‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 24 sur 51 · I.'nc voix à gauche. Presque · texte numérisé non relu

I.'nc voix à gauche. Presque

m. Dnfaure. Qii'avons-nous supprimé? Vous ne pouvez pas le dire. Voulez-vous que je vous dise pourquoi je dis presque? Je veux être sincère.

La Convention donnait la subsistance ; nous avons cru qu'il était plus noble de donner l'assistance. La Convention ne réservait pas les devoirs de la famille; nous avons cru qu'il convenait de réserver, rappeler les devoirs de la famille. La Convention ne mettait aucune limite à ses devoirs; elle semblait promettre plus qu'aucune société ne pourrait tenir; nous avons voulu être pratiques et raisonnables; nous avons dit : dans la limite de ses ressources.

Voilà pourquoi je disais presque.

C'est donc dans ces autorités que nous avons puisé la réd-iction du préambule que nous vous proi)Osons de voter.

Maintenant, que nous dit-on? Vous n'êtes pas allés assez loin; il fallait aller plus loin encore.

Lt ramendement de M. Mathieu (de la Drôme), appuyé par M. Billaut, a la prétention d'aller plus loin. Au lieu de ce devoir que nous imposons à la société, au lieu de ce devoir, songez à ce que ce mot a de saint et de sacré; au lieu de ce devoir, on veut donner à l'indigent valide un droit que l'on appelle droit au travail. Droit au travail! que signifie ce mot qui n'a jamais été écrit nulle part? Puisque vous nous proposez de l'insérer dans notre Constitution, veuillez nous en dire au juste le sens

et la portée; cela est nécessaire avant de l'insérer. Que signifie-t-il? (Mouvement.)

M. Lamartine. Je demande la parole.

M. Dufaure. L'équivoque est facile et il est dangereux ; iï faut le dissiper. II y a en eftet un droit sacré, égal à tous les droits; c'est le droit du travail, propriété imprescriptible et sacrée du pauvre, comme disait Turgot. Si vous nous demandez de l'insérer dans la Constitution, nous l'avons fait, car nous avons mis sur la môme ligne, sous la protection constante de la société, le travail à côté de la propriété, de la famille, de la religion. Vous nous demandez donc quelque autre chose que la liberté du travail, que la faculté du travail? Oui, nous dil-on, c'est un droit, une action donnée à l'individu soit contre la société, soit contre ses concitoyens, car l'explication n'a été nettement donnée par personne...

M. Vignerte. Elle était dans le premier projet. (Mouvement.)

.V. Dufuvre. Un honorable interrupteur me dit que le droit au travail avait été inséré dans le premier projet , et , comme cette objection a été plusieurs fois reproduite, l'Assemblée voudra bien me permettre de me détourner un moment du cours, de mes idées pour donner une explication à cet égard.

Lorsque la commission a été saisie pour la première fois de cette diflTicile tâche, de faire un projet de constitution, dans les premiers jours de ces réunions, un préambule lui a été proposé.

Ce préambule avait pour but d'indiquer les droits que la Constitution garantirait, et de donner une définition exacte et minutieuse de chacun de ces droits.

Dans ce préambule, avait été inscrit, comme on me le rappelle, le droit au travail, avec une définition que je n'ai pas besoin de rappeler. La commission de Constitution ne délibéra pas sur le préambule; elle l'adopta provisoirement, se réservant, lorsqu'elle en viendrait au chapitre de la garantie des droits, de voir par quels moyens elle pourrait garantir chacun des droits qui avaient été inscrits dans le préambule; car, pour nous, c'étaient deux choses inséparables, le droit et la garan=lie de ce droit.

Quand la commission examina le chapitre de la garantie des

droits, elle chercha, elle s'éveilua à trouver les garanties qu'on pourrait donner à cette sorte de droit appelé droit au travail.

II n'y en avait qu'une seule; c'était de donner une action, en justice, à quicoïKpie voudrait ohtenir du travail, l-a commission recula; elle se horna, dans l'art. 132 de son premier projet, à insérer une disposition semhlahle à celle de l'art. 13 du projet actuel, disposition par laquelle elle indiquait comment une société prévoyante pouvait déveloj)per le travail, l'encourager, l'honorer; le droit seulement n'y était pas; il n'y avait que le devoir de la société. INous nous en aperçûmes aisément; nous convînmes immédiatement qu'il y avait une contradiction évidente, facile à apercevoir, entre l'art. 7 du préamhule et l'art. 132 du projet: et, si nous avions eu à apporter ce projet comme donuitif devant l'Assemhlée nationale, la commission aurait fait disparaître la contradiction; mais il devait ôtre envoyé à vos bureaux; il devait être soumis à leur examen ; il y a clé renvoyé. La contradiction a été signalée dans les bureaux; vos délégués nous ont apporté vos opinions.

Nous avons délibéré à nouveau : notre délibération, à l'unanimilé moins un membre de la commission (l)» ^ cté que le droit au travail, tel qu'il était inscrit dans l'ancien préambule, ne devait pas y être maintenu.

Nous avons d'abord, et vous vous en êtes aperçu en comparant les deux préambules, donné aux rapports entre la société et les citoyens une formule toute nouvelle, et c'est celle-là que nous vous proposons d'adopter.

Nous n'avons pas eu la i)rélention, nous, commission nouvellement formée par l'Assemblée, de fondre d'un seul jet le projet de Constitution que nous vous apportions ; et lorsqu'après toutes ces élaborations successives, nous venons vous proposer le projet actuel; c'est bien là notre pensée, c'est la pensée détînitive de la commission, c'est celle que nous vous demandons d'adopter.

.)ai dit tout à l'heure que nous avions proposé une formule toute nouvelle ; un mot sur ce point.

Nous avions, dans un préambule, c'était une nécessité, à déterminer les rapp orls nécessaires de l'État envers les citoyens et des citoyens env rs l'Ktat.

(1; Ce doit élre M. Considérant.

Nous pouvions les envisager de deux points de vue différeats : au point de vue du droit, au point de vue du devoir.

La commission, après mûre délibération, n'a pas hésité; c'est du point de vue du devoir qu'elle vous a demandé de consacrer ces rapports. Un mot pour vous l'expliquer.

Le sentiment personnel du droit est, certes, un sentiment respectable et sacré; et nous vous demanderons plus tard de le garantir.

Mais pourtant ce sentiment est personnel ; il est un peu égoïste, il devient aisément exigeant, il s'emporte facilement aux exagérations, il s'enivre facilement de lui-même; il sépare les hommes plutôt qu'il ne les rapproche ; il n'est pas , dans la société, un moyen d'union, il est plutôt une cause d'isolement et de division.

Le devoir, au contraire, le sentiment du devoir porte avec lui l'idée d'abnégation personnelle, l'idée de sacrifice, l'idée de dévouement ; le sentiment du devoir, il crée toutes les grandes et bonnes passions; le sentiment du devoir, il rapproche les hommes au lieu de les séparer, il unit, il fortifie les États au lieu de les diviser et de les dissoudre. (Très-bien ! très-bien, )

En môme temps qu'il donne à tous les droits leur plus solide garantie, il apprend à la société entière tous ses devoirs, et nous voulons que, par votre préambule, vous donniez cette leçon et à nos concitoyens qui nous écoutent etjaux législateurs qui doivent nous suivre; nous avons voulu que, gouvernants et gouvernés, apprissent, lussent, à tout moment, les devoirs que l'ordre social leur impose. (Approbations.)

Hier, j'entendais avec étonncment la parole élégante et réfléchie d'un honorable orateur de ce côté de l'Assemblée (la gauche), de M. Arnaud (1) concluant perpétuellement à la reconnaissance du droit, et justifiant continuellement la pensée du devoir. Aussi, lorsqu'à la fin de son discours j'ai pris la liberté de l'interrompre, pour lui dire que toutes ses pensées étaient dans la rédaction de la commission , cet orateur loyal s'est empressé d'avouer, qu'en effet elles y étaient écrites, et qu'à tout prendre, il préférait encore l'expression de devoir à l'expression de droit qu'il était venu appuyer.

Il nous disait : « Tournez-vous vers la religion chrétienne,

[ (OV.p-ni.

«lie vous apprendra des devoirs et non des droits. » II avait parfaitement raison, et c'est l'éternel honneur de la religion chrétienne; elle a produit dans le monde la plus grande révolution sociale qui jamais y ait éclaté, elle a affranchi le sujet de sa subordination aveugle et servile envers le souverain, elle a relevé la femme de l'humiliation dans KKjuelle elle vivait; elle a brisé les fers de l'esclave, elle a égalé le pauvre au riche. Comment a-t-elle fait cela? Est-ce en i)arlant au sujet, à la femme, à l'esclave, au pauvre, de leurs droits? Non, c'est en parlant au souverain, au chef de famille, au maître, au riche, à tous, de leurs devoirs. ^Très-bien! très-bien ! — Sensation prolongée.)

Je viens de dire à l'Assemblée la pensée intime de la proposition que nous lui demandons d'adopter; voilà pourquoi tout amendement à l'art. 8 du préambule qui portera le mot de droit, ne rentre pas dans les idées de la commission, est repoussé par elle. Ce sont des devoirs que nous voulons proclamer.

Maintenant, Messieurs, nous n'avons pas cru tout faire ea disant dans l'art. 8 du préambule, les devoirs qu'à notre avis le législateur devait toujours avoir en vue ; nous avons été plus loin; dans l'art. 13 de la Constitution, nous avons cherché à indicjuer pratiquement, positivement, plus pratiquement peut-être, si j'ose le dire, que ceux qui nous attaquent, nous avons cherché à indiquer de quelle manière la société pouvait remplir ce grand devoir de protection et de bienveillance sociale que nous avons indiqué par le préambule.

Mais je ne veux pas anticiper, je n'entre pas dans le détail de l'art. 13, je ne recherche pas si nous avons eu raison ou tort d'indiquer la nécessité de toutes ces mesures de précaution, de prévoyance, que la société doit prendre pour des concitoyens malheureux; je n'y entre pas maintenant, je ne me détourne pas de mon objet, je veux dire immédiatement que, quand môme vous n'auriez pas adopté celte pensée fondamentale que j'exprimais tout à l'heure de proclamer le devoir et non pas le droit, nous n'aurions pas admis la reconnaissance d'un droit au travail.

Je demande donc de nouveau, abordant cette question comme

doit le faire la commission qui est appelée à solliciter votre vole, ce que c'est que ce droit au travail, quelle est son étendue, comment on le comprend.

L'honorable M. Arnaud nous disait hier, en parlant du droit au travail, une chose, nous faisait un aveu que je veux lire dans ton discours, pour ne pas m'exposer à changer une seule de ses paroles. M. Arnaud disait : « Oui, sans doute, dans la pensée de quelques rêveurs, de quelques hommes coupables, oui, le droit au travail est la négation de la propriété, la négation de la liberté, l'intervention despotique de l'Etat dans les relations industrielles,'jusqu'au point de faire de la société un mécanisme qui se meut sous cette impulsion despotique ; oui, dans la pensée de quelques mauvais citoyens, le droit au travail est le principe de l'insurrection. »

Voilà ce que disait un des plus éloquents défenseurs que !o droit au travail ait trouvés dans cette enceinie. Gela nous suffit, pour que nous n'employions pas une expression qui, dans beaucoup d'esprits, peut avoir le sens que je viens de rappeler.

Vous me parlez, vous hommes sensés et patriotes, vous me parlez du sens que vous lui attribuez ; mais je suis obligé de me préoccuper du sens que lui attribuent tous ces rêveurs, tous ces utopistes, tous ces hommes coupables , tous ces mauvais citoyens que vous me signalez vous-mêmes. Eh bien 1 lorsqu'un mot nouveau, encore inconnu, encore indéfini, se trouve interprété de tant de manières différentes, au nom du Ciel ! n'adoptez pas le droit au travail; car votre vote serait interprété d'autant de manières différentes que le mot lui-même. C'était une raison décisive pour nous de ne pas l'accepter.

Ensuite, vous demandez quelle différence il peut y avoir entre ce droit et les autres droits que nous garantissons par le chapitre de la garantie des droits? Veuillez me suivre un moment, vous verrez l'énorme différence.

Les droits, ces droits déjà connus, qui sont proclamés depuis qu'il y a des constitutions, qui existaient avant elles, ces droits ont un caractère commun et remarquable. Voyez: inviolabililc du domicile, pour prendre les articles de la Constitution, droit d'exprimer librement ses opinions, de professer son culte, liberlc du travail!

Examinez chacun de ces droits.

C'est une puissance personnelle donnée à l'individu par la nature et reconnue par la société; c'est une puissance exercée par le citoyen (i;ms le cercle de son action itersonnelle, intime, inhérente à celui qui l'exerce.

La garantie dont II a besoin, c'est d'être protégé par la société contre toute atteinte extérieure qui serait portée à l'exercice de celle puissance personnelle. Voilà ce que sont tous les droits garantis par toutes les Constitutions.

