C. De A<jthx
[5j Voy. iupr.. le»con»eib de Columcllc. J'ai cité lc« textes »ur le» baux perpétuel».
PRÉFACE
repeupler les cités et les campagnes désolées par | la fami ne, aient oublié leurs habitudes de licence, de dissipation et de prodigalités, et se soient fait scrupule de traiter leurs fermiers militai rement?
D'un aulrecôté, ces fermiers héréditaires, fixés loin du mouvement des villes , dans le sein des campagnes auxquelles les avait voués la loi du contrat primitif, passaient leur vie au milieu des esclaves rustiques attachés à l'exploitation. Comme ceux-ci, ils naissaient sur le domaine affermé ; comme eux ils étaient destinés à y vivre et à y mourir : tous partageaient, quoique à différents degrés, les travaux delà cultutre[i]. Probablement, cette communauté d'existence et de labeurs a dû rapprocher deux conditions originairement distinctes, et la première s'est amoindrie , par d'insensibles dégradations, jusqu'à un rang très- voisin de la seconde. Les grands propriétaires, oublieux du contrat primitif, effacé parla nuit des temps et les ravages des révolutions, auront confondu avec un assujettissement forcé et presque servile à la terre, ce qui n'était que l'exécution d'une convention libre ; et avec de telles préocupations il n'y a eu qu'un pas à faire pour assimiler le fermier qui voulait se séparer du sol à l'esclave fugitif qui se dérobait frauduleusement à son maître [a] ; tandis qu'on aurait pu peut-être trouver une raison plus juste et plus équitable dans ce principe du droit civil, que nul ne peut renoncer contre le gré de son adversaire à une obligation contractée [s], II s'ensuivit que beaucoup de fermiers perpétuels durent déchoir au rang de colon, et plus d'un maître trouva dans la prescription des
ou
Enfin il y eut une autre cause à l'extension du colonat.
Ce furent les fréquentes transplantations de barbares vaincus dans les parties de l'Europe les plus ravagées [*]. Les empereurs les distribuaient parmi les habitants des provinces que les guerres avaient dépeuplées. Les territoires de Cambra y, Amiens, Bcauvais, Trêves, Langres , Troyes, reçurent de ces hôtes domptés par les armes romaines [s]; ils étaient attachés à la culture des terres en qualité de colons [a]. Ausone avait vu
[1] Impotilam agriculturam adimpleanl, dit Justinien en parlant de» adecripttth. (No*. 133, cap. 17.) [21 L. 23. C. De Ayrtcol.
(3) Rrnuntiare «cmcl cunttilutx obligationi, adversario non «on»*nlienle, nemo potett. (L. 5, C. De Oblige f4] Gibbon, t . II. p. 327, d aprèa .
Ammieo.XXXI, 9; Eutrope, IX, 15; Eumène, Fanëgyr., VII, 21.
■ Arvaque Sauromatum nuper metata coton» (7) ; •
mais de son temps elles n'offraient plus que d'horribles déserts. Car l'extinction progressive de la population se faisait sentir dans les rangs des colons comme ailleurs.
Tel fut le berceau du colonat ; tel fut son développement : il est un accident mémorable dans l'histoire du bail.
L'emphytéose fut une autre variété de ce contrat; j'ai tracé, dans cet ouvrage [s] , le rôle qu'elle joua daus les efforts du gouvernement impérial pour faire fleurir la culture sur les terres communales et domaniales en proie au plus déplorable abandon . Le colonat et le contrat emphytéotique sont contemporains des mêmes misères publiques, les latifundia et l'extinction de la classe moyenne ; ils ont eu pour but, chacun dans sa sphère , d'y porter remède. Mais le mal était trop profond, et trop de causes diverses contribuaient à l'enraciner. La vie de l'empire romain s'échappait par tous les porcs. Les incursions des barbares; les vices d'une administration faible et violente; le poids accablant des impôts; les petits propriétaires chassés de leurs demeures et de leurs champs , moins encore par l'épée du barbare que par la main rapace du fisc, et forcés de sacrifier leur ingénuité pour descendre à l'humble condition de colons; puis, les colons et les emphytéotes en proie au fléau des guerres, dévorés par les tributs, quittant les campagnes ravagées pour porter leur infortune dans les villes , et non moins à plaindre que ceux qui venaient chercher un asile dans le sein du colonat ! A côté de tous ces maux, une centralisation défaillante, mais toujours tracassière; la mollesse des riches, leur engourdissement dans l'in-
un abaissement générai des courages et des idées. Tel était l'état de ce monde romain dont l'heure fatale a sonné.
Quittons-le donc , car ses provinces lui sont arrachées pièce à pièce. Les barbares se partagent ses membres déchirés , et la Gaule , ouvrant ses portes aux Francs, sous la conduite do ses
[S] Gibbon {loc. eil.).
[6] Jure colonalùi, I. 6, C. Theod. De bonis milit. Laboulaye donne le leste de celle loi. {Hitt. du droit de propriété, p. 116.)
Voy. Godefroy »ur le C. Theod. De p&lrociniie vh
1 Dans ton poème intitulé : Motella.
fi) N"« 31 ettuiv.
[9] Guiiot, l. I, p. 127.
iî
PRÉFACE
évèques, s'est inocule l'élément germanique dont l'alliance avec l'Eglise doit la retremper !
La conquête de la Gaule fut certainement accompagnée de beaucoup d'infortunes et d'un grand abus de la force [t] ; mais dans ses résultats généraux elle fut le principe d'incontestables progrès; et , par exemple , sous le point de vue de la propriété, elle opéra le premier fractionnement de ces latifundia , qui , sous le gouvernement des empereurs, étaient devenues d'impénétrables solitudes. Autant les Romains aimaient les délices des villes, autant les Germains préféraient le séjour des campagnes, et ce fut là particulièrement qu'ils s'établirent quand la Gaule leur appartint. Les chefs de famille occupaient de vastes domaines sur lesquels ils amenèrent leurs lites et leurs esclaves.
Les maisons rurales se multiplièrent et les campagnes jouèrent un plus grand rôle dans l'organisation sociale. On voit apparaître dès lors des noms de localités qui puisent leur origine dans les noms des propriétaires germains qui s'en mirent en possession [»]. Toutes ces appellations germaniques qui surgissent dans des campagnes inhabitées et dans des localités sans noms, annoncent que la propriété foncière s'était beaucoup plus divisée qu elle ne l'était du temps des Romains, et que les résidences rurales s'étaient accrues et disséminées à des intervalles plus éloignés que jadis du sein des cités. Ces domaines furent le centre autour duquel se groupèrent peu à peu des hameaux , des villages et même des villes dont les noms se terminent encore aujourd'hui en court, ville, me'nil \z] ; le nombre en devint plus considérable de siècle en siècle, et c'est en grande partie aux hommes amenés par la conquête ou à leurs descendants, qu'on en doit l'établissement. Dans ces demeures presque toujours isolées, vivait le chef de famille franc, avec sa femme, ses enfants, ses lites et ses esclaves. Il chassait, il donnait de grands repas et en recevait ; il se rendait à l'assemblée de son district,
maisjamais il ne travaillait de ses propres mains :
ce soin était laissé aux eselaves.
Plus tard, les libéralités faites aux ordres religieux produisirent une seconde sous-division du sol. En parcourant les actes de donations des
[1] A. Thierry, Lettres tur f Histoire de France. (l.eltre7.) Ln grand nombre tic noble» gaulois furent réduit» en «. lavage. lUe SUmoodt , t. I, p. 268. )
m Gundulphi villa (Gondrcville) ;
Ratfredi curlin (Rrfroiroiirt) ;
Bodonb Ctirtii (Boncourt);
Rooldi cnrlit (Raulccourt) ;
TeMilc{ji»«llo- villa, et»;.
sixième , septième et huitième siècles , on s'étonne de l'immense étendue des propriétés que le fisc et les grandes familles possédaient encore. Dagobert I" donue à Teutfrède , évêque de Toul, quatre domaines ruraux et un terrain de quatre lieues exempts d'impôt [*]. Le territoire dont Childéric II gratifia saint Dié , fondateur de la petite ville de ce nom dans les Vosges , embrassait dix-huit à vingt lieues de circonférence, qui n'étaient habitées que par des bêles fauves [s]. Or , ces fondations , en associant les ordres religieux à la propriété foncière , faisaient pénétrer dans les campagnes improductives un plus grand nombre d'individus intéressés à les mettre en rapport. De même que la conquête avait marqué le premier degré de la division des propriétés en y faisant participer les Francs , qui répartirent entre eux les territoires possédés par le fisc impérial ; de même les libéralités pieuses amenèrent un second degré de fractionnement, en assignant une large part aux établissements nouveaux que la dévotion faisait naître.
Enfin, lorsque la question des bénéfices, qui agita si violemment la première et la deuxième race, fut résolue, et que ces démembrements du domaine royal se furent convertis en fiefs héréditaires sous la réserve de la foi et de l'hommage à la couronne, ce fut là un autre fractionnement de la propriété, et le plus grave de tous; car il eut pour conséquence le fractionnement de lasouveraineté même, identifiée avec la propriété du (ief.
Mais au milieu de ces crises diverses , que devint la condition des cultivateurs?
Il se passa bien du temps avant qu'elle ne s'améliorât. La conquête trouva sur le sol des campagnes les esclaves et les colons héréditaires qui l'habitaient presque exclusivement [e]. Elle aussi , elle connaissait des esclaves attachés à la glèbe; car ses lites n'étaient que des cultivateurs forcés des domaines appartenant à la classe guerrière [7]. Incapables d'entrer dans les distinctions subtiles des légistes romains entre l'esclavage et le colonat. les Francs confondirent probablement deux conditions inégales, et les regardèrent du même œil que les lites germains qu'ils traînaient à leur suite [g], C'est ce qui explique pourquoi ,
[3) Val.-}.. Sot. Gall. Préface. Court, ville, mênit, ont la même signification ; ces m »l« voulaient dire alor», lifU rural habité, manoir des champs.
