droits parallèles à ceux-là le droit au travail, le droit à l'assistance, le droit à Vinslrnetiou ? Non, sui>ant moi.

Save/- vous ce qu'il y a lalalement, inévilablemenl, au tond de cette confusion que je signale? Il y a la ruine de la propriété, et avec celle ruine toutes les autres 4|iii en sont la véritable conséquence. 'J'rès-bien ! Peu iniporlc que vous décliniez cette conséquence, que vous prolesliez contre le communisme, contre le socialisnu', qui n'esl. après tout, qu'une expression adoucie du eoniniunisnu' : peu iin|)orte ! car la loiçique est plus forte que vous, et je tâche de vous le démontrer.

Si, à coté de tous ces droits absolus, de tous ces droits rigoureux de la propriété, de la famille, du libre exercice de ses facultés individuelles, si à côté de cela vous écrivez comme

droit parallèle. e^>mme droit rival, le droit à l'assistance

Bruit.)

Je disais que si, à côté de ces droits pour la protection desquels toute société est instituée, si à côté de ces droits rigoureux, absolus, que ne peut méconnaître un seul instant la société, vous écrivez le droit au travail, le droit à l'assistance, comme des droits rivaux, parallèles, vous détruisez les premiers. Et, en eifet, dire que la pr(q)riété n'existe, quelle n'est protégée, qu'elle u'est consacrée par la loi qu'à la condition du travail, de l'assistance, de rinstruction de tous, savez- vous ce que c'est faire? C/csl dire que la propriété doit entrer en part avec le droit au travail; c'est dire qu'il l'aut (prdle conq)le avec le droit au travail; cesl dire qu il apj)artient à rjital d'exercer sur la propriété un prélèvement, quelque large qu'il soit, jus- (ju'à la satisfaction intégrale du droit au travail, du droit à l'assistance. Kb bien! dans une question aussi grave, dans une (luestion qui résume l'esprit de la Constitution tout entier, il ne faut pas d'écpiivoque, il lu- faut i>as cacher les ténèbres dans les replis, dans les circonlocutions d'une rédaction perfide. 11 faut qu'on s'explique sur le vrai sens de l'article 8, il faut qu'on sache si ce n'est qu'une forme adoucie de l'amendement de M. Malbieu (de la Drôme). Kli bien! l'article 8 ne signifie rien, ou il signifie que la dette du travail est de la même nature et du même ordre que la dette de garantie que l'Etal doit à la famille, à la propriété, au libre exercice des facultés individuelles. Aussi, je ne le dissimule pas, je suis l'adversaire

déclaré, autant d'une rédaction équivoque, ambiguë de l'article, que de l'amendement de M. Mathieu (de la Drùme). Il ne faut tromper personne ; s'il est a rai que la ])ropriété et le droit au travail appartiennent au juème «)rdre de droits, au même ordre d'idées, vous avez eu raison décrire le droit au travail et la propriété lun à coté de lautre dans le même article, dans la même plirase : vous avez eu raison ; mais il faut le dire au propriétaire; il faut que le propriétaire sache que l'Etat n"a plus qu'une chose à faire, c'est d'exécuter la propriété par l'impôt. Si, au contraire, ces deux droits, la propriété, le travail, appartiennent à des idées d'ordre différent, si le droit au travail appartient à l'ordre moral, s'il n'est qu'une forme de la bienfaisance, s'il n'est qu'un accident de l'assistance, et si Tassistancc est placée dans le libre domaine de la conscience liumaine, domaine que le législateur ne peut forcer sans impiété; je dis que vous avez fait dans la rédaction de l'article 8 une effrovablc confusion, en mettant, les unes à côté des autres, \ des dettes d'une nature différente, la dette de garantie que TK- r tat a contractée envers la propriété, par exemple, et la dette i du travail ([ui est une dette d'un ordre moral, qui appartient à la bienfaisance publique, comme elle peut et doit, dans d'autres limites, appartenir à la bienfaisance privée.

Que vous ont dit les honorables orateurs qui sont venus soutenir à cette tribune le droit au travail'.' que vous ont dit MM. de Lamartine, Crémieux, Ledru-Kollin? Ils vous ont dit : '■ C'est une dette que nous proclamojis au profit de l'individu vis-à-vis de l'Etat, mais non pas vis-à-vis des autres individus; c'est une dette vis-à-vis de la société. >ous ne sommes pas comnmnistes: nous ne sommes même pas socialistes. Puis, nous ne sommes pas insensés, vous ont dit ces honorables oiateurs; nous ne voulons pas la réalisation immédiate de ces promesses. C'est une dette à terme que nous proposons d'écrire dans la Constitution ; sur le temps, nous serons très- accommodants. Nous ne demandons pas, quant à présent, que l'Etat dépasse ses ressources, excède ses facultés. «

Vous dites que vous écrirez le droit au travail vis à- vis de l'Etat, et non pas vis-à-vis des individus.

C'est un leurre. Messieurs! Et, en effet, qu'est-ce donc qire l'Etat? L'Etat, être collectif; l'Etat, collection d'individus, ne saurait avoir en cette matière des droits et des devoirs d'une

iiaUuT (linV'rciili' de la nature ilts droits t-t des devoirs des individus. IMvue/ \ ^ardr î Si aous «rriNez le droit au lra\ail loiitrc ri.tal. l'oinrici- se dressera contre le prctpriétaire. eon tre le capitaliste, et \ieii(lra. dans les leuips de chômage, dire ail eapilalisle. au laluicaiit : Donne/ moi du travail. " S il est vrai ({u'il ail un droit absolu, rigoureux au travail, eedroil, il l'«'\eeera loid aussi Ijien contre la propriété, conlre le capital des j)articidii'rs, que contre la propriélé. conlre le capital de l'Etat, l-a loiii(|ue le veut ain.si, et ollf esl plus forte que vos j'estiielions.

Vous ne >()ulez. dites ^ous. laci'oniplissenieul de. la promesse <le l'Ktat que dans la mesure de ses ressources, dans la mesure de SCS facultés; mais c'est un Nain palliatif qui ne vous sau\(ra pas des roiist'-(iiiiii/ es riiii<">!es de voire prin cipe.

Qu'esl-cc donc, en cllel . que les ressources de 1 Liai ? Mais les ressources de I l'iat sont illimitées, elles sont indéfinies. En effet . <»ù lEtat ]»uise L-il i>e.s ressources? Dans l'impôt. Savez vous (juelle csl la conséquence du droit au travail que vous allé/ [)rocla!ner? C/csl uru^ aggravation (TinqKUs , aggravation d'impôts, s'il le faut, jusqu'à l'absorption de la propriété ou jusqu'à sa ninlilation. parce que, en présence d'un droit, en présence d'un j)iinci]ie. quand les ressources de l'Etat sont élastiques par l'impôt, il v<ms est impossible de vous arrêter sur ia piMile falalc oii nous êtes engagés, cl vous entendre/ ce cri inexorable de la logiqm^ : Périsse la projiriété plutôt qu'un droit consacré, qu'un droit recoiuui !

Et ici, que vous disait un lionorablc orateur, M. de Lamartine? Il vous disait : « Mais la r»é\olution du 21 Eévrier est donc impuissante a écrire un ou deux principes nouveaux au frontispice d<' sa (lonstilution: mais il nous sera donc défendu <lc progres.ser : mais uous i\v pourrons donc pas élever la loi en la faisant entrer dans le domaine de la morale! » Que M. de Lamartine me ])enuelte de lui dire qu'en écrivant le droit au travail, le droit à l'assistance, ce ji'est ])as une téméraire iionxeauté qu'il é<'rirail dans la Constitution. Cette coufusion de Tordre des droits rigoureux et de Tordre des devoirs moraux , celte confusion , c'est une erreur aussi vieille que l liumanilé. Toutes les tliéoeiaties ancienno Tout tejilé dans Tordre religieux . et vous savez ce qu'était devenue Tburuauité

sous la t^yranuique pression des théocraties. Mais la llestauration, quand elle s'inspirait follement de souvenirs tliéoeialiques, savez, vous ce qu'elle taisait? Elle mettait le pied dans le domaine de la conseienee; elle faisait la loi du sacrilège; (;[ vous savez si le eo'ur de la l'i-ance s'est souleAe contre cette loi du sacrilège , et vous savez si le pa}s a protesté contre cette al)ominai)le violation de la liberté, de la dignité humaine ! Eli bien î ce que la Restauration a tenté dans Tordre religieu\ , vous l'accoirqilissez aujourd'hui dans l'ordre moral ; \ous tuez la dignité , parce que vous tuez la liberté humaine , parce que vous cnvabissez la morale au nom de la loi.