Mais ces droits nouveaux dont vous parlez, le citoyen les cxcrcera-t-il ainsi en lui-même et n*aura-l-il besoin (jue de cette protection qui serait accordée pour les autres droits? Non, il n'en est pas ainsi. Vous créez des droits qui ont un autre caractère. Le citoyen au profil duquel vous les reconnaissez, les exerce contre autrui ; est-ce contre la société V est-ce contre le département, contre la commune, contre l'individu? On ne l'a pas dit. Mais peu importe. Ce n'est pas un droit renfermé en lui-môme; c'est une action, une véritable action que vous lui donnez soit contre la société, soit contre son concitoyen. Le caractère est bien différent. (Très-bien!)

Voyez comme le caractère change immédiatement ! Vous en faites régal d'un droit naissant d'un contrat, de l'engagement le plus énergique.

Vous créez en même temps un droit et une obligation ; vous créez un droit et, passez-moi le mol, un sorte de servitude, c'està-dire que vous engagez entre celui à qui vous accordez le droit et celui ou ceux contre qui il l'exercera, une lutte, un antagonisme. Tandis que nous, nous voulions faire, nous avons fait et nous demandions à l'Assemblée de faire de la société, de la société républicaine, une protectrice vigilante, toujours attentive aux misères de ses enfants, venant leur apporter des secours dans la limite de leurs besoins et dans la limite de ses ressources ; tandis que nous voyions ainsi s'établir ces rapports, si je puis m'exprimer ainsi, ces rapports fraternels de la société à l'individu, vous avez vu, vous, tout autre chose. C'est un droit que vous donez; c'est une action que vous donnez; c'est, il faut bien que j'aille juque là, et un exemple vous le démontrera bientôt, c'est un débat, une lutte, un procès que vous engagez entre l'individu à qui vous donnez le droit et celui contre qui il l'exerce. C'est là ce que nous ne voulions à aucun litre ; et si vous vouliez le faire, si vous, Assemblée nationale, vous vouliez tom-

ber dans cette erreur, au moins votre devoir, en créant ce droit, qui esta la fois un droit pour l'un, une obligation pour l'autre, votre devoir serait de bien le caractériser, de bien le définir, car il est nouveau ; on aurait besoin de connaître sa portée, son étendue. Ne dites pas : Nous la dirons plus tard, vous la saurez plus tard. Non, lorsque vous mettez en circulation un mot de telle nature, qui peut avoir de telles conséquences, sa définition doit l'accompagner, elle doit être à côté de lui.

Je me le demande : Voilà un droit : quel est-il, ce droit ? J'entre jusque dans le fond des choses; c'est mon devoir comme membre de la commission ; l'Assemblée me pardonnera les longueurs auxquelles je pourrais me laisser entraîner. (Oui, oui ! — Parlez ! parlez! )

Nous portons tous en nous une double activité : activité intellectuelle et activité physique.

La religion a dit que le travail était un devoir pour l'homme ; notre nature nous en fait une nécessité; quand cette double activité s'applique à un objet utile ou à l'individu ou à ses semblables, nous l'appelons travail. Voilà ce que c'est que le travail.

Vous me dites : J'ai le droit de demander du travail, lorsque je n'ai pu m'en procurer, soit à mes concitoyens, soit à la société. Du travail! L'aptitude au travail, vous l'avez en vous-même; vous voulez me dire sans doute, que vous avez le droit de demander les matériaux sur lesquels vous voudriez exercer votre activité physique ou intellectuelle, l'instrument que vous avez besoin de mettre au bout de votre bras pour travailler.

Voilà donc un droit, une action contre la société pour obtenir, en cas de besoin, des matériaux et des instruments pour travailler.

Maintenant quelle sorte de matériaux ou d'instruments voulez-vous i De quel travail me parlez-vous? Si vous donnez le droit absolu, il faudra s'incliner devant lui. Penseriez-vous qu'après l'avoir reconnu, la société pourra donner le travail qu'elle choisira, qu'elle aura à sa disposition, que sa prévoyance aura préparé?

Oui, dans notre système, c'est la société qui prévoit les misères, qui apprécie les moyens d'y remédier, qui prépare avec une sympathie fraternelle les secours dont le malheureux peut avoir besoin. Dans votre système, c'est autre chose : quand l'ia-

— 27G — iligent valide vieiulra vous diro : Depuis trente ans j'ai l'apti tilde d'exercer celte nature de travail, toute autre travail ne peut me faire gagner ma vie, qu'aurez-vous à répondre.' Voyez dans quelle diflicuité vous vous jetez : je délie qu'eu mettant dans nolie (".onstilulion le mot ilroii, vous échappiez ;'i celte servitude de fournira l'indigcnl valide le travail autpiel il est habitué.

J'ai parlé de la nature ilu travail, je ] arle du lieu où il sera donné. Permettez-moi de citer un exemple : ce que je vais dire n'aura rien de blessant pour personne, pas môme pour le Gouvernement provisoire... On rit.)

Je dis cela parce que mon exemple se rapporte à cette époque de notre Révolution.

Dans les derniers jours du mois de mars, un ingénieur en chef, chargé de la construction de l'un de nos principaux chemins de fer, écrivit à Paris qu'il avait de très-grands terrassements à faire, qu'il occuperait volontiers six mille ouvriers pris dans les ateliers nationaux de Paris; il envoyait son projet, et même il entrait dans les détails de l'embrigadement de ces ouvriers ; il indiquait comment il pouvait les employer pendant toute la campagne. Certes il était plus utile d'employer ces ouvriers sur le chemin de fer de Strasbourg que dans le Champ-de-Mars. .. On ne put pas les y envoyer; il n'y en eut pas un seul, pourquoi ?

Un membre. C'est une erreur !

M. Dufaure. Ce n'est pas une erreur...

M. Duclerc. Il demandait en même temps de l'argent. (Bruits divers.)

M. Dupin (de la Nièvre). On donnait du pain ici, on pouvait en donner là-bas.

3/. Dufaure. L'honorable M. Duclerc me fait une réponse qui est parfaitement juste. On demandait en même temps des ouvriers et de l'argent pour les payer, c'est vrai, comme à Paris.

On ne lui envoya ni des ouviiers ni de l'argent.

Je répète que je n'en a(iresse pas de reproches, c'était la force des choses qui menait à cela. C'est ce qui ariivera toujours quand vous voudrez consacrer de pareils droits. L'ouvrier vous répondra : Je vous demande à travailler dans le lieu où est ma famille, où est mon domicile; je veux rester ici, c'est mon droit de rester ici.

Au fond, Messieurs, quel est le droit qu'on demande? ce n'est pas le droit au travail, c'est le droit au salaire. Mais à quel salaire? Une fois que vous aurez reconnu le droit, qui déterminera le salaire? Comment ne voyez- vous pas que nous entrons dans un ordre de choses qui ne peut être réglé par un droit absolu, mais qui doit être réglé par une tutelle paternelle et bienveillante, et qu'il n'y a pas d'autre moyen de réaliser ce (]iie vous désirez, qu'en en faisant à la République un devoir rigoureux et sacré.

Permettez-moi d'aller plus loin : vous détruisez précisément le bien que vous voulez faire à l'indigent qui ne trouve pas de travail ; vous le détruisez en le constituant créancier de l'État, vous l'obligez à demander à la société le paiement de sa créance.

Et quel sera le devoir du Gouvernement? d'examiner la créance avant de la payer ; ce sera le devoir inflexible du Gouvernement? Dans ce cas, comme dans tous les cas où on lui demande le paiement d'une dette, il ne pourra pas s'en dispenser.

Et qu'introduisez-vous alors par ce mot nouveau que vous croyez avoir inventé dans l'intérêt des ouvriers, et qui serait leur mort si on l'admettait? qu'introduisez- vous' une lutte constante entre le trésor public qui se défend et l'ouvrier qui réclame.

Voilà ce que nous ne voudrions à aucun prix, voilà ce que la commission a voulu éviter.

Je ne dis là que l'un des moindres inconvénients qui en résulteraient; il y en a un autre que je veux dire et qui est le plus atï'reux de tous, le voici :

Vous donnez une action à un individu; il sait, malheureux iju'il est et sans travail, qu'il peut demander un salaire à la société, qu'elle est obligée de le lui donner. C'est un droit, une action, c'est absolument comme la créance qu'a un rentier pour venir toucher, tous les semestres, les arrérages de sa rente. Vous lui enlevez, n'en doutez pas, cette vertu de tout ce qui peut être exposé à soufl'rir, c'est-à-dire de toute créature humaine, la prévoyance; vous lui enlevez toute l'émulation qui peut porter un homme à faire mieux que d'autres pour avoir un avenir assuré; vous lui enlevez cette ardeur respectable qui porte un homme à méiiter la confiance et l'estime de ses con-

citoyens, pour les trouver, aux jours de malheur, bienveillants envers lui. Vous détruisez tous bons principes ; tuais que créezvous?

Quand l'ouvrier aura pris une fois Ihabittide de travailler comme on travaille pour IKtat, avec un salaire assuré, infaillible, immanquable; quand il aura pris cette habitude, le goût du travail s'en ira peu à |)eu ; il tombera dans l'indolence, dans l'oisiveté et dans tous les vices qui en sont la conséquence. Il y a plus, il doimera cet exemple à ses enfants; vous aurez dans

le pays je vous montrerai que cela est arrivé déjà ailleurs;

vous aurez dans le pays, le dirai-je, une aristocratie de familles indolentes, que l'État salariera, qui augmentera chaque jour, qui ira en croissant; (jui, d'un côté, ruinera la société, et qui, d'un autre côté, verra peu à peu amortir son courage, énerver toutes ses forces viriles, corrompre ses meilleurs instincts, en un mot, qui cessera bienl(Jl d'être digne de porter ce beau nom de Français, qu'il vaut mieux lui laisser avec tout son honneur. (Très-bien I très-bien!)

3J. Cer/ms. Je demande à répondre quelques mois. (Non! non! —Bruit.)

M. Dufaure. Je suis bien loin d'avoir l'intention d'interdire à aucun de mes collègues le droit de me répondre; mais je les prie de me laisser achever ; ils répondront à la fois à tout ce que j'aurai dit; je leur promets d'ailleurs que j'aurai bientôt fmi.

Je disais à l'Assemblée que, cet exemple, nous l'avons déjà eu. Il y a un pays dans le monde oii le droit au travail et à la subsistance ont été irUroduits peu à peu. A la suite de ces droits, on a donné ce qui était indispensable : l'action pour être payé, soit de son salaire, soit du secours auquel on a droit.

Cela s'est passé, Messieurs, en Angleterre, pendant trois siècles. Savez-vous ce qui en est résulté? Si vous pouviez ne pas croire à mes paroles, voulez-vous me permettre de vous citer en peu de mots les résultats des recherches qui ont été faites à deux époques différentes, en 1817 et en 1834? le fléau du paupérisme, en Angleterre, était devenu tel, que le parlement sentit la nécessité d'en faire étudier les causes, d'en constater tous les effets, et de trouver quelque remède pour empêcher que de tels abus ne pussent continuer.

En 1817, voici ce que constate le comité que le parlement anglais avait nommé pour faire ces recherches.

.. A en juger par les progrès que le mal a déjà faits dans plusieurs localités, disait-il dans son résumé, et à moins de l'adoption d'un remède etïïcace, il y a tout lieu de croire que l'imposition pour les pauvres continuera de s'élever jusqu'à une période plus ou moins éloignée, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle absorbe le revenu des propriétés sur lesquelles elle est assise, et qu'alors l'abandon et la ruine de l'agriculture, la dévastation et le déplacement des autres propriétés, conduiront à la subversion de cet heureux état de la société qui a été si longtemps maintenu dans la Grande Bretagne. » (Interruption.)

Dans la législation de l'Angleterre, la faculté de fournir la subsistance par le travail était écrite; elle a dégénéré en un terme obligé, et, de votre côté, lorsque vous aurez donné le droit au travail, c'est à-dire le droit au salaire, les résultats seront absolument les mêmes que ceux qui se sont produits dans ce pays.

En 183i, les prévisions de la commission de 1817 s'étaient réalisées, et on sentit le besoin de porter remède à un© législation si funeste. Je ne sais pas, je n'affirmerai pas que, malgré tous ses elforts, le parlement anglais ait trouvé un remède efficace.

En Ecosse, le môme effet s'est remarqué d'une manière plus frappante peut-être : en Ecosse, dans ce pays si régulier, si sobre, si honnête, on introduisit peu à peu la même législation qui existait en Angleterre; les cours de justice ayant donné leur sanction à cette mesure, l'obligation de subvenir par une taxe aux besoins d'une partie de la population passa dans les habitudes dos paroisses de l'Ecosse; on adopta les dispositions du statut qui laisse en totalité la taxe des pauvres à la charge des fermiers.

En Ecosse, l'impôt doit être supporté également par le propriétaire et lexploitant; là oîi ce changement s'introduisit, une diminution sensible se lit remarquer dans les produits de l'agriculture; le principe de la taxe exigible en fut cause. Du moment où l'on fut dans l'obligation de payer, on donna moins sans doute, pnrce que la charité, quand elle est commune, ccsye d'être une vertu.

