IV. DISCOURS DE M. DUFAURE
M. Dufaure. Je ne viens pas, Messieurs, discuter de nouveau le droit au travail. Lorsque vous avez voté la Constitution pour la première fois, Il a élé l'objet d'une discussion ap[irofondie, grave, sérieuse, à laquelle, grâce au Ciel, ont manqué les incitations violentes que nous avons entendues aujourd'hui... ( Vive approbatinn.)
Si la question était encore à discuter, je devrais m'abstenir, après les paroles si pleines de sens el de raison qui ont élé prononcées ici par un de nos collègues de ce côté de l'Assemblée (la gauche) {.i). La question me paraît décidée, et, en réalité, s'il faut dire ma pensée, ce n'est pas une discussion sérieuse que l'on a entendu apporter à la trihime, c'est une attaque (oui !) , une attaque passionnée contre la société tout entière. ( Nouvelle et plus vive approbation. — Bravo !)
(I) Per-onnc n'a refuse it'ailinollrc l'association. Il faut obtenir maintenant que tous les sys- ((•nies d'association connus «uk trouver soient lil)rcs; mais pour cela il ne faut jias repousser la liberté du travail el celle abominable concurrence !
(V) L'orateur tient maintenant le porte-feuille de l'Intérieur.
(3) M. Marins Aodr^'.
Un membre. C'est une provocation à la révolte, une atlaqne écrite contre la société.
U. Félix Pijat, vivement. C'est une attaque contre la royauté que vous représentez ici. (Bruvante agitation.)
Plusieurs voix. A l'ordre, l'interrupleur !
M. le Président. Monsieur Félix Pyat , je vous invite encore une fois à ne pas interrompre.
M. Vignerte (1). Je demande la parole.
il. Dufaure. Je comprendrais, Messieurs, et personne ne devrait le tolérer plus que moi, je comprendrais des paroles exagérées échappées à la chaleur de l'improvisation j mais ce que je comprends moins, ce sont des paroles préparées depuis deux mois , écrites avec prétention et qui peuvent avoir des résultats devant lesquels chacun de nous reculerait.
Une voix. Nous espérons Lien que non.
If. Dufaure. On espère que non ; examinons pourtant ce que nous avons entendu. Est-ce une discussion patiente et sérieuse du droit au travail ? Est-on descendu dans les entrailles de la société pour en reconnaître véritablement les misères, et rechercher les remèdes qu'il fallait y apporter ? Non , c'est toujours la division de la société en deux classes : dans son sein on cherche une partie souffrante, on cherche une partie qui l'est moins; on déclare à la première que si elle souffre, c'est la faute, le crime de la seconde, tandis que cette Assemblée, depuis six mois , s'efforce de mettre en pratique le grand principe de la fraternité !
Voix 7iomhreuses. Oui! oui! (Interruptions et rires ironiques à l'extrême gauche.)
Plusieurs membres. Il est impossible d'y mettre plus de bonne volonté , plus de dévouement.
il. Lcfrançois (2). C'est complètement faux ! (Bruit.)
il. le Président. Je ne comprends pas, en vérité, ces interruplions. Si elles se renouvellent, je rappellerai nominativement à l'ordre les interrupteurs.
M. Dufaure.Taudis que, dans son sein, toutes le» véritables intelligences se .«ont appliquées à proclamer qu'il ne pouvait y avoir de bien-être dans la société au profit d'une des parties de celte société, que lorsqu'il y avait bien-être pour l'autre; que tous les membres du corps social étaient solidaires; qu'il est impossible d'assurer le bien cire des uns par la ruine des autres ; c'est alors qu'on s'efforce de maintenir la division dans la société, on cherche à animer les citoyens contre leurs concitoyens, on veut en faire des ennemis; on s'inquiéterait si l'on voyait la concorde naitre dans la société.
Est-ce là, je vous le demande, de la fraternité? est-ce là du patriotisme ? (Non ! non ! — Vous avez raison ! — Rumeurs à rcxlréme gauche.)