[4] Itenolt, Hitt. de Toul. p. 258.
[5] Olmrt, Sotice de Lorraine, vo Sl.-Dic.
|6] De SWmondi, t. I , p. 197 à 199.
[7| Aug. Thierry, p. 116.
[HjCuiwl.t. IV. p. 2G1.2G2.
PRÉFACE
à partir de cette époque, les colons sont en général opposés aux hommes libres , et assimilés parle nom et par les traitements aux esclaves [»). Il est vrai que la distinction se maintint en Italie sous la paternelle administration de saint Grégoire le Grand [il. Il est vrai encore que dans la Gaule on trouve , dans les domaines des églises, des colons appelés coloni liberi [s] , qui élèvent la voix lursquc des tentatives violentes veulent les réduire à un servage inférieur [4]. Mais dans cette coufusion du moyen âge, où tous les contrastes sont juxtaposés, comment espérer de trouver une position nettement définie? Comment l'espérer surtout au milieu des ténèbres sociales où se traîne cette classe servile , oubliée ou dédaignée des historiens, classe composée des éléments les plus divers, où les vaincus se sont donné rendez-vous avec les vainqueurs, les ingénus avec les serfs de naissance , les hommes du Nord avec les Gallo-Romains? Comment un tel mélange n'aurait-il pas présenté des bigarrures infinies de droits, de conditions? Et de quoi fautil s'étonner , lorsqu'on voit des esclaves posséder des esclaves et même les affranchir [5] !
Entre les esclaves, il y avait donc des degrés! Mais aux yeux de l'homme pleinement libre et ingénu, toutes les nuances se confondaient. C'est ce qui explique pourquoi les monuments abondent pour montrer qu'en général les colons et les esclaves étaient considérés comme d'un état égal . Non-seulement ils sont revendiqués en cas de fuite [e] , mais ils sont châtiés , flagellés {7] ; on les met sans cesse en opposition avec la classe plébéienne [s] -, on les appelle même esclaves dans des lettres d'affranchissement [0] et dans les chartes [<o] ; et de même que la libéralité de leur maître peut les élever, par l'émancipation, à l'état d'homme libre [il] , de même son caprice les arrache au sol natal et les transplante, contre
[1] Durante, v» Colonut. Il cilc le* titre» anciens et le» autorité». Je li» <lan» le testament île tainf Remy (Flodoard, Hitt. Rem.) : « Tu, tancla h*re» mea, Re- " mentit ecrlc»ia, colnnot quo» in portenti habco Icrri- • lorio. postidrbit ; à ' itulem colonum , liberum eue » Juùeo , et jamttiam tuam ait neptem meutn perlin nere. ■
[2] Kpitt., lit» 5, ep. 21, e* legum itittinctione tunt liberi. \oyci d'autre, fragment» dans Guiiol, t. IV, p. 237.
[3] V. dans Ducançe, yo Colonut. Guizot a traduit le» te*U*. t. IV. p. a60.- Loi .le» Allemand*. l.IXttXXTIl, $ 1. — Charte de Charte» le Chauve, en «60.
[4] l.a charte précitée de Cbarle» le Chauve.
(5j Formulée, lu me. t. 11.)
[6] Appind ad Marculf. Cap. 1 et 32. Flodoard, Hhl. Rem., Iib. 2, c. 19.
[7] l'amm dan» le» Capit. (Baluze, t. Il, p. 56, au cb. 9.)
(8] Sidonim Apol. , lit». 5, cp. 19.
toutes les lois, hors de ses domaines. «Cliilpéric, » dit Grégoire de Tours , étant retourné a Paris, » aux calendes de septembre, ordonna d'enlever » plusieurs familles appartenant aux maisons » fiscales, et de les mettre en des chariots pour » faire partie de la dot de sa fille Ragonthe , qui » allait épouser Rocarède, fils du roi d'Espagne » (an 584). Comme plusieurs pleuraient et ne » voulaient pas s'en aller , il les fit jeter en pri- » son pour pouvoir ensuite les envoyer plus aisé- » ment avec sa fille. On assure que plusieurs, » craignant d'être séparés de leurs parents , s'é- » tranglèrent de désespoir; le fils était ôté à son w père, la mère à sa fille ; ils partaient au milieu » des gémissements et des malédictions , et les » pleurs qui se répandirent alors dans Paris pou- » vaient se comparer à ceux qu'on versa en » Egypte [«]. » Dans une société que gouvernaient de tels actes de violence, les nuances délicates de l'esclavage et du colonat ne durent-elles pas s'éclipser bien souvent?
Du reste, la grande masse de la population était esclave dans les campagnes [»]. Elle était attachée à la glèbe et elle se transmettait avec le sol qu'elle cultivait. Les titres nombreux de donations aux églises , et les formules de Marculfe , font continuellement mention des esclaves qui peuplent les domaines des grands et du fisc , et que l'on donne avec les terres [t*]. Le savant Alcuin, enrichi par les libéralités de Charlemagne , avait vingt mille esclaves dans ses propriétés [isl.
Ces hommes travaillaient à la terre et payaient au propriétaire une redevance ; quelquefois elle était en argent: le plus souvent c'était la moitié des fruits [te]. Ici nous trouvons le berceau des baux à loratairie, a culture, à métairie perpétuelle [17], dont les traces se sont conservées jusqu'à la révolution , et ont même survécu à la régénération de la population agricole [isj. On
[9] Saint Remy, dan» ion tctlament . affranchit certain» colon», et veut que le» autres restent en servitude. (Flodoard. Hitt. Rem.. Iib. I. c. 18.)
[10] Donation k l'église de Salzbourg, dan» Ducango.
[il] îsiJon. Apolliu., lib. 5, ep. 29.
[181 Lib. 6. p. 367.
(13! DoSi»mondi,t. I, p. ««.et l. Il, p. 273, 274, 428. 431.
[14] Territ, domibut, eeJificiit, tilvit, pratit.etmancipia lus nominibut, etc., etc. Voy. Marculfe. l.b. 2, c. 14, 15, 23, etc., et Preuve» de l'Hitl. de Lorraine, par D. Calmet, p. 267, 268, etc.
[15] De Sumondi . 1. Il, p. 276.
[16 Donation de Haganon à l'abbaye de Saint-Martin de Tour», en 819. Voy. Ducange, vo Colonut, et Guizot, I. IV, p. 260.
[17] Jn/r., no. 55-56.
[18] ko Al»ace et dans le Limousin ctla Marche. (/w/K,
no 56.)
PRÉFACE
commence à apercevoir ici retle vérité qui tout à l'heure deviendra plus claire , savoir , que la féodalité , considérée dans ses rapports avec la classe des cultivateurs, n'a été autre chose qu'un vaste bail à ferme perpétuelle ou à colonage héréditaire [t]. Ce point de vue, aperçu a travers quelques nuages par plusieurs de nos anciens légistes [«], a échappé en grande partie à nos historiens. Il doit nous préoccuper vivement, nous qui recherchons ici l'union du droit et de l'histoire, et qui voulons connaître le contrat de bail, non-seulement dans ses applications actuelles , mais encore dans ses phénomènes historiques et son influence sur la civilisation.
Donc les colons, métayers ou fermiers perpétuels et nécessaires des riches, étaient répartis sur les domaines de la manière suivante : chacun avait un espace de terrain à cultiver , et sur ce terrain s'élevait la maison où il demeurait avec sa famille. Ces sous-divisions de la terre seigneuriale , que nous nommerions aujourd'hui métairie*, fermes, s'appelaient alors colonies [3] ; une terre en comprenait un nombre plus ou moins grand , suivant son étendue [4] . Dans les domaines du prince, qui couvraient peut-être les trois quarts de la France [s], tous les colons relevaient d'intendants à qui Charlemagne donne le nom pompeux dejudicet [•]. Les denrées payées par les colons constituaient la part la plus considérable des revenus royaux [7]. Chaque baron aussi recevait de ses serfs le pain, la viande, la laine et le lin dont il avait besoin pour sa consommation. EnGn les titres des couvents et des monastères attestent à la fois l'étendue et la source de leurs richesses lorsqu'ils parlent des salles appelées firmariœ, où l'on recevait les canons apportés par les agriculteurs [«].
Les colons continuèrent , du reste , à payer le tribut personnel auquel ils étaient soumis sous la domination romaine ; et lorsque la souveraineté se fut localisée dans le fief, ils devinrent taillables à la merci des seigneurs.
Biais quelque nombreux que fussent les colons par rapport à la population libre, ils 11e l'étaient pas assez pour utiliser les immenses domaines
' qui relevaient en toute propriété du fisc royal , des seigneurs et des églises. Nous sommes ici à
[1] Voy. Jn/h.p. 99.
[9{ Dunod. p. 343. 344; Argou, 1. 1. p. 146.
[3j « Colonial, dit Ducangc , vdlulce tum modo a<jr\ » quanlumcolonut unurcolere poleit.t Voy. tutti Bignon, tur Marculfc, l. I, p. 516 et 917.
Une donation porte : « Comparavit vi liant que* dici- » fur riMOiHc* eu m tervit ibi manentibut, in cOLOntia
[4) V 0 y. Ducange, Coloniar. Il y en a 5. 10, 15, etc. [5J De Shjmondi. t. II. p. 977.
[6i <jip.t. de rm$.
une des époques les plus malheureuses de l'histoire. Les classes laborieuses languissaient au milieu des tourmentes qui remuaient une société sans assiette ; et les classes élevées , en proie aux agitations politiques, s'épuisaient dans des luttes sanglantes pour arriver à des formes gouvernementales plus en rapport avec l'étal des mœurs. L'aristocratie planait toujours sans intermédiaire sur une masse d'hommes voués à l'esclavage ; ses sujets étaient des serfs; les vilains et les roturiers, ces premiers nés de la classe moyenne, ces premiers instruments de l'industrie agricole libre, n'existaient pas encore [9] .
