‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 34 sur 51 · SOCIALE DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

SOCIALE DE FÉVRIER

Alors éclata un énorme malentendu. Des questions, devenues depuis longtemps familières au peuple de Paris, de Lyon, des grands centres industriels, appiirurent au gros de la bourgeoisie sous l'aspect effrayant et faux que revêt toute chose inconnue. Pour le gros de la bourgeoisie , l'avènement de la République était le dernier terme du progrès possible. Pour le peuple, au contraire, la réforme politique n'était qu'un moyen d'atteindre le but , c'est-à-dire la léforme sociale (3).

11 y parut assez clairement dès le premier jour de la Révolution , lorsque, entrant brusquement dans la salle du conseil, et faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil , un ouvrier à l'œil élincelanl et au front pâle vint exiger, de

(0 Abus de mois. M. Louis Blanc ne sait-il donc pas que les disciples de Qucsnay disaient laissez-faire pour libcrlé du commerce de province k province, de nation à nalioD.'Quel rapport ce principe a-l- il avec celle formule taisscz-mourir? Ces dénaluralions de mois ne font pas plus lionnélcs que les falsiflcalions des produits.

(2) L'auteur voit toujours et uniquement le mauvais cot6 de l'inlt^rùt individuel, cette force fondamentale qui est inliérenle à la nature humaine.

(3) Vous a<ez raison, si vous appelez peuple quelques milliers d'ouvriers travailles par les socialismps divers. Vous avez bien tori, si par peuple vous entendez la nation. La nation ne pensait pas à la République : elle désirait beaucoup mieux que ce qu'elle avait, mais elle ne formulait ainsi ni sa pensée politique ni sa pensée sociale. Le 23 février, M. Lonis lilanc luimùme aurait applaudi à ravéncmcnt d'un miuistére libéral cl à une réforme ele<.iorale.

— Sft/» — par le priiipleja rpi'onnaisîance du droit au travail. Il y parut asser clairement lorsque, le 2R féviier, tirs niillieis de travailleurs, les vèleuients encore noirs de la pous-ltMC des bnriicailes , envaliireiil la plate de Grève avec dis étendards sur lesquels vous eussiez lu : Organisation du travail. Mes anciens collègues n'ont pu ouMicr pourquoi ils propnsèri'iil alors d'instituer une commission de gouvernement-au Luxembourg; ils n'ont pu oublier que celte proiiosition fut longtemps

eoniballue par Albert et par moi l'ne eomiiussion d'étude, une eominissioa

sans budget, une commission sans autre pouvoir que la parole!... Je pressentais les suites. U'ailieurs , le peuple voulait davantage. Son adresse portait : Création immédiate d'un ministère du travail (1).

Le Luxembourg, en février et mars 1848, n'a donc été qu'un écho placé sur la route dn progrès. Admirez, maintenant, la prudence de ceux qui reprochent au Luxembourg « d'avoir doimc des es|iéranccs au peuple. » Eh! quel langatre fallaitil donc lui tenir , en pleine tenipéle, à ce peu|ile alFamé , à ce peuple victorieux, à ce peujile pénétré depuis longtemps de l'idée de son émancipation? Fallait-il lui dire :

o Vous souffrez ; mais qu'y faire ? Tel est l'arrêt du sort. Ce que les anciens appelaient FATm, c'est la misère, l'innuorlelle misère. Au nom de l'ordre à sauver, et de peur que l'impatience no vous prenne, nous soiimics forcés de vous interdire jusqu'à l'espérance. Laissez là vos fusils , regagnez tranquillement vos demeures; et si vous trouvez écrite sur la perle de vos mansardes la fameuse inscription de l'enfer du Dante, sachez vous résigner , sachez donner de la résignation à vos enfants qui crient la faim , à vos femmes inconsolables du malheur d'être mères ! »

Voilà, j'imagine par quels sages discours les génies profonds qui nous attaquent seraient parvenus à calmer la multitude! En vérité, c'est du vertige. Reprenons. A chaque siècle son caractère, par où il se détache dans l'histoire. L'individualisme fut le caractère du dix-huitième siècle : il est permis d'affirnuT qu'au dix-neuvième le socialisme a la toute-puissance d'une loi historique. Qu'on calomnie ces grands coupables du Luxembourg, qu'on les proscrive, qu'on les tue: l'idée qu'ils ont servie ne périra point avec eux. La justice et l'intérêt même de ceux qui la combattent rendent celle idée indomptable. La force des choses est là (2).

Ceci posé, abordons les débats de l'Assemblée sur le droit au travail , et voyons ce que vaut le défi lancé par M. Thiers aux socialistes.