El eu Ecosse, Messieurs, il se produisit ce fait remarquable:

il y eut un lioninic tics-ômineiU, le docteur Chalmers, qui ciilieprit à lui seul de Iiiller contre celle (axe des pauvres exigible qui s'était introduite dans quelques parties de l'Kcosse. IA\ bien, partout où les conseils du docteur Chalmers furent écoulés, les bonnes mœurs revinrent, les habitudes de travail reprirent, et il y eut une dilFerence sensible, liappante, entre la partie d«; ce pays qui avait eu le malheur de garder la taxe exi^dile et celle qui avait eu la sagesse d'y renoncer.

Voilà des exemples qu'il ne faut i)as dédaigner : ils se sont produits dans d'autres pays; mais soyez sûrs que si le principe que l'on vous propose était consacré dans votre (lonslitulion, ils se i)roduiraient également ftainii nous. On a beau dire, parmi nous comme en Angleterre, du moment où le contribuable serait tenu de donner l'assistance et le travail, vous verriez diminuer la charité privée, qui a des trésors plus grands môme que ceux que la bienveillance publique peut distribuer; vous verriez diminuer la i)révoyance des travailleurs et les bonnes mœurs avec la prévoyance; vous auriez dans quelques années les mêmes maux que l'Angleterre a cherché, sans le pouvoir jusqu'à présent, à proscrire de chez elle.

Messieurs, nous vous demandons en grâce de ne pas inscrire dans votre Constitution un principe de cette nature. Vainement nous dit- on : Mais on n'écrirait que le principe, et, plus tard, quand l'occasion se piésentera, quand les circonstances le permettront, vous réaliserez ce droit que vous aurez inscrit. Messieurs, quand un droit est reconnu constilutionnellement, il est immédiatement exécutable. Je ne sache pas que vous puissiez introduire dans notre Constitution un droit, en ajournant l'époque où il sera garanti. ( Marques d'a()pro!jatiou.)

Messieurs, en voyant que l'on tenait si fort au mot droil au Iravail, qui a été défend'i aujourd'hui par M. Martin-Bernard et M. Billaull, j'ai cherché à me rendre compte des motifs pour lesquels on ne se contentait pas de cette protection paternelle de la société que nous voulons assurera tous les malheureux. Je crains d'en avoir trouvé la raison dans plusieurs discours que j'ai déjà entendus, notamment celui de M. Ledru-HoUin et celui de l'honorable M. Billault.

Et, dit-on, vous chargez le pouvoir, le pouvoir! d'étudier les maux de la société et d'y porter remède. Ne savcz-vous pas comme le pouvoir (st nétrlig(>nt. comme il es? peu sympathique

pour le malheur ? Ne l'avons-nous pas dit cent fois sous les gouvernements qui ne sont plus ?

Je ne sais pas si je me trompe, et si c'est à moi à le dire, il me paraît qu'on commet là un étrange anachronisme. Je me rappelle les discussions des dernières années de la Révolution de Juillet; les membres de Topposition avancée, comme M. Ledru- Hollin et M, Garnier-Pagès, disaient aux organes du gouvernement : « Ce que nous vous demandons avant tout, ce sont des droits politiques pour les citoyens. » A quoi les organes du Gouvernement répondaient : « Les travaux ont été multipliés en France, la main-d'œuvre y a sensiblement augmenté; les citoyens y jouissent de beaucoup de bien être. Ils ne se préoccupent pas le moins du monde des droits politiques que vous voulez leur donner. . MM. Ledru-Rollin et Garnier-Pagès répondaient: " Us ne s'en préoccupent pas, nous ne savons; mais ce que nous savons très-bien, c'est que l'aisance dont vous nous parlez, si elle existe, cette aisance ne sera que précaire, temporaire; elle pourra leur être retirée, s'ils n'ont pas des droits politiques pour leur en garantir la durée. »

La Révolution de Février a accompli ce que demandaient les honorables membres dont je parle; les droits politiques ont été accordés et accordés avec plus de latitude qu'ils ne l'avaient été en aucun temps parmi nous. Ils ont été accordés; maintenant quel est le résultat, s'il vous plaît ? Quelques voix à gauche. Pas accordés.

M. Dufaure. Us ont été reconnus; quel sens voulez-vous que j'attache au mo\. accordés ? Par qui accordés? Cela ne valait pas une interruption.

M. le Président. N'interrompez pas, surtout pour des choses de cette nature-là.

M. Dufaure. Les droits politiques ont été reconnus, le suffrage universel a été proclamé et exercé. Quel en est le résultat? Sans doute le Gouvernement que vous aurez, soit dans cette Assemblée, soit sur ces bancs, de quelque manière qu'il soit organisé par notre Constitution, sera un Gouvernement issu du suffrage universel, un Gouvernement populaire par son origine, et qui ne pourra pas ne pas l'être par ses instincts, ses sympathies, d'autant plus qu'il n'aura ni hérédité, du moins si ce que nous proposons est admis, ni pouvoir à vie, mais un pouvoir à temps, fréquemment renouvelable comme l'Assembli e

elle-même. Peut-on rraindre d.ins celle situation ce qu'on pouvait craindre du (iouvernenicnt dont parlait I honorable M. IJillaull ? Ce Gouvernement, je ne me permettrais pas d'en dire ici ce que je n'aurais pas dit pendant qu'il était |»uissant.... (Marques tiès-vivcs dap|irobalion ). Je lui disais, il va dix-huit mois, dans la tribune qui est à côté : Vous ne vous préoccui»ez pas assez du sort des classes laborieuses; vous vous renfermez trop dans l'aristocratie besoigiieuse et solliciteuse qui forme les collé^'es électoraux; jtMie lui disais pas : » Vous lon)berez; mais je lui disais: Prenez garde au mouvement de colère qui peut un jour éclater dans le |>aysl •«

Je j)uis le répéter maintenant, ce Gouvernement, il était trop exclusivement inspiré, dominé ( et peut-être est-ce une nécessité de tous les gouvernements représentatifs } de l'esprit, des ambitions, des intérêts des 300,000 électeurs qui faisaient sa base, son appui, sa puissance.

Mais s'il est vrai qu'un Gouvernement soit obligé de s'inspirer des intérêts ou des i)assions de ceux qui font son afipui, pouvez-vous concevoir ces méfiances contre le gouvernement qui sera issu du suffrage universel? Ne devra-t-il pas toutes ses sympathies au pays entier qui l'aura créé?

Je dis que ces soupçons, cette méliance, sont des anachronismes, quand vous confiez au Gouvernement républicain le soin de pourvoir à t( ules les misères du pays.

Il n'y a pas à parler de méliance contre le Gouvernement dans une question de cette nature. Les Gouvernements sont temporaires et le suffrage universel en aurait bientôt fait justice, s'ils ne remplis?aient pas de tels devoirs. (Très-bien ! très-bien ! )

Votre Gouvernement aura le pouvoir d'accom[)lir les devoirs que nous imposons à la République par l'article en discussion. Quant à la minière de les accom[)Iir, vous ne pouviez entrer dans les détails. Dans l'art. 13 nous avons indiqué en quelques mots de quelle manière il nous semblait qu'ils seraient accomplis. Plus tard, [lar les lois que vous ferez, que le Gouvernement vous proposera, il pourra être facile de porter remède à toutes ces misères. Facile ! la question du moins a été étudiée. Il serait trop injuste de croire que, jusqu'au jour où nous parlons, personne, dans le pays, ne s'est occujié de lelude des misères publiques. Cette étude a élé longtemps à l'ordre du jour. Il y en a qui ont reçu delà législation existante des remèdes elïicaces;

d'autros ont élé étudiés par les adiiiinislralions ct^ntrales, par les administrations locales: et si M. le ministre de l'intérieur avait le temps de consulter les procès-verbaux des conseils généraux, qui sont léunis dans son miiiisUVe, il y trouverait émané-^ de la plume d'hommes pratiques, d'hommes éclairés, dont quelquesuns, grâce au Ciel! ont élé appelés dans cette Assemblée, les travaux les i)lus intérissants sur toutes les parties de la misère publique. Vous avez le pouvoir, vous pourrez savoir, c'est facile ; il vous faudra autre chose encore à vous et au Gouvernement, une chose seule, la volonté, la volonlé prête à surmonter tous les obstacles. Je me permets de vous rajipeler t^es mots si simples, mais si parfaitement vrais, qu'écrivait Voltaire, il y a quatre-vingts ans, à l'un de ses amis : « Il n'y a qu'à vouloir; les hommes ne veulent pas assez, et les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. •> (Très-bien ! très-bien) I l,a commission persiste dans sa rédaction.

ï. — DEUXIÈME DISCOURS DE M. DE LAMAI\T1>E. (I)

Je prie l'Assemblée de ne rien préjuger, et de ne pas se tromper à mes intentions en me voyant monter à cette tribune, à l'occasion de l'amendement de l'iionorable M. !Mathieu (de la Drôrae). Je ne viens pas soutenir cet amendement, et je ne yoterai pas pour son adoption. (>iouvcment )

Je ne viens pas, vous le comprenez d'avance, élargir la distance entre la commission et moi.

Je viens me rapprocher, au contraire, et rapprocher autant que possible le vote de mes amis de la rédaction de la commission, et surtout des paroles éloquentes d'un de ses membres cjui , en éclairant tout-à-l'heure l'horizon de cette question, l'a élargie encore et l'a portée tout à la fois à la hauteur d'une question de haute pliilosophic, de haute moralité et de haute politique. (Très-bien 1 très- bien!)

Messieurs, je me reprocherais néanmoins, je me reprocherais cruellement, quelle que soit la douleur que j'éprouve, a ous le

(1) V. son premier et princiiial disc-iiirs, [•. il.

fomprencz tous, de venir ('oinl)allre dos paroles auxquelles j'ai si souvent inlérietirenient a|)|)liiU(ii ; je me reprocherais de ne p»s taire les derniers elVorls pour concilier les deux parties de cette Assemblée, qui , je le sais , sentent dans une intention eonnnune, |)ensent dans une iiitellij^enee unanime, et ne sont, an fond, divisées (pie par la l'orée ou par rinsullisanee des expressions dans une telle rédaction. Je voudrais les amener comme j'ai été amené moi-même dès le commencement de cette discussion et dès le temps du (iouvernemeiit [)r()visoire ; je voudrais les ramener tout à la fois au sens pratique et au sens philosophique de la rédaction que nous devons ado[)ler, c'est-àdire à la vérité tout entière, à la vérité de cœur et à la vérité de la j)ratiquc.

.^Fessieurs, je l'espère, si l'Assemblée nationale me fait l'honneur de m'écouter avec une attention (pii, je l'avoue, doit lui paraître jusqu'à un certain point pénible et méritoire après rémotion oi^i elle a été jetée.

La conformité de nos intentions populaires, au fond, me rassure sur le résultat; nous voterons cpicKpic chose d'aussi loin de la sécheresse des termes qu'on nous propose que des exagéiations socialistes qui perdraient tout.

3lessieurs, je demande à reporter d'abord, et j'en ai besoin, on le comprendra, pour mes antécédents et pour ceux de mes honorables amis du Gouvernement provisoire, je demande à reporter la question sur son véritable terrain. Je demande à exposer en très- peu de mois les faits tels qu'ils se sont passés. l\ ne faut pas de calomnie sur rintelligencc, sur les intentions, sur les actes du Gouvernement qui , dans des circonstances aussi dilliciles, a eu à manier tout seul des questions sous lesquelles vous semblez fléchir vous-mêmes, dans votre universalité et dans votre souveraineté nationale.

Non, il n'est pas vrai, comme on l'a semé dans le public, comme on l'a porté à cette tribune, que le Gouvernement provisoire, par je ne sais quel amour de popularité, qu'aurait ex • cusé peut-être l'extrémité du moment, ou par un défaut d'intelligence, ou par des concessions qui accuseraient une véritable lâcheté parmi ses membres, ait favorisé ces utopies qu'on fait flotter sur cette discussion depuis qu'elle est ouverte; il n'est pas vrai que le Gouvernement provisoire ait fanatisé le peuple avec ces promesses d'organisation impossible du travail , de

travail fourni indéfiniment à toute nature de facultés de travailleurs (1).

Voici ce qui est vrai, Messieurs ; c'est que, le surlendemain de la [{évolution de Février, au moment où le peu^ilc venait de renverser un trône et d'élever la République, ce peuple encore ardent, justement fier de la victoire qu'il venait de remporter, dont il ne demandait pas alors à abuser, ce peuple vint devant le Gouvernement provisoire. Sans doute il y avait, dans la foule de ceux qui s'adressaient à nous, des bommes qui, par ignorance, par le fanatisme de sectes ou de doctrines, demandaieiit plus qu'il n'était possible d'accorder, plus qu'il n'est possible à l'humanité tout entière d'obtenir de ses eiïorts et de son intelligence : ils nous demandaient ceux-là l'organisation du travail.