Mais, du dixième au douzième siècle, une graude révolution avait été consommée. Je veux parler de l'établissement définitif de la féodalité, qui fractionna en une multitude de souverainetés locales la grande et impuissante souveraineté des descendants de Charlemagne. Les légistes des siècles suivants oui fait entendre des cris de fureur contre ce morcellement du pouvoir royal. C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de ce mouvement salutaire , qui sauva la France d'une ruine complète, et vint donner à ce corps défaillant un nouveau souille de vie. La première et la deuxième race n'avaient joué qu'un drame ridicule et sanglant [m] en parodiant cette centralisation majestueuse par laquelle Rome avait gouverné le monde. Les populations grossières, ignorantes , matérialisées dans leur étroit horizon, n'avaient rien compris à cette folle prétention , à laquelle manquaient à la fois et les besoins contemporains, et les sympathies publiques , et l'habileté des princes!... L'instrument se brisa donc entre leurs mains. Les formes trop savantes et trop compliquées du génie romain échouèrent devant la brutalité féodale, et le pouvoir royal s'éclipsa totalement dans les hautes régions où il se tenait renfermé. Alors éclata la plus effroyable anarchie dont l'histoire fasse mention.
Mais quand la souveraineté se fut mise au niveau des intelligences, en se renfermant dans l'étroite enceinte des seigneuries , quand les formes
[7] De Sitmondi , t. Il, p. 977.
(8] Ducangc, vo Firmariœ.
[9] Le vdain (de rat*, paytan) c'ait oppoté a gentilhomme [gtntdlt, ihcmcds); niait le vilain n'était pa» §erf, comme le remarque Pierre de Fontainet, Conteit à un ami, ch. 91 .
Roturier tient de ruplura . let roturet étaient Ict terret incultet donnée» originairement par let teigneurt au*, partant et vilain» pour Ict rompre, catter, labourer. (Brodeau, turParh, t. I, p. 535.)
PRÉFACE
politiques, secouant le joug d'une imitation stérile, curent revêtu l'originalité qui convenait à des temps nouveaux , une heureuse réaction commença à s'opérer. Chaque fief devint un centre d'activité et d'énergie. Le seigneur s'appliquait à trouver , dans le nombre et l'aisance de ses sujets, la force dont il avait besoin pour rester à la hauteur de son rang, pour n'être pas inférieur à ses voisins. Dès le dixième siècle , les affranchissements se multiplièrent [<] ; les serfs obtenaient leur liberté , sous la condition que chaque m an se du village payerait une certaine somme d'argent et rendrait certains devoirs en nature [*] ; des concessions de terre furent faites à l'envi aux hommes du fief. On voit sans cesse revenir les baux à cens, les baux à rente, les haux à comptant , les champarts , les agriers , les bordelages [s], les emphytéoses à perpétuité [*]. Le seigneur se dépouillait de ses terres improductives, et faisant un appel à l'industrie de ces hommes devenus libres , il leur livrait ses terres à eux et leurs familles pour les cultiver, moyennant une redevance en argent ou en fruits. Alors les solitudes se peuplèrent [»], les terres en friche se couvrirent de moissons [s] ; des villages entiers s'élevèrent au pied du château ou du monastère , groupant leurs humbles manoirs autour d'une église rustique. Enfin la population s'accrut , par ces causes diverses , d'une manière prodigieuse, dans l'espace de deux cents ans [7].
Et, en même temps qu'elle croissait en importance numérique, elle acquérait un certain bienêtre. Elle se réunit dans des foires et marchés ; elle jouit de fours et moulins banaux. L'établissement de péages, de droits imposés sur la navigation des bois, de ponts pour faciliter les communications de paroisses en paroisses, tout indique une certaine activité sociale qui s'essaye à prendre son essor [*].
Enfin des magistrats appelés villiei [0] sont donnés à ce peuple nouveau , qui surgit du sein de la terre. Cette dénomination seule est la preuve d'une élévation dans la condition de ceux à qui
[1] De Siunondi, t. IV, p. 87 et 4*3.
[2] Histoire tte Malt, t. Il, p. 94 el 95. (Affraochiuement il u 16 «oui 967.) [3] /«/r.. dos 57, 58, 59. [4] M., no 3t.
[5] Ego Thcodoricu», Doi gralià, Flandria» cornet, et Philippin films meu«, soliludmem Reningenicm , victui noslro, tpecialiter députante», lub annal ictntu. agricoli» etcolcndam donavimu». (Charte de 1287, rapportée par Delaurière, »ur Loitel , de* Reniât, liv. 4 , t. I.)
(6j Voy. infr., no 59, ce que je dis de l'exteoaioo de la culture de la vigne par les comptant».
17] De Siunondi . t. III. p. 285.
[8] Calmel. t. I. p. 1921 , et Preuve», p. 390 el 392.
[9] Calent!, 1. 1, p. 991.
cet officier doit rendre la justice. Autrefois le villicus n'était que le directeur du domaine rural, l'homme d'affaires chargé de tenir les comptes et de surveiller les esclaves el leurs travaux. Aujourd'hui c'est un fonctionnaire revêtu d'attributions de justice et de police [to]. C'est que le domaine rural s'est transformé en peuplade , et la villa en village [11].
Ce qu'il y a d'extrêmement remarquable , c'est que toutes ces concessions héréditaires se présentent à l'esprit des contemporains avec des idées analogues à celles que nous attachons aux baux ; on les appelait fermes perpétuelles , MAKUriRKJ! , et les terres qui en étaient l'objet portaient le nom de terre» renteutes ou col- Hères [|fl]. Les vieux titres parlent même de fermiers nobles [«]. C'est le nom qu'on donnait à ceux qui étaient investis de terres nobles par baux à rente perpétuelle [u].
Si l'on y regarde de près, il y a certainement de frappantes dissemblances entre ces diverses ymures et le simple bail à ferme. Mais elles étaient alors le moyen à peu près unique de mettre les terres en gagnage , comme disait Loisel [is], et d'appliquer à l'agriculture le travail affranchi; elles faisaient l'office du véritable bail à ferme , qui ne pouvait encore être fréquemment pratiqué; elles empruntaient le nom qu'il garda plus tard exclusivement. Maintenant , si l'on veut bien ne pas oublier ce que je disais il n'y a qu'un instant des tenurespar colons, qui se concilièrent aussi avec l'affranchissement des tenanciers , on verra , dans toute son évidence , cette combinaison singulière cl si digne d'attention de la féodalité reposant dans ses rapports économiques sur la base d'un immense bail à ferme , mélangé de toutes ces bigarrures , ces anomalies , qui furent particulières à l'époque féodale. La féodalité a imprimé, sur tout ce qu'elle a touché, le cachet de son originalité. Elle a compliqué toutes choses de ses éléments propres [te] , et opéré un mélange de principes divers d'où sont sorties une foule de relations
()0] Voy par exemple, la charte de fondation de Varangeville en 966 par le comte Sigeric. « Hoc trado ut ha* I - béant (le» moine») minuleriale» »uo», videlicel, vllU n m eum , scabinionem el cœteros officiâtes eonititutnt, ■ (Calmet. Preuve», p. 378.)
[il] Le* titre» du «• »iécle parlent beaucoup de vitlare ou hameaux, qui «ont l'intermédiaire entre le» mante* épar»e» el le» village». (Charte de 960, dan» Calmel. Preuves, p. 367.) [12] Brodeau, sur Parti, art. 68, n» 20.
[13] Firma nobilis. (Brodeau, toc. cit., et Dueange, v» Firma.)
[14] Brodeau, loc. cit.
[15] Des Renies, liv. 4, t. I. c>»t-à dire h profit.
116] Voy. infr., n-31.
PRÉFACE
civiles qui subsistent encore aujourd'hui , et que nous ne pourrions expliquer sans recourir à son histoire. Le contrat de bail a subi, comme tout le reste, son remaniement. Elle Ta plié à ses besoins, au risque d'en fausser la pureté. Elle a groupé sous une appellation commune , qui a fini par lui rester propre , les positions les plus variées. Le but, c'est-à-dire la mise en produit
f 1] C'e»t certainement i une de cet conception» originales qu'il faut attribuer l'origine d'une certaine teoure qui «Vit conservée jusqu'à nou» dans une partie tir la Picardie. On ne lira pas sans intérêt les détails suivants, qui font connaître comment elle s'est confondue avec le bail proprement dit dans l'esprit des population». Ces détails m'ont été fourni» par un ancien magistral de me» •mis, qui habite le département de la Somme, M. Hussoo, dont les lumières m'inspirent toute confiance.
Dans une petite portion de la Picardie connue sou» le nom de Sangterre, et dans la partie de l'ancien comté de Vermandois qui avoisinc Péronne. la propriété immobilière se trouve diminuée ou entravée par un usage, ou si l'on veut par un droit dont l'origine et le mode d'exercice sont dignes de l'attention et des recherches du jurisconsulte ; je veux parler du droit de marché.
Ce mot a une signification complexe : il s'entend tanlot de la tomme qu'un fermier a payée à l'occasion •l'un bail , tantàt du droit même qu'il a d'exiger la restitution de celte même somme.
Dans ces contrées, le propriétaire d'un immcuhlc , lorsqu'il le fait valoir lui-même, jouit de la plénitude du droit de propriété, aussi bien que dan» toute autre parl'o do territoire français. Mais si , changeant de position, il vient i affermer son immeuble , alors, dès ce moment, •on droit subit une dépréciation singulière. Il ne pourra
tl«t, par la suite, ni changer de fermier, ni augmenter s fermage, ni modifier les conditions de la jouissance. La tomme de tet droits se résume en un seul, celui de percevoir, aux époquet déterminée» par la coutume ou par te bail , un fermage dont la quotité devient invariable : on peut dire qu'il a aliéné i perpétuité «a propriété en échange d'une rente irrévocablement fixée.