Mais ce droit au travail était écrit, comme M. ^Mathieu (de la Drome ; propose de l'écrire; il était écrit dans la Constitution de 1793. Je ne dirai pas avec M. Ledru-llollin qu'il remonte à Tui'got ; Turgot avait proclamé le droit de travailler ; mais il A a un abime entre la doctiine de Turgot et celle de la Convention. 11 était écrit dans la Constitution de 17i)3, il était (■crit an nom de la philosophie, et ^olls , vous l'écrivez .sans le vouloir, sans le savoir peut-être, vous l'écrivez, dans la (>)nstiluti(m de 1818, au nom du socialisme.

Mais, Messieurs, si vous voulez imiter la Con^ention, imitez les hommes de cette grande et terrible Assemblée, lorsque, mûris par les événements, lorsque désillusionnés par la réalité des faits, ils reconnurent qu'ils s'étaient trompés en écrivant la Constitution de l'an III.

J'out ce que vous faites , c'est de préférer la Constitution d(! 1793 à la Constitution de l'an lïlç et ici qu'il me soit permis de dire un mot du socialisme, tant invoqué par les uns. (Réclamations.^ Permette/. ! je ne dirai pas ce qui en a été dit.

In mot seulement du socialisme qu'on a tant invoqué , tant répudié dans cette question.

Le sociahsme , je suis convaincu que c'est la graiide erreur des temps modernes , je suis convaincu que la réalisation du socialisme conduirait à un but tout opjiosé à celui i[ue se proposent les partisans de cette doctrine. Je suis couNaincu qu'au lieu de l'amélioration du sort des classes ouvrières , le socialisme produirait le .serxage universel. Mais je comprends le socialisme; soyez sûrs que toutes les fois qu'une doctrine s'élève aux proportions de la doctrine socialiste , c'est que cette doctrine répond jusqu'à un certain point , dans de cer~

\ faines limites, a un hesoiii de l'huinanite; ce n'usl que paiMin côté vrai que l'eneui' lait son clieniin (huis le monde, tli

! bien! 1«' ecMé Mai du «socialisme, M. de Laniarlim- l'expcsail dans un niagniliquc lanjiatit.. loistiu'il aous ()arlail de ees sociétés matérialistes, égoïstes; lorsqu'il vous j)arlait (hî ces générations sans loi, sans Dieu, vl jjar eonséijuent saus entrailles, qui disaient à rou\rier sans pain et sans lra>ail : < Meurs si lu \eux, vis si lu peux. > Voilà le côté vrai du socialisme ; voilà ec qui a pu inspirer de nobles eo'urs, de généreux esprits!

Je crois que le tableau <pie traçait M. de Lamartine élait exagéré , je crois ({uc toutes les misères ne viennent pas de l'inacconiplissement des de^oirs moraux; je crois qu'il faut tenir compte d'autres causes non moin;* efficaces du paupérisme et de la misère; je crois que .M. de Lamartine aurait diï tenir compte des vices . de l'imprévovauce et de la paresse.

Mais enliu jaeeepte ce tableau , et cest en présence de ce tableau que les socialistes ont dit : Tout est mal ordonné dans ce monde : c'est en présence de ce tableau qu'ils nous ont dit : C'est la proj)riété qui est la cause de lous ces maux; et ils l'ont maudite.

Voilà la cause , i ap])ifcialion du socialisme, (hiant à M. de Lamartine, il a réhabilité la propriété, il nous a dit qu'il l'adorait; mais, qu il me permette de le lui dire, sans le vouloir, sans le saAoir , >L de Lamartine s'est fait socialiste, lorsqu'il sest écrié qu'il voulait corriger la propriété.

"lAon, ce n'est pas la propriété qu'il faut corriger, c'est le pro-

Ipriétaire. Lt comment le conigerez-vous , le propriétaire? Ce n'est pas par la loi constitutionnelle, c'est par la loi morale, et

I qu'il me soit permis de le dire, c'est par la loi chrétienne , en propageant renseignemeni religieux, celte moral isation eiticace, puissante , de l'enseignement religieux : voilà la correction , voilà la correction légitime de la proi»riété, c'est la moralisation du jjrojjriétaire !

Lu dehors, vous n'avez pas la solution du ju'oblème, et, en dehors de cette soluti<tn , \ous u'a>ez (ju'une lutte imj)ilovable entre le droit du propriétaire cl les misères du paupérisme; il n'v a que la loi morale, que la loi religieuse qui puisse commander dans une certaine mesure la résignation à

celui qui souffre, et qui puisse efficacement , mais librement, dire à celui qui a des jouissances excessives de les ])artager.

Je crois doue que c'est une erreur capitale, Je ne dirai pas des socialistes, mais de ceux qui Aculeut écrire le droit au travail dans la Constitution : cVst leur erreur capitale d'avoir confondu les devoirs moraux avec les droils rigoureux, absolus; leur erreur capitale , c'est d'avoir voulu forcer le domaine de la conscience, d'avoir oublié (pi'il n'> a qu<' la bienfaisance privée qui puisse secourir cilicacement toutes les misères , qu'il n'y a que les mille l)ras de la charité |)riYée qui puissent pauser toutes b's j)laies de la société.

En inscrivant le droit au traAail, a l'assistance, que faitesvous? Vous substitue/, dans raccomplissement des devoirs moraux, l'Etat à l'individu . ù la l'amille; Mms amoindrissez racc<miplissement de ces devoirs, parce qu'il csl de leur nature de n'être pas déterminés; ils grandissent par la spontanéité, par la liberté 1.

Mais cesxstème qui consiste dans la conrusion (pic je viens d'indiquer, ce système est impuissant, on vous l'a dit, et je ne reviendrai pas sur ce point. Vous n'avez (|uc deux sortes de travaux à offiir : un travail général, il est insullisant; un travail spécial approprié aux professions individuelles , il est impossible; et aous n'aurez fait qu'une chose, vous aurez détruit l'activité, vous aurez détruit la prévovance, et, en détruisant l'activité et la prévo\ance, aous aurez empêché l'épargne qui sauve l'ouvrier dans les temps de chômage.

Je liuirai par un mot sur un côté de cette question qui n'a peut-être pas été suflisamment toucbé.

Je laisse aux économistes à dc-montrer matliématiquement toutes les fallacieuses jjromesses du droit au travail , tout ce qu'il y a d'impossible dans l'exécution de cctlo promesse; mais je dis que si cette promesse était réalisée, vous auriez détruit la moralité humaine , \ous auriez détruit la fraternité; oui, je le maintiens, le socialisme, le droit au travail, le droit H l'assistance, tel que vous \ouIez l'écrire dans la Constitution , tout cela est destructif de la moralité et de !a fraternité.

Et, en effet, qu'est-ce qu'il > a de grand dans la bienfai-

(l Bétlexion très-juste et capitale dans «c sujet.

— Kilî - -

sauce? CCsl la lilxilc: l'csl la spoiilanriU'. Ksi ci; (ju»' vous vonccwA une «harilo Icj^ale? csl-rc (pic vous coikcnc/ un birulait drcivU'?

Là où il n'y a pas lihcrto dans le l)ii'nlail, il n\\ ;i pas dclli dr rccomiaissancc. l'ji hien! ce son! les liens (jue la nature a instiliiés ])Oui' allaelier les hommes enlrr eiiv : le hienlail [U'ovoquc la reeonnaissanee , et la reconnaissaiiee provoque le hienlail.

Voilà les liens <le la Iralernilé luimaiue. 3lais si nous écrivez la charité dans vos codes , si vous transformez la chariti^ en un droit ligouicnx, ahsolu. vous croNcz avoir écrilla li berlé, et vous n'avez écril que resclavafie et la servitude; et quand j'aurai pavé ma dette de charité, je n'aurai pas de reconnaissance à altendr»': nous serons (piittes. nous ne scron^ pas frères.

Lors donc que tojiles ces pr(>messes ne seraient pas impuissantes, lors même (]u'elles ne sej-aient ])as pleines de périls, je dis que ces promesses tendent à affaihlir, à runoindrir la dignité, la moralité humaiiu-, je dis (ju'elles sont destructives de la fraternité. Oui , inscrire sur le frontispice de vos inonumcnls la fraternité . c'est là quelque chose de persuasif; mais écrire la fraternité dans vos lois, la décréter, «c n'est pas inie fraternité, c'est la servitude à la place de la spontanéité humaine.

Je tei-mine : l'art. 8 ne me satisfait |)as. |)aree que la rédaction est équivoque, ambiguë; parce que vous avez placé la dette (]u travail, la dette de l'assistance, la dette de l'instruction à c()té des dettes sacrées, des dettes absolues de la société ; vous avez permis de croire que la société devait garantir au même ])()jnt le travail, l'assistance et la propriété, la famille, le liln-e exercice des facultés humaines, .l'espère qu'un des membres de la commission montera à la tribune pour lever toute ambiguïté, pour détruire toute équivoque, et pour rétablir cette séparation piofonde entre les droits et lesdevoii's moraux, pour venir nous dire que le devoir delà bienfaisance pul)li([ue n'engendre pas un droit corrélatif des individus. Avec ce commentaire, j'ado])l(rai peut-être l'article S: mais, sans ce commentaire, je voterai contre lui.