Que leur répondimes-nous. Messieurs ? J'en atteste ici l'unanimité des membres de ce Gouvernement ; nous leur répondîmes, d'une voix ferme et sensée, que ce qu'ils nous demandaient était impraticable, que jamais nous ne fanatiserions le peuple avec des prestiges d'idées qui ne contenaient aucune vérité, aucune réalité, qui ne contenaient que du vent et des tempêtes. Nous répondîmes , Messieurs , qu'il y avait deux choses dans les demandes qui nous étaient adressées, une chose entièrement illusoire, imaginaire, chimérique, une ruine de tout le capital, un attentat à toute société et à la propriété ; c'était l'organisation du travail, telle que les orateurs qui nous sont opposés l'apportent constamment à cette tribune , et eu combattent non pas la réalité, mais le fantôme.

Nous leur répondîmes, il est vrai, d'un autre côté, qu'il y avait dans l'humanité des droits sacrés, des droits imprescriptibles devant lesquels des législateurs humains, consciencieux, de toutes les dates, ne devaient pas reculer ; que ces questions seraient examinées avec l'attention, avec la cordialité que mcrilaient ceux qui les apportaient au Gouvernement provisoire; qu'au nom])re de ces questions. Messieurs , était le droit au travail. Mais quel droit au travail? Je vais le dire; c'est moi précisément qui ai eu l'honneur de le définir devant eux.

(1) Les actes, les proclamations, les discours de la plupart des membres de '(c Goivernement ont laisse dans i'cfpiit public une toute autre conclusion. — L'inleiiiité de la cii~e de IS'tS n'a p:is d'autre cause que ces promesses illusoires.

11 ne s'ap:issait pas de confrivr, comme le disait loiilà riicnre rhomtrable M. Diilaiire, à tout citoveii un titre im[)ératif contre le (ioiiverneineiit pour en oblenii- la nature de salaiie et de travail qui |)araitrait convenable a sa profession iîidividuelle. JNous répondinies cjne ce travail est impossible, qu'il absorberait en un an, en quinze mois, non-seulement tout le revenu, mais le capital de la nation; que jamais le (Gouvernement ne signerait une pareille folie; que nous entendions par droit au travail ce que nous écrivîmes car on parle souvent de cet acte du Gouvernement provisoire, eh Ijien ! ou me Ta rappelé, car j'en avais entièrement oublié les termes), ce que nous écrivîmes et ce que, sous une certaine forme, je me Imrnerai, en terminant, à vous prier d'écrire vous-mêmes, le voici ; le droit pour tout individu vivant sur le territoire et sous l'empire des lois bienfaisantes de la République, de ne pas mourir de faim ; non pas le droit à tout travail, mai-s le droit à l'existence, la garantie des moyens d'existence alimentaire par le travail fourni au travailleur, dans le cas de nécessité absolue, de chômage forcé, aux conditions déterminées par l'administration du pays, et dans la limite de ses forces ; et une série d'institutions de môme nature, institutions dont vous avez jeté en trois mois, comme le rappelait tout-à-l'heure l'honorable M. Dufaure, les principal2s bases dans ces décrots pleins de charité, pleins de véritable popularité, que vous ne cessez d'étudier ou de promulguer tous les jours, de ces lois pour l'enseignement gratuit des enfants du peuple, pour fournir aux grandes industries, en cas de nécessité, des subventions et des secours, afin de ne pas laisser mourir de faim les ouvriers; toutes les lois de secours pour les enfants trouvés, d'assistance pour les vieillards, pour les familles trop nombreuses.

C'est ainsi que devant ce peuple lui-même qui avait encore à la main les armes qui venaient de conquérir le principe républicain très-bien \], oui, nous acceptâmes , nous signâmes et nous décrétâmes ainsi le droit au travail, 11 n'y a pas eu autre chose. Et c'est là ce qu'un certain parti appelle des concessions, c'est seulement là ce quil doit accuser, ce qu'il doit blâmer en nous; car les ateliers nationaux, vous le savez, ne furent pas un système, les ateliers nationaux furent une fatale et courte nécessité de la circonstance. Hue dépendit pas du Gouvernement pro-

\isoire de les former ; il ne dépendit pas du Gouvernement provisoire de les dissoudre avant que la force, avant que l'autorité, la justice et la bienveillance nationale eussent comparu dans vos personnes et se fussent réunies ici. Les ateliers nationaux ne furent pas autre chose que l'entrepôt secourable et momentané de cette immense population souffrante de Paris à laquelle non pas la République, ne vous y trompez pas, mais la crise qui avait précédé la République, mais l'ébranlement d'une Révolution que la République n'avait pas faite, à laquelle elle succédait dans des circonstances critiques. La République ne fit que remplacer le Gouvernement tombé pour l'agrandir, et agrandir et fortifier la société en l'agrandissant. Yoilà cette calamité des ateliers nationaux : nous ne leur avons jamais donné d'autre nom ; nous n'avons jamais songé à les présenter au pays comme un système, nous les avons seulement présentés comme un malheur qu'il fallait savoir supporter pour éviter un malheur et une honte plus grands, le malheur et la honte de voir mourir de faim, de voir se répandre en vagabondage, et dans la \ille et dans les territoires des peuples environnants, des masses de peuple auquel, en vous attendant, nous offririons du moins, non pas le pain de la pitié, mais le pain de l'assistance dont ils n'abusaient pas alors.

>'e devions-nous pas pour eux et pour vous ce pain au peuple qui venait de la conquérir et qui , ne l'oubliez pas, dans ces premiers jours de sa naissance, au lieu de porter le désordre et le pillage dans ses rues, n'a cessé, pendant ces deux mois, d'y porter l'ordre, la surveillance, le respect de la propriété? Àh î Messieurs, ii'accusons pas tout de ce temps. Sans doute il y a eu des fautes, il y a eu des malheurs, des malheurs qui n'appartiennent pas seulement à ceux que vous en accusez, que nous pourrions faire remonter plus haut, si nous voulions nous livrer ici à de fâcheuses récriminations. Il y a eu des fautes; il y a eu des malheurs. Les fautes, nous les confessons; les malheurs, vous les plaignez , et vous tâchez de les réparer avec nous, en commun ; mais n'accusons pas tout et rendons justice, sinon aux membres de ce Gouvernement écrasé, comme vous l'auriez peut-être été vous-mêmes, par la soudaineté et l'extrémité des circonstances ; mais rendons justice à C3 peuple qu'on a calomnié dans ces premiers jours. 11 n'a jamais demandé au Gouvernement provisoire rien de pareil à ce qu'on allègue

ici [l'j. VA une ivlloxion nie frappe en ce nionu-nl et nie pénètre le cœur : quand je vovais, il y a six mois, ce peuple admirable, écoute/ bien le mot . sublime dans les pi-cmicres v[ t;ran(U^s journées de sa HéNolulion, où il avait la société dans la main et où il la rapportait intacte dans la nôtre, pour qu'à notre touinous pussions vous la lapporler à vous mêmes ; (juand ce peujde pleurait devant nous en nous demandant non pas ces dnéils chimériques dont on le berce, mais en nous demandant sculen)ent la ])rovidence de la société et de la népublitpie pour ses misères, du j)ain pour lui et sa lamille, alois (juc les industries suspendues n'oiïraient pas de salaire, et nous demandait un salaire purement accidentel , alimentaire, aussi réduit que possible, et nous apportait nu^'uie ses oiïrnndes, l'obole de ses sueurs à la patrie, en nous demandant du pain, de l'assistance, de la compassion pour lui, et du travail, du travail, uniquement du travail. Et en nous demandaiit cela, Messieurs, il arrosait nos mains de ses larmes; il nous oiïrait ses bras. Messieurs, pour aller éteindre ces incendies qui commençaient à dévorer nos édifices, et pour aller, pendant tant de mois, se faire lui-même la sentinelle assidue et infatigable à la porte de toutes les propriétés. (Très-lden ! très-])ienl^

l:b bien ! Messieurs, je dis que, quand je me rappelle ces scènes magnifiques, avant qu'on eût égaré, avant qu'on eût fanatisé, agité, trompé, dénaturé ce peuple, je ne peux m'empècher de me dire : Est-il possible, est-il croyable que, six mois après ces événements, nous en soyons réduits aujourd'hui , entre nous, et réduits, en conscience, je n'attaque jaueune pensée... (les événements me profitent comme à vous-mêmes; je n'ai pas la prétention de laisser passer les tristes expériences eu fermant les yeux , sans les apercevoir et sans les noter dans ma pensée d'Iiommc d'Ktat), mais je ne puis, dis-je, m'cmpèeher de me demander avec douleur comment nous en sommes venus à ce point de craindre qu'il y ait un danger à écrire pour ce peuple le droit de vivre, le droit à un travail, en cas d'urgence, dont nous réglerons nous mêmes la convenance et les conditions (2) ! (Très-bien !)

' (1) Le peuple tout entier, non ; mais les bandes qui entraient à l'Hôlel-dc-Ville, irais les députations à bannières, mais les clubs, mais les journaux, mais le Luxembourg ? (2} 11 ne s'agit pas du droit de vivre tout seul. 11 a'ygil du droit de vivre aux dé-

Je sais bien que ce n'est qu'un malentendu . que les cœurs n'y sont pour rien; je sais bien que les souvenirs du 23 juin sont là qui pèsent sur l'atmosphère intellectuelle et politique de mon pays; je reconnais que les événements de juin, que nous n'avons pas oubliés en deux mois, quand l'histoire ne les oubliera pas peut-être en deux siècles, que ces événements ont pu glacer, par une certaine panique, les sentiments les plus expansifs, les plus généreux, les plus bienveillants du pays.

Cependant élevons-nous, comme le faisait tout à l'heure Ihonorable M. Dufaure dans ses magnifiques considérations, élevons-nous, par la puissance de notre pensée d'hommes politiques dont l'histoire enregistre le décret, au-dessus de cette pression du jour et de l'heure. Voyons un peu plus loin ; élevons-nous un peu plus haut.

Ce n'est pas une raison , parce que quelques sophistes corrupteurs du peuple ont changé leurs sophismes en séditions ; j)arce que ce malheureux peuple a changé souvent ses premières bonnes intentions en guerre civile, ce n'est pas une raison pour nous de murer à jamais dans une Constitution nos cœurs (1). ]\ous faisons la Constitution non pas pour une heure, non pas pour une circonstance, mais pour l'avenir, pour la gloire et pour la sécurité de notre pays tout entier.

Savez-vous pourquoi c'est une raison de parfaitement débattre, de complètement étudier entre nous, et de parfaitement définir, d'un concert commun, les droits et les devoirs que nous voulons inscrire à l'égard du peuple dans notre préambule?

Eh bien ! 3Iessieurs, je quitte pour un moment la discussion d'aujourd'hui et je me reporte, par la pensée, à la discussion d'hier et d'avant-hier. Beaucoup d'économistes (2) ont paru à cette tribune; mais selon moi, bien que M. Thiers en ait dit lui-même au commencement de son discours où il paraissait

pens des autres. Quoi qu'il en soit, s'il y a droit, il ne dépendra pas du Gouvernement d'en modérer l'exercice selon ses convenances, et s'il n'y a pas droit proprement dit, pourquoi le déclarer?

(1) C'est atec la raison et non avec le sentiment que se font les Constitution!. Le cœur est en dehors d'elles.

(2) Sauf peu d'exceptions, les orateurs qui ont pris part à cette discussion sont des hommes politiques et ne peuvent être appelés 'des économistes. 11 y a très-peu d'économistes à l'Assemblée, et ceux d'entre eux qui comptaient prendre part au débat, étaient inscrits trop en arrière sur la liste des orateurs. 11 y a nn peu de leur faute : nous leur pardonnerons difficilement de n'avoir pas insisté davantage pour se faire entendre. .

^ oiiloir lancer l'esprit de rAssciiiblée dans la politique, et le sortir de la pure économie sociale, la question politique, selon moi, n'a pas encore juscprici sulTisamincnt dominé ce débat; penncltez moi de l'aborder un seul inslant. L'beurc, l'agilation de vos esprits, l'empressement que vous avez de conclure, me commanderont d'élre aussi court que le temps.

i»ïessieurs, qu'est-ce qu'une révolution? Tue révolution, est-ce la faim et la soif, comme on vous le disait il y a deux jours? Une révolution, est-ce simplement ce fanatisme des aj)pétits sensuels qu'on reproebait, avec juste raison selon moi, a certains orateurs de trop faire prévaloir dans leurs discussions ici; non, je n'abaisserai pas, et vous ne l'avez pas voulu un instant vous-mêmes, la justification des révolutions à ce \il et abject intérêt matériel. Ou les révolutions ne sont rien, ou bien une révolution est une idée. Si vous voulez avoir le vrai sens d'une révolution, si vous voulez lui cbercber une solution naturelle et nécessaire, appliquez-vous à comi)rcndre l'idée d'oîi cette révolution est sortie.