Le fermier, de ton côté, considère sa jouissance comme dérivant d'une véritable copropriété de l'immeuble loué. Cette jouissance ne doit point avoir de terme : il la transmettra, comme d'ordinaire il l'a reçue lui-même, par héritage ; il la cédera à titre gratuit ou onéreux . il la divisera par portion, en un mol il en disposera de la manière la plut absolue, tant que, pour aucun de cet différents aclet, il tonge même i consulter son propriétaire. Seulement il veillera avec soin i ce que ce dernier soil payé de ton fermage avec exactitude. Eu dehors de ce rapport, le propriétaire n'eat plut pour le fermier qu'un élre de raison.
Il n'est pas rare de voir aujourd'hui dam le Sangterre des terre» détenuet depuit un temps immémorial par de» fermier», à un prix qui t'élève au quarl ou au cinquième de leur valeur localive. Aucun litre n'établit la jouissance du fermier : c'est de la tradition ou delà commune renommée que dérive ton droit. Il est en effet constant pour le» habitant» du payt que, depui» un temps il ont aucune personne vivante ne saurait préciser le commence nu ni , le fermier, tet auteurs ou ayants droit ont joui de l'immeuble moyennant un certain fermage annuel. Cefait suffit dès lors aux yeux de» habitants pour légitimer à toujours la possession du fermier et régulariser sou droit d'une mauière authentique.
Le propriétaire eu présence d'un fermier qui ne représente aucun titre de bail, et qui pourtant jouit de sa chose à un prix lrès-fa>ble, ne pourra que rarement obtenir une augmentation de redevance. Il trouvera dan»
des terres, a tout égalisé à ses yeux. Il a fallu que les légistes vinssent pour mettre chaque chose à sa place , pour rendre à chaque contrat ion véritable nom , pour dégager l'élément simple de ses composés. Ç'a été l'oeuvre de la science. Mais la féodalité ne fut pas savante. La critique lui a manqué complètement; en revanche elle a beaucoup créé [.].
le fermier une résistance dont l'opiniâtreté variera en raison de l'esprit d'opposition dont seront animés les habitants de la commune de la situation des biens: dan» \* plu» gr.inde partie du Sangterre, cette résistance »era invincible. Le propriétaire défemlra-l-il alor» au fermier de continuer à jouir de sa chose ? Celui-ci obéira; mai» . personne ne te présentera pour lui succéder. La haine de tous le* habitant», la crainte t{ le» menaces de la famille du fermier dépossédé, paralyseront toujours les plut ardentes disposition» d'un successeur. En attendant, les terres restent en friche, et le propriétaire, pour qui la condition de toucher de faibles revenus est préférable à celle de ne rien toucher du tout, finit , de guerre lasse , par revenir au fermier et subir ses exigences et ses condition*.
Quelques propriétaires ont essayé, i diverses reprises, de cultiver par eux-mêmes leurs terres ainsi délaissées ; mai» ce* tentatives n'ont pas été heureuses. D'abord pour exploiter il faut une maison et des dépendances convenables, condition qui se rencontre rarement. Mais quai.d, après cet te première difficulté vaincue, il faut faire entrer en ligne de compte le» sentiments hostiles de» populations qui,*ur ce point, professent la plus complète unanimité. I impotsibititéd'ohlriiir au milieu d'elles le service le plut léger, de» résistance» continuelle» à combattre, des désagréments journalier» à essuyer , cl enfin une ardeur dit vengeance qui «e traduit quelquefois par le meurtre et ti èt-touvent par l'incendie . on conçoit après cela que le propriétaire doit se résigner à conserver ta propriété in statu quo, ou la vendre en détail.
Ce parti est celui qu'ont prit »uccettivemcnt une graude partie de» propriétaires : mais pour rendre celle vente d'alsord possible et ensuite avantageuse, ils ont dù préalablement libérer leurs terres, c*e»l-à-dire acheter de leurs fermiers la renonciation à leur droit de jouissance. Cette renonciation ne t'obtient ordinairement qu'a un prix trèt-élevé, qui va quelqucfoit jusqu'au tiers ou à la moitiédela valeur de l'immeuble a vendre. La propriété ainsi rendue libre se vend en détail à un prix trèt-a»atilageux , el le fermier désintéressé par le propriétaire devient pour la réussite de la vente un auxiliaire puusanl, mais toujours inditpcnsable.
Je me suis plus d'une fois entretenu avec des habitants du Sangterre de cet usage singulier , qui , entravant d'uue manière aussi fâcheuse qu'elle me semblait peu fondée le droit de propriété, relient dans de» prix très bas des terre» d'une admirable fertilité, repousse les capitaux des acquéreur» étrangers, arrête l'essor de U culture cl attache réellement le propriétaire à la glèbe, puisqu'il oc peut, sans une diminution considérable de sa chose, cesser de la cultiver pour la donner à bail.
Mes interlocuteurs sont tombés d'accord »ur les déplorables effets de cet usage : mais tous ont paru pénétrés de «a justice cl de sa moralité ; tous te sont montrés persuadé» qu'il est fondé tur un contrat librement consenti dan» I origine par le propriétaire cl le fermier. D» assurent qu'à une époque très-reculée, dont il ne restu aujourd'hui aucun souvenir écrit, mais seulement des traditions orales, les fermiers ont payé en commençant leur jouissance un pot-de-vin à leurs propriétaires comme prix delà rcnoucialion faite par ces derniers à la faculté de changer les conditions de cette jouissance ; que ce
PRÉFACE
J'ai dit que les effets de ces tenures , inventées par le génie de la féodalité , approchaient du bail à ferme; en effet, elles procuraient aux seigneurs des produits considérables ; les ceusi ves étaient les revenus les meilleurs des seigneuries [t] ; d'autant que les sous et deniers en quoi consistaient assez souvent les canons , avaient alors une valeur telle , qu'ils représentaient une portion notable des fruits [j].
Mais lorsque les altérations de monnaie eurent converti ces pièces métalliques en cuivre , les redevances devinrent de nulle importance. Beaucoup de seigneurs firent de grosses pertes à ces changements , tandis que leurs vassaux y trouvèrent un adoucissement marqué. Ce fut pour eux un pas immense que d'arriver à ne considérer ces sous et deniers censuels que comme des reconnaissances de la supériorité du bailleur. Il en résulta une sorte d'expropriation insensible en faveur des tenanciers et au préjudice des seigneurs dont les canons n'étaient pas payables en denrées. La classe rustique entra plus avant dans les cadres de la propriété ; elle en retira les profits pécuniaires et les avantages moraux.
pot-de-vin, auquel la tradition a conserve le nom de droit de marché, indique par cette appellation même qu'un marché, c'cil-a-dirc une convention bilatérale, a originairement existé entre le» partie», que celle convention n'a été autre chose qu'un acen»emenl de terre» a rente perpétuelle ; que si aujourd'hui les fermier» sont dans l'impossibilité tie justifier de leurs droits par des titre* que le lempt, le* révolutions et les (pierres ont détruits, la conscience publique, gardienne de leur propriété, doit leur venir en aide, et repousser le» iniques prétention* de» bailleur» qui veulent rompre »eul» un contrat synallagmatiquo ; que loin de blâmer le» habitant* d'une contrée, lorsqu'il* vouent à la haine et au méprit public l'imprudent qui voudrait dêpoiuter un fermier san* l'indemniser de ton droit démarché, il faut voir, au contraire, qu'il» font en cela acte de moralité et de probité. S'il» mettent le propriétaire au ban du paya, »'ilt lui intcrditenl en quelque sorte le feu et l'eau, il* ne font en cela que prêter secourt à l'opprimé contre l'oppreweur en empêchant la»poliation du fermier, dont la loi civile méconnaît injuatemcnl le droit.
lia déplorent du re»te que ce droit juale et légitime ait donné naitsance à un droit bâtard qui n'est ni l'un ni l'autre. L'habitude qu'a contractée le fermier du Sangterre de »c regarder comme copropriétaire de l'immeuble qui lui ett affermé, lui fait couserver celte opinion alors même qu'il a reçu des mains du propriétaire une terre libre, et que son bail reconnaît cxpr<rt*ément qu'il n'a payé aucun pot-de-vin ou droit de marché. On ne peut te ditsimulcr que, même dan» cette hypothèse, lorsque l'expiration de la jouissance sera arrivée, le bailleur éprouvera pour te faire remettre sa chose, et depointer ton fermier , de» difficultés extrêmes. Les habilanl* de la commune manifesteront contre lui une opposition qui, pour être moins vive que dan» l'autre cas, tera cependant encore d'une grande énergie.
