‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 20 sur 51 · IV. DlSCOmS DE M. VICTOR CONSIDERAIT (l · texte numérisé non relu

IV. DlSCOmS DE M. VICTOR CONSIDERAIT (l

Messieurs, je me suis inscrit sur la liste des orateurs qui doivent prendre la parole dans la question qui nous occupe. La dif- (iculté avec laquelle les paroles que je prononce en ce moment, devant vous, sortent de ma gorge malade, montrent assez que je ne puis pas aujourd'hui occuper longtemps la tribune. Si la discussion au fond doit continuer comme je l'espère, je me réserve de traiter la question au fond, si vous voulez bien de nouveau m'accorder la parole; je ne l'ai demandée actuellement que pour répondre à un incident du discours de M. Thiers.

L'honorable 31. Thiers vient de nous exposer trois principes fondamentaux, la propriélé. la liberté , la concurrence, comme étant les principes essentiels de toute société humaine, les principes qui forment la base et la condition même du progrès et du développement de l'humanité.

(1) Représentant du Loire', arcicn membre du Conseil municipal delà villlede Paris. Chef de l'ccoie socialiste, voulant réaliser les plans sociétaires de Foniier, par la transformation des coumnmes en phalanstères. M. Cosidéranl élail ullicier (lu tîénie à Metz quand il prit la ré.-olulion de vuluaiiser la doctrine de Fourier. Il dirigea la Phalaiiçjr, revup mer^uelle, et la Démocratie pacifique, joiirnal (luolidien. Il est auteur de plusieurs écrits. Son principal ouvra lie est inlilulé : Destinée sociale. M. Considérant, jeune encore, n'avait pas encore paru aux assemblées délibérantes. Avant le 2i février il n'axait pas de couleur pulitiiiue; depuis, il a mis beaucoup de ron^e sur son drapeau.

Je suis, à cet dj^ard, coiiiplt'lcniciil dacconl avec >r. l'iiiois. ^lais où je cesse d'ùlrc d'atcord avec lui, c'est (juaud il nous présente, dans la société actuelle et dans les sociétés i)récédentes, le jeu de ces |)rincij)es et qu'il le caractérise de jeu adniiral)le ; c'est quand il trouve que ces principes oui donné cl don nent des résultais dont nous devons remercier la Providence, el (]u il l'andrait considérer, en (iiuM(jue sorte, comme le dernier terme du pioyrôs auquel il sei'ait possible de parvenir. Jnteiruptions diverses.)

i'n I{rjin''!ii'nla)il . Il n'a pas dit cela,

M. Victur Cousid('ra)it. Messieurs, je vous ai promis de ne parler que cinq minutes, et quand bien même je voudrais parler plus de cinq minutes, il est évident que je ne le pourrais pas,

i;ii l)icn! Messieurs, je ne trouve pas, moi, que la société actuelle soit admirable; je trouve que l'organisation sociale actuelle est à refaire du baut en bas, de la base au sommet. (Interruption prolongée.)

Je crois. Messieurs, qu'une société au sein de laquelle on com|)te, ainsi que vient de le dire le précédent orateur, un si petit nombre de ricbes, et par conséquent un nombre si considérable d'bommes dans la génc ou dans la pauvreté, je crois que cette société est une société mal organisée, une société à laquelle il manque quelque cbose. Je crois qu'une société dans laquelle le principe de la concurrence, que j'accepte pour mon compte, joue de telle manière qu'il amène à cbacpie instant des désastres et des ruines, une société dont les comptes se soldent tous les dix ans au moins par des crises industrielles, par des crises qui couvrent le sol de la |)roduclion et de la distribution de ruines et de banqueroutes ; je crois, dis-je, que cette société, sous le rapport industriel, est mal organisée.

Je crois qu'une société dans laquelle , au fur et à mesure que la ricbesse se produit, au furet à mesure que l'industrie se développe , le prolétariat et le paupérisme se développent en proportion égale, de telle sorte que les nations aujourd'hui les plus ricbes , les plus avancées dans les voies de l'industrialisme , sont celles que vous vovez couvertes de la plus grande quantité de pauvres, de prolétaires et de meurtde-faim; je crois qu'une telle société, un tel système industriel est mal organisé. Je crois qu'une société qui , à ces ruines industriv.'lles , à ces désastres commerciaux, joint la

propriété d'engendrer périodiquement des révolutions politiques, des révolutions qui bouleversent l'État jusque dans ses fondements, une société qui fait surgir continuellement des doctrines qui , soit en politique , soit dans l'ordre social , attaquent les principes et les lois en vigueur , une société dans laquelle pullulent , comme vous le dites vous-mêmes , une aussi grande quantité d'utopies et d'utopies dangereuses , je crois que cette société est une société mal faite -, car on ne présente avec tant d'acharnement une aussi grande quantité de remèdes , bons ou mauvais , je ne les juge pas dans ce moment , que parce c^u'il j a des maux réels , sérieux , à guérir.