Eb bien ! on vous le disait tout à l'heure, et je n'ai qu'à vous le redire en peu de mots ici : il y a eu une idée sous la Révolution de révrier ; il y a déjà eu une idée sous la dévolution de 1830. Cette idée. Messieurs, que nous avons débattue ici avant la Révolution de Tévrier, et que, comme l'honorable M. de 'i'ocquevillc, nous avions pressentie dans l'air de la dernière tempête qui devait renverser la monarchie, c'est l'idée des masses, c'est l'idée du peuple, c'est l'idée de cette classe nouvelle de la société que le phénomène industriel a fait naître et agglomérée, a fait pulluler dans les grands centres manufacturiers et industriels, non-seulement de la l'rance, mais de l'Europe tout entière. C'est cette population arrachée par l'appât des salaires les plus élevés, et par un certain honneur malheureux, honneur mal compris, funeste honneur de venir soi-disant s'anoblir, mais en réalité, se pervertir et souvent s'appauvrir et s'avilir dans les grands centres; c'est celte population à laquelle, je le répète, un salaire disproportionné au travail rural est une amorce continuelle pour venir dans vos grands centres de population, et qui, au moment où ce salaire cesse par l'effet d'une consommation qui disparait, flotte, Messieurs, plutôt comme des troupeaux humains, plutôt comme un élément de malheur et de désordre, que comme une population organisée, dans le

centre de vos grandes \'illes industrieîles. Us y apportent ce que vous y voyez tous les jours, dans un certain moment, dans les moments où la consommation s'ouvre de toutes parts, où Ja production ne peut pas suffire, des salaires exagérés, et tous les vices correspondant à des individus sans famille, qui ont à acquérir facilement et à consommer de même ces salaires exagérés dans les grandes villes. Puis, quand cette consommation cesse, quand cette production tarit , quand ce salaire s'évanouit dans leurs mains , des hommes qui , ayant perdu l'habitude de ce travail agricole , le plus sain , le plus moral de tous les travaux de rhomme, car il semble sortir de la terre une certaine vertu secrète qui moralise tout ce qui s'en approche (très-bien!); quand ces hommes ont perdu ces habitudes et ont pris, au contraire. Messieurs, les mauvaises habitudes des populations citadines et que le travail vient à cesser, des misères effrayantes alors, des masses d'abord oisives, puis bientôt désordonnées de population , comme vous l'avez vu dans les ateliers nationaux , masses dont la misère n'est pas le • seul danger, mais qui, dans l'état actuel de notre civilisation, servent d'armes naturelles aux partis, et parmi lesquelles s'infiltrent toutes ces doctrines impuissantes dans leurs résultats, mais funestes comme inspirations, que vous avez à combattre aujourd'hui et que nous voulons combattre avec vous; eh bien! Messieurs, on ne peut pas le nier, dans un état de civilisation pareil, il ne dépend pas de nous de fermer les yeux, de passer notre chemin et de ne pas les voir ; elles sont là qui nous assiègent, et, avant-hier, en sortant de la séance (permettez-moi un souvenir qui me frappe dans ce moment, et qui vous montrera s'il est possible d'oublier une situation comme celle où nous sommes), en rentrant avant-hier, le soir, dans ma demeure, je vis une longue file de soldats silencieux escortant à pas muets une immense file de prisonniers , les uns à pied , les autres sur des chariots, allant chercher leur pénalité, allant chercher leur exil sur l'Océan, et, pendant ce temps, quand ce cortège passait devant mes yeux, je regardais derrière moi et je me demandais quel était l'état de cette grande ville qui vomissait ainsi, par nécessité, je le reconnais, une partie de ses membres à l'ostracisme pour la déportation , et je voyais un camp derrière moi, et je voyais aux quatre coins de la ville pai' la pensée le même camp, des troupes nombreuses, une

garde nationale sans cesse, et avec raison, sur le qui-vive pour pourvoir aux nécessités, aux explosions éloif^nécs, je l'espère, mais enfin aux explosions possibles comme celles dont nous avons vu le triste spectacle dans les journées de juin ! VA je me demandais, en pensant aux discours que j'entends (juelquefois ici, où l'on vante les merveilles de notre civilisation, que je reconnais sous certains aspects; mais je me disais : Kst-ce là un état naturel et parfait de société"? Ah î ce n'est pas la République qui a fait cet état de choses, c'est la Révolution qui a jeté dans la rue ces masses innombrables! c'est la question politique compliquée delà question industrielle î

Et je reviens par là à la discussion qui vous occupe. Je sais qu'il est très-diflicile, et ici je me rapproche du sentiment si bien exprimétoutà Ihcure,... IJruit. Interruption.)

Je disais. Messieurs, qu'il était très-diflicile, prodigieusement difficile de trouver des remèdes à une pareille situation; que, s'il y avait du danger dans les mots, il y en avait bien davantage dans les silences. (Très-bien ! très-bien !) Je savais qu'il y a une difficulté extrême à concilier ces deux questions de la propriété et du travail, corrélatives dans votre pensée.

La propriété et le travail, que des théoriciens insensés veulent et ont toujours voulu séparer devant vous et devant le peuple, ne sont au fond qu'une seule et même chose. 11 est impossible de séparer le capital du salaire, et le salaire du capital. Et voila pourquoi je répondais au peuple du 23 février : >'on, je ne signerai jamais cela', parce qu'il m'est impossible de le comprendre.

Cependant, si la société ne peut toucher trop impérieusement à la propriété, sans la faire évanouir, sans l'intimider, sans que le crédit tarisse, s'évanouisse, peut-elle se désintéresser aussi totalement de la question des travailleurs? Mais si elle se désintéresse de la question des travailleurs, si elle l'abandonne à l'ancienne économie politique anglaise du laisser-faire et du laisserpasser (1), il arrivera ce que vous voyez arriver; cela arrivera sous tous les gouvernements; cela arrive en Autriche sous les

(I) 11 n'y a pas d'i'conomte politique anglaise. Cette formule, employée par quelques économistes eux-mêmes, cache souvent une lâcheté scientifique. Ceux qui disent l'Économie politique du laisser-faire el du laisser-passer, ne savent au juste ce qu'ils disent : ils ignorent complètement le sens de celte formule des physiocrates. Elle ne signifiait, dans la langue de ces philosophes, pas autre chose que la liberté du travail en opposition avec les corporations, et la liberté du comnierce en opposition avec les prohibitions douanières.

monarchies , cela arrive en Angleterre sous les aristocraties , en France sous la République.

Le travailleur ne peut pas rester absent de la pensée et du regard des législateurs. Il tient une trop grande place et une place trop périlleuse dans l'ensemble de \otre société pour qu'il vous soit permis de l'écarter de votre Constitution, comme nous voudrions tous l'écarter de sa misère par la bienfaisance de l'Etat. Cela est absolument impossible, il faut que ces deux intérêts se coordonnent, que la sagesse du Gouvernement intervienne constamment de toutes les manières , comme le disait hier 31. Tliiers, par tous les procédés, comme le disait aujourd'hui si bien M. Dufaure. Il faut que la société, que le législateur, que la Constitution interviennent complètement entre ces deux intérêts, non pas pour les paralyser l'un par l'autre, mais pour les féconder l'un par l'autre, pour les surveiller, pour empêcher que l'un opprime l'autre ; et je me hâte de vous dire : Je ne crains rien pour la propriété, je sais que la propriété, dont on me contestait hier l'origine, est, ainsi que j'avais Ihonneur de le dire à l'Assemblée, une fibre constitutive de l'homme, un instinct primordial, tel que si l'on me demandait en conscience si c'est la société qui a formé la propriété, ou la propriété qui a formé la société, je serais embarrassé de répondre, comme ces philologues qui ne savent pas si la parole a précédé la pensée, ou si la pensée à coïncidé avec la parole.

Je sais de plus que, quelle que soit la propagation des théories antinationales et antipropriétaires, il y a un fait dans la propriété, il y a une résistance insurmontable et invincible. Il y a un homme, il y a un père de famille sur chaque sillon pour la défendre, il y a un vengeur sur chaque porte pour la venger, si elle était violée.

Par conséquent, je vois beaucoup d'expropriateurs, mais, dans la question de propriété, je ne vois pas d'expropriés.

Mais, parce que je n'ai pas d'inquiétude sur la propriété, s'ensuit-il que nous ne devions avoir aucune sollicitude sur la manière dont la propriété doit se montrer elle-même dans ses institutions et dans ses bienfaits? s'ensuit-il, comme on me le contestait l'autre jour, comme on m'accusait de l'avoir dit, que la propriété ne soit pas corrigible, ne soit pas perfectible dans les développements de la législation humaine ? Aon ; mais je maintiens ce que j'ai dit, et je lexplique.

La propriété est divine dans son principe; elle est humaine et variable quehiuoi'uis dans ses fornuilos; elle est proi;ressive plutôt, c'est le mot véritable. Ainsi, remonte/ jusqu'aux premières législations et descendez jusqu'à la vôtre, vous Irouvcre/ partout que la propriété a été corrigée, beureuseincnt pour elle et sans être aiïaiblie, et, au contraire, en recevant une force plus grande, une unanimité plus invincible par les corrections qu'elle rece>ait.

Ainsi, la législation et la Constitution reconnaissant la propriété de l'esclave, l'homme a été dépossédé de l'homme; elles reconnaissaient au père la propriété de l'enfant; elles reconuaissaient aux cadets la propriété de mainmorte; elles reconnaissaient aux aines des familles la propriété du droit d'aînesse; elles reconnaissaient aux noblesses, aux aristocraties la propriété des privilèges et les immunités, l'impôt. La j)ropriété a été corrigée de tous ces excès, de tous ces défauts. Je le répète, en estelle devenue plus faible? Elle est devenue plus répandue, comme un gage entre toutes les mains qui cointéresse la société tout entière à sa défense. Elle est devenue plus juste, et de même qu'elle est corrigible, elle est perfectible ; et à mesure que les siècles ont avancé, les législateurs ont constaté, ont reconnu et ont écrit des droits de propriété nouveaux qui n'ont porté aucune atteinte au principe de la propriété, qui n'ont été que son développement et sou application plus féconds dans l'humanité.

Eh bien ! selon moi, la question qui nous occupe, l'immense question des industries des travailleurs, des prolétaires, pour leur appliquer le mot dont on les appelait autrefois, et que j'ai été le premier à dcmaiider qu'il fût effacé de la langue bien longtemps avant la République, celte propriété qu'il faut reconnaître, qu'il sera glorieux et utile à la République, à la France tout entière, d'avoir reconnue, c'est la propriété des bras de l'homme ; en un mot, c'est le droit de vivre, c'est le droit à l'existence donné par la nature elle-même, c'est la possession et l'usage de ses bras que Dieu a donnés à l'homme, sans doute pour qu'il s'en servit à son travail, mais pour que ce travail aussi servit à sa subsistance.

Hier, Messieurs, on s'élevait, à cet égard, à des considérations de la plus grande portée, dans lesquelles je ne suivrai pas l'honorable M. Arnaud (de l'Ariége). On vous disait, non pas à la

raanièrie de Mirabeau : Il y a deux morales , une petite morale et une grande morale, et la petite tue la grande ; mais on disait (je me trompe, ce n'est pas M. Arnaud, c'est M. Gaslonde), on vous disait : Il y a une morale divine ; il y a un instinct fraternel, fécond en bonnes œuvres, dans Tàme des citoyens; mais gardez-vous bien de porter ces bons instincts dans le domaine de la loi, vous les rendriez stériles dans les mains du citoyen, vous les rendriez inefficaces, dangereux, dans les mains de la loi.

Messieurs, c'est ce que je combattrai et ce que je n'ai cessé de combattre depuis le jour où j'ai appliqué ma pensée. La vérité nouvelle, c'est le contraire de cet éloquent sophisme, c'est qu'il n'y a pas deux morales, c'est qu'il n'y a pas deux vérités, c'est que ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est humain, ce qui est honnête dans le cœur de la généralité des citoyens, doit passer le plus tôt possible en droit écrit dans le domaine de la loi, et c'est par la loi que la loi est loi, c'est-à-dire impérative par son autorité sur la conscience.

Cela n'enlève rien au particulier de son mérite. Les devoirs exercés sont produits par le sentiment; les droits obéis sont du domaine de la loi ; ils sont produits par elle au profit de la législation et du pays tout entier.

Tout à l'heure l'honorable M. Dufaure vous faisait à cet égard une distinction qui, au premier abord, me paraissait admirable, et qui , au deuxième, a été bien loin de me convaincre. Il vous disait : « Ne parlez pas de droit, parlez de devoir; il est bien plus beau, et je pourrais dire plus philosophique, de parler aux hommes de leurs devoirs que de les mettre en possession de leurs droits. II y a bien plus de dignité dans la persuasion de l'intelligence et de la vérité, à persuader un devoir aux hommes qu'il n'y a de puissance dans la loi qui les contraint à l'obéissance. Si vous voulez que votre législation soit aussi morale que possible, soit aussi divine que la source d'où émane toute législation, inculpez donc, persuadez donc, gravez donc dans votre Constitution des devoirs, n'y écrivez pas des droits. »

Je réponds à M. Dufaure que personne moins que moi ne méconnaît la puissance, la sainteté, la beauté philosophique et morale de cette persuasion du citoyen au citoyen ou du moraliste au peuple, qui, au lieu de lui faire d'une vertu une injonction impérative, lui en fait un conseil, conseil qu'il est d'autant plus

hoau aux liommcs de suivre, qu'ils n'y sont pas souverainement forcés par la législation.