Dcpui» quelque* année», ou remarque que le droit de marché qui , pendant de» siècle* , a formé en quelque aorte le droit public du Sangterre, commence à rencon-
Mais , pour le dire un passant , les variations dans les monnaies sont un jeu funeste où le même joueur ne gagne pas toujours : elles avaient soulagé le peuple des campagnes ; plus tard , et sous Philippe le Bel , elles faillirent ruiner les locataires de maisons et faire une révolution dans Paris. Ce prince avait ordonné que trois de ses deniers ne seraient reçus que pour un denier de bonne monnaie. « L'exaspération fut portée au » comble , à l'époque où la grande majorité des » bourgeois de Paris devaient payer les baux de » leurs maisons , et où les propriétaires , d'un » commun accord , leur demandèrent le triple » du loyer convenu. La populace se pYécipila » vers le palais du Temple , où logeait alors » Philippe , et , n'ayant pu être admise auprès » de lui pour lui exposer ses plaintes , elle réso- » lut de le soumettre par la famine , cl elle em- » pécha qu'on ne portât aucune provision au » palais. Cependaut le bruit s'était répandu » qu'un riche bourgeois , fitienne Bardel , avait » suggéré cette ordonnance , dont il comptait » tirer de grands profits , comme propriétaire de » maisons. La foule , sur ce soupçon , quitte le » voisinage du Temple pour se porter en la mai-
trer, au sein même des populations , une opposition qui grandit incessamment et qui , li ès certainement, le f« ra un jour conipléicmcnt disparaître de cette contrée: n ais ce bienfait doit être l'u u»re du temps. La paix qui règne dcpui» un quart de siècle, a permis a la justice d'ex< rerr sur le» populations du Sangterre une action p us immédiate et mieux sentie. Les coa'ition» entre habitants, les faux témoignage* , le* crime» contre le* personnes et le» propriété» ont pu être plus facilement ionslalé», et une répression sévère a plus d'une foi* donné au pays de salutaires exemples. Des roules nouvellement ouvertes lraver»enl le Sangterre en sen» divers, facilitent les échange» cl les relations, cl amènent avec les contrées voisines des froissements qui poliront le caractère abrupt et sauvage de» habitants. Mai» ce qui hâtera surtout la décadence du droit de marché, c'est le changement important qui survient insensiblement dan» la pusilion sociale de» habitant» du Sangterre. I>nn» quelque» année* , celle position sera, on peut le dire, Complètement retournée. Autrefois le Sanglcrrc était possédé par des propriétaires qui demeuraient hors du territoire cl dans les ville» voisine» : ceux qui cultivaient la terre n'en étaient que le* fermier*. Aujourd'hui une grande partie de ce» fermiers - ni devenus propriétaire», leur nombre tend à s'accroître chaque jour, et tout doivent voir avec défaveur et chagrin l'existence a d'un droit qui restreint et diminue leur propriété. On peut dune prédire, sans crainte d'être plus lard démenti par l'expérience, que lorsque le territoire du Sanglerro appartiendra en totalité aux cultivateur» qui l'habilenl, le droit de marché, repoussé par l'inlérèt universel, aura cessé d'exister.
N. B, Le Sangterre est situé dans l'arrondissement de Moiildidier cl il s'étend au»»i un peu dan» relui de Péronnc.
[1] Argou, t. I.p. 146.
\l) Injr., n° 34. voyez ce que je di» li-desius. Montesquieu. Esprit des lois, liv. 5i, ch. 33.
PRÉFACE
» de Bardel , près de Saint-Martin des Cliamps , » et la livrer au pillage. Philippe profita de ce » moment de liberté pour mettre se* archers en » mouvement ; les mécontents, qui étaient sans » armes , furent arrêtés par centaines : les po- » tences manquant pour leur supplice , on en » fit pendre à tous les arbres de toutes les ave- » nues de Paris [i]. »
J'en ai dit assez pour montrer l'état de la population agricole avant la naissance de la féodalité et depuis l'établissement de cette forme de gouvernement. On l'a vue tomber dans un esclavage a peu près général ; puis se relever enfin à la voix des seigneurs et du clergé, et obtenir les premiers bienfaits de l'émancipation. Les historiens ont coutume de fixer au douzième siècle 1 affranchissement des serfs. Cette date est arbitraire. Sans doute à cette époque le mouvement d'affranchissement prit une marche plus large et plus générale ; mais il n'en est pas moins vrai que déjà au dixième siècle, dans l'obscurité de la vie féodale, dans la silencieuse enceinte des fiefs ruraux , il s'était réalisé sans tumulte et sans ostentation , par des effets puissants et salutaires. La classe libre des agriculteurs avait fait son apparition: elle était propriétaire, car les censives, les champarts, etc., étaient devenus des tenures en toute propriété. Sans doute elle était encore soumise à de graves restrictions dans le droit de disposer; elle éprouvait plus d'une gène et d'une entrave ; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle avait été mise en possession des premiers biens de la vie civile , la liberté et la propriété.
C'est aussi à ce moment que les baux à ferme temporaires commencent à signaler leur apparition , je n'en ai pas trouvéd'exemples avant 1089 et 1 1 00 [i] ; et en effet . avant cette époque , comment y aurait-il eu place pour des fermiers volontaires, lorsque les seigneurs, seuls propriétaires du sol , avaient dans kurs serfs des fermiers héréditaires et des cultivateurs forcés? Comment le bail temporaire aurait-il pu trouver dos bras empressés , lorsque les concessions perpétuelles étaient un aiguillon à peine suffisant pour donner à la terre les ouvriers dont elle manquait ? Le bail à ferme ou à métairie temporaire ne pouvait donc naître qu'avec la liberté de la classe agricole! Les faits se trouvent ici parfaitement d'accord avec les données philosophiques.
(1] De Sumondi , t. IX . p. 180 . d'aprèi le Cont. de Nanyit, p. 57, el Math, f/'titm., p. 436.
[S] I)uc«n B e, t« F.rma . infrà. no 631 .
Si maintenant nous voulions «livre le développement des baux dans les différentes province» de la France , il nous suffirait peut-être , à défaut de documents particuliers, de constater le* progrès toujours croissants de la classe rustique, lancée désormais dans les voies du travail libre. Je sais que dans les troubles qui jusqu'au règne de Louis XIV n'ont cessé d'agiter la France , les paysans sur qui retombait exclusivement le poids de l'agriculture , furent constamment en proie à des vexations de toute nature. Outre le» charges habituelles qui comprenaient les redevances pour le seigneur , la taille pour le roi, la dime pour le curé , il y avait la part de l'oppression dans les moments de crise sociale. Tantôt le fisc rançonnait le cultivateur d'une manière démesurée ; tantôt le soldat venait l'insulter dans son manoir et le traitait en vaincu. L'on voit dans les cahiers des états du Languedoc que, pendant les règnes de Henri III et Henri IV, lea mauvais traitements de la soldatesque faisaient périr un grand nombre de familles de paysans, et que le nombre des feux avait diminué rapidement dans la province [s] . Mais ces rapines ellesmêmes sont une preuve que la condition du paysan était assez bonne pour qu'il y eût quelque chose à prendre chez lui. Et puis, quand la sécurité revenait, la classe agricole trouvait bientôt le moyen de réparer les ravages de la tempête, comme une fourmilière laborieuse qui refait avec patience l'asile qu'une main ennemie a voulu lui enlever. Il est certain que l'esprit de la féodalité française n'a pas eu, en général, pour but de tenir le paysan dans la pauvreté ; elle l'humiliait , sans doute; elle lui faisait sentir j sa supériorité en exigeant de lui l'obéissance j personnelle et une dépendance blessante. Mais j elle, fut plus vaine qu'avare ; elle comprit que I son intérêt était lié à celui du cultivateur, et elle fit beaucoup pour améliorer sa condition [«]. Au moment de la révolution , la classe agricole était arrivée à un état de bien-être incontestable. Si elle s'insurgea avec tant de fureur contre les châteaux , ce n'est pas la misère qui arma ses mains acharnées ; ce fut l'orgueil féodal qu'elle voulut châtier, orgueil puéril mais insultant, qui corrompit les bienfaits immenses que la féodalité prodigua à ses vassaux.
Quoi qu'il en soit , nous le répétons , c'est au moment où la féodalité forme dans les campagnes le noyau d'une classe libre et propriétaire.
[3] De SUmondi, Ètvd. tur l'icon. polit., t. I, inlrod.,
p. ai.
[4] Dp Smuondi ( Élude, tur l'icon. polit., 1. 1, p. 186) csi atmi de cet «th.
PRÉFACE
que le bail à ferme reparait. Il a sommeillé avec l'extinction de cette fraction la plus importante du tiers état ; il renaît lorsqu'un pouvoir intelligent vient la régénérer. Aussi , quand les coutumes se formulent , elles nous montrent la plus grande partie du territoire exploitée par les baux à ferme et les baux à colonage [»]. Dès lors, on respire plus à son aise; l'industrie agricole a trouvé ses ouvriers , la liberté ses plus robustes enfants.
Mais pendant que le bail à ferme partageait , ainsi que je viens de le dire, U is vicissitudes de la propriété, quel avait été le sort de l'agriculture, cette compagne de ses revers et de ses succès?
Quelques lueurs sont parvenues jusqu'à nous sur la science agricole au quatorxième siècle. Cette science est par sa nature celle qui reste le plus stationnaire. Si, d'un côté, elle est lente aux progrès , de l'autre elle trouve dans ses immuables traditions des points d'arrêt qui l'empêchent de déchoir tout à fait. La méthode de labour était presque la même que du temps de Caton, Varron et Columelle. La char nu- du Midi était celle des Romains; celle de la Touraine avait compliqué de deux roues sou mécanisme.
Sans le savoir sans doute, on semait, on sarclait, on moissonnait suivant les préceptes de Virgile. La faux , la faucille , les autres instruments d'agriculture, avaient la même forme que daus les temps de la plus haute antiquité. Pour se procurer des engrais artiûcicls, ou semait dans les champs des'graines qui donnaient de grandes plantes, et lorsqu'elles étaient venues, on les enterrait par un nouveau labour. Après la moisson , on laissait reposer les terres un au sur trois, sur quatre , sur cinq , sur six , sur sept , suivant qu'elles étaient fertiles [s]. A part ce dernier point , sur lequel les idées commencent à se modifier beaucoup [3] , y a-t-il uoe grande différence entre ce 'erops et le nôtre?
Un point sur lequel il y en a beaucoup plus, c'est l'état où la classe des fermiers et des cultivateurs est arrivée de nos jours; chisse intéressante qui va puiser les moyens d'améliorer sa position, non daus les perturbations sociales, mais dans le travail et l'économie ; classe progressive surtout , qui , en faisant tous les jours
[1] Cambrar, I. XIX, art. 45, 46, 3:
Anjou, art. 104; Maine, art. 117;
Berry , t. V , art. 15 s t. IX, article 31 et 37 ; I. IV , art. 5i
Nivernau, ch 39. art. 19; Bergue*. t. VI. art. 20; IhinoU, art. 87; Conrlrai, t. VII, art. 161;
de nouvelles et pacifiques conquêtes sur le sol qu'elle arrose de ses sueurs , se pénètre de plus en plus des sentiments de conservation et de moralité que la propriété foncière développe cher ceux qui la possèdent.