H. niscoims de m. \>y. f.ipPÉ(l).

Citoyens Rcjjreser.lants , jr viens conibatlro 1 "amendement qui tend a letablii-, dans if préamhuic do noUc Constitution, le droit au travail ; v\ certes je eomprends l)ien, je dois le dire, les sentiments qui ont inspiré une telle proposition, car je les ai éprouvés moi-même.

Je m'étais laissé séduire par une de ces illusions d'autant plus dangereuses, (pi'elles font appel à ce (|u'il y a de plus généreux dans le conn-, tout en essayant de eonvainere l'esprit.

Je me disais :

\\\ homme nait dans les jaiigs du peuple; nos lois lui donnent un état ciAii. Kiche ou panxre, «'lies protègent également sa vie : c'est un crime d'} attenter. Plus lard, l'éducation de ce même individu sera l'objet de !a sollicitude publiqiu'. Le voilà devenu citoyen. Dès lors, les prescriptions de la loi l'étreignent de toutes parts : il ne les connaît pas toutes ; mais (ju'injportc! L'ignoraïu'c des lois n'excuse pas. La société est là pour punir, quekfuefois par la perle de la liberté et même de la vie, la transgression aux ])rincipes qu'elle a posés.

Mais qn" est-il besoin de se placer dans Tliypothèse d'une attaque aux lois'? En admettant ([ue les lois soient respectées, la société sera-t elle satisfaite? Ce n'est })as assez, .\on-seulement on ne doit pas lui nuire, il faut la servir.

A vingt ans, tout citoyen doit, au premier appel, se rendre sous les drapeaux et \erser, s'il le faut, tout son sang pour la défense de la patrie.

De tels devoirs n*out-ils pas un corrélatif dans le droit le plus simple, le plus sacré, le droit de vivre, de vivre cii travaiJ- (anf? Quoi ! l'Ktat mr demande ma vie^ et il n'est pas tenu de la eonserver? Quoi î la morale et les lois condamnent l'attentat à ma vie, ou par moi- même ou par un autre, et l'État peut me laisser mourir de faim ?

Telles étaient mes pensées, Messieurs; elles n'ont pu résister longtemps à de plus mûres réflexions.

Ln eJîet, qu'est-ce que le droit au travail? Évidemment, on

(1) Propriétaire cultivateur dans le Lot-et-fiavonne qui l'a nnmnu'.

- 16H — ne peut contcslcr à i>crsoimc le droit dv havaillrr. d ('\n'(«;r un métier, une industrie. Ce mot droit au Iravnil na donc pas de sens, ou il i'ani le traduire ])ar \c droit d'obtenir loujnnrs (]u travail, (|uand on a des hras cl du eourai;e.

delà posé, suiNons les eonséquenees, et nous verrous combien ce |)réten(lu droit au tra\ail est une e.hos(; inadmissible, impossible même.

f.e travail n'est pas une cliose absolue, mais ielati\e. Il suppose nécessairement un second terme : l'ouArage. Si, dune part, l'ouvrage existait en quantité sullisante. et si, de l'autre, il était convenablement n'-parti. le traAail ne mainpicrait à personne. Kn est il ainsi? en peut-il être ainsi'.' Nullement.

En fait , n'entcndons-nous pas dire perpétuellement : ■ Les bras manqu<'nt à raiirieulture'.' > cl ne dit-on pas aNce autant de vérité ; Dans les \illes mannlaetin'ières il \ a encombrement de bras ? -

Donc l'ouvrage n'existe pas partout; et, s il existe, il est mal réparti.

Parlons d'abord de la répartition .

Pour que l'ouvrage ne l'ùt pas répandu ici en excès, là en ([uantitt> ijisutrisanle, il ne faudrait j)as que la répartition en tut livrée au hasard : il serait nécessaire qu'un pouvoir régulateur intervînt; vous ne pouvez vous soustraire à cette nécessité.

Or, ce pouvoir régulateur, poui' agir avec enica<ité, devrait être sans contrôle. Il faudrait qu'il put dire : » Vous qui voulez exercer votre industrie en tel lieu, aous ne [)ouvez v rester, car l'ouvrage auquel vous vous livrez surabonde : partez, et rendezvous, bon gré, mal gré, sur tel point du territoiie de la Tram-e où l'on demande des ouvriers de votre état. ^

Ainsi donc, s'il est notoire que tel corps de métier est trop nombreux pour les besoins généraux, il faudra nécessairement que le Pouvoir intervienne. « "N'ous vouliez, dira-t-il, être maçon, menuisier, tailleur? nous nous y opposons; les besoins du ])ays réclament des bùeberons, des marins, des laboureurs? prenez une hache, un aviron, une charrue.

Il y a plus : ce ne seront pas les métiers seulement qui se trouveront ainsi trans|)osés; que deviendront, sous ce joug de fer, les professions appelées libérales? A qui sera-t-il loisible d'être écrivain, peintre, sculpteur? Si les besoins du pays, si la répartition du travail ne demandent pas les œuvres que ces

artistes peuvent produire, il faudra qu'ils se résignent à devenir aussi des bùcîierons, des Ial)oureurs ou des marins.

Voilà donc l'ouvrage et le travail réglés ])ar une puissance despotique, arbitraire ; voilà la répartition faite, mais elle a tué la liberté. L'homme n'est plus qu'une machine inerte : il a le droil de vivre: mais il n'a plus le droit d'agir à son gré, de cultiver ses relations de famille el d'amitié, de mourir aux lieux qui l'ont vu naître. Esclave plus al)ruti que le serf attaché à la glèbe, que le noir enchainé à une habitation, il est voué, en naissant, à la contrainte el à l'exil; il n'est plus un agent moral.

Ce n'est pas tout. De ce que nous avons dit il ressort forcément, ou mieux, il ressort de la nature même des choses que le travail, qui se paie, qui suppose un salaire sous quelque nom, sous (juclque forme qu'on le déguise , est une véritable marchandise. Le travail est régi, dès lors, par les lois de [offre et de la demande. Quand le travail est ofl'ert, il est à bon marché, l'ouvrage man([ue : ([uand le travail est demandé, il est cher, l'ouvrage surabonde. Or, supposez l'ouvrage et le travail réglés, répartis par un pouvoir souverain, par une sagesse ï)rofonde; n'arrivcra-t-il jamais de ces crises politiques on naturelles qui viennent déranger tous les calculs et créer la misère?

Dès ce moment les ateliers privés sont en souftrance, mais le droit au travail, ce droit implacable, est là; ce que les particuliers ne peuvent plus fournir, l'État le doit, c'est-à-dire que tous les particuliers le doivent.

Quel trouble, à l'instant, dans la société! Les chantiers, les manufactures se ferment ; le propriétaire, le fermier réduisent leurs dépenses au plus strict nécessaire ; les ouvriers s'assemblent et crient : < Du travail et du pain ! >

Que fait alors Tl.tat ? Il pourvoit d'urgence aux nécessités du moment ;"' il ouvre des ateliers nationaux où s'absorbent d'énormes salaires, où le travail est improductif. L'ouvrier comprend lui-même qu'il applique vainement son activité à des œuvres que nul besoin ne réclame : il se sent à charge à l'État, rougit d'un salaire qui déguise mal l'aumône et réagit contre une société qu'il sent si mal organisée.

Mais si une pareille situation se prolonge;, qu'arrivc-t-il'.' Les ateliers nationaux ne peuvent exister qu'aux dépens des contribuables déjà obérés par la chute du crédit, par la cessation du commerce. Bientôt ces contribuables s<mt à bout de

sacriliros, leurs iwpiius sont épuisés. Il laiil s'atlarjner au capital. Il laut vciulir les maisons cl los terres; mais oii trouver des acheteurs? La i-uine est i;énérale. On s'aperçoit enlin (putonte relation entre les AaU'urs et le prix étant rompue, il n'existe ]ili]s, a jiroprenuMit [)arler. de \aleins. l'ont est détruit M la l'ois: c'est ranarchio, le chaos cl la mort. Voilà les consé <pienc(S de ce droit an travail (]ni ose se |)iésciiler (•(Hinne une institution de. honlicnr et de foire poni" le paNs.

Sans doute il poiUTa sortir d'un pai'cil h<^ule^crscuH■nl luw .société nouvelle. Dans l'ordre moral connnc «laiis l'ordre [)U\~ siquc la \iesueced(,' a la mort et l'esprit de Dien plane (Her ncllenunl sur riuimanité. Cette renaissance sera r<en\ rc des siècles. OiiP de\icndi'(»nt alors ces théories de rc inerscmcnt ".' Oovez-\ous (pi'clli^s seront aj)pelccs à j'cconstitncr après avoir détruit'.'

