SECTION 8.-— PRATIQUE DU « DROIT D'OBLAT
Mais touchant les droits et les obligations de chacun en cette matière, comment pratiquemment les choses se sontelles passées, quelles furent réellement d’une part les relations entre abbayes et oblats, et d’autre part, entre ces dernières et le pouvoir royal ?
Il ressort. nettement des documents déjà cités ici que le fonctionnement du système n’allait pas sans grincements, aux XVI' et XVII siècles tout au moins. Le nombre des postulants était assez grand, les guerres qui sévirent pendant cette période entrainaient, soit par le développement de l’emploi des armes à feu, soit dans les combats à l’arme blanche, des pertes sensibles ; sans meftre en ligne des effectifs importants, les adversaires recherchaient fréquemment le contact, multipliaient les rencontres et de nombreux coups étaient échangés de part et d’autre. Le nombre des blessés, demeurés impotents, ne ces-
(225) Tournet, (Arrêts des cours souveraines de France, Paris ,1631, t. II, lettre O, p. 1206 ; Nicolas Bohier, (Decisiones Burdegalenses), Genève, 1620, quaestio XX, p. 38) ; Jovet, op. cit. 3.
(226) V. plus haut, ch. II.
sait de croître et le roi se voyait continuellement sollicité de: leur venir en aide. Les places d’oblats étaient dès lors assez recherchées, non pour le genre de vie qu’elles comportaient, mais pour la sécurité qu’elles donnaient en assurant les vieux jours des vétérans. A tout prendre, ceux-ci préféraient supporter quelques incommodités dont progressivement ils se libérèrent de plus en plus grâce aux pensions en argent, et avoir la certitude de ne périr ni de misère ni de faim. De là, l’obstination naturelle dont ils faisaient preuve pour se faire délivrer les précieuses lettres de provision qui les mettaient à l'abri du besoin, en principe du moins, et à en obtenir l’exécution par les abbayes intéressées.
Celles-ci se montraient, d’une façon générale, peu disposées à subir cette charge, non pas tant en raison des dépenses supplémentaires qu’elle entrainaïit à leur détriment, qu’à cause de la gêne surtout morale qu’elle risquait d'introduire ainsi chez elles. Dans un monastère normalement constitué, l’entretien d’un pensionnaire, soit en argent, soit en nature, en sus de l'effectif habituel, représentait peu de chose. Mais la présence d’un ancien soldat, gradé ou non, gentilhomme ou non, habitué à la vie des camps, aux excès de tout genre qu’elle comportait, à la liberté des mœurs qu’elle encourageait, ne pouvait être pour un établissement monastique qu’une occasion de trouble et de désordre. Aussi. comprend-on aisément que les abbayes se soient efforcées de se soustraire à cette obligation. Sans doute il ne leur était demandé au fond que de pratiquer, conformément à leur vocation, la charité et l’hôspitalité mais il faut convenir que les modalités d’exercice qu’on leur imposait ne s’harmonisaient pas toujours avec les conditions de l’existence conventuelle, Quoi qu’il en soit à cet égard, il est certain que les abbés voient d’un mauvais œil l’introduction d’éléments étrangers dans leur cadre régulier. Certes, ce n’était pas toujours le pur souci de l’observance monastique qui les poussait à cette résistance : c’est le temps de la commende et l’on sait à quoi s’en tenir sur la façon dont certains abbés comprenaient leurs devoirs ; l’on n’ignore pas davantage de quel relâchement pâtissaient nombre de couvents mais il n’en demeure pas moins vrai que l'institution du « droit d’oblat » fournissait aux chefs monastiques un prétexte pour tenter d’en éluder la mise en vigueur chez eux.
D'où une opposition très marquée, pour ne pas dire un antagonisme, entre les prétentions, fondées juridiquement, des postulants aux places de moine lai et les désirs, sincères ou non, manifestés par les abbés de sauvegarder la paix claustrale. Les procès abondent, ou tout au moins les contestations. Les arguments mis en avant varient assez peu : les abbayes soutiennent qu’elles sont imposées à tort, soit parce qu’elles ne. sont ni de fondation ni de garde, ni de nomination royales, soit parce qu’elles ont été exemptées en vertu d’une faveur spéciale
du prince ou parce qu’elles s’en prétendent exonérées par référence à de vagues mesures générales ou particulières soit parce. que le bénéficiaire n’est pas « de la qualité requise », soit parce que la place est déjà occupée, etc. Ce sont là les allégations les plus courantes, ce qui ne signifie nullement qu’elles soient mal fondées : il arrive que le monastère ait pleinement raison et que son droit soit reconnu mais ce que l’on veut souligner ici, c’est la tendance, dont les édits royaux se font l’écho, manifestée par les abbés à repousser la charge dont ils étaient menacés. Il est juste d’ajouter que la désorganisation administrative de cette époque tant dans les affaires civiles que dans celles de l'Eglise de France favorisait leur résistance et justifiait dans une certaine mesure leur opposition. On reconnaitra de même qu’ils ont mis en œuvre tous les moyens dont ils pouvaient disposer pour se soustraire à leurs obligations.
Aïnsi l’on voit d’une part des candidats à des places d’oblat, ayant fini par obtenir satisfaction de l’autorité royale, .se heurter fréquemment aux barrières que peut dresser la fureur processive et, de ce fait, éprouver une amertume assez légitime qui les dispose mal en faveur des monastères d’accueil ; d’autre part, des abbés à qui, pour des raisons variées