Dans son discours du 13 septembre (3), M. Thiers a attaqué mes doctrines en regrettant mon absence. 11 n'aurait tinu qu'à lui et à ses amis de s'épargner un regret, qui a le tort d'être bien tardif et dont le vote du 26 août pourrait faire paraître la sincérité douteuse aux e.eprits soupçonneux. Quoi qu'il en soit , on ne m'aura pas réduit au silence, en me condamnant à l'exil.

( Ici l'orateur discute divers passages du discours de M. Thiers. Voici comment il traite spéciiilcment la question qui fait l'objet de ce livre : )

J'en viens à la question du droit au travail.

(i) M. Louis Blanc nous prend en v(?rilé pour des niais; et qui donc avait soufflé cette superbe i(t(?e au peuple?

(2) Ce lanBage eut éié ridicule. Vous avez préft^rë exag(?rcr en sens inverse, pronieUre monts et merveilles, et désuricnler l'esprit des populations.

(3) Voir p. 188.

M. Thiers nie résolument le droit au travail. Toutefois , il daigne admettre le droit à l'assistance. Eh bien ! à vrai dire , nous ne pensons pas que jamais on ee soit permis une contradiction plus étonnante (I).

Sur quoi peut reposer, en effet, le droit à l'assistance? Évidemment sur ce principe, que tout homme, en naissant, a reçu de Dieu le droit de vivre. Or, voilà le principe qui , justement, fonde le droit au travail. Si l'homme a droit à la vie, il faut bien qu'il ait droit au moyen de la conserver. Ce moyen, quel est-il ? Le travail. Admettre le droit à l'assistance et nier le droit au travail , c'est reconnaître à l'homme le droit de vivre improductivement, quand on ne lui reconnaît pas celui de vivre productivement; c'est consacrer son existence comme charge, quand on refuse de la consacre!: comme emploi , ce qui est d'une remarquable absurdité. De deux choses l'une , ou le droit à l'assistance est un mot vide de sens, ou le droit au travail est incontestable. Nous mettons au défi qu'on sorte de ce dilemme.

Rien déplus creux que le raisonnement de M. Thiers au sujet de cette question , si grave pourtant et si solennelle. Toute sa logique ici consiste à prétendre : que la bienfaisance n'humilie pas ; que le droit au travail, reconnu, conduirait à recommencer l'expérience des ateliers nationaux, où le travail , après tout, n'était qu'un secours déguisé; que la reconnaissance du droit au travail pourrait fournir un prétexte à des rébellions, et armerait le peuple souverain d'un nouvel article li ; que la réalisation du droit au travail exigerait une augmentation d'impôts, et que cette augmentation est impossible.

Reprenons successivement ces quatre points.

La bienfaisance n'humilie pas? C'est vrai, quand elle s'adresse à ceux qui la réclament et qui ont effectivement besoin de secours. Mais faire l'aumône aux gens, lorsque la question est précisément de les mettre en état de s'en passer , voilà ce qui constitue l'humiliation. Le peuple ne s'y est jamais trompé : il admet parfaitement des hospices pour les vieillards, des hôpitaux pour les malades, Dicètre pour les fous; mais ce qu'il n'admet pas, c'est qu'on abaisse au rôle de mendiants des hommes sains de corps et d'esprit, et qui ne demandent qu'à gagner honnêtement leur vie. A qui se sent capable de se sufïïre, le secours est une offense. Que, d'aventure, on fasse l'aumône à M. Thiers dans la rue , je m'assure que le rouge lui montera au front.

M. Thiers demande ce que ferait l'État, si le droit au travail était proclamé, et il a grande hâte de répondre : « Ce qu'il a fait dans les ateliers nationaux. 11 leur » donnerait du travail de manouvrier. » Ah! l'État ferait cela ? Et qui vous l'a dit, Monsieur? Je soutiens, moi, que l'État ne ferait rien de semblable, pour peu que le Gouvernement fût sage, pour peu qu'il eût souci, et de la dignité du peuple, et des intérêts du Trésor ; pour peu qu'il connût et fût disposé à mettre (*a pratique ces mêmes doctrines que vous combattez. Car sachez bien qu'il n'est pas un socialiste au monde qui consentit à avouer ce qui s'est fait dans les ateliers nationaxix. Quant à nous , Dieu merci ! nous n'avons pas à nous reprocher soit de l'avoir proposé , soit de l'avoir approuvé. Ce que nous aurions voulu , c'est qu'au Heu de rassembler pêle-mêle, abstraction faite des professions respectives, une masse énorme d'ouvriers, sans rien qui fût de nature à les rattacher l'un à l'autre, et en les condamnant tous à un travail uniforme, stérile, étranger à leurs habituel) Nous pensons, comme M. Louis Blanc, que ces deux droits sont au fond ianl à f.iil identiques, pour les conséquences auxquelles ils conduisent.

des , on sVtudiôl à former, dans chaque corps d'état, le noyau d'une associnlion constituée de manièro à s'élaryir sans ce^sc par dos adjonctions successives, eu égard à la somme des travaux à eiécutir, et en vertu de re principe que les associé» auraient admis : <• (lliacun doit avoir sa place au travail comme nu soleil ; » nous gagnerons un peu moins quand il le faudra , plutôt que de laisser mourir » de faim à notre porte ceux qui sont nos frères. » Or, là il n'y aurait ni source de ruine, ni aumône déguisée, ni travail dérisoire, ni motif d'humiliation pour personne (I) !