Montre/ nous donc, dans lont le pusst'. une application cpic! conqnc de nos doctriuc.s. Ouest le ikiujjIc ehe/, le(piel ror!];ani salion du tiioaii, telle <iur aous rejitcnde/. ait pré^aln■.' A défaut derévidcnco du j'aisonncmciit. apportc-zinnis l'cxpériciHT qui resnilc des faits. Vous ne le j)ou\e/ pas.

i*artont rè^ue l'inégalité des es[)rils et des forces, riiu'i^alilc des fortunes. Partout et toujours les hommes s'a<iitenl pont trou^el■ le hicu-êlroqui scnjblc les fuir. Pour en aj)))i()ehcr, un seul mo\en a été découAcrl: «-'est de doinier à tous la faculté d'agir lihreuunt dans la limilu du juste, cl de i>aranlir à fous le fruit du travail, c'est-à-dire la proj)rielc. Donc, ceux qui atlacpieut la propriété leudcnt a détruire le but <\r tout travail. .1 détruire le travail lui inèiue.

Laissez luoi le droit au travail et je vous ahandonne la projn-iélé I . '^ a dit un sociidisic, r.n d'anlj'cs termes, " par le dnnt an travail, j'aholis la propriété.

Or. .si vous abolissez la pi'opriélé, xous anéantisse/, le but le plus arde/ument dé.siré par lactiAité humain»' : vous porte/ \v coup le plus funesic à toute idée de pei'péfnilé. à la famille, a la société, à la civilisation, à la libertt'.

>'e doJHie/ donc pas à celui ({ui a besoin de 'jtKjiirr ^d rie un droit au travail stérile et trompeur, ((ni resseud»l(> à ces titres frappés de nullité entre les mains du créancier contre un dé-

'Ij M. Pioiidliou ;tu sein du comité (3(^ fiiiancei:.

Ititcur insolvable. X'armez pas la faim contre la misère; prévenez plutôt de sanglantes eatastro[)lies en restant dans le vrai, dans le juste, dans le possible. KITacez de notre Constiluliou le droil au O'araj/ ; mais rappelez-vous (pi'il est un devoir que la raison approuve et (pu* tous les eo'urs eom[)rennent : le devoir de Vassislance. Ce devoir, vous n'aviez pas besoin de l'écrire; il est compris dans nu des termes de notre devise; celui de la fraternité. Loin de moi la pensée de lui domier une sanction pénale; je veux lui laisser, connue à tous les devoirs purement moraux, une certaine liberté d'action; mais ce qui restera pour les particuliers, jus<[n'à certain point \(>l<uilaire, sera pour le Gouvernement, pour l'ttat, un devoir rigoureux. A lui de prévoir, dans les temps calmes, la tempête qui peut surgir; à lui d'éclairer les esprits, de calmer les j)assions, de mettre à la portée de tous les cboses nécessaires à la vie sans tarir la source de la production; à lui de créer des caisses de prévoyance où l'épargne du pauvre viendra se joindre a l 'offrande du ricbe ; à lui de lendre la propriété aussi abordable que sûre. Il doit comprendre que tout l'avenir est là.

lî. DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC ARWID (1).

Citoyens Représentants, suffit-il des rêves insensés de quelques utopistes, ou des intentions coupables de quelques mauvais citoyens pour enlever à une question son caractère propre, à un droit sa nature et sa légitimité?

La commission de Constituti(m vous a dit. par l'organe de l'émiuent publiciste qui la représentait, que sa pensée restait la même; qu'(;lle a^ait inscrit sincèrement dans le premier j)rojet de Constitution le principe du droit au travail; elle le

;l) HfprcsL'iilanl ilo l'Aiicuc. Avocal, liuriiiiif' Irés-K'""''. 4Ui n'i'Bt poial ciicoit clnssc, et dont les opinions ont besoin d'ctin innvies. U s'est assis ;i la Montagne; mais par ses tendances religicnses, par son allure mysli(iuc et modérée, il fait disparate avec le gros des membres de l'extrême uanche de la nouvelle Assemblée. VI. Frédéric Arnaud parle avec facilité, avec âme, il a un bel organe et sait se faire écouter. I.a première partie de son discours est mclaphysique et miageuse. Dans la seconde, il réfute, ipioitiue partisan du droit au UavaiJ, des argument» socialiïtes.

retiiv aujourd liui, pourquoi donc? Parci' que Icr circonstances ne sont plus les incnu's.

>oii point (pic lieu ait ('ti'' clianuc dans le droit, dans le principe, mais parce que l'cnieute a grondé fi nos p<ntes, parce que nous sonimes séparés du premier pro|( l de Constitution par une horrible insurrection.

(litoAcns, souvene/.-vous des paroles (jui s<»nl l<ind)ees hier de la hotiehe de l'Inmorahle M. J.edru-Hollin. Assurément, si le christianisme é-tait ce qu'il l'a fait, sil était ce (pu- Voui fait j)eauc()up d'hommes, les uns |)ar erreur, les uns par ip;norance, les autres par mauvaise toi; si le christianisme était la négation de tout jirogrès. s'il était un obstacle à la démocratie, s'il condamnait à tout jamais les olasses laborieuses à la misère et au désespoir, je ne serais pas chré'tieu. Très-bien!

Or, Citovcus, il est des hommes qui se s«mt arrêtés devant les clameurs du win* siècle qui enveloppaient le christianisme de nuages, (pii ro])seurcis?ai«'nt et le dénaturaient: si ces hommes s'étaient airétés, si ces hommes l^a^ail■nl pas jxmssé plus avant, si ces hommes n'avaient pas dissipé les nuages, le \ christianisme ne leur serait pas apparu dans tonte sa pureté, dans toute sa simplicité, dans toute sa beauté, l'esprit et le cann- de ces hommes erreraient encore à travers tous les systèmes (pi'enfantent Torgueil de Ihomme et les j)assions en révolte.

Pour mou compte permettez-moi ces coniidences , j'ai eu mes moments de doute, moi aussi; j'ai reculé devant lechristia- Jiisme, j)arce que je me ligurais (pi'il ne répondait pas aux as})iraiioîis libérales de mon co-ur.

I!t moi aussi j'ai voulu soulever le voile, et alors la \éritc a brillé à mes veux: et anjourd'hui, après m'ètre aperçu, après m'étre convaincu (pu; Je clirislianisme, au lieu d'(Hre la négation du ])rogrès. de la démocratie, était la déjiiocratie même, le germe de tout progrès, qu'il devait conduire à l'amélioration des classes laborieuses, de ce moment, j'ai embrassé dans un même amoui- le christianisme et la démocratie, rrcs-bien ! trèshien î ;

Eh bien, Citoxens, je demande que votre conduite soit la ntèmedans la(|ueslion qui vous est soumise: il s'agit du principe du droit au travail. Oui. sans d(jute, dans la pensée de quel(|ues rcvcnrs. de quelques hommes coupables, oui. le

(.Iroit au travail est la négation de la [)roi)riéte, la négation de la liberté, iintervention despotique de l'Etat dans les relations industrielles, jusqu'au |)oint de faire de la société un mécanisme qui se meut sous cette impulsion despotique. Oui, dans la pensée de quelques mauvais cito\ens, le droit au travail est le principe de l'insurreclion; mais, si l'on avait montré, en rapproiliant le droit au travail de la propriété, de la liberté, ([ue le droit au travail nest ni la négation de la propriété, ni la négation de la liberté, ni la destruction de l'ordre public, je ne Tois pas pourquoi vous reculeriez devant des craintes ebimériques ; je ue vois pas pourquoi vous ne poseriez pas d'une main léime, dans votre C<mstitution , le principe du droit au travail; eu sorte (pie, Messieurs, tout mon but, et je le ferai en toute simplicité, car je n'ai pas l'babitude de la parole, mon but est de rapjH'oclier le |>rineipe du droit au travail, du principe de la ])ropriété, du principe de la liberté. (Sensation.)

Cito^ens Représentants, je vous suj)plie, à l'avance, de ne pas trop vous etVrayer de mes formules ; je \w ^ ous exposerai que la doctrine cliréticnne, soit sur la ])ropriété, soit sur la liberté. Hais remarquez qiu?. si je purs du cbrislianisme pour trouver le principe des droits, je pars aussi du cbristianisnie pour trouver le ])rincipe des devoirs.

Je constate, cito\ens Heprésentants, uu fait iucoutestabie, c'est que la propriété est une nécessité sociale, lue nécessité sociale! Jl v eu a qui s'étonnent de ne pas trouver dans ma b<»uebe, dans la bouche d'un cbrétien, ces mots : La propriété est un principe, un [)rinci|)e supérieur. L'bonorable >î. de Lamartine s'étonne que, comme lui, je ne m'incline pas devant le droit de propriété, que je n'adore pas le droit de propriété. Et, en vérité, (^ilovens, quand j'entendais ces paroles tomber de la bouche de l'illustre orateur, je me figurais, à sa voix, voir en face de cette tri])une s'élever un autel, et sur cet autel la statue de la propriété. ?fon, ce n'est pas ainsi que j'entends la propriété. (Très- bien!