Il y a cependant encore dans son sein de grandes inégalités. Entre le cultivateur du département du Nord et le métayer de certains départements méridionaux , la distance est aussi considérable que celle de la latitude, sous lo rapport de l'aisance , de l'indépendance, de l'intelligence agricole. Quelle peut être la cause qui maintient cette fâcheuse diversité? Le problème est difficile. Il est trop vaste et trop important pour que je cherche à le résoudre ici. Je ne ferai qu'une seule observation qui rentre dans mon sujet. On a dit qu'un des motifs de cette inégalité provient de la routine qui maintient dans le Midi le système du colonage partiairc, lequel ne peut , de toute manière , que se soutenir dans un rapport marqué d'infériorité avec le bail à ferme. Mais je crois qu'on confond l'effet avec la cause ; on prend le symptôme du mal pour le mal lui-même. Dans les provinces où le colonage partiaire se perpétue , c'est moins la routine que la nécessité qui y assujettit le cultivateur.
Pourquoi le bail des terres ne se présente-t-il pas partout dans les mêmes conditions ? C'est qu'instrument usuel de l'industrie agricole, il se modifie non-seulement suivant les habitudes, mais encore suivant les besoins et les degrés d'aisance et d'indépendance des personnes dont il met l'industrie en action. Entre ces modifications et la condition des agriculteurs , il y a une liaison intime.
Si nous possédions une statistique exacte de l'état moral et matériel de nos départements, un esprit investigateur trouverait facilement daus la minière d'être des populations, le principe d'une foule de faits judiciaires et de "apports légaux , jusqu'à ce jour inexpliqués; malades matériaux manquent en partie pour ces recherches pbilosopltiqucs. Et cependant la science du d r oit voudrait pour elles une place dans son sein ; car les lois civi'es ont leur esprit comme les lois politiques d-»nt Montesquieu s'est occupé à peu
Lille, 1. XVI. art. 5 et 6; Gouvernement de Douai , ch. 13, art. 10 ; Vciman.loi». art. 191 ; Reim». art. 90; Chàlon», art. 193; Viir> , art. 33.
[2] Ûe Monteil, Hist de» Français, dti
[3; tnftè, im 6U3.
PRÉFACE
près exclusivement. Cet esprit doit être révélé aux hommes qui aspirent à sortir de l'ornière étroite dans laquelle la science est menacée de s'embourber.
Dans les départements où le paysan est pauvre et sans capitaux , le colonage partiaire doit nécessairement dominer. Pourquoi? C'est que dans ce système d'exploitation, non-seulement le propriétaire met en commun la jouissance de sa terre, mais fournil encore presque toujours les bestiaux [il, et que tous les grands frais de culture retombent sur lui, tandis que le métayer ne fournit que son travail et ses soins. Le cultivateur pauvre est donc forcé de préférer au bail à ferme une combinaison qui n'exige de lui aucune avance pécuniaire, et qui ne lui demande que son industrie. Dans une telle société, il ne hasarde rien que ses peines; il ne prend sur lui aucune chance qui l'oblige personnellement envers le bailleur; il vil avec sécurité sur le champ qu'il féconde , dispensé de payer au maître de l'argent et d'acquitter les impôts ; car le contrat à colonage partiaire est organisé tout entier sur cette idée , que le paysan n'a pas d'argent , et qu'il ne faut pas lui en demander. Une fois qu'il a livré au propriétaire la moitié des fruits dont la nature a récompensé ses sueurs, il est à peu près quitte envers lui ; c'est ce dernier qui doit veiller aux dépenses qui ajouteront à la valeur de la propriété; c'est lui qui supporte toutes les charges ; c'est lui qui doit se débattre avec le fisc. Vue telle position est commode pour l'agriculteur , elle lui laisse une jouissance exempte de toutes les inquiétudes qui peuvent troubler le spéculateur ; il ne craint pas surtout qu'à la fin de son bail, le propriétaire aggrave sa condition par de dures exigences, puisque le système du bail de métairie se résout en un résultat uniforme et invariable, le partage à mi-fruit.
Néanmoins ce mode d'exploitation a de grands inconvénients pour les deux parties contractantes. Et d'abord il devient fort onéreux pour le propriétaire à qui ses occupations ne permettent pas de résider sur son domaine; il lui faut un représentant, un homme d'affaires pour procéder au partage des fruits, pour les emmagasiner, pour les vendre, pour surveiller la gestion du colon, qui n'est pas toujours un fidèle associé. Voilà déjà un prélèvement considérable sur le revenu le plus net de la terre, et cette charge jointe aux impôts qui , sous tant de noms et de formes , pèsent sur le sol, gène le propriétaire,
[1] lnfrà, n« 637.
qui a acheté cher et qui recueille peu. Il suit de là qu'il recule d'année en année devant les réparations et les améliorations ; il néglige les bâtiments , laisse les troupeaux sans augmentation ; il se montre avare envers cette terre qu'il trouve trop avare pour lui ; il lui enlève le plus qu'il lui est possible , sans lui rendre le peu qu'elle réclame pour soutenir ses ressources et sa vigueur. En vain le colon s'épuiserait en efforts de travail pour lutter contre l'éncrvation de ses forces. L'industrie agricole doit être secondée dans une certaine mesure par les capitaux.
Ainsi donc, voilà la perspective du propriétaire non résidant : des non-valeurs, souvent des embarras, quelquefois des dettes. C'est pourquoi en Italie, où la terre s'exploite en général par des me zzaiutAi ou métayers, la classe des propriétaires qui veut se livrer aux lettres, au professions libérales, aux voyages, etc., etc., élève de vives plaintes contre le système du colonage, et médite de le remplacer par des combinaisons meilleures pour la liberté du propriétaire et pour son aisance [*} . En France aussi les mêmes résultats font former les mêmes vœux. On le sait : de jour en jour l'activité nationale multiplie les efforts du travail et de l'esprit pour se créer des carrières diverses. L'industrie, l'état militaire, les fonctions publiques , la médecine , le Jjarreau , l'étude des lettres, etc., etc., éloignent du séjour des champs le propriétaire qui aspire à augmenter son patrimoine ou son revenu, à servir la patrie, à développer son intelligence. Mais, séparé île sa métairie, obligé de sacrifier pour un gérant dispendieux les sommes qu'il verserait en améliorations , il s'irrite contre le colon qui réclame des réparations pour les bâtiments et des avances pour la terre. Il sent combien serait préférable un système de bail qui mettrait dans ses mai us un revenu en argent , dégagé de frais d'administration, d'impôt, et de toutes les charges qui forcent sans cesse le propriétaire à venir au secours du imtayer. Mais pour arriver là , il faudrait trouver pour auxiliaire une classe agricole aisée, industrieuse , entreprenante, et précisément le bail à colonage n'existe que parce que cette classe indépendante n'existe pas.
D'un autre côté , la sécurité dans les rapports du métayer et du maître, chose excellente en soi , favorise cependant l'esprit de routine trop naturel au paysan ; elle le maintient dans un état d'immobilité nuisible à son bien-être, nuisible aussi à l'agriculture. Le cultivateur français
[2] De SUmotidi , quoique parlitao du métayage , en convient, I, I, p. 317 cl »uiv.
PRÉFACE
travaille beaucoup et vit de peu. Il n'est pas curieux du décorum de sa maison , de la propreté de son intérieur, de cette sorte d'élégance rustique qu'on remarque dans d'autres pays. Quand il n'est pas excité par un puissant mobile , il se laisse aller à des habitudes qui excluent les progrès et les douceurs de la vie. Or, le bail à eolonage lui donne ce qui lui suffit, le logement, la nourriture pour lui et sa famille, un vêtement propre pour les jours de fête, du travail sans hasard, quelques petites épargnes. En un mot, le métayer vit paisiblement. Mais il ne progresse pas. Il se maintient de génération en génération dans un état stationnaire, qui n'est ni l'aisance ni la pauvreté. Et le peu d'ambition qu'il a pour lui-même, il l'a aussi pour l'agriculture. Il ne s'écartera jamais des pratiques établies ; il craindrait de trouver dans l'innovation des chances compromettantes. Il refuse de hasarder pour l'inconnu une position fixe et certaine.
De Umt ceci, je conclus que dans les départements où domine le bail àcolonagc, le paysan, sans être malheureux , a peu de part à la propriété foncière, peu ou presque point de capitaux, peu d'indépendance et de courage à entreprendre. Il n'y a donc pas encore là de véritable classe moyenne agricole. Un grand progrès reste à faire à ces contrées.
Il n'en est pas de même dans la plupart de celles où règne le bail à ferme. Ce contrat suppose de la part du preneur des capitaux disponibles. Le fermier est un spéculateur qui met pour enjeu dans son entreprise une partie de son avoir. Il apporte avec lui un capital mobilier qui a de la valeur, des instruments d'agriculture, des chevaux de trait et de labour, des hèles à cornes, le plus souvent un troupeau de bêtes à laine II est rare qu'il ne possède pas aussi une propriété foncière qui lui sert de cautionnement auprès du bailleur. Plus sa petite fortune sera engagée dans sa spéculation , plus il mettra de soins et d'acti- | vité pour la faire réussir. Sans doute il faut s'at- j tendre à rencontrer encore ici l'empire des préjugés et des habitudes ; mais l'intérêt particulier leur enlève une partie de leur obstination. C'est d'un pays de fermes qu'est parti, la substitution de l'assolement alterne à l'assolement triennal [<].