Mais ce dioil au travail, si on avait l'imprudence de le reconnaître, le peuple un beau jdur ne pourrait-il pas venir l'invoquer les armes à la main ? Non, parce (lu'il n'v aurait pas lieu à l'invoquer lorsqu'on aurait pris les mesures propres à le satisfaire. Mai'hia\el a dit : « Quand un peuple se révolte, c'est toujours la faute du gouvernement. contre lequel il se révolte. « Allez! il importe peu que vous n fusiez d'éiriresur un chifl'on de papier ce droit au travail , le plus sacré qui fut jamais! 11 restera gravé en caractères d'airain dans la conscience publique.

Mais l'impôt? comment augmenter l'impôt? ainsi M. Thiers feint d'ignorer que, à côté de l'impôt, il y a l'emprunt ! Il feint d'ignorer que l'emprunt est précisément le procédé à l'aide duquel on fait contribuer l'avenir aux charges du présent ! Qu'une guerre éclate, le gouvernement emprunte : ce qu'il peut pour organiser la destruction ou, si l'on veut, la défense, est-ce qu'il ne le pourra point pour féconder la production ? Et remarquons bien que la guerre rapporte rarement ce qu'elle coûte, tandis que le travail rend presque toujours beaucoup au delà de ce qu'on lui a donné. D'un autre côté, qu'on ne s'imagine pas qu'il faudrait ici des avances bien considérables. Kn étudiant avec attention le système exposé plus haut, on verra qu'il possède une force d'élasticité qui permettrait d'en commencer l'application dans d'aussi petites proportions qu'on le jugerait convenable. L'essentiel serait de le" mettre en mouvement : il se développerait ensuite par la seule puissance de son principe. La dernière objection de M. Thiers tombe donc d'ellemême. L'impôt! Mais le plus sûr moyen d'en élargir les sources , ce serait d'établir un meilleur régime économique et d'accroître de la sorte la richesse générale. Or, il importe de ne pas l'oublier : l'association a cela d'admirable, non-seulement qu'elle amène une plus équitable répartition des produits, mais qu'elle centuple les trésors de la production.

Nous n'insisterons pas davantage : le travail de M. Thiers est tellement faible qu'il n'est pas besoin d'autres développements.

D'ailleurs, il semble qu'une invisible main précipite la course des heures; les événements se pressent, les choses emportent les pensées, le temps n'est pas aux longs ouvrages. Qu'il nous suffise d'avoir dénoncé l'imprudence fatale de ces prétendus hommes d'Etat qui, ayant à étudier des problèmes devenus inévitables, aiment mieux les masquer que les résoudre ; insensés pour qui l'orage même n'est point un avertissement salutaire, insensés qui s'oublient au milieu du péril environnant, semblables à ces oiseaux qu'on nous montre bercés par la tem-

(4) C'est-à-dire qu« M. Louis Blanc aurait voulu des ateliers nalionauiautreraenl organisés. Reste à savoir counnent il serait parvenu à classer les 115 ou 120 niille liommes que nou» avons vus errer autour de la tapilalc. Nous ne pensons pas que M. Louis Blanc puisse se soustraire à une grande part de responsabilité, pour le fait des ateliers nationaux. Si ses collègue» sont enU-és dans ceUe voie, c'était eu vertu de théorie générale a U vulgarisation desquellei il a contribué plus que tout autre.

péleet endormis dans Toquilon (i)! Pourquoi, ont dit quelques-uns, toutes ces questions soulevées? Pourquoi? parce que les évolutions de l'esprit humain présentent des phases qu'il est absolument nécessaire de traverser. Pourquoi ? parce que le monde inlellectuel a ses lois comme le monde pli\>ique, cl qu'il est aussi impossible d'arrêter le mouvement d'une idée dont l'heure a sonné, qu'il le serait d'arrêter le mouvement du globe autour du soleil. Eh, mon Dieu ! ces questions qu'on appelle formidables, elles n'ont pas été posées par tel ou tel, elles ont éié posées par l'histoire elle-même. Ce ne sont pas les hommes q'.ii pensent, ce sont les siècles j et, quoi (|u'on fasse, le dix-neuvième siècle restera baptisé socialisme. Serait-ce donc que les hommes auraient dû se taire quand les choses prenaient la parole ? Il y a folie à le prétendre !

