ESA
Voie le réeit que fait Tite-Live de la premicre célébration des jeux séculaires, réclamés par les livres sibyllins : « Dans toute la ville, on laissa les portes ouvertes et lon mit à la portée de chacun l'usage commun de toutes choses. Tous les étrangers connus et inconnus étaient invités à l’hospitalité ; on n'avait plus même pour ses ennemis que des paroles de douceur et de clémence. On renonça aux querelles, aux procès; on Ôla aussi leurs chaînes aux prisonniers, etc... » (1) A cette occasion, le Sénat mit à la disposition du préteur © douze mille (livres) de cuivre et deux hosties majeures. Avec ces deux hosties, 1l fut ordonné aux décemvirs d'offrir un sacrifice selon le rite grec, savoir : à Apollon un bœuf et deux chèvres blanches ayant les cornes dorées et à Latone une vache avant les cornes de même » (2). Les fêtes duraient plusieurs jours et l'État et les particuliers dépensaient parfois dans ces circonstances des sommes colossales.
L'oracle des livres sibvllins eut aussi quelque influence sur les décisions de haute politique. C’est ainsi qu'en 57 il empêcha le Sénat de réintégrer Piolémée Aulétès sur son trône.
Les gouvernants en vinrent naturellement à façonner les réponses à leur guise. « Ce n’était pas l'oracle lui-même qui était connu du publie, dans la plupart
1 lite-Live, V, 13:
2, Macrobe, Saf, I, 17,
des cas, C'était son interprétation seule, et celle-c1 visait
quelquefois d’une manière si Spéciale certains faits et cer-
laines personnes, que l’on ne saurait nier que lon aportât beaucoup d’arbitraire dans lapplication des sentences sibyllines (dont les termes étaient très généraux), à des cas tout particuliers » (4). Pour bien remplir son rôle d'instrument gouvernemental, il fallait, on le comprend sans peine, qu'il en fût effectivement
ainsi.
En parcourant lhistoire romaine, on assiste, en ce qui concerne la divination officielle à une double évolution : évolution de la foi dans la révélation divine ; évolution de la puissance et de lPutilité de l'instrument gouvernemental, que cette for servit à forger.
Les croyances ne demeurent pas immobiles au sein de lhumanité. Une vie propre les anime. Elles ont une période de croissance, de maturité, puis de décadence et de mort. Parties le plus souvent des hautes sphères intellectuelles, elles se dirigent vers la masse populaire dont elles mettent longtemps à imprégner toutes les parties. Et €’est alors dans les
1. Manuel des Antigquilés romaines,t. XII, Le Culle chez les Rom., par Marquardt, 11, p. 85.
régions-sociales où elles ont pris naissance, qu’elles commencent à disparaître en premier lieu.
Dans les premiers siècles de Rome, la foi dans la divination était sincère tant de la part des gouvernants que de la part des gouvernés. Mais peu à peu les esprits éclairés commencent à s'apercevoir de l'inanité de leur croyance. Un sentiment de révolte contre l’opinion-reçue tente de se faire jour. On voit alors le consul Claudius Pulcher faire jeter à la mer les poulets sacrés et son collègue Junius combattre sans auspices ; nous avons dit plus haut comment ils urent vaincus (1). On voit aussi le consul Flaminius donner le signal de la bataille de Trasimène contrairement à l’avis du pullaire et malgré les prodiges envovés par les dieux :-trois heures après, l’armée était détruite et le consul était tué (2). « L'événement, qui nest pas seulement le magister des sots, écrit à ce propos M. E. Sayous, avait prouvé qu'il ne fallait pas se jouer de la religion et des prodiges, et les gens d'esprit qui vivaient un ou deux siècles plus tard se le tenaient pour dit » (3). I ne fallait pas s’en moquer parce que le peuple y croyait.
Dès lors, loin de chercher à détruire la croyance populaire, ce qui n’était guère commode il faut bien
1° Sxpra;p. 122:
DR Do Lou CI. Lite-Live, XX1,'5.
$. Études sur la Religion romaine, par Édouard Sayous (1889), p- 37.
192 RISUMÉ ET CONCLUSION
l'avouer, les maîtres de Rome cachèrent hypocritement au peuple leur manière de voir. Ils se servirent de la divination d’abord comme un moyen de le dominer, puis, comme d'une arme de ouerre dans la lutte des partis. Le droit augural survivait ainsi aux causes premières qui Pavaient fait établir. De son côté, il contribua au respect et au maintien de
a religion.
L'évolution poursuit son cours. Un siècle vient ou le scepticisme gagne du terrain dans les masses populaires. On continue pourtant à se servir du droit auoural. La force de lhabitude conserve ainsi une foule d'institutions qu'on n'établirait plus si lon avait à refaire à neuf la société. Au temps du scepticisme, on s'est servi de la divination officielle comme on se sert d’un habit démodé pour en tirer toute Puuhté possible. Et en fait, lins'rument semblait inusable, car il v eut de tout temps à Rome des vens superstitieux, même dans les hautes classes. Ne voit-on pas de nos jours encore, des Superstitions srossières jouer un rôle dans la vie privée ? Le nombre des personnes croyant à l'influence .pernicieuse du nombre treize est très grand. En cherchant bien, on trouverait plus d’une trace de la divination antique dans les croyances d'un chacun. Ce qui est le plus extraordinaire, c'est que des hommes instruits et intelligents, condamnant avec leur raison les Crovances superstitieuses, se laissent néanmoins conduire quel-
quefois” par elles (4). C'est la loi des survivances qui veut ça, dira-t-on. Il semble que le cerveau humain soit fait à l’image de la société.
Quoi qu'il en soit, ce qui parait avoir produit de bons résultats à Rome, c’est l'unité d’action, provenant d’une part de la bonne foi et de Finnocence des gouvernés, d'autre part de la mauvaise foi et de l'intelligence des gouvernants. En parlant de la divination, Polybe dit que ce fut une des causes de la erandeur romaine. Et lami de Scipion à raison, ajoute M. V. Duruy (2).
On à dit quelquelois que ce sont les promesses suggestives des prophètes hébreux, qui ont fait le peuple juif ce qu'il a été et ce qu'il est. La sibylle avait prédit à Rome sa force et sa grandeur. N’estelle pour rien dans ses succès ? Des astrologues avaient prédit à Auguste, dès son enfance, le haut rang où devait le porter la fortune (3). Il en fut de même pour Tibère (4) et quantité d’autres célébrités antiques. Personne ne viendra soutenir que de telles prédictions reposaient sur un fondement sérieux : mais €e qu'on peut en dire, c'est qu'elles étaient de nature à développer lambition et à pousser à Paction, ceux qui en étaient l'objet.
l. Supra, p. 1%.