Je dis donc que, sans entrer dans de plus grands détails , car la cause qui m'a fait monter à cette tribune n'exige pas que je développe davantage ma pensée en ce moment, je dis que cette société est mauvaise , qu'elle doit être améliorée , et que toute la puissance , tout le zèle , toute l'intelligence, tout le dévouement du législateur doivent s'appliquer aujourd'hui à l'œuvre de cette amélioration.

J'arrive maintenant au motif qui m'a fait monter à cette tribune.

L'honorable M. Thiers, et je l'en remercie pour ma part, au début de son discours, a mis les socialistes en cause ; il les y a mis tous , et il leur a adressé un défi très-loyal et que j'accepte pleinement pour ma part.

M. Thiers a dit aux socialistes : Assez de questions générales, assez de questions irritantes ; sortons un peu du vague , sortons de la région des nuages , sortons des généralités avec lesquelles vous agitez les masses, mais qui ne produisent rien , qui ne prouvent rien. Vous prétendez que vous avez des secrets, vous prétendez que vous avez des moyens positifs , pratiques , pour améliorer, pour transformer la société actuelle ; vous dites que cette société est mauvaise, et vous faites croire au peuple que si l'on n'a pas une société meilleure, c'est parce que les législateurs, parce que les classes officielles , ceux qui ont entre les mains le gouvernail deTÉtat, sont animés d'un mauvais vouloir et s'opposent à l'application du remède c^ue vous prétendez connaître.

Eh bien ! a dit M. Thiers, je vous somme de vous expliquer, et je suis prêt à vous écouter.

Je suis convaincu qne >I. Thiers a ('•mis son défi en parfaite lovante. Je suis convaiiicn que M. Tliiers, après avoir mis les socialistes en dcnienre do se laire entendre, >oudia qu'ils soient écoutés. (Oui ! oui !)

M. Tliiers a dit : Apportez vos moyens, sortons du Aa^ue. Si vous avez des ))r()cédés d'amélioration , d'organisation de la société, qui fassent disparaître les plaies, qui fassent disparaître la misère, qui puissent mettre 1rs intérêts et les droits d'accord, apportez-les et l'ailes-'is connailre.

tli bien ! Messieurs, je viens, pour ma part, dans toute la sincérité de ma pensée et dans toute la maturité de ma raison , je viens vous dire que je crois, en mon àme et conscience, et je le déclare ici devant vous, je le déclare devant le pays, je le déclare devant lliumanité qui nous écoute, je crois, pour ma part, connaître le moyen. (Exclamations. — Ecoutez! écoutez!) Je crois quMl est possible, sans porter la moindre atteinte aux trois principes sur lesquels, d'après M. Thiers, repose toute la société humaine : le principe de la ])ropriélé, celui de la Uberlê et celui de la concurrence ènmlativc, mais, au contraire, en développant ces trois principes beaucoup j)lus et beaucoup mieux qu'ils ne le sont aujourd hui, je crois qu'il est possible, en y ajoutant l'élément de Vassociadnn, repoussé par M. Tliiers, d'entrer dans les voies d'une organisation sociale qui remédierait à toutes les misères, qui satisferait à tous les droits nouveaux sans blesser aucun des droits anciens, qui respecterait tous l:s droits acquis, et améliorerait la condition de ceux mêmes qui jouissent aujourd'hui, tout en améliorant, dans une proportion plus considérable encore, la position de ceux qui portent tout le poids du travail social et qui souffrent.

Je crois que la transition à un ordre social nouveau peut être faite sans apporter le moindre trouble dans la société; je crois qu'elle est si peu attentatoire aux lois qui nous régissent, que je ne vous demande, pour vous prouver la possibilité d'opérer cette transition et pour mettre la première main à l'œuvre, si TOUS le permettez et si vous le voulez, que je ne vous demande pas le moindre changement dans les lois civiles, dans les lois politiques, dans les lois industrielles et dans les lois religieuses qui régissent aujourd'hui la société.

Maintenant je n'ai qu'un mot à ajouter.