Mais je lui réponds aussi que si ces devoirs ainsi promulgués sont beaux dans le domaine de la [)liilosopliie, dans le domaine de la politiciue, dans le domaine de la Constitution, de la législation, de l'administration, il n'y a pas de lois au monde à qui il soit permis de conseiller seulement le devoir. Mais (piil faut que la loi les écrive de deux manières, en devoirs d'un cùté, en droits de l'autre. Cela est plus beau, dit M. Dufaurc: comme vertu, oui ; comme civilisation, non ; et la législation tout entière lui ré|)ond ici pour moi. Le sentiment fuit le devoir; la loi constitue le droit. Et y a-t-il un seul de ces devoirs, d'abord purement moraux, d'bomme à homme, de citoyen à citoyen, dont la loi écrite n'ait fait un droit ? Je n'en prends que quelques exemples. Ainsi, vous conseillez dans vos chaires religieuses et philosophiques aux enfants le respect, le culte, le soin de leur père inlirme, de leurs parents dans le besoin. Ne l'écrivez-vous pas ensuite en droit, ce sentiment et ce devoir par le père d'être assisté par ses enfants! Ainsi de l'amour de la patrie; ainsi de tout le reste des droits humains. M. Dufaure, dans cette partie d'ailleurs si belle de son argumentation, a confondu deux régions de la moralité humaine : la zone morale et la zone légale (1). Nous voulons que l'une pénètre l'autre. Nous voulons écrire un droit moral de plus dans le code de la Ré^)ublique : le droit de vivre et d'être soulagé; la propriété de ses bras, encore une fois, mais la propriété utile et productive au moins de subsistance pour lui. Et demandons-nous cela sous cette forme imprudente, téméraire, qui permettrait à l'individu de sommer la société de lui donner toujours, en toute circonstance , à son caprice, telle ou telle nature de travail ou de salaire?

Non, rien de pareil. Nous vous demandons seulement d'écrire ce que vous pensez, ce que vous sentez, ce que vous faites, ce que vous rougiriez de ne pas faire, f Sensation. )

On dit : Mais vous seriez le premier pays du monde qui aurait jeté un tel problème dans les fondements de sa Constitution; mais vous exposeriez la propriété à être tous les

(1) Il nous semble que c'est surtout dans cette erreur que M. de Lamartine est tomié en prononçant ce discours.

jours au pillage des intérêts et des injonctions individuelles.

3rais, 3Iessieurs, l'honoraMe M. Dufaure, qui a lu à cet égard les économistes anglais, n'est donc pas remonté jusqu'à l'origine même de cette question en Angleterre? La commission sait-elle que cette question du droit au travail, appliquée quelquefois malheureusement, heureusement le plus souvent dans la législation anglaise, remonte à près de trois siècles, et que pendant ces trois siècles. Lien loin de produire ces résultats calamiteux ({u'on nous prédit de toute part, elle a sauvé l'Angleterre vingt fois de ce contraste terrible entre la misère des 'prolétaires et une aristocratie territoriale, objet de récriminations et d'envie, qui sans cela n'aurait jamais supporté le choc, l'assaut du prolétariat !

Ce droit à l'assistance, cette loi des pauvres en Angleterre, que M. Dufaure a confondu avec le droit au travail, loi plus récente, existe depuis Elisabetb (1).

Pourquoi ne vous a-t-on pas cité plutôt l'Irlande, où la loi des pauvres n'existait pas et qui présente le plus bideux spectacle de mendicité et de détresse dont puisse rougir l'Angleterre?

Messieurs, ou vous écrirez, ou vous n'écrirez pas ce droit à l'existence, ce droit de vivre par le travail, mais considérez une chose : si vous ne l'écrivez pas, il est évident que vous resterez dans la même situation, qu'il n'y aura pas pour la propriété une sécurité de plus, qu'il n'y aura pas dans le trésor un seul écu épargné par votre réticence. Les faits qui s'agitent devant vous sont d'une telle gravité qu'ils ne s'arrêtent pas devant des formules, devant des paroles. Il ne dépend pas du silence de la commission

M. Vivien. Comment le silence !

M. de Lamartine D'imposer le sceau aux lèvres d'uu

million d'hommes, quand ils viendront crier la faim devant la générosité du pays ; il ne dépend pas d'une réticence !

M. Vivien. Il n'y a pas de réticence !

M. de Lamartine De marquer les maux profonds d'un

(1) La leclure des économistes anglais prouve tout le contraire. C'est un f;iit acquit à la; science que la taxe des pauvres a fait à l'Angleterie, au peuple anglais, un mal incalculable. Voir l'enquête des Poors Laws. La misère de l'Irlande a de tout autres causes bien connues. M. Mathieu ^de la Diùme), partisan, comme M. de Lamartine, du droit au travail, ne pense pas de même sur la charité légale.

pays tout entier, et il dépend eneore moins d'une rélicence de calmer ces inquiétudes du crédit et ces alarmes de la propriété devant lesquelles il faut sonder hardiment tous les mystères pour rendre à la fois aux intérêts la confiance avec la lumière. Voilà la vérité!

Savez vous ce qu'il y a de dangereux, Messieurs? C'est de ne pas dire tout ce que vous pensez, c'est de ne pas écrire tout ce que vous sentez de bon, de généreux, d'humain, en laveur de cette partie de vos frères souffrante dans le fond de votre population ouvrière, c'est de ne pas comprendre et guérir peu à peu le prolétariat. Sachez le. Messieurs, il y a des factions qui épient ces souffrances pour les changer en calamités nouvelles pour notre pays. 11 n'y a qu'un danger pour les hommes d'JLtat, à l'origine surtout des institutions qui se fondent, institutions de paroles , institutions de liberté, car nous franchirons, je l'espère, promptemcnt ces circonstances accidentelles auxquelles je ne daignerai pas faire allusion ; il n'y a qu'un moyen d'enlever la force aux factions, il n'y a qu'un moyeu d'enlever l'amorce aux passions mauvaises qui s'efforcent sans cesse d'attirer, de corrompre et de fanatiser le peuple pour le tourner contre son propre gouvernement. Savez-vous quel est ce moyen ? C'est denieverà ces factions, c'est d'enlever à leurs programmes, à leurs incitations perverses, toute la portion de vérité, de justice , qui existe dans ces programmes. Par là même. Messieurs, vous les désarmez. Tant que vous avez une vérité contre vous en dehors de la Constitution, ne dormez jamais tranquilles; cette vérité que vous laissez en dehors sera tôt ou tard une arme avec laquelle on viendra attaquer votre société (1). (Très-bien! très-bien !)

Eh l)ien ! Jfessieurs, la vérité dans tout ceci, c'est la souffrance des masses, c'est la nécessité d'y pourvoir selon nos lumières et nos forces, c'est l'urgence de les assister, non pas seulement comme hommes, comme peuple chrétien, mais comme législateurs prévoyants ayant tout le pays et tout l'ensemble, tout l'horizon de nos populations devant les yeux. (Très-bien! très-bien !)

C'est le concours, sous toutes ses formes, à leur travail, à leur salaire, à leurs nécessités de tous les jours, d'eux et de leurs

(i) Toute la quesliou est de savoir si c'est une vérité.

familles; ce sont les dotatious bienfaisantes de tous genres, dont jusqu'à présent vous les avez déjà dotés, et dont vous les comblerez de jour en jour davantage, pour faire taire ces reproches qu'on voudrait tourner contre la République et contre vous; c'est enfin l'accession sous toutes les formes à la propriété rurale et industrielle par des colonisations, des exploitations, des défricliements, des travaux utiles pour y cointéresser presque tout le monde, par un recrutement continu des forces de cette propriété, base de l'Etat, ciment des familles, source du capital et du salaire ! (Très-bien !)

On nous disait tout à l'heure : Chaque époque a son œuvre, son devoir; chaque époque a sa mission écrite dans son origine, et si nous lui tournons le dos, si nous nous refusons à la voir, d'autres sauront la voir et la lire derrière nous pour notre accusation. 1780 a eu sa mission ; cette mission, c'était d'extraire de son abaissement, c'était d'élever au rang de puissance politique, c'était d'inaugurer le Ïiers-Etat. 1848 et le Gouvernement républicain, ne l'oubliez pas, ont une mission plus belle encore. Je ne me ser\ irai pas de ces mots qui m'offensent chaque fois que je les entends ici, ou que je les lis dans des écrits incitateurs d'une classe contre une autre ; je ne me servirai pas de ce mot de bourgeoisie, je ne le connais plus; et il n'y a plus ni bourgeois ni prolétaires, il y a un peuple. Votre mission, celle de 1848, c'est d'élever, d'extraire, d'inaugurer, de régulariser non plus seulement une classe de la population, mais le peuple tout entier. C'est de créer par vos lois de finances et d'économie politique, comme nous l'avons fait, dès le premier jour heureusement, par notre loi de suffrage universel, c'est d'éteindre toutes ces divisions entre les classes et de créer par une bienfaisance réciproque et hautement écrite, hautement proclamée, pour que votre peuple ne s'y trompe pas, c'est d'écrire le droit de vivre, le droit au travail ou à l'assistance de l'Etat en cas de nécessité démontrée, dans les conditions que vous définirez vous-mêmes .

Voilà, Messieurs, la mission de 1848, et je termine par un mot qui m'a frappé tout à l'heure dans la bouche d'un de mes collègues ? rse craignez jamais, 3Iessieurs, les mauvais effets des bonnes pensées ; ne craignez jamais, 5Iessieurs, la pensée d'une source pure, divine : quand elle est éclairée, modérée, praticable, quand elle est restreinte aux conditions de la sa-

gesse, de la prudence, il ne peut jamais en sortir un péril pour la société. Ayez l'audace de vos bonnes pensées ; ne vous défiez pas de vous-nu''mes; osez écrire toutes vos bonnes pensées ! (Trèsbien î) Vos ànies en sont pleines, je le sais; je n'accuse que votre timidité dans le bien.

Danton s'écriait, à une époque de sinistre mémoire, à une cpo(|ue oii il s'agissait de pousser l'énergie de la nationalité jusqu'aux convulsions, pour la faire résister et déborder en armes contre l'étranger ! Danton s'écriait :« De l'audace, Citoyens! de l'audace et encore de l'audace! » (Sensation.) Kt moi je vous dis dans des circonstances plus faciles, dans une crise purement intérieure, que nous traverserons, j'en ai l'inslinct : « Du cœur. Citoyens! du cœur! et toujours du ca-ur pour le peuple! et le peuple donnera le sien à vous et à la République ! » (Vifs et nombreux applaudissements.)

XI. DISCUSSION ET VOTE SUR L AMENDEMENT DE M. GLAIS-BI- ZOIN, REMPLAÇANT CELUI DE M. MATHIEU (dE LA DRÔME). DISCOURS DE MM. GLAISBIZOIN, GOUDCHAUX, LAGRANGE.

M. le Président. On demande la clôture! (Oui ! oui !) Je vais la mettre aux voix.

(La clôture, mise aux voix, est adoptée à une grande majorité.)

Je vais lire l'amendement de 31. Glais-Bizoin, amendement auquel s'est rattaché 31. 3Iathieu (de la Drôme).

En voici la rédaction :

« La République doit protéger h citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail. Elle reconnaît le droit de tous les citoyens à l'instruction, le droit à l'existence par le travail et à l'assistance (1). » (Aux voix! aux voix!)

Attendu que vingt membres demandent sur cet amendement le scrutin de division, il va y être procédé.

Je dois prévenir en même temps l'Assemblée que si l'amen -

(1) V. p. 55, l'art. 8 du préambule et ramendemcnt de M. Mathieu (de la Drôme).

dément de M. Glais-Bizoiu était repoussé, elle jugerait, parle fait même, sept autres amendements qui sont dans le même sens. (Vive agitation.)

M. Goudchaux, minisire des finances. M. le président, on \ient de lire l'amendement à l'instant même, et on en demande le vote immédiat. L'Assemblée n'a pas bien compris. Je demande la parole.

Quelques membres. ]\ous demandons qu'on Yote divisément sur chaque paragraphe de l'amendement.

Autres membres. L'amendement n'est pas autre chose que la rédaction de la commission.

Plusieurs membres. Quel est l'avis de la commission?

M. Dufaure. Je ne monte à la tribune que pour dire un mot.

L'amendement de M. Mathieu (de la Drôme) était en délibération ; il a été retiré. On met maintenant en délibération un amendement de M. Glais-Bizoin, qui veut introduire dans le préambule de la Constitution le droit à l'existence. On a demandé à la commission si elle adoptait cet amendement. La commission le repousse par tous les motifs qu'elle a donnés pour repousser l'amendement de M. Mathieu (de la Drôme); elle le repousse par un autre motif.