L'existence des baux à ferme révèle donc dans nos départements une classe agricole ayant une existence assise sur des base* solides , et possédant plus d'éléments de progrès et de prospérité
13] Voy, par exemple suprà, p. 34, ce que j'ai rapporte
que la classe des métayers. Le fermier d'une ferme un peu considérable est un centre d'activité autour duquel viennent se grouper une foule d'industries auxiliaires qu'il «limente et qu'il soutient. Il fait travailler le charpentier, le charron, le bourrelier, le maçon, etc., etc. Il entretient des domestiques ; il a une clientèle de journaliers qui l'appellent notrt maître ; il répand autour de lui le travail et l'argent. Par là une légitime influence lui est acquise; il a de la consistance, de l'ascendant , et quand il paye bien le propriétaire , il marche presque de pair avec lui. C'est pourquoi la loi , reconnaissant ce que celte position a de respectable , met sur la têle du fermier une part de la contribution , pour lui donner le cens électoral. Ce n'est pas chei nous comme en Angleterre, où le fermier, placé sous la maiu du propriétaire, obéit aveuglément à ses volontés; de telle sorte que l'opinion libérale le redoute comme un servile instrument , et cherche autant que possible à l'exclure des droits politiques. La loi n'a pas en France et ne doit pas avoir celle défiance. Elle sait que le fermier de nos campagnes esi placé dans des conditions d'indépendance; elle lui ouvre sans crainte une voie dans laquelle on n'est reçu qu'autant qu'on offre des garanties à la société.
Ces garanties sont d'autant plus solides, de la pari du fermier, qu'avec de l'ordre, de l'économie et de l'honnêteté , il a devant lui lous les moyens d'augmenter son patrimoine. Je connais des cultivateurs qui n'avaient que leurs bras et un faible capital quand ils ont commencé à travailler, et qui possèdent aujourd'hui 50, 60, 80,000 francs de biens au soleil , acquis par leur industrie et à la sueur de leur front [sj. Tous les fermiers ne sont pas aussi heureux sans doute ; il y en a qui travaillent beaucoup sans beaucoup acquérir. Mais dans toutes les branches d'industrie il .y a de mauvaises chances ; dans toutes il faut faire la part de la mauvaise administration et de l'incapacité. La récompense n'est donnée par Dieu qu'au travail intelligent et aux habitudes parcimonieuses et morales. Accompagné de ces conditions qui tiennent à l'homme, le bail à ferme sera toujours un excellent instrument.
Aussi dans les provinces de France où l'agriculteur possède ces vertus, plus communes chez lui qu'on ne le pense, s'opère-t-il un travail caché mais très-réel, qui fait peu à peu passer les fonds de terre dans ses mains. Depuis 1825 , époque à laquelle une grande mesure de la restauration
Jet fermier» du Sangterrc , devenu» en grande partie
propriétaire» du sol.
PRÉFACE
effaci le* dernières trace* des discordes politiques qui avaient affecté la propriété , de vastes spéculations se sont dirigées vers les biens-fonds ; des domaines étendus ont été démembrés par lots et vendus et revendus en détail ; la propriété, descendant de plus en plus de sa hauteur , s'est mise à la portée du petit capitaliste. L'babilelé de cette spéculation a été de comprendre qu'il y avait dans certaines provinces une classe moyenne d'agriculteurs mûrs pour devenir propriétaires, et n'attendant qu'une occasion favorable de confier au sol le fruit de leurs épargnes. Les paysans se sont alors montrés, ils sont accourus au* adjudications; ils ont fait concurrence aux riches, et ils ont acheté plus cher qu'eux , parce que le cultivateur tire de la terre des ressources auxquelles ne peut prétendre celui qui ne cultive pas. Qu'est-il arrivé? Beaucoup de fermes ont disparu, et ce sont les fermiers qui les ont acquises. Ce qu'ils possédaient pour autrui, ils l'ont possédé pour eux-mêmes. Le propriétaire n'y a pas perdu, puisqu'il a tiré de ses terres une valeur presque double ; l'agriculteur y a gagné, car il s'est installé comme maître dans les demeures qu'il occupait comme locataire. Ceci ressemble peu aux expéditions des agronomes anglais, qui ne suppriment une ferme que pour l'emboîter dans une ferme plus considérable, chassant le malheureux colon, victime d'un système aristocratique appliqué à l'agriculture. Ches nous c'est tout le contraire ; la suppression s'opère sans larmes et sans victimes. Que dis-je! clic profite a tous, à la propriété, au propriétaire, au fermier.
Ce premicrpasfait.le paysan en a fait un autre. Quand un propriétaire non cultivateur a voulu donner sa ferme à bail , tous les cultivateurs se sont tacitement entendus pour n'offrir que le prix le plus minime, et la propriété est devenue pi»ur son maître un être de raison. Celui-ci a des lors été forcé de vendre ; il a vendu en détail ; il a vendu très-cher, et ce sont encore les pa>sans qui ont acheté. Or ici, notez-le bien ! ce n'est plus seulement la ferme qui a été supprimée, c'est aussi le propriétaire non cultivateur. On l'a expulsé , non pas comme l'agronome anglais chasse le fermier, c'est-à-dire nu et sans asile , mais couronné de fleurs , ou pour mieux dire chargé d'argent.
Ce* fait* sont graves , ils méritent l'attention des économistes ; mais je ne sais s'ils le* connaissent, car je n'en trouve aucune trace dans leurs ouvrages. Ils sont cependant incontestables; j'en ai vu des exemples de mes propres yeux , et je pourrais citer des propriétaires de mes amis qui,
dans les Vosges, dan» la Meurtbe. ont été ainsi éconduits. Au surplus , le voyageur qui va de Paris à Strasbourg peut s'en assurer en traversant la vaste plaine qui sépare le vignoble d'Epcrnay de Chàlons-sur-Marne. Dans cette étendue considérable, à partir de quelque distance après Êpcrnay , il m'a été assuré par des habitants du lieu (cl j'ai été à même d'en consulter plusieurs), qu il n'y a guère de propriétaire qui ne soit cultivateur; qu'il serait presque impossible à celui qui ne cultive pas de ses mains, de trouver à acheter à un prix raisonnable et d'avoir un fermier. Le paysan obstrue les avenues de la propriété ; il les garde avec jalousie ; il est fier de ces cultures verdoyantes, de ces prairies artificielles dues à son travail, qui la comme dans le reste de la Champagne ont changé tout l'aspect du pays, et font demander à l'étranger étonné où est la Champagne Pouilleuse , où sont ces champs de craie dont on parle tant?
Ces faits, je le répète, ont une immense portée. Ils signifient qu'il y a des localités en France où la condition de posséder la terre , c'est de la cultiver soi-même, et où le propriétaire non agriculteur est exproprié au profit du cultivateur, sans violence à la vérité, et moyennant une large indemnité. Si quelque grande perturbation politique ne vient pas déranger ce mouvement, je suis convaincu qu'avant une trentaine d'année* il aura fait de grands progrès; qu'il dominera d'une manière très-notable dans des départements où il commence seulement à éclore; et qu'on verra de plus en plus le paysan maître de la terre par le moyen pacifique du travail et de l'économie. Ce sera là une de ces grandes révolutions opérées sans secousses sanglantes et sans injustice , une de ces transformations sociales d'autant plus légitimes qu'elles se font d'ellesmêmes, et comme par la puissance des mœurs.
Le législateur, toutefois, devrait s'y tenir préparé; car la propriété ne saurait se déplacer sans qu'il en résulte des tiraillements pénibles dans la société. Par exemple, quel parti prendront ceux qui seront , en quelque sorte , exilés de la propriété foncière, faute de pouvoir la cultiver? Quelle destination donneront à leurs capitaux les homme* politiques, les fonctionnaires publics , les avocats , les médecins, les gens de lettres, les marchands, les citadins, les esprits spéculatifs , toutes les personnes , en un mot , que leur état, leur goût, leur vocation , éloignent de l'agriculture, mais qui, jusqu'à présent, ont tenu à la possession des terres, parce qu'elle est la plus solide et la plus attachante? Se jetteront-elles sur la propriété bâtie? Mais il n'y a
PRÉFACE
pas place pour tout le monde. Courront-elles le risque des entreprises industrielles, des associations commerciales? Mais, jusqu'à présent, l'expérience a prouvé que le commerce ne profile qu'à ceux qui le font eux-mêmes et en ont la science ou le génie ; il n'a été que trop mortel aux capitaux civils. Dernandera-t-on secoursaux prêts sur hypothèque? Hais plus le sol se resserrera entre les mains laborieuses des cultivateurs, plus il trouvera de ressources en lui-même, moins il aura besoiu du secours du crédit.
Des esprits généreux qui ont aperçu la tendance que je signale , se sont dit : La propriété foncière est trop précieuse pour que nous consentions à la laisser s'échapper de nos mains. Faisons-nous donc agriculteurs, puisque c'est le moyen de la retenir. L'agriculture est la plus noble des occupations! L'on se plaint que la France est tombée sous le joug des avocats , des journalistes, des banquiers. Eh bien ! cherchons, dans les utiles travaux de la campagne , des influences qui balancent la leur. Remplaçons nos fermiers, pour qu'ils ne nous remplacent pas un jour. Ce sont eux qui nous éloignent des champs, et font de nous des oisifs ennuyés et inutiles. Travaillons donc comme ils travaillent, afin de nous maintenir dans une position qu'ils nous envient. Autrefois les seigneurs furent punis de leur mépris pour les formes judiciaires par leur expulsion des tribunaux; les légistes vinrent prendre la place qu'ils avaient laissée vacante. N'imitons pas cet imprudent dédain. Quiconque aujourd'hui dédaigne l'agriculture , est menacé de se voir remplacé par le fermier qui sait le prix du travail appliqué à la terre.
