‹ Le Droit Augural Et La Divination Officielle Des RomainsChapitre 84 sur 102 · Ammien Marcellin, XV · texte numérisé non relu

Ammien Marcellin, XV

3. Bouché-Leclercq, 09: céit., IV, p. 337 et suiv. 4. Zbid., p. 347 avec renvoi à Zozim, 1 V,37. DUT. 000!

RÉSUNELET CONCLUSION

Dans le rapide aperçu qui précède sur une institution dont la place a été si grande dans la vie de Pantiquité, la divination nous est apparue comme un premier système de connaissance, élaboré par esprit humain pour le déchiffrement de linconnu. Nous avons esquissé quelques lignes sur ses origines probables et sur le fondement que limagmation des hommes primitifs lui avaient donné. Nous avons conclu à la logique du système, abstraction faite de la solidité des bases qui, depuis, se sont écroulées sous la poussée des conceptions scientifiques. Pour en mieux juger, nous avons passé en revue quelquesunes de ses formes el nous avons constaté que des millions d'êtres humains, plems d’une foi sincère, ont vénéré avec candeur les procédés divinatoires qui nous font sourire aujourd'hui.

Conceptions, formes, crovances, tout a évolué l'évolution est: universelle. Ce n’est pas seulement sur la péninsule italique que la divination à fleuri : elle s’est développée bien plus encore en Grèce ; elle existait en Égypte, en Assvyrie, dans l'Inde : elle à ermé partout, sur tous les points de la terre; on la retrouve jusqu'aux antipodes, au Pérou, du temps des Incas (1) : étape fatale à franchir dans la constitution des connaissances Sociales !

Primitivement on espérait peut-être que la divination arriverait à dévoiler clairement lavenir. En pratique elle v parvenait une fois sur mille, juste autant que le hasard le permettait. Les ancêtres de Romulus lui demandèrent seulement de leur découviir la volonté des dieux qui font l'avenir et le font, pensaentls, dune laçon capricieuse comme l'homme le fait pour les êtres tombés sous sa dépendance, au jour le jour.

Au temps de la fondation de Rome la divination était triomphante et les premiers législateurs romains furent eux-mêmes augures. Dès lors pouvait-elle moins faire que de prendre place dans les imstitutions de la cité? L'art augural, lune de ses branches, S’V'implanta en vainqueur. Mais il prit alors un caractère nouveau. [lendossa une sorte de vêtement

juridique, découpé juste à sa mesure et dans lequel

1. Tylor. La Civilisat. primit., op., cit., p. 145, avec renvoi à GCieza de Leon, -Rivero'et-lsehudi.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION (53 il se trouva si bien enfermé, que Sa croissance fut pour ainsi dire suspendue.

Et tandis que Part augural étouflait dans son vêtement officiel, nous avons vu la divination étrangère fleuri à Rome en liberté : elle parvint même à prendre une importance telle que l'État dut maintes fois Li

l'OCOUFIF,

Les premiers législateurs romains conçurent le plan de l'édifice augural sans arrière-pensée. Il n'y à aucune raison sérieuse de supposer qu'ils aient été incrédules au moment où ils vivaient. Pendant longtemps, architectes et ouvriers Ÿ travaillèrent avec une religieuse dévotion. Ge ne fut que lorsque la construchon juridique prit la tournure d’un véritable chàteau-fort, que les patriciens qui S'v trouvaient logés songérent à s'en servir comme d’un moven de domination sur le peuple.

Pour compléter cet aperçu sur la divination romame, il faudrait pouvoir dire toute l'influence qu'elle à exercée sur la proluction des phénomènes socraux. A cet égard deux €hoses sont à considérer : dune part Paction Sociale de la divination elle-même, d'autre part le rôle de la construction officielle dont les Romains l'ont entourée.

Le propre de lêtre raisonnable consiste à régler sa conduite sur ses croyances et ses idées. Lorsqu'on les envisage sous le rapport de leur origme, les crovances et les idées d’un peuple peuvent bien appa-

raitre comme un produit nécessaire des milieux dans lesquels il évolue; mais lorsqu'on les considère au point de vue de leurs effets, elles se montrent comme l’un des plus grands facteurs de la vie sociale.