La forme qui est donnée à cet amendement, le droit à l'existence, permettra de dire, en dehors de cette enceinte, s'il est repoussé et lorsque la commission le repousse, qu'on n'a pas voulu reconnaître aux malheureux le droit d'exister. (Interruptions diverses.)

Un membre. C'est évident !

M. Dufaure. Je ne me trompais pas, Messieurs, et ce qui me le prouve, c'est l'interruption que l'on m'a adressée. (Oui ! oui ! c'est vrai!) Eh bien! je proteste contre toute induction de cette nature; j'affirme que la rédaction proposée par la commission pourvoit d'une manière plus intelligente à toutes les nécessités du malheur.

Je répète que la commission repousse l'amendement. (Agitation prolongée.)

M. Glais-Bizoin (1). Je ne viens pas faire un discours, soyez-

(1) Représentant des Côtes-du-Nord ; député de l'opposition de l'extrême gauche, membre de la Chambre des députés depuis 1831. M. Glais-Bizoin s'était donné la mission d'interpeller les ministres, et de lever, si l'on peut ainsi dire, les lié-

eu bien convaincus, Citoyens représentants; je m'attendais à voter sans prendre la parole; mais les derniers mois qui viennent d'être prononcés par .M. ])ufaure me font une loi île dire à la Chambre quel est le sens de mon amendement.

On a usé et abusé des mots droit au travail ; on nous a dit que cette formule donnait un droit à chaipie travailleur d'exiger du travail suivant sa profession ; voilà l'argument qui a été répété à cette tribune jusqu'à satiété. Telle n'a jamais été celle des partisans du droit au travail, telle n'a jamais été la mienne.

Le droit au travail pour nous, c'est le droit à l'existence pour tout homme qui meurt de faim sur le territoire de la République. C'est ainsi que doit se formuler, dans sa plus grande simplicité, l'expression du droit au travail, c'est le droit au strict nécessaire à l'existence; cette pensée a été trop bien, trop éloquemmcnt développée à cette tribune par M. de Lamartine, pour qu'il soit nécessaire que j'y revienne. Je ne prétends rien ajouter aux considérations qu'il a fait valoir lui et les autres honorables orateurs qui ont parlé dans le même sens ; mais je conjure mes collègues de ne pas rejeter de la Constitution une formule qui viendrait s'imposer.... (Vives réclamations.)

A gauche : Oui ! oui ! mais c'est un appel à la révolte !

M. Glais-Bizoin. Une formule, soyez-en bien convaincus, les murmures n'y pourront rien, une formule qui ira se réfugier sur tous les drapeaux de la réforme et qui se dressera devant tous les scrutins jusqu'à ce qu'elle ait reconquis sa place dans le pacte social. (Bruyante agitation.;

Plusieurs voix. La question préalable !

Un rcprcseutant. Je demande la priorité pour la rédaction de la commission.

M. le Président. La parole est au Ministre des finances.

Le Ministre monte à la tribune.

A gauche. Après le vote ! après le vote ! (L'agitation continue.)

M. le Président. C'est surtout à la fin des discussions que

vres parlementaires. Il a' combattu avec force les visites corporelles exercées par la douane ; ii a toujours demandé la reforme postale, la réduction de l'impôt sur le sel. Ancien journaliste, il a travaillé à la fondation de plusieurs feuilles départementales. Il est né en 1*99.

l'Assemblée devrait avoir du calme, et c'est toujours à ce moment qu'elle est le plus agitée. Je l'invite à la modération et à la tranquillité.

Le JMinistre des finances a la parole.

31. Goudchaux, ministre des finances (l). Citoyens représentants, je ne comptais pas prendre la parole dans cette discussion. Ce n'est donc pas au nom du cabinet que je viens à cette tribune, c'est en mon nom privé, c'est comme représentant. (Interruption.)

Un membre. Parlez seulement sur la position de la question. La discussion générale est finie.

31. Vivien. La discussion n'est pas fermée là -dessus; c'est un nouvel amendement.

M. h Président. L'Assemblée a parfaitement compris que la discussion générale est fermée; mais M. Glais-Bizoin a présenté une rédaction qui est complètement nouvelle : Le droit à Vejcistencc par le travail , c'est là-dessus que M. le Ministre des finances a demandé la parole, et qu'il a la parole.

il/. Goudchaux, ministre des finances. Citoyens représentants, il y aurait témérité de ma part à monter de propos délibéré à cette tribune, après les éloquents orateurs qui en descendent. Aussi n'est-ce qu'inopinément que je prends la parole. ]Xous avons longuement discuté depuis trois jours un amendement de 31. Mathieu (delà Brome), que nous connaissons; nous avons entendu un brillant orateur parler de l'amendement de 31. Glais-Bizoin, dont nous n'avions pas encore eu connaissance.

M. Glais-Bizoin. Il a été distribué deux fois : hier et même avant-hier.

M. Goudchaux. Il a été distribué, c'est possible; pour mon compte, je ne le connaissais pas, et la question est beaucoup trop grave pour que le vote de l'Assemblée puisse être surpris. Je suis convaincu que beaucoup d'entre nos collègues n'ont

(1) A été nommé repiéscntant de la Seine aux élcclions de juin. 51. Michel Goudchaux, banquier à Paris, était un des hommes poliliques recommandes par le National avant Février. Ministre des Finances après lu Révolution, il n'a conservé le portefeuille que pendant quelques jouis, pour faire place à M. Garnier-P.i^^ès, qui a été sinon plus heureux, au moins plus audacieux que lui. M. Goudchaux est redtveiiu ministre après les journées de juin. Il est né à N'ancy en 1800.

La Chambre faliijuée par une longue discussion n'a pas écouté l'opinion de cet orateur. Déjà son attention avait fait défaut à SI. de Lamartine lui-même.

paiî reçu non plus communication de cet amendement. (C'est vrai !)

Je répète et je dis qu'il est impossil)lc d'emporter à l'improviste un vote sur un amendement dans une question aussi grave, aussi importante que celle-ci. (d'est vrai!) L'amendement qui vous est |)résenlé doit remplacer l'art. 8 proposé par la commission de Constitution. Cet article 8, je le connais, je l'ai étudié, et je l'ai mis en rapi)ort avec la question de l'organisation du travail, dont je me suis occupé depuis bien lojiglemps. Cet article m'a complètement satisfait, surtout lorsque j'ai pu le rapprocher de l'art. 13 de la Constitution, ainsi conçu : « La société favorise et encourage le dével()[)[)emcnt du travail par l'enseignement primaire gratuit, l'éducation professionnelle, l'égalité de rapports entre le patron et l'ouvrier, les institutions de prévoyance et de crédit, les associations volontaires et l'établissement par l'ILtat, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés; elle fournit l'assistance aux enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources et que leurs familles ne peuvent secourir. » Je dis que l'art. 8 du préambule, combiné avec l'art. 1.3 de la Constitution, nous donne toute sécurité et résout le problème. Dans tous les cas, s'il était nécessaire d'ajouter uu mot à l'article 8, ce ne serait pas celui qui nous est présenté et que je lis pour la première fois dans l'amendement de M. Glais-lîizoin.

On a parlé du droit au travail, de l'assistance par le travail, mais ce droit, dans quel pays a-t-il jamais été méconnu? Pour mon compte cette formule : Droit au tra>ail, me semble vide de sens.

Voix nombreuses. C'est vrai! (Rumeurs diverses.)

M. le Minisire des finances. Je vais vous dire ce qui a un sens.

Citoyens représentants, le droit de travailler est une des con quêtes de la Révolution de 1789. Ce droit était refusé notamment à cette race proscrite dont ou vous a parlé hier : c'est pourquoi j'aime par- dessus tout cette Révolution, et je veux voir tous ses bienfaits se développer. Je ne suis ni ingrat, ni égoïste, et si certaines classes de la société seules ont été émancipées, je crois que le temps est venu d'émanciper complètement toutes les autres. Le droit de travailler est conquis depuis

longtemps. Le droit au travail en est la le'gitime conséquence ; nous avons acquis le droit de travailler librement ; il ne faut plus maintenant qu'assurer la faculté de travailler librement et facilement; nous n'avons plus que cette tâche à accomplir, et si nous y parvenons, nous aurons résolu le problème.... (Bruits divers.) Oui, nous l'aurons résolu, et je vais le démontrer.

Oui, Citoveus, la solution de ce problème ne m'inquiète pas, et quoique j'aie vu descendre de cette tribune les orateurs les plus illustres et les plus habiles, sans nous proposer cette solution, j'ai la vanité de croire que je ne descendrai pas sans vous l'avoir fait apparaître. (Mouvement en sens divers.)

Je ne suis pas de ceux qui nient les progrès qui ont été réalises surtout depuis 1789. Je ne suis pas non plus de ceux qui proclament qu'il n'y a plus rien à faire. La Révolution de Février, par la soudaineté de son avènement, nous a démontré qu'il y a quelque chose à faire. (Interruption.)

Il est évident, Citoyens, que la Révolution de Février nous a laissé un problème à résoudre; ce problème s'était déjà posé et s'élaborait avant la Révolution de Février elle-même. La solution que je vais vous indiquer n'est pas nouvelle, mais elle est pratique, elle est facile, et je la recommande à votre attention. (Nouvelle interruption.)

Que demande-t-on à ajouter à larticle 8 ? Le droit au travail, ou l'existence par le travail. Ces mots ont une valeur ou n'en ont pas : si ce ne sont que des mots, nous les rayons de l'article, ou nous ne les y introduisons pas; si c'est un fait, nous ne pouvons pas l'admettre. Le fait établirait un droit tellement absolu, qu'il n'est pas un seul gouvernement qui pourrait y satisfaire ; ce n'est pas par là que vous pourrez obtenir la solution que TOUS cherchez. Cette solution, je vais essayer de l'indiquer; je la crois simple. (Bruit.) Et ce n'est pas ici une querelle de mots ; personne plus que moi ne s'est intéressé à la question du travail ; personne plus que moi ne désire lui trouver une solution; mais je ne la rencontre dans aucun des deux amendements qui nous sont proposés.

A l'occasion du droit au travail, on a beaucoup parlé de lu propriété ; on a beaucoup parlé de l'instrument du travail ; on l'a représenté dans la propriété : c'est , à mon sens , une erreur; la propriété est le fruit, elle n'est pas l'instrument du travail.

La propriété n'est pas rinstrumcnt du fravail, c'est le but, c'est la récompense du travail. L'instrument véritable du travail, c'est le crédit. Il appartient au riouvcrnemenl républicain de produire cet instrument, en procurant du crédit aux travailleurs, comme il l'a déjà fait. Vous avez voté précédemment une somme de 3 millions pour des associations de travailleurs, c'est l'indication des tendances du Gouvernement républicain. C'est le crédit donné au travailleur qui lui permettra de travailler, de s'élever graduellement et de parvenir à la fortune et à la propriété que, comme vous, je désire qu'il acquière. (Trèsbien! très-bien!) Lt je dis que la reconnaissance formelle du droit au travail ou du droit à l'existence par le travail, ce qui est absolument la même cbose, car cette existence par le travail n'a jamais été niée; je dis que la proclamation du droit au travail mettrait précisément le Gouvernement dans l'impossibilité de faire ce que vous lui demandez aujourd'hui.

Ou parle de cliômage. 11 est certain que, quand le chômage se fait sentir, le Gouvernement a nnc mission, un devoir d'humanité à remplir ; il faut qu'il songe aux ouvriers qui manquent de travail et de pain. Cette mission a été remplie jusques aujourd'hui par le Gouvernement républicain ; mais il ne faut pas la lui rendre impossible. Si vous inscrivez dans la Constitution le droit au travail d'une manière formelle, prenez garde que ce qui se produit aujourd'hui dans une certaine proportion, d'après le^rapportsqui nous parviennent, ne vienne à s'aggraver; prenez garde que les chômages ne se multiplient, qu'on ne quitte les ateliers sans motifs certains, sans motifs sérieux, sans motifs avouables même.

Lorsqu'on les aura quittés, que les industries seront détruites, qu'il n'y aura pas moyen de les ranimer ; lorsque des centaines de mille de citoyens seront dans les rues, pourra-t-on examiner alors les causes de cette grève? pourra-t-on reconnaître si c'est l'industrie qui a manqué aux travailleurs, ou les travailleurs à l'industrie? Personne ne pourra plus le distinguer. Le mal sera là. Le Gouvernement sera obligé d'y porter remède. Ses trésors n'y suffiront pas. Et, quand je dis ses trésors, ce sont ceux du peuple, je le sais.

Que fera -t ou alors? On dira au Gouvernement : Imposez de nouvelles contributions. C'est alors que la propriété disparaîtra et sera comolétement anéantie.

On dira au GouYernement : Prélevez des impôts. C'est bien facile à dire. Je ne veux pas parler contre l'impôt des 45 centimes. (Parlez ! parlez ! — C'est très-bien !)