Fournir un écho à la situation, donner une formule et assurer une tribune à ce que le peuple sentait s'agiler au fond de son cœur ! ah ! là n'était point le péril ; et nous en trouvons la preuve dans ce calme, mêlé d'enthousiasme, qui a marqué les moisimmorlelsdemarset d'avril.Car, enûn,iious qu'on accuse, nous contre qui on a recours à cette iniquité vulgaire, la proscription, nous n'avons paseu besoin, pour maintenir l'ordre, de décréter l'état de siège, d'en prolonger indéfiniment le scandale, d'étoufïer toutes les voix gênantes, de suspendre toutes les lois, de mettre en interdit toutes les libertés, de substituer aux mains de la justice une épée à une balance, d'appeler soldats et canons du fond de la province, d'infliger à la capitale de la pensée l'affront d'un régime prétorien, en un mot, de faiie Paris prisonnier. Pendant les mois de mars et d'avril, on le sait, la peine de mort a pu être abolie impunément; nul n'a été arrêté; nul n'a été menacé; on s'est plu à oublier de quelle manière on poursuivait autrefois les monarques en fuite ; la magnanimité du peuple a triomphé dans le pouvoir issu de son sein : la presse a joui d'une liberté sans exemple et sans borne ; les soldats ne se sont approchés des autres citoyens que pour les embrasser.... Et quels nobles transports ! Comme elle était imposante, cette journée du 17 mars, où le peuple se montra dans toute la majesté de son désintéressement et de sa force ! Comme elle était touchante, celte fête de la fraternité, où un seul cri monta vers le ciel, un seul, parce qu'il répondait aux battements de cœur de tout Paris ! Pendant les mois qui ont suivi, au

contraire (;')•

L'histoire fera le rapprochement : nous en appelons à l'histoire.

Deux mots encore. Est-il vrai, oui ou non, que depuis un demi-siècle, la société actuelle roule de crise en crise et de révolution en révolution ? que l'oppression d'en haut y a pour correctifs uniques les révoltes d'en bas? qu'on est condamné à hésiter perpétuellement entre la crainte d'un 10 août et celle d'un 18 brumaire? que la vie politique y est tout entière renfermée dans ce mot : ambition, et la vie industrielle dans ce mot: cupidité? que le plus grand nombre y souffre du présent? que les plus heureux y redoutent le lendemain, et que la misère des uns

(1) Et TOUS, qu'avez-vous fait? A la tcmpôte, vous avei joint la dcmorulisalion de l'équipage.

(2) Il ne nous appartient pas de discuter, de défendre, ou de désapprouver ici les mesures prises pour assurer l'ordre, après juin. Mais nous devons faire remarquer à l'auteur que Vordre de mars et d'avril auquel il croit avoir contribué, ressemble au calme, juste comme l'almosphiTC, lourde et élc( trique qui précède l'orage, ressemble au beau temps. M. Louis Blanc était trop préoccupé pour voir qu'en mars et avril, époque de liberté absfdue en apparence, nous avons vécu sous le poids d'uue véritable terreur inspirée par les folies faites et le« folies possibles.

fait la peur des autres ? Est-il vrai, en outre, que la famille nous offre l'image d'une association admirable; qu'il faudrait conséqucmment la iircndrc pour modèle et s'efforcer de donner à la société pour principe ce qui constiluc le principe de la famille, savoir : la solidarité des intérêts ?

Si tout cela est incontestable, on aura beau calomnier les socialistes, décrier leurs efforts, dénaturer leurs doctrines, dire (ju'il va du sang dans leurs éludes, un ne domptera pas l'idée représentée par eux. J'ose même prédire que ceux qui aujourd'hui les attaquent seront bientôt contraints, par la force des choses, à se parer de leurs dépouilles, et que les socialistes auront leurs calomniateurs pour plagiaires (I). Quant à la persécution, elle ne relardera pas d'un jour ce résultat suprême, ou plutôt elle l'avancera, la persécution étouffant ce qui a peu d'Importance et ajoutant à ce qui en a beaucoup, à peu près comnoe le vent, qui éteint les flambeaux et allume les Incendies.

Que les hommes placés en France à la tclc des affaires y songent bien : les pouverncmeots sont faits, non pour arrêter les sociétés, mais pour les conduire. Les gouvernements se sont appelés jusqu'ici la résistance, il est temps qu'ils s'appellent le mouvement, et nous répéterons à ce sujet la définition qu'au Luxembourg nous avions donnée du pouvoir dans une République : le pouvoir est une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider, en la réglant, la marche des hommes vers la liberté.

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