Assurément, je reconnais que la propriété est une nécessité sociale ; la société ne pourrait pas fonctionner sans la propriété, et pour(pu)i? Parce qne la projiriété est la preniici-e, si ce n'est la .seule garantie de la liberté; c'est la Uberté dans l'ordre des relations matérielles, c'est le premier instrument,

la pri'niii're garantie de la lihcrtô. Pourquoi tsl-dic la première j^araiitic, le premier inslrunienl de la liberté? C/esl parce que nous nous trouvons dans une soeiété iinparfaile. que le mal existe sur la terre, ([ue nous ne sommes jamais sûrs du lendemaiu, que nous sommes otilifit's. pour exister, de nous assimile)-, daltirej- à nous des objets ipii. piimilivemenl, nous étaient etraiif^'ers; (}ue nous scmimes ol)lii.M's di' nous les faire nôtres; de sorte (jue ces objets de\ienneut comme le prolongement de notre corps, ainsi (|ne l'.i dit un orateur ebrétien. Mouvement.

>rais je dis que la propriété nesl pas un principe supérieur, en ce sens que l'on ne pourrait |)as concevoir un idéal de société, si partait qu'il lïd, dans lequel ne se retrouverait pas ce priiu'ipe de la pr(»priele indiv idnelle; c'est en ce sens que j"ai dit quil V avait exagération dans cette allirmation.

Oui, sans doute, vous constatez dans lliomme cet instinct de la propriété; oui, sans doule, cet instinct résulte delà nécessité même qu'il v a de sappro|»rier les id)jels alin d'assurer sa vie. Mais ne constatez- v(»us pas, en vous recueillant, ce t'ait, aussi inq)érissable. aussi inc<»ntestable que l'autre? (l'est que je me sens |)lus noble, plus digne, plus coiil'ormc an\ lois de ma destinée, lorsque je me dépouille de ci- sentiment, de cet instinct de la propriété; je sens que je me rapprocbe davantage de cette loi piimitive j)Our laquelle j'avais été créé.

Comment donc se fait-il qu'il existe, dans le cœur de riiomme, deux faits, deux instincts contradictoires en apparence: dune part, l'instinct, le besoin de la propriété, et de I autre, le besoin de se dépouiller de cet instinct, de ce sentiment de la propriété, ])our se rendre plus noble, ])lus grand aux yeux de J)ieu? 1:1 pourquoi? Le cbristianismc seul peut nous l'apprendre, et c'est pour avoir abandonné les voies du eliristianisme que vous avez perdu la clé des faits bumains, et que vous n'en pouvez plus trou\cr l'explication.

Le christianisme ^ous dit que l'Iiomme n'est pas l'ait poui' être propriétaire, par cela seul qu'il est créé pour vivre fraternellemejit, en connnun, dans une seule famille. 11 n'aurait pas conim la propriété dans l'idéal de la société cbrétienne, telle que je la comprends, dans laquelle les hommes vivent en frères, en communauté de sentiments et d'intérêts; car la propriété savez-vous ce que c'est? C'est une garantie qne l'on prend

contre rejïoïsnip de ses fi-èics. parce qu'on n'est pas sûr, si l'on \ tombe dans la misère et le désespoir, de tjouver une main se- ; courable: parce qu'où n'est pas sûr de trouver où reposer sa ^ tète. C'est pour cela rpi'on esl obligé de s'a])proprJer des ol)- \ jets pour assurer sa subsistance. \ oilà pourqinti la propriété est indispensable. Klle est légitime, parce qu'elle est nécessaire.

]\[ais, Citoyens, c'est parce que le mal a été introduit sur la terre, c'est parce que rhomme est déchu, c'est parce qu'il ne si: trouve plus dans des conditions n(nmales, c'est parce qu'il est devenu impartait, c'est parce qu'il est dominé par des passions de toute nalni-e, c'est pour cela que la propriété est devenue une nécessité sociale.

On comprejidra maintenant pourquoi je n'ai pas voulu me servir du mot prhicipe siijtêrieur. pourquoi je me suis servi du mot hèrcssiir lior.idle ; mais remarquez que la propriété c:;t tout aussi consolidée, et même beaucoup plus consolidée à ce point de vue qu'à tons les autres.

.le ccmsiate un autre fait, c'est que le travail est une néces- i site sociale, (y es! le travail qui crée la richesse; c'est le travail I qui féconde la terre ; c'est sur le travail que repose toute la société; sans le travail. >ous ne pcmvez pas su|)poser, vous ne pouvez pas conq)rendre une société fonctioiniant et vivant.

In troisième lait inccmtestahie, c'est que la peine est atta- (bée au travail, c'est (|ne le travail est pénible.

Kb bien, Cilovens, voila trois faits également vrais, également indestructibles : la propriété, nécessité sociale, le travail, nécessité sociale, la peine nécessairement attachée au travail.

Oj', il est inqjossible de supposer ([ue ces trois faits aient été posés dans les sociétés bumaines pour être destinés à se combattre, à se choquer, à se déti'uire, à s'annihiler l'un l'autre.

Vous ne pouvez pas plus supposer la propriété sans le travail, que le travail sans la propriété, et que le travail sans la peine.

Par exemple, supposez le travail sans la propriété; puisque nous avons dit que la pi'Ojjriété est l'instrument de la liberté et la seule garantie de la liberté de l'individu; supposons le travail sans l'instrument, le travailleur n'est pas libre; le travailleur vivra en travaillant, mais assuréjnent il ne possédera pas la liberté, il n'aura pas la plénitude de ses facultés, il ne se possédera pas complètement.

C-ilou'ns, loiil le irj>ini(' paion reposait sur ce fait... .le iic serai pas long. > l^arlez ! parlez!

L'organisation jjaïciinc reposait sur w lait , «"•■si (jue cer lains lioniiiics asaicnl bien xoulu se proeun'i- eelle garantie, cet iaslrument de la liberté, à savoir : la propriété ; mais ils a> aient \uulu se dispenser dv cette condition de la nature humaine : le Iraxail et la peine allacliée au liaxaii.

Alors, ils sétaient emparés du sol et ils avaient tait rctom-

1 her sur une autre partie de la société tout le j)oids du travail,

l c'était I eselavayc. Je pusse certaines choses que j'avais à vous

dire, j)aree que je craindrais d'iMre trop long. [}ion ! non! —

Parlez ! j)arlez!'

Quoitpie l'hommi' eut perdu la liberté et fût devenu un instrument entre les mains de Ihounnc, entre les mains de son frère, du moins il vivait de son travail, il sub.sislait par le tra- ■\ail, il avait le droit au travail et le droit du travail ; sa liberté était perdue, mais maître et esclave vivaient des produits du sol. \ oilii pourquoi dans la société païenne il n'avait pas été nécessaire de po.ser le principe du droit au travail, personne n'v axait songé, il n'v axait que des maitres d'un côté et des esclaves de l'autre; tous vivaient sur le .sol et des produits du sol. Indépendamment de cela, non-seulement l'esclave vivait de sou travail, mais encore lorsque l'homme libre se trouvait privé de ressources, lorsqu'il tombait de faim ou de déses[)oir, le droit d'assistance n'était pas inconnu dans le paganisme: individuellement les hommes remplissaient leui'dexoir, ils laissaient tomber une obole dans la main du pauxrc, et l'Ktatpar des institutions publiques venait au secours de ceux qui se trouvaient sans ressource.

.Mais si cbacun vixail de son travail, la liberté était perdue pour t[uel(jues-uns, même pour le plus grand nombre; par conséquent, la |)remière dévolution devait consister... je parle de ïlévolutions dans la société temporelle, je ne parle pas de Uévolutions religieuses.

Cette première Révolution devait consister dans l'affrancbissemenl du travailleur; la liberté de^ait lui être restituée. V.U bien, maintenant, voici la question que je vous pose.

Le maître est placé d'un côté, resclavc est placé de l'autre. Est-ce à dire que tout lien vient d'être brisé entre eux? Estce à dire qu'ils ne se doivent rien l'un à l'autre, que l'affran-

chi deviendra étranger, radicalement étranger au maître, estce à dire que l'un va rester sur le sol avec l'instrument du travail, avec la garantie de la liberté, et que l'autre ne conservera que la liberté? En quoi eût consisté cette émancipation? Quel eût été ce don fait par le christianisme, qui voulait émanciper l'homme? Ce don n'eût été que la liberté de mourir de faim.

Par conséquent, si vous ne faites pas consister cette Révolution dans un fait négatif, vous devez supposer que des relations d'une autre nature vont s'établir entre le maître et le travailleur, qu'ils ne seront pas étrangers l'un à l'autre. Vous rapprocherez deux hommes libres, dont l'un possédera l'instrument du travail, dont l'autre n'aura que ses bras et lui offrira son travail. Mais il faudra qu'il s'établisse entre eux des rapports nécessaires, sans cela je ne comprendrais pas la Révolution qui s'est opérée ; elle eût été un don funeste pour une partie de l'humanité. (Très-bien!) Quels sont donc ces rapports. Citoyens?