Nous savons, Messieurs, et nous savons aussi bien que l'honorable orateur, qu'il va des souiîiances dans cette société qui est sous nos yeux; nous l'éludions, nous l'étudions avec soin; nous savons qu'il y a des souffrances, et non-seulement ces souffrances maléiielles dont il parlait, mais encore ces souffrances morales qui viennent d'une éducation imparfaite , incomplète. Nous comprenons
(I) Avocat et représentant île Bagnères-de-BIgorre. Accuse d'avril 1834. {2} Médecin, représentant de Maine-cl-Loire.
lii'à-bicn qu'iiu-ilossus ilu dioil malériil, du bien-clrc matériel dont vous parlez, il \ en a un :iutrc dont il peut parler, le druil mural, le droit de toutes lci!> àmcs à être nourrie?, élevées, fécondées; nous savons que c'est de là principalement que peut venir pour nous ce Lien-ctre matériel que vous demandez. Kl vous, que voyez-vous? Avez-vous seulement observé ces malheureux dont vous paritz? Non, vous ne voyez ou plutôt vous n'imaginez autre chose que la souffiaiici' iihysiqup; vous voyez la faim; vous dites : Partout la faim, parlout la mi- .'ère. Et poun|uoi, parlout la faim, parlout lami^èle? Parce que d'aulres possè-
deul. El coiimicul pourra-l-on guérir ces maux ? Donnez le droit Je ne sais
as jusqu'où iraient les paroles (|ue vous avez entendues ; je ne veux pas le dire par égard pour nus collègues. El c'e.vt ainsi qu'on croit fonder une société bien organisée, une sociélé forte, une société régulière ! c'est en armant les citoyens les uns contre les autres, en ne voyant dans la plus formidable et la plus coupable insurrection autre chose qu'un protêt que la sociélé avait refusé d'acquilter !
On croit ([ue c'est ainsi que l'on pourra rétablir l'ordre dans celle société ébranlée! Parce discours. Messieurs, on produit deux grands maux, deux maux effrovables. D'abord on enivre ceux à qui on s'adresse (C'est vrai! — Tiès-bien! trèsbien !); on les déshabitue des bonnes pensées, des bonnes résolutions, du soin de rechercher le bien-être par le travail; on leur dit, on leur fait croire que c'est par d'iuilrcs moyens abominables qu'ils pourront l'obtenir. Voilà comme on les égare.
El, d'un autre coté, dans cette société, il y a des classes nombreuses, il y a une mullilude d'habitants qui possèdent peu, mais qui travaillent, qui travaillent conlinuellemenl, qui ont besoin d'avoir leur travail assuré, qui s'en contentent, pouivu que leur existence, toute monotone qu'elle est, ne soit pas troublée. Eh bien ! tandis qu'on enivre les uns, on épouvante les autres. (Très-bien ! Irès-bien! — Vive approbation.)
Et c'est ainsi que, si ces efforts continuent, si, par pitié pour ce pays, on n'y renonce pas, vous n'aurez jamais de sécurité, jamais de repos, jamais de confiance; et c'est ici que revient ce que je disais tout à l'heure, que tous les membres de la sociélé sont solidaires Quand vous n'avez pas cette confiance, il est vrai, ceux que vous appelez les riches le seront moins; mais ceux que vous appelez les pauvres chercheront vainement le travail, ils ne le trouveront jamais.
Vous demandez le capital, le crédit et le travail ; le capital, le crédit et le travail s'enfuiront devant les déclamations de celte nature. (Très-bien ! très-bien ! )
L'.Xssemblée me pardonnera de m'étre laissé aller aux impressions que j'ai éprouvées en entendant le singuliir discours qui vient d'être prononcé.
De toutes parts Oui ! oui ! — Très-bien !
M. Dufaurc. Mais je dois dire en toute conscience que, pour moi, ma convielion est que, tant que ce qu'on appelle le peuple, ce qui est le peuple avec nous, non pas à pari de nous (très-bien ! ), entendra conlinuellemenl répéter des prédications de cette nature, et qu'il pourra d'autant plus les croire qu'elles ont eu l'honneur d'être prononcées du haut de la tribune française, il est impossible que jamais, parmi nous, se rélablissenl le repos, la sécurité, la confiance, la véritable fralernilé; il est impossible que jamais la République se fonde sur des bases solirles et durables. (Très-bien ! très-bien ! — Vive et universelle approbation.)
U. le Président, l/amendement de M.Félix Pyat consiste à remplacer....
Plusieurs voix. Nous le connaissons ! — La question préalable!
M. le Préside7\t. On demande la question préalable. (Oui ! oui — Non ! non! )
Plusieurs membres à l'extrême gauche. Nous demandons le scrutin de division !
Voix nombreuses à droite et à gauche. Nous aussi ! nous aussi !
M. le Président. 11 va être procédé au scrutin de division sur la question préalable. Réclamations.)
M. Liineau. Je demande la parole sur la position de la question.
M. le Président. M. Luneau a la parole sur la position de la question.