M. Thiers nou^ a mis en demeure, et l'Assemblée tout en-

tière, en donnaul son asseiilimcntaux paroles qu'il a prononcées (l.ins ce moment avec uïic grande énergie, l'Assemblée tout entière s'est associée à la pensée de ^ï. Thiers. Eh bien! Uessieurs, je vous le demande, est ce un piège qu'on veut nous tendre? (Interruptions diverses ! — IVon ! non ! — Donnez vos moyens ! )

Je suis parfaitement convaincu que, dans la pensée d'aucun des citoyens qui sont assis sur ces bancs, une pareille mise eu demeure adressée à des collègues, à des hommes sérieux, à des hommes qui ont consacré leur vie tout entière au travail de l'amélioration de leurs semblables^ qu'une pareille mise en demeure ne peut pas cacher un piège, et je suis convaincu qu'elle n'eu cachait pas dans la pensée de M. Thiers. ( Non ! non î )

ûraLs alors voici ce que je demande : Croyez- vous qu'il soit possible, à cette tribune, de venir vous exposer la critique complète du système industriel et commercial qui est en vigueur aujourd'hui? Croyez -vous qu'à cette tribune il soit possible de vous faire assister, en quelque sorte, à la constitution d'un monde nouveau? (Agitation.)

Croyez-vous qu'on peut, à cette tribune, développer une science tout entière et transformer cette tribune en une chaire d'enseignement? (Oui! oui! — Non! non!)

Pour mon compte, je ne le crois pas, et je n'aurais pas la présomption personnelle de demander à l'Assemblée de me consacrer, en séances officielles, tout le temps qui me serait nécessaire pour faire le développement auquel je m'engage dans ce moment-ci. Mais voici ma proposition. (Agitation.)

Voici, Messieurs, la proposition loyale que je vous fais, et que vous accepterez, je n'en doute pas; car elle est la conséquence des sentiments que vous avez manifestés vousmêmes.

Je vous propose de me donner quatre séances du soir, quatre séances libres, qui ne seront pas des séances de l'Assemblée nationale, mais des réunions libres des membres de l'Assemblée nationale. (Mouvement eu sens divers.)

M. Bérard. Au lieu de quatre, prenez six jours pour créer votre nouveau monde.

M. Awjusle Avond. Ce n'est pas à nous seulement, ce n'est pas à l'Assemblée nationale qu'il faut exposer ces idées-là, mais au pays tout entier.

— '2'2li — 3r Je Prhiih'nl. Il est iinpossil»Ic, au milieu de ces rumeurs, de distinguer (iiielle est l'opinion de l'AsseniMée.

31. Victor Considèranl Ce qui se passe contiimellcment , permette/ moi de vous le dire, quand ce n'est pas un orateur de j)remi('r ordre ([ui est à cette tribune, est la preuve qu'il serait absolument impossible d'y accomplir la mission dont je vous parle dans ce moment. 11 est certain qn'ati milieu des interruptions , des conversations et des murmures qui sont un peu, perniellcz-moi encore de le dire, dans les babitudes de rAssend)lée nationale, et dans un vaisseau aussi considérable que celui-ci , il serait parfaitement impossible à une poitrine, même beaucoup plus forte que la mienne, de faire trois ou quatre séances de deux lieures pour développer des idées comme celles que j'anuonce , des idées qui exigent de la suite et de Tattenlion.

Voilà donc ce que je vous demande : je ne prétends pas fuir la publicité , si vous voulez accorder les séances du soir , les séances libres dont je parle... (Hruit. — Interruption.) M. de La Rocliejaquelein. Avec publicité et concurrence. M. Viclor Considérant. Je termine d'un mot. Je fais une proposition et je m'engage à développer en quatre séances du soir... (Bruits confus. — Interruption.)

M. le Président. L'orateur aurait déjà terminé si on ne l'interrompait pas à cbaque instant.

M. Cunsidéranf. Je serais déjà descendu de cette tribune si vous a^iez voulu avoir la bonté de m'accorder un quart de minute pour terminer nettement ma proposition. (Interruption.) Si vous n'en voulez pas, vous la repousserez.

M. Dufaure. L'Assemblée ne peut pas émettre un vote là* dessus.

M. Viclor Considérant. Je réponds en ces mots à la mise en demeure qui nous a été adressée de faire connaître notre secret pour rendre la société heureuse : je réponds, pour ma part, que je suis prêt à développer mes moyens, dans les conditions où il est possible de le faire, c'est-à-dire dans le local de l'ancienne salle, et non pas dans celui-ci qui est beaucoup trop vaste, le soir, et de faire suivre le développement théorique que je donnerai d'une /;ro/)osf7î07i d'exécution. Je suis à la disposition de l'Assemblée, et je me considère comme mis en demeure par elle. (Mouvements divers.)

M. le Président. Je ne puis pas laisser e'tahlir de discussion sur une proposition de cette nature. M. Considérant a dit luimême qu'il ne demandait pas la parole à l'Assemblée nationale elle-même. L'Assemblée nationale n'est pas une classe dans laquelle on développe ses idées, c'est une enceinte législative où chacun apporte le tribut de ses lumières et les soumet aux discussions publiques. (Très-bien !) Si M. Considérant veut exposer ses doctrines à la tribune, il lui est loisible de le faire, sinon il peut faire un cours à l'extérieur. L'Assemblée nationale n'en est pas saisie (I).

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