le Président. Tous n'avez pas la parole
M. Lagrange. Je la demande pour un fait personnel. (Exclamations. — La clôture! la clôture!)
3/. le Président. M. Lagrange demande la parole pour un fait personnel.
Quelques membres. Il n'y a pas de fait personnel !
M. le Président. Laissez ])arler ; vous ne savez pas pourquoi; on a toujours la parole pour un fait personnel. Parlez, monsieur Lagrange.
J/. Lagrange (l). Citoyens, ce n'est pas sur la question du travail que je prends la parole; il y a longtemps déjà que je
(l) Nommé à Paris aux éleclions partielles de juin. M. Lagrange, condammpolitique, était commis de commerce à Lyon, lorsqu'il prit part à l'insurrection des ouvriers de cette ville, en 1S34. Il se lit remarquer à la Chambre des pairs, lors de son procès, par sa parole chaleuicuseet énergique. Combattant de Février, il fut nommé gouverneur de l'Hotcl-de-YiUe : il ne garda ce poste que quelques jours. M. Lagrange c^t un homme de cœur; mais il y a dans son esprit plus de Tiijsticisme que de raison.
lavais demandée ; je l'avais demande'e.dès le commencement de la discussion. Maintenant, dites-vous, il est trop tard ; je m'incline devant votre suprême volonté.
Je ne veux pas parler sur la question générale, mais sur le fait personnel à moi et à d'autres, et certes je regrette de prendre la parole pour une cliose de ce genre, tandis que, dans une aussi grave question, tout sentiment particulier doit s'absorber dans le grand intérêt qui s'attache à la question générale.
Je demande la parole pour un fait personnel, parce que je me trouve compris, et j'en suis fier et heureux, dans le nombre des citoyens justement blessés des expressions échappées à M. le ministre,... (Interruption.)
Plusieurs membres. Il a retiré l'expression !
M. Lagranye. Laissez-moi dire; je ne veux pas mettre de l'huile sur le feu.
Quelques membres. Mais ce n'est pas là un fait personnel!
il/. Lagrange. Pardon, Citoyens, il y a un fait très-personnel.
Rappelez-vous donc, Citoyens, que la grande question, aujourd'hui, c'est celle de la conciliation. Eh bien! laissez donc de côté, et n'insultez pas surtout ce nom de Montagnard. Il n'y a ici ni Jfontagnarls ni Girondins. 3Iontagnards ! Oh! nous n'avons pas, hélas ! les épaules assez larges pour porter dignement un si grand nom. (Agitation bruyante.)
Je demande pardon à l'Assemblée de l'émotion qui me maîtrise en ce moment; mais jamais, dans cette enceinte, je n'aurai à parler avec un regret aussi profond que celui que je ressens aujourd'hui.
L'orateur à qui je reproche une amère et malheureuse interpellation, qu'il se reproche lui-même plus durement que je ne le ferai, j'en suis certain, cet orateur est un de nos amis, c'est un homme qui a toute notre estime et à qui nous avons montré, avant son entrée aux affaires, et même depuis qu'il y est arrivé, la bienveillance la plus fraternelle. Car nous avons la conviction quil est un honnête homme. (Rires et bruit.) Mais cet orateur devait peser dans la sagesse de sa conscience de républicain toute la portée de l'argument brutal, j'ai manqué de dire perfide, qu'il allait jeter sur une catégorie de ses collègues.
Non, non, monsieur Goudchaux (exclamations), vous n'avez pas le droit de dire que vous ferez le bien sans nous et malgré nous. Vous ferez le bien avec nous et par nous, par nous tous. . .
{A gauche. Très-bien! très-bien! — Longue interruption.)
>'ous ne voulons tous qu'une seule chose ici, Citoyens, le bonheur de la patrie. Celte question du travail, qui est posée ici, loin d'être une question irritante, est une question de conciliation. (Oui, oui ! c'est vrai !)
>on, il n'est pas besoin d'entrer dans les détails de cette question... ce n'est pas des détails qu'il s'agit ici. Nous ne vous disons pas : « Fixez aujourd'hui l'organisation du travail; » nous vous disons seulement : « Consacrons, en l'écrivant au frontispice de notre Constitution, le droit de vivre, de même que nous avons consacré le droit de propriété, le droit à l'instruction, et nous ne vous demandons pas de déterminer les conséquences et l'application de ce droit au travail, de ce droit imprescriptible et sacré. Quand nous ferons une loi, l'organisation du travail, et nous la ferons, nous discuterons cette question; jusque là il ne s'agit que d'un principe, et ce principe éminemment fraternel et pacifique, vous le sanctionnerez.
Mais ce n'est pas ça que nous discutons ; nous écrivons sur le frontispice du grand monument dont nous jetons les fondements, le droit au travail, le respect au travail, comme nous y écrivons l'égalité ; est-ce que nous vous demandons maintenant de compter avec nous sur l'exercice de l'égalité ? N'on ; nous proclamons ces droits comme un principe indiscutable, comme un dogme esseiitiellement religieux qui n'est pas plus susceptible de controverse que la lumière du soleil et la légitimité de la République. Plus tard nous l'organiserons par la loi. (]\îarques d'approbation à gauche. — Vive agitation.)
3Iais proclamons à haute et fraternelle voix que le peuple a le droit de vivre en travaillant, pour ne plus mourir en combattant. (Agitation.) (M. Jules Favre monte à la tribune.) Voix nombreuses. La clôture! la clôture! Autres voix. Parlez!
M. le Président. M. Jules Favre demande la parole contre la clôture, il a le droit de parler contre la clôture.
M. Jules Favre. Messieurs, je comprends, comme tous ceux qui me font l'honneur de m'écouter, la valeur du temps ; l'Asscmblee en a consacré déjà beaucoup à la discussion de la question qui nous occupe ; mais, comme l'a très-bien dit M. le ministre des finances, il n'en saurait exister de plus grave; c'est pourquoi je vous demande de ne pas clore votre délibération sur la parole ministérielle. (Mouvement en sens divers.)
M. le Président. L'Assemblée est-elle disposée à entendre
M. Jules Favre? (Non! noa! — Oui ! oui ! — A demain!) (M. Jules Favre demande eu vain le renvoi de la discussion.) ( L'Assemblée, consultée, prononce la clôture.) AT. le Président. Je mets aux voix l'amendement de M. Glais- Bizoin, et je vais le relire.
L'amendement de M. Glais-Bizoin est ainsi conçu : La République doit proléger le citoyen dans sa personne , sa famille, sa religion, sapropriélé, son travail.
Elle reconnaît le droit de tous les citoyens à l'instruction, le droit à Vassistance par le travail, et à l'assistance dans les formes et aux conditions réglées par les lois. Quelques voix. La division !
M. le Président. Je ferai une observation à ceux qui demandent la division : c'est que la première partie de l'amendement est tout à fait semblable à la rédaction d'un article du projet de Constitution qui viendra plus tard. J'explique le vote :
Ceux qui voudront voter pour l'amendement mettront un billet blanc, ceux qui voudront voter contre déposeront un billet bleu.
(Il est procédé au scrutin de division.)
M. le Président. Voici le résultat du scrutin :
rsombre des votants 783
Majorité absolue 392
Billets blancs, pour l'adoption. 187 Billets bleus, contre. . . . 596 ( L'Assemblée n'a pas adopté l'amendement de M. Glais-Bizoin.)