Est-ce que, par hasard, par la conséquence inévitable de celte séparation entre le maître et le travailleur, est-ce que vous avez retranché de la société ces faits que je vous ai signalés, à savoir que la propriété est l 'instrument de la liberté, à savoir que le travail est indispensable à la société, que c'est sur le travail que repose la société, que c'est du travail que vit la société ? Est-ce que vous retranchez ce fait, que le travail est une peine? Ces faits sont indestructibles; seulement, il faut les combiner d'une autre façon.

Eh bien. Citoyens, il entrait dans les desseins de Dieu, précisément parce qu'il voulait faire des hommes une famille de frères, parce qu'il les destinait à vivre en société, il entrait dans ses desseins que propriétaires et travailleurs fussent indispensables l'un à l'autre. Le propriétaire sans le travailleur, que fera-t-il de son champ? Comment cultivera- t-il son intelligence ? Comment développera-t-il toutes ses facultés ? Assurément vous ne supposerez pas que tout homme soit destiné à cultiver la terre, et cependant il possède le sol , et vous ne voulez pas non plus qu'il lui soit enlevé. Il faut donc qu'il trouve des bras pour le défricher, pour arracher des produits à cette terre inculte ; il lui faut donc le travailleur. Ce sont donc deux frères, deux hommes qui concourent au même but; deux élé-

ments dcsliiK^s à réaliser un but commun. 1-t, Citoyens, lorsque vous voyez un liomme aeeomplissanl eetlc loi de la destinée, le travail, prenant de la peine, je ne parle pas de l'esclave, Citoyens, je parle de l'homme arirandii, de lliommc qui travaille librement , est-ce ([ue cet liomme accomj)]it seulement une œuvre individuelle? Est ce qu'il travaille pour lui seul, ou tout au plus pour sa famille? Est-ce qu'il n'acron)plit pas une œuvre sociale? Est-ce que les produits de sou travail ne vont pas augmenter la richesse publique? Est-ce qu'il ne travaille pas au profit de toute la société ? Est-ce que vous pourriez supposer que la société est alTranchic de cette loi ([ue vous trouvez dans toute la création ? A'ous ne pouvez pas remuer un atome, sans, à l'instant même, occasionner un ébranlement dans tout l'univers. Eh bien, dans les sociétés il en est ainsi, vous ne pouvez pas supposer un acte social s'accomplissant sans qu'il soit lié intimement à tous les actes de la vie publique.

Vous ne pouvez pas supposer un travailleur isolé dans sa mansarde ou dans un coin de terre, vous ne pouvez pas le supposer remuant la terre, vous ne pouvez le supposer avec ses instruments de travail, qu'il n'accomplisse une œuvre utile à tous; par conséquent la société tout entière contracte des obligations envers lui lorsqu'il se trouve dans la misère. Quand il tend la main, il ne vient pas seulement demander l'aumône; nous ne venons pas dire à la société : Accomplis un devoir de conscience qui ne te lie pas, dont tu peux te dispenser, non, c'est un homme qui a été utile, qui a rempli une œuvre sociale, par conséquent la société a à lui payer une dette, elle doit venir à son secours. Je vais plus loin, c'est que la société, prenant en main les œuvres de cet homme, a le droit de se tourner vers tous les possesseurs de la terre, vers tous les propriétaires du capital et de leur dire : Vous ne pouvez pas par votre incurie, vous ne pouvez pas par votre indolence, vous ne pouvez pas priver la société de l'œuvre de cet homme. Vous devez lui donner les moyens de se rendre utile à la société.

Je vais plus loin, je ne m'arrête pas là : jusqu'ici je me suis attaché à la loi de la solidarité humaine, qui est la loi de la fraternité parmi les hommes libres ; il est encore une question de responsabilité. Est ce que, lorsque que vous voyez un homme plongé dans les souffrances morales ou les souffrances physiques, est-ce que vous vous figurez, par hasard, que vous soyez étraa-

gers au mal qui s'est produit? Est-ce que chacun de nous, rentrant en lui-même et s'iuterrogeaut dans le recueillement de sa conscience, a le droit de se dire : Je n'ai pas contribué à cette misère, je n'ai pas en partie contribué à cet état de dégradation et d'abaissement? Non, Citoyens.

Tous nous devons nous dire, tous nous devons nous demander : Avons-nous fait tous nos efforts, avons-nous accompli tous nos devoirs, soit individuellement, soit socialement, pour préserver cet homme de la misère, pour l'empêcher de tomber dans la dégradation physique ou morale? Que celui d'entre vous qui en s'interrogeant dans sa conscience peut se rendre ce témoignage , qu'il a accompli tous ses devoirs pour empêcher cet homme de tomber dans cette misère, qu'il le dise. Quant à moi, je me crois obligea une dette vis-à-vis de cet homme qui meurt de faim ou qui est tombé dans la dégradation morale. (Trèsbien ! très-bien !)

Citoyens, si je cédais à mon désir, je vous donnerais lecture de quelques passages des écrivains sacrés, des Pères de l'Eglise, qui vous montreraient que, par le fait seul de l'émancipation chrétienne des esclaves, il devait s'établir des devoirs d'une nature nouvelle entre le maitre et le travailleur; mais ce serait vous faire injure, vous connaissez tous ces passages, vous les avez tous lus, par conséquent je ne vous fatiguerai pas inutilement en les lisant. (Lisez! hsezî) Non, non, c'est inutile. —

Ainsi, Citoyens, il est bien entendu, et cela résulte de ce que je viens de dire, il est bien entendu que le droit au travail, que la proclamation du droit au travail n'est pas la négation , la destruction de la propriété, mais seulement que ce droit suppose des devoirs de la part du propriétaire.

Mais on répond : Vous avez parlé du christianisme, vous avez parlé de devoirs imposés aux propriétaires, mais ce sont là de pures obligations morales; l'État ne pourrait intervenir sans porter atteinte à la liberté : c'est donc ici que je rencontre la question de hberté.

Ici, Citoyens, je me trouve en présence de deux doctrines parfaitement distinctes, séparées par un abîme, et ce sera pour moi l'occasion de répondre deux mots à la partie du discours de l'bouorable jM. de Tocqueville concernant les socialistes.

Il y a deux doctrines eu présence : l'une qui, derrière le prin-

— i80 — cipc du droit au travail, cache le principe plus radical du droit au bonheur, et, dans l'impatience de réaliser pour cha(|ue homme le hoTd)eur sur celte terre, au lieu de s'adresser à liiiitialive in dividuelle, au lieu de s'adressa* a la sponlanéilé et à la liherle, cette doctrine aime mieux s'adresser à l'Klal ; elle croit pouvoir réaliser d'un seul couj) le Ijonlicur éiral i^nir Ions, en sorle (|u'elle pose, non pas la lliéorif des de>oirs, mais la théorie des droits. Son moyen, c'est la force, la force matérielle; son moyen, c'est l'intervenlion despotique de l'J'^tat.

11 y a une autre doctrine : c'est celle qui reconnaît, à la vérité, que l'homme est fait pour le hoidieur(cc serait faire injure à Dieu de supposer qu'il a pu créer un seul être sans le destiner au hoidH'ur) ; mais je n'ai pas hesoin d'entrer dans la racine même de celte question, je ne veux pas, à propos de la question du droit au travail, traiter toutes les questions du christianisme, vous parler de la chute et de tous les dojimes qui constituent la doL-trine chrétienne, mais enfin elle reconnaît en fuit que sans doute les hommes sont destinés au honheur, mais que celte destinée doit se réaliser par la liberté. Elle s'adresse a l'initiative individuelle ; elle dit à Ihonime : Oui, tu peux être heureux ; mais tu dois t'engager dans cette voie par la vertu, par le dévouement, par le sacrifice même, car il y a un motif d'expiation. Aussi cette doctrine, qui est la doctrine clirétienne, prend-elle pour point de départ la théorie des devoirs.

Le moyen radical de la première théorie dont je parle, c'est l'insurrection, c'est la forer matérielle; le moyen radical du christianisme, c'est la persuasion, c'est la propagande pacifique.

Eh bien. Citoyens, je comprends parfaitement que si le» hommes pénétrés de la doctrine chrétienne, après que la première Révolution eut émancipé les esclaves, je comprends que si les hommes eussent été pénétrés de leurs devoirs, que si le propriétaire se fût montré, non pas le maître absolu de sa propriété, mais le détenteur au nom de Dieu, mais le dispensateur pour ses frères, s'il eût accompli tous ses devoirs, si le maître eût été le père de l'ouvrier , je comprends très-bien que la société eût pu s'organiser îraternellenient, que cette organisation eût pu s'opérer par la liberté.