Cette pensée est excellente, sans doute; mais je ne pense pas que sa réalisation puisse amener des résultats généraux profondément décisifs.
L'agriculture n'est rien moins qu'une théorie ; clic veut, comme toutes les sciences, être éclairée par la pratique , et c'est souvent en mettant la main à l'œuvre qu'on s'aperçoit du vide et des mécomptes îles méthodes spéculatives. Or, pour pratiquer l'agriculture avec quelque succès , il faut surtout être doué d'une vigueur de corps qui n'est ordinairement l'apanage que de celte classe robuste que les travaux des champs ont de bonne heure endurcie à la faligdc. Si vous pouvez , comme votre fermier , devancer l'aube matinale pour réveiller vos serviteurs qui dorment encore ; si vous avei un corps de fer qui vous permette de saisir le soc d'une main calleuse, de le conduire aux ardeurs du soleil , de laisser percer vos vêtements par la pluie froide de l'hiver, de traverser des chemins difficiles à
pied, à cheval ou dans de dures charrettes, par le froid ou par la chaleur ardente de la canicule pour suivre le cours des bestiaux, des laines, des blés dans les foires et marchés des environs; eh ! mon Dieu ! soyez vous-même l'entrepreneur de vos fermes , et vous gagnerez ce que gagnait votre fermier; vous travaillerez pour vous et vous travaillerez mieux; vous donnerez à la terre les avances qu'elle demande pour reudre les fruits
avec usure ; économe de ses forces, avare que pour les ménager.
Mais si quelques-unes de ces conditions vous manquent, gardez-vous d'une tâche au-dessus de vos forces. Celui dont les premières années se sont écoulées dans la vie de collège et sous l'empire d'un système d'éducation qui sacrifie les forces physiques au développement des forces intellectuelles, celui-là ne sera jamais qu'un mauvais cultivateur , et la charrue qui enrichit le fermier sera fatale à sa fortune. Je me défie de ces amateurs qui n'ont pas quitté le drap fin de la ville pour la blouse gauloise , et qui fout de l'agriculture en gants glacés beurre frais; ils croient, les imprudents, fa ire valoir leur bien; ils le perdant en essais maladroits , en dépenses mal entendues, en gaspillages sots et ruineux. J'aime sans doule qu'un propriétaire soit assez instruit des procédés agronomiques pour exciter le zèle de son fermier, pour l'éclairer de ses conseils, pour surveiller et prévenir ses écarts. J'applaudis aussi au zèle des savants qui appliquent aux expériences agricoles leurs connaissances en chimie , en physique , en géologie , en histoire naturelle, etc. L'agriculture gagne à leurs essais ; ils cherchent d'abord et tâtonnent , au risque de s'égarer dans des routes inconnues; bientôt ils retrouvent le droit chemin , et d'heureuses découvertes finissent par récompenser et leur patience et leur dévouement ! Mais je ne voudrais pas, je l'avoue, de ces savants pour mes fermiers ; ces essais sont des hasards où s'engloutissent beaucoup de capitaux ; le fermier, lui, doit marcher à coup sûr ; il n'est pas assez riche pour se livrer à des chances aventureuses; il est trop peu maître de la terre pour compromettre les revenus que le maître en attend.
Or, ce que ne ferait pas un fermier, ne doit pas être fait par celui qui veut être son fermier à lui-même; il faut surtout qu'il puisse faire tout ce que son fermier fait par ses propres mains;
vite , ses habitudes de vivre de peu , il échouera misérablement. Ce sera un naufrage de plus à ajouter aux naufrages des cultivateurs en cha- II peau noir ; ce sera une conquête de plus pour
PRÉFACE
le* vrais et bons cultivateurs qui empiètent déjà tant sur la propriété oisive.
Ce qui me paraît devoir plus particulièrement attirer les placements, que le haut prix de la propriété rendra de plus en plus difliciles en fonds de terre, c'est le grand-livre de la dette publique. Le grand-livre sera l'asile le plus sûr et le plus profitable. Ce sera aussi le plus patriotique. L'fctat deviendra le dépositaire de la fortune d'un nombre immense de citoyens , et la société se trouvera organisée sur la base d'une mutualité , dont la puissance balancera cet esprit d'individualisme qui fait aujourd'hui la plus grande partie de nos maux.
Mais pour arriver à ce résultat qui commence déjà à se faire jour, il faudrait dès à présent accoutumer les capitaux à se diriger vers cette voie ; cl toutefois une imprévoyance inconcevable laisse tour à tour la dette publique sous la menace de projets de conversion, qui fraternisent avec la banqueroute, ou sous le coup d'un agiotage qui semble organisé tout exprès pour effrayer les capitaux qui ne demandent qu'à se caser.
Une autre question devrait préoccuper les esprits politiques. Je me bornerai à la leur soumettre. Si la grande masse des biens-fonds ruraux continue à se concentrer comme elle le fait dans la classe des cultivateurs, n'est -il pas à craindre que toute l'influence politique ne passe avec elle du côté de ceux que leur éducation , leurs lumières et leur intelligence ne mettent pas en mesure de donner l'impulsion? Ne seraitce pas un grave danger que de laisser la prépondérance du nombre, et par conséquent de l'autorité, à des hommes plus préoccupés des intérêts locaux que des intérêts généraux? Ne faudrait-il pas dès lors préparer l'accès des droits politiques aux autres natures de propriétés qui se formeront à défaut de la propriété foncière , et particulièrement aux inscriptions sur le grand-livre , devenues le refuge de la partie de la population la plus familière avec les travaux de l'esprit , les arts libéraux, la pratique des affaires publiques?
Mais en attendant que ces questions soient parvenues à leur parfaite maturité, il restera en France assez de fermiers pour que le litre du louage que nous allons commenter , soit d'une application journalière à l'exploitation des terres. Alors même que notre société aura atteint cet étal si désirable où la grande masse des cultivateurs est propriétaire, nous ne pensons pas que le bail à ferme soit exclu tout à fait des relations civiles. Notre société française ne se laisse pas
parquer en castes immobiles ; elle secoue le joug des positions tout d'une pièce; elle admet les diversités, les contrastes, et abandonne à l'esprit oriental ces divisions méthodiques et inflexibles de la population, en classes qui n'ont entre elles aucun lien.
Pour nous, nous n'avons entendu signaler aucun résultat absolu. Après avoir montré l'influence de la propriété sur le bail, après avoir suivi les différentes crises qui ont abaissé ou relevé la condition des fermiers , nous avons été frappé de la tendance actuelle des fonds de terre à se répartir dans les familles agricoles, et à opérer une fusion entre la propriété et l'agriculture. Ce résultat nous paraît heureux en politique , en économie, en civilisation ; il est bon que le travail recueille son fruit; il est bon que le producteur acquière une position qui soit à l'abri de l'incertitude et des revers ; il est bon surtout, dans une société qu'emporte le mouvement démocratique, de voir se créer des points d'appui, des intérêts résistants. Or, la classe agricole propriétaire a tout l'esprit de conservation de l'aristocratie terrienne , sans en avoir le luxe ruineux et la prodigalité ; elle en a toute la ténacité, sans en avoir les prétentions ambitieuses. Nulle autre n'a plusà perdre dans le jeu sanglant des révolutions , et l'F.tat est toujours sûr de trouver en elle des éléments d'ordre , des inclinations laborieuses et pacifiques. Tous les petits États de l'antique Italie durent leurs époques de bonheur et de force à la charrue conduite par des mains propriétaires !
Celle situation prospérante de la classe agricole, nous voudrions la voir partagée par une autre classe de travailleurs, dont s'occupe aussi le contrat de louage, par les ouvriers de l'industrie manufacturière. Mais il est difficile de . l'espérer quant à présent ; son état est précaire, agilé , mauvais. Le contrat de louage a réglé cependant avec » quité ses rapports avec les maîtres; il assure à son travail des garanties. Mais le principe du mal ne tient pas aux combinaisons de la loi ; il vient surtout de ces habitudes vicieuses que les ouvriers contractent dans le séjour corrupteur des villes , ou dans l'agglomération des individus et des sexes pour le travail commun; agglomération nécessaire peut-être pour le succès de la production , mais trop favorable à la propagation du vice.
Il faut aussi faire la part de la réaction qu'exerce sur cette classe le système d'économie commerciale , qui pousse jusqu'à l'encombrement la marche aveugle de la production. Tant que les débouchés ne «ont pas obstrues, le travail
PRÉFACE
se soutient avec ardeur, et l'ouvrier, plus insouciant encore que le maître, car il est moins éclairé, l'ouvrier, dis-je, jouit du présent avec cet abandon qui fait son malheur , sans penser qu'une crise peut , d'un jour à l'autre, le laisser à la merci du hasard. Bientôt, en effet, le mal se Tait senlir ; l'encombrement étouffe le manufacturier de ses fatales richesses; la fabrique se ferme, et l'ouvrier est congédié, n'ayant pas su, dans son imprévoyance de l'avenir , se préparer par ses économies une transition à d'autres travaux ! Triste fluctuation entre une surexcitation fébrile pour la production et une atonie mortelle! Résultat déplorable d'une concurrence effrénée, qui livre à l'instabilité les fortunes in-
dustrielles, et jette, par contre-coup , l'ouvrier dans l'alternative de la misère ou de la révolte ! Les économistes ont cherché un remède à cette plaie cruelle; ils ont parlé de multiplier les caisses d'épargne et les établissements de bienfaisance, de favoriser l'instruction religieuse et morale, d'organiser des tribunaux de prud'hommes, d'imprimer à la production une meilleure direction , de créer des exutoires salutaires en encourageant l'émigration et l'expansion vers les colonies , etc. , etc. Toutes ces pensées sont bonnes. Dieu veuille qu'elles soient efficaces, et que la classe ouvrière ne soit pas celle qui voaùra sur notre société de nouveaux barbares prêts à la déchirer!
TsorLwo. — éctum.— locags.
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