On dit : Prélevez des impôts. Est-il donc facile et loisible de prélever des impôts comme on veut ? Vous vous souvenez d'un impôt que vous avez récemment sanctionné de nouveau et dont je m'occupe tous les jours. Mais cet impôt, qu'a-t-il produit? 100 millions. Or, savez- vous ce que représentent t(JO millions pour subvenir aux besoins de la population ouvrière de la France? C'est à peine le salaire de deux ou trois journées de travail. Ce n'est pas autre chose. Or, si vous donnez le droit absolu au travail, vous mettez le Gouvernement dans l'impossibilité de faire ce que vous lui demandez. (Très-bien ! — Interruption.)

Et j'avais raison de m'étonner tout à l'heure, et je m'indignais, et je suis encore ému maintenant, parce qu'il n'y a pas de cause plus sainte que celle-là pour moi ; le sort du travailleur a déjà occupé vingt ans de ma vie ; je m'indignais qu'on Tint demander un vote sur un amendement que nous ne connaissons pas, qui a la même portée que celui que nous voulons repousser, qu'on vînt demander d'introduire dans la Constitution une cause de ruine.

Cette Constitution, nous n'avons pas la prétenlion de la rendre éternelle; mais nous voulons au moins la rendre possible et durable. ( Aux voix ! aux voix !)

M. le Président, L'orateur n'a pas terminé. (Parlez ! parlez!) M. le Ministre des finances. Comment, Citoyens, vous ne m'accorderez pas quelques minutes d'attention dans une question aussi grave que celle-ci (parlez ! parlez ! }, lorsque vous avez accordé plusieurs séances pour un amendement identique à celui qu'on nous apporte, lorsque cet amendement peut rendre notre Constitution vaine, lorsqu il peut apporter dans le pays les troubles les plus grands, lorsqu'il peut nous empêcher surtout, et ce qui est important pour moi, de continuer l'amélioration progressive pour les classes laborieuses, amélioration pour laquelle j'ai toujours fait des vœux et que tous nos efforts tendront à poursuivre ; ces classes nombreuses et dignes de notre intérêt, il faut les servir avec intelligence, avec courage, sans crainte, sans flatterie. Et, Citoyens, ce n'est pas depuis que je suis au pouvoir que j'ai changé de langage; le 16 juin, j'ai eu

l'iionneur de paraître pour la premitrc fois à cette tribune lorsque je n'étais dans celte enceinte que depuis quelques jours; j'ai osé aborder des questions qui, alors, étaient irritantes; je vous disais que le sol était miné sous vos pieds, je ne nie trompais pas; je vous disais qu'il fallait faire quehjue chose, je ne me trompais pas ; et ee que je vous demandais alors, je vous le demande encore aujourd'hui : je le trouve dans votre Constitution, cela me suffît, car j'espère que le pavs en obtiendra la solution du grave problème qui l'occupe. ( Mouvement. ) Dans la séance que je rappelais tout à Iheure, il était question de l'Algérie, et, à l'occasion de lAli^a'-rie, je traitais la question des travailleurs, et je disais : Il faut introduire dans votre loi un amendement qui assure au travailleur honnête sa part du crédit; ce que je disais le 10 juin, je le répète aujourd'hui : votre Constitution i)ourvoit à tout, soit que vous ajoutiez un mot à lart. 8, soit que vous l'adoptiez tel qu'il est. L'art. 13 nous fournit le moyen pacifique, raisonnable, le seul possible d'arriver à une solution progressive. J'espère, dans quelques jours (Interruption. )

Lorsque l'Assemblée sera plus calme. . . ( Aux voix ! aux

voix ! ) Je voulais, Citoyens représentants, apporter à cett(

tribune quelques preuves que la République n'est pas impré voyante. Mais aujourd'hui je ne trouve pas le calme et la l)ienveillance auxquels vous m'aviez habitué.

Voix nombreuses. Vous vous trompez ! Mais si ! si !

Un représenlant. Il n'y a pas de calme, mais il y a bienveillance î Voix nombreuses. Parlez ! parlez !

3Ï. le Président. Pour que l'orateur puisse parler, il faut l'écouter : vous n'y mettez pas de bonne grâce.

Voixnoînbreuses. Parlez! parlez! •

3/. le Ministre. Quedemande-t-ou? Que veut-on du Gouvernement républicain?

Veut-on lui demander des choses dangereuses, impossibles? Il ne les fera pas. Tout gouvernement ne peut se mouvoir que dans un cercle et suivant les moyens dont il peut disposer.

Ces moyens dépendent des travailleurs eux-mêmes; ce sont les travailleurs qui font vivre le Gouvernement, et non le Gouvernement qui fait vivre les travailleurs. (Marques d'approbation. )

Aussi j'ai toujours été éloigné de toutes ces idées socialistes

qui voulaient faire de l'Etat le producteur, et du travailleur une machine.

Aussi ai-je toujours été éloigné de supprimer la concurrence, qui est la véritable émulation, et qui, seule, peut élever Ibomme, et le porter au poiut où le travailleur français est arrivé.

Cette condition, je veux la maintenir, et je déclare que tout ce qui tendrait à un but inverse tendrait à avilir l'humanité, que nous voulons ennoblir au contraire. (Très-bien ! )

Eh bien ! cette humanité. Montagnards (le citoyen ministre regarde l'extrême gauche), n'a pas besoin de vous-, elle ne reculera pas devant vos cris : cette humanité marche; elle marchera sans vous, malgré vous, parce que vos doctrines tendraient, à votre insu, à l'amoindrir, à la perdre. ( Vive interruption. — Plusieurs membres de l'extrême gauche se lèvent et demandent que l'orateur soit rappelé à l'ordre. )

M. Lagrange. Je demande la parole.

M. le Ministre. On ne veut pas me laisser parler.

M. Arnaud ( de VAriége. ) Je demande l'autorisation de dire un mot.

Plusieurs voix. À l'ordre ! à l'ordre!

M. le Président. Les orateurs qui croient avoir à se plaindre de monsieur le ministre, auront la parole immédiatement après lui.

31. Arnaud (de VAriége. ) Je demande l'autorisation d'exprimer ma pensée. Je la demande à monsieur le ministre.

M. Ledru-RoUiiï. L'expression n'est pas parlementaire.

( Les interpellations les plus vives partent des bancs supérieurs de la gauche de l'Assemblée et se prolongent au milieu d'une très-vive agitation. )

M. le Président. L'orateur va expliquer sa pensée... (Fo«.r diverses. ]\'on î non ! sa parole a été parfaitement claire !)

M. le Président. Elle a paru blessante pour une partie de l'Assemblée, mais M. Goudchaux va l'expliquer. (Les mêmes voix. >on ! non ! elle est très-claire. — L'agitation et le tumulte sont à leur comble.)

iM. Goudchaux , ministre des finances. Citoyens représentants... (Interruption. — Yive agitation.)

M. le Président. J'invite l'Assemblée à reprendre son calme et à garder le silence, afin que 3L Goudchaux puisse complètement expliquer une pensée qui a été, je crois, mal interprétée.

— SIO —

M. DeviUe et M. Arnaud {de VAriége), de leur place. Nous demaudous positivement le rappel à l'ordre.

3/. le Président. Je dois vous faire observer, Messieurs, qu'il s'est introduit ici un usage qui est un abus. Aux termes du règlement, il n'y a que le Président qui rappelle à l'ordre; les membres n'ont pas le droit d'exiger le rappel à l'ordre. (Interruption. — Réclamations.)

Vous pouvez seulement demander la parole pour prouver que l'orateur s'est écarté de l'ordre.

31. RaynaL Les membres qui ont été blessés ont le droit de protester contre une insinuation blessante. (Vive agitation.)

M. le Président. Le citoyen Goudcliaux a la parole.

M. Goudchaux. Citoyens représentants, le trouble que j'éprouvais en montant à la tribune, et qui n'a fait que s'augmenter depuis que j'y suis, par suite d'interruptions incessantes auxquelles j'ai eu à répondre, a été sans doute cause que j'ai prononcé une parole irritante pour une partie de celte Assemblée ; je dis, sans doute cause, car je ne puis pas me rappeler la parole même que jai dite. Si on me la rappelle, je l'expliquerai. (Bruit.) Mais, en honneur et en conscience, je ne sais pas quelle est la parole qui a pu blesser l'Assemblée ou une partie de l'Assemblée (1). En tout cas, je déclare que je n'avais l'intention de blesser personne. (Très-bien ! très-bien !)

Je m'occupe de la question la plus importante, de la question qui résume la Révolution de Février. Je suis honteux dètre à cette tribune après les hommes éminents qui lont occupée. (Interruptions.) Je ne suis pas comme eux maître de ma parole. (Nouvelles interruptions.)

Je répète donc que si j'ai employé une expression qui ait pu blesser un ou plusieurs de mes collègues, je la retire complètement et prétends continuer à m'occuper de la question si intéressante que nous avons à traiter. (Très-bien!)

Je dis, et il y a sur tous les bancs de cette Assemblée des collègues qui attesteraient, s'il en était besoin, la sincérité de ma parole, je dis que personne ne s'est occupé de celte question plus longuement que moi. (Oui! oui !)

Une voix. A demain !

M. Je Président. Oui, demain pour prolonger le débat,

(1) Voyez plus loin les paroles de M. Lagrange.

pour fatiguer le pays qui attend avec impatience la Constitution.

M. Goudchaux. Je ferai pour cette question ce que je ne cesse de faire depuis que je suis dans cette Assemblée, c'est àdire d'apporter mon contingent de dévouement à la patrie, à la République, sans vanité, sans modestie. Je sais combien il y a de difficultés pour se faire entendre ici, mais je sais que j'ai un devoir à remplir, et je veux le remplir jusqu'au bout. Cette question importante appelle une solution ; il faut savoir si ou lui donnera une solution pacifique ou une solution irritante. Le projet de la Commission présente une solution pacifique ; l'art. 13 de la Constitution, combiné avec l'art. 8 du préambule, nous fournit à cet égard tous les moyens désirables. Le sort des travailleurs s'est sans doute amélioré, mais il y en a encore beaucoup qui souffrent aujourd'hui, et la cause de leur souffrance, c'est qu'il y a sur tous les esprits une atmosphère dont il faut les dégager, une pression à laquelle il faut les soustraire ; il faut que le crédit renaisse, pour que le travail puisse renaître à son tour. (Interruption.)

Je suis dans la question. (Oui! oui! continuez!)

Citoyens représentants, on vous parle beaucoup de budget. Un budget, c'est un milliard ; voilà ce qu'on demande au pays. Avec un milliard, vous n'assurerez le salaire que pour peu de mois aux travailleurs inoccupés. Vous êtes dans l'impuissance de faire ce qu'on vous demande, vous ne pourriez pas donner l'assistance par le travail, s'il n'y avait pas quelqu'un au-dessus de vous, s'il n'y avait pas Dieu qui a pourvu à cela. (Très-bien ! très-bien !)

Oui, le travail est de droit divin, et c'est par la volonté divine aussi que le travail est une chose pénible et à laquelle personne ne peut se soustraire. Mais si vous faites à un Gouvernement l'obligation de nourrir les travailleurs, il arrivera, comme on vous l'a dit beaucoup plus éloquemment que je ne le fais moi-même, il arrivera qu'on exigera le salaire, sans vouloir, en échange, donner du travail. Vous demandez à 1 Ltat ce qu'il ne peut pas faire ; vous savez que la diminution du travail a causé sur une seule contribution une perte de 175 millions.

Le progrès, je le veux, je le veux pour ces classes auxquelles vous vous intéressez; maintenant supprimez le travail, imposez à l'État l'obligation de nourrir les travailleurs; mais

sachez qu'en proclamant ce droit, vous arrêtez tout progrès, vous perdez le lra\aillcur, lui et la société tout entière. Mais je le veux par des movens pratiques, i)arce que je suis homme pratique et que je sais par quels moyens on peut arriver à ces résultats. Si au lieu de ces moyens pratiques vous proposez des moyens empiriques... (Aux. voix! aux voix!)

Si au lieu de proposer des moyens réels, sérieux, pratiques, vous voulez vous donner la satisfaction de mettre dans la Constitution deux mots ([ui empêcheront le pro|j;rès, pour mon compte je n'y consentirai jamais. Je sais qu'outre les contributions, il y a encore un moyen de galvaniser le corps de la société pendant quelques jours, pendant quelques mois si on veut; ce moyen héroi(|ue je ne le proposerai pas, c'est le papiermonnaie. (Très-bien !) 11 n'y a qu'un seul moyen de faire vivre le travail, c'est de rendre le calme à la société, de permettre au crédit de renaître.

(Les citoyens Lagrange et André (Marius) paraissent à la tri' hune et réclament la parole.)

M. le Président. Si la discussion continue, la parole n'est ni à vous, ni à vous. Elle est à M. Jules Tavre.

Voix noînbreiises. La clôture! la clôture!

3/. Lagrange. Je demande la parole pour répondre à M. Goudchaux. (Non! non! — La clôture! )

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