La foi dans la divination fut très sincère chez les premiers Romains. C'était le premier article de leur credo religieux. Or le peuple de Rome conserva de tout temps des croyances religieuses. La classe diriseante, de son côté, ne dut s’en affranchir qu'avec beaucoup de peine, avec d'autant plus de peine que des philosophes entourés d’une haute considération, tels que Caton l'Ancien, défendaient avec énergie la réalité des révélations divines (L°. Les Romains étaient très crédules : ils avaient une foi vive dans la divination ; dès lors n'étuent-ils pas logiques de baser sur ses données les règles de leur vie publique ?

Toute foi produit des miracles. On en voit Pexemple encore de nos jours. Donnez à un malade l’intime persuasion qu'il va être guéri : cette persuasion agit si bien sur son organisme, elle le bouleverse de telle façon que très souvent la guérison S'en suit.

La suggestion exerce son empire de la même manière dans le monde antique. L'art augural romain ne dévoile pas l'avenir d’une façon nette et préçise : en fait, la prévision qu'il fournit se réduit presque toujours à

1. Sur la crédulité des Romains v. l'ÆZis/. rom. de Duruv pat et suive. |.

savoir seulement si l'on sera heureux où malheureux dans ses entreprises. Or les entreprises dont 1l s'agit sont justement celles dans lesquelles on va jouer un rôle actif. Le succès dépend de la façon dont on jouera ce rôle: et, en réalité, encouragé ou découragé par l'augure, on le joue plus ou moins bien. L'augure intervient par suggestion, comme une nouvelle force où comme un nouvel obstacle, pour la production des faits sur lesquels on linterroge. A son insu, l'homme antique est dupe d’une illusion, sans qu'on puisse généralement suspecter la bonne loi et du consultant et du consulté.

S'agit-1l de Hhvrer batalle et les auspices annoncent-ils la victoire ? le soldat se bat avec entrain et la victoire lui reste. Des signes de mauvais augure présagent-ils la défaite ? alors on cherche à éviter la bataille et si l'ennemi force à l’accepter, on se défend avec assez peu d'espoir et d'énergie pour que la défaite s'en suive.

La modification de l'énergie humaine par une crovance quelconque, influe sur la forme des événements soéiaux : et à l'inverse ces événements ont leur contrecoup sur les croyances ultérieures. Les premières victoires remporlées sur lannonce des auspices contribuèrent sans doute à affermir la foi dans la divination.

I v à trois façons de diriger la conduite des hommes : en agissant sur leurs idées, en agissant sur leurs personnes et en agissant sur leurs biens.

De ces trois méthodes, la première est la plus puissante. On peut les combiner toutes trois ensemble ; mais il est impossible de fonder un gouvernement durable sans faire reposer la constitution sur Îles croyances des gouvernés. |

La république romaine nous offre l'exemple d'un état où l’on a tiré tout le parti possible de la crédulité populaire, au moyen de la divination. Cette utilisation des idées du peuple avait lieu inconseremment dans les premiers siècles de Rome, car alors couvernants et gouvernés étaient animés de la même foi. C'est ainsi, comme nous l'avons déjà dit, qu'au n° siècle on voit le consul P. Décus Mus s'offrir luimême comme victime sur l'annonce des signes funestes découverts par un haruspice toscan (D).

Tandis que peu à peu quelques esprits cultivés parvinrent à se dégager des crovances religieuses, le peuple fut toujours d’une crédulité extrême, comme tous les peuples antiques d’ailleurs. © Mais ainsi que le dt M. V. Duruv, si cette crédulité puérile abaisse l'esprit de ce peuple, elle le rendra aussi très gouvernable » (2*. Aujourd'hui on façonne l'esprit des masses au moyen de la presse. Du temps des Romains, la presse n'existait pas el la divination était dans ce but le moyen employé. Même à l'époque où le scepticisme semble à son apogée, .on ne néglige pas d'en

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