Mais voici la question que \e pose : En fait, il n'en est pas

ainsi, les hommes n'ont pas accompli leur devoir. Les propritHaires ont-ils fait le leur? Les capitalistes ont-ils fait le leur? Chacun a-t-il cherche à établir des relations fraternelles entre les travailleurs? >'on, Citoyens. Eh bien! je vous demande, lorsqu'il se trouve dans la société de nombreuses \ictitimes de l'égoisme, de la mauvaise foi, de la mauvaise volonté, ou tout au moins de l'incurie et de l'indifférence, l'Ltat doitil se croiser les bras ? L'Etat ne doit-il pas venir au secours de ceux qui souffrent ? jNe doit-il pas réparer le mal de tous ces hommes égoïstes ou cupides? Voilà la question que je vous pose.

Oui, sans doute, je me sépare par un abîme de ceux qui considèrent comme le véritable progrès l'intervention; et je vous prie. Citoyens, de bien retenir ceci : l'intervention de plus en plus complète de l'État dans les relations industrielles. j\on, ce n'est pas là le progrès. Bien loin de considérer cette intervention comme un progrès, je la considère au contraire comme un symptôme du mal, de la plaie sociale qui nous dévore. C'est parce que les hommes ont été égoïstes, c'est parce qu'ils n'ont pas librement, volontairement, sympathiquement, fraternellement organisé les relations industrielles, c'est pour cela que Tintervention de l'État est devenue nécessaire, est devenue indispensable; en sorte que, selon moi, le progrès consiste à rendre de plus en plus inutile cette intervention de l'État. Cela dépend de nous tous qui nous en plaignons, de nous tous qui sommes responsables de ce mal, de nous tous qui devons revenir à l'Evangile.

Et, permettez -moi de le dire, lorsqu'on a vu l'émeute gronder; lorsque l'insurrection a ébranlé tous les fondements de la société ; lorsqu'on a vu la propriété compromise, la famille compromise, alors on a songé à tourner les yeux vers le christianisme, on a été lui demander secours pour consolider cette société qui semblait s'écrouler. Je vous dis, à vous, qu'aucune société n'a pu se fonder sans religion. Vous commencez à comprendre qu'il faut tourner ses regards vers l'Évangile, qu'il faut l'appeler à l'aide de la propriété, de la famille, de tous les grands principes qui sont la base de la société; je vous dis, moi : Tournez vos regards vers le christianisme, non pas pour demander seulement qu'il consolide vos droits, mais aussi pour qu'il vous rappelle vos devoirs.

Si le mal est grand, nos efforts doivent être grands aussi, et

il dépendra de nous tous, en nous conformant aux principes que nous avons nous-mêmes consacres le lendemain de la llévolution de révrier, on ap[)liquant le principe de l'K^alité, le principe de la Liberté et le principe de la rraternilé; il dépendra de nous tous, en organisant fraternellement le travail par l'association volontaire, ])ar l'association hbre, de rendre de plus en plus ^iuter^ention de l'Ktat inutile. (Très-hien î trèsbien ! )

Citoyens représentants, je tàcberai d'abréger autant que j)0ssible, parce que j'é|)rouve une p;rande latij^ue, et que l'Assemblée doit être elle niéino inipatien C. ('Parle/.! pai'le/!)

On dit que par rintcrvenlion de l'J^tat on porte atteinte a la liberté.

On abuse beaucoup de ce mot, et pour mon compte, dans ces réclamations si ardentes, je n'ai vu que le désir de faire intervenir l'État pour protéger l'égoisme.

Jusqu'à présent, Citoyens, les Gouvernements se sont étrangement abusés sur ce mot de liberté, sur ce (jue c'est que i)rotéger la liberté. La société était organisée de telle sorte qu'il y avait avantage pour les uns et rien pour les autres, qu'il y avait privilège d'une part, et rien de l'autre.

La société, le Gouvernement, l'Ltat, la puissance publique, prétendaient protéger la liberté, quand ils ne protégeaient que les privilèges; c'était ce qu'on appelait conserver l'ordre public; et, dans le paganisme, on conservait l'ordre public aussi en conservant l'esclavage; et s'il s'était rencontré une puissance sociale qui eût voulu émanciper l'esclavage, soit directement, soit indirectement, on lui aurait dit : A'ous compromettez l'ordre public, vous portez atteinte a la liberté.

Ce n'est pas ce que j'entends par protéger l'ordre public. Les bommes qui demandent que les principes de la justice soient rétablis dans les relations sociales ne sont pas ennemis de l'ordre public; ils veulent au contraire l'asseoir sur des bases inébranlables. (Très-bien!)

Savez -vous dans quels cas les pouvoirs bumains portent atteinte à la liberté? Quand vous verrez un pouvoir, à moins de circonstances extraordinaires, et alors je le respecte; quand vous verrez un pou^oir museler la presse, arrêter l'essor de la pensée, dites : La liberté est violée; quand vous le verrez empècber les bommes de s'associer, de combiner leurs senti-

ments, leurs pensées, leurs intérêts, dites : L'Etat viole la liberté. (Approbation à gauche.)

Mais, lorsque \ous verrez l'État se dispenser d'intervenir pour soulager les misères des hommes qui tombent d'inanition, ne dites pas que l'État protège la liberté, dites qu'il protège l'égoïsme. (.1 fjauche : Trè?.-hien\ très bien!)

Citoyens, je crains de ne pas arriver jusqu'au bout, je passe certaines considérations que j'avais à vous présenter et qui me paraissaient avoir quelque importance ; mais enfin j'arrive à ce point capital.

On dit : « Poser le principe du droit au travail, c'est poser le principe de l'insurrection, c'est faire appel à la révolte; poser le principe du droit au travail, c'est poser un principe qui ne peut pas avoir d'autre sanction temporelle que l'insurrection; car, en définitive, vous ne pouvez pas, après avoir posé le principe du droit au travail, accorder à chaque citoyen une action contre lEtat. »

Assurément, non ; et je ferai une réponse complètement seml)lable à celle qui a été faite par l'organe de la commission de Constitution à propos d'un article inscrit dans le préambule. On a constaté qu'il existait des droits supérieurs et antérieurs à toutes les législations positives. A cette occasion, on avait aussi élevé la même difliculté; on avait dit : <• Yous faites un appel à l'insurrection; car, par cela seul que vous aurez constaté l'existence d'un droit imprescriptible, si ce droit ne reçoit pas sa complète satisfaction, sa réalisation, dans votre organisation positive, dans votre législation particulière, vous faites un appel à l'insurrection, c'est un droit à l'insurrection. »

Mais, Citoyens, qui est-ce qui doute que les sociétés humaines ne soient imparfaites, et qu'ainsi que vous le disait l'honorable M. Dupiu, vous ne faites que constater simplement votre faihlesse et votre impuissance? Seulement vous reconnaissez qu'il y a des droits supérieurs, et par cela seul que vous avez posé ces droits comme principes, la société s'engage moralement à faire tous ses efforts, dans les limites du possible, pour les satisfaire; personne n'en doute, et il n'y a pas ici un homme, sur quelque banc de l'Assemblée qu'il soit placé, qui ne soit d'accord avec nous sur ce point, que, daus cette question du travail, comme dans toutes les questions, la société ne s'engage que dans les limites du possible, et que nul ne peu* lui

demander de faire que ce qui est dans les ressources du moment. (Bruit.) Et à ce sujet, Citoyens, permettez-moi de dire un mot si je ne dois pas al)uscr de \olre patience, sur la question de la souveraineté. {Parlez! parlez!)

On s'est beaucoup récrié quand, à cette tribune, riionorablc 31. Leroux vous disait: " Vous consacrez la souveraineté complète, la souveraineté nationale; cependant la raison de l'homme subsiste, cette souveraineté uc peut pas s'imposer aux individus : ne conservent-ils pas leur libeité, la liberté de penser, la liberté d'agir? » Eb! sans doute. Citoyens, la souveraineté du peuple a ses limites, la souveraineté de l'individu a les siennes; il s'agit seulement de tracer la ligne de démarcation entre les deux.

Qu'est-ce à dire que l'Assemblée nationale, ou que le peuple est souverain'? L'Assemblée nationale est souveraine, est-ce à dire qu'elle est infaillible? Pas le moins du monde: elle agit dans le domaine du relatif; elle fait ce qu'elle peut; elle n'a pas la prétention, comme on le disait dans l'une des dernières séances, de se mettre en présence des principes immuables de la vérité. Elle constate ce qui est passé dans les mœurs; elle constate des droits qui sont acquis, qui sont devenus une conquête sociale; elle les fait passer alors dans la législation; elle n'affirme pas d'une manière absolue que c'est la vérité, mais elle dit : « Voilà ce que possède la nation, voilà le trésor de la nation, voilà par quelle voie la nation marche vers la civilisation et la liberté, voilà comment le mouvement progressif de la liberté s'opère. Et ce que j'allirmc, c'est (pi'il ne s'opère pas au hasard, mais eu vertu de certains principes. Le progrès est impossible, à moins que ces principes ne soient posés, que ces droits ne soient constatés; et la société, après les avoir constatés d'une manière solcimelle le lendemain d'une dévolution, s'engage à marcher d'une manière j)lus nette, plus ferme, plus sincère, vers la réalisation de ces droits et de ces devoirs; voilà ce que c'est que la consécration des principes supérieurs dans les Constitutions : mais, pour cela, Citoyens, la nation n'afïirme pas qu'elle est infaillible, et chaque citoyen doit conserver la faculté et la liberté de penser autrement que la nation. Et si la minorité ne se trouve pas satisfaite, so!i premier devoir, lorsque la puissance souveraine a parlé, est de se soumettre et de conformer ses actes à la loi. Voila sou devoir. Je ne comprends

pas autrement la mardie de la sociét<;. Toute société serait impossible s'il était permis de se révolter par ses actes contre les lois qui ont été établies par la puissance souveraine. Mais la minorité conserve toujours la l'acuité, conserve toujours le droit et le pouvoir de s'élever jusqu'à la vérité elle-même, et de se demander s'il n'y a pas possibilité de faire des lois meilleures, si c'est la perfection qui a été établie, qui a été consacrée dans une organisation positive. El alors, si le droit n'est pas entièrement satisfait, que fait le citoyen? Il ne s'insurge pas : il réclame, il proteste, il use de tous les moyens que la liberté met à sa disposition, delà presse, de la parole, de l'association, de la voix des représentants du peuple; il réclame, il réclame toujours, jusqu'à ce que son droit soit réalisé.

Mais poser le principe de l'insurrection , évidemment c'est tout confondre ; dire que, parce qu'on reconnaît un principe, et parce que ce principe n'est pas entièrement satisfait, le droit d'insurrection existe, ce n'est rien comprendre à la marche de la société, parce qu'il faudrait, avant tout, faire une œuvre parfaite, une œuvre complète, et cela est impossible.

Quand je dis que le premier devoir d'un bon citoyen est de se conformer à la loi telle qu'elle existe, et d'en ])oursuivre la modification par les moyens légaux, est-ce que je puis vous répondre, ainsi que le disait M. Fresneau, que si, obstinément, un droit imprescriptible était raécoiniu, si les bases de la famille étaient arrachées, et qu'on laissât ainsi s'accumuler le mal, est ce que je puis répomlre que si vous laissiez le flot monter, monter toujours, le flot ne finirait pas par vous engloutir? >'on ; mais alors nous touchons aux révolutions; l'excès du mal les a produites ; mais le principe de l'insurrection ne doit jamais être posé, il ne doit pas être prévu à une tribune.

Mais d'ailleurs, Citoyens, permettez-moi de vous dire que je m'afflige quand j'entends constamment des orateurs s'écrier à cette tribune : Si nous reconnaissons les droits du peuple , si nous les proclamons; si nous posons le principe du droit au travail au profit des classes ouvrières, en face du principe de la propriété, qui est le privilège des classes supérieures, c'est faire appel à l'insurrection ; permettez-moi de vous dire que. je m'afflige, parce qu'en vérité c'est faire injure à la classe ouvrière, El supposez-vous la classe ouvrière assez inintelligente,

assez avi'Uiîle, assez iuscnsco, pour ])cnscr qu'une Assemblée nationale, quelque inlelli|:enlc qu'elle soit, quelcjuc élevée en lumières el en digniti' ; suj)|)Ose/-v()us 1rs ouM'iers assez insensés l)()nr eroire que celte Assenihlée nationale puisse réaliser à l'instant même le bonheur pour tous, puisse trouver les mojcns de donner du travail à tous ceux (pii en man(pient (I)?

Mais, évidi innunt, non; les ouvriers savent très-bien que le problème soeial est encore à son enfance ; ils savent bien que l'économie sociale n'a pas encore dit son dernier mot.

Eh bien, sovez-cn sûrs, ils seront heureux, ils nous sauront iivéy si vous posez le principe du droit au travail, el ils sauront altendre; ils seront patients, ils seront résij^nés, parce qu'ils savent bien que les représentants du peuple ont une immense responsabilité; ils savent que les représentants du peuple, par ce motif qu'il faut améliorer le sort des travailleurs, ne doivent pas s'engager dans la \oie imprudente qui conduirait la société à des abîmes. Je suis: heureux de leur rendre ici ce témoignage, et j'en ai le droit; car souvent j'ai élé admis à prendre part à leurs joies et à leurs douleurs; eh bien, j'ai toujours trouvé dans ces classes ouvrières, même au milieu de la misère , la plus j)rofonde, j'ai toujours trouvé dans leurs cœurs des tré- \' sors de dévouement, de patriotisme et de résignation. (C'est vrai ! — Très-bien !;

Ht ne crovez pas, Citovens, que ces témoignages de sympathie, je les devais à des espérances chimériques dont j'aurais bercé leur esprit. Savez-vous quel était mon langage? Je leur parlais de la religion, sans laquelle aucune société ne peut se j fonder. Je leur disais de recourir aux principes de l'Kvangile. j Je leur disais : Ce n'est pas dans l'intervention de i'Ktat que \ vous devez trouver voire bien être, c'est dans votre labeur, c'est dans vos vertus, c'est dans vos mérites privés. Vous devez pratiquer les sentiments de fraternité, vous devez vous unir,

(1) Si M. Arnaud avait fiéiinrnté les réunions dViuvriers, les clubs, les groupes formés on pUin vent; s'il fréquentait les ateliers; s'il lisait les écrits spécialement adressés aux ouvrier?; s'il se rupitelait tel ou tel discours, td ou t<l article de journal; s'il analysait bien les causes de ce qu'il appelle lui-même l'horrible insurrection de juin, il saurait que l'illusion qu'il croit impossible existe, qu'elle est très-répanduedans toutes lesclasses de la société. Le lendemain de la Révolution, JIM. Garnier IVigès et Louis Diane, on garantissant le travail au nom de la Hépublique, rxpriiniiitr:t la pensée non-si ulemenl di'S socialistes, non-seulement d'un grand uombie de républicains delà veilb', mais encore di' plusieurs du lendemain.

vous associer librement [JOur parvenir à vous procurer l'instrument du travail,

A'oilà ce que je leur (lisais, et ce qui trouvait de l'ocbo dans leurs cœurs. Oh ! si les ouvriers de mes moutagîics, si mes amis de la capitale pouvaient m'entendre en ce moment , s'ils pouvaient répondre à ma voix, ils vous diraient : Oui! ce sont là nos sentiments; ayez confiance en nous, donnez-nous la main, consacrez franchement, sans crainte, consacrez nos droits, et nous, nous nous souviendrons de nos devoirs ! Voilà ce qu'ils diraient.

Citoyens représentants, j'achève en disant que dans les résultats nous sommes tous d'accord ici, tons, sans exception; car, en réalité, il n'y a pas un seul d'entre vous qui ne convienne que l'État doit faire tous ses efforts pour procurer lassistance aux hommes infirmes et le travail aux hommes valides. iNous sommes tous d'accord sur ce point , et toutes les objections qu'on pourrait adresser aux partisans du principe du droit au travail à l'égard de la liberté, à l'égard de la propriété, peuvent également être adressées , et avec la même valeur , aux membres de la commission ; car dans les résultats nous sommes exactement placés sur le même terrain. Ainsi donc il s'agit de savoir si vous voulez ou non consacrer le principe nouveau qui a été conquis par la Révolution de Février, et si vous voulez vous séparer en quelque chose des régimes qui nous ont précédés.

Partout, chez tous les peuples, l'assistance a été reconnue comme un devoir ; mais chez aucun peuple, avant la Révolution de 93, le droit au travail...

M. Dufaure. 93 n'a pas parlé du droit au travail.

M. Arnaud (de VAriècje.) Il a parlé du devoir.

Plusieurs membres. Ce n'est pas la même chose.

M. Arnaud. Ici, Citoyens, je crois que nous faisons un abus de mots. Qu'importe que vous posiez dans la Constitution le devoir de la société ou le droit dont vous investissez les citoyens ; qu'importe, pourvu que vous ne parliez pas d'assistance, de charité ! Mais quand vous parlez d'un véritable devou" de la part de la société, ne sommes nous pas d'accord? Et même en réalité j'aimerais mieux la formule du devoir que celle du droit. (Très-bien !)

Mais retranchez le mot assistance, mettez le devoir ou le droit, et nous sommes d'accord, et je suis persuadé que personne (l'orateur désigne la gauche) ne me démentira. >'o'.;s vou-

Idiis tons constater que la société doit le travail aux lionnnrs qui en inancuuMit, et (jue celte consécration du droit an travail est un devoir, car il n"v a pas de droit sans devoir corrélatif (I). J'aimerais mieux, pour ma part, la formule du devoir que la formule du droit, parce (jne, et c'est par là que je finis, |)arce qu'une société dans laquelle chacun des membres n'est préoccupé que de ses droits, marche vers la décadence, tandis qu'une société où chacun des mend)res est surtout pri'occupé de ses devoirs, cette société marche vers la grandeur morale et la prospérité. (Très-bien ! très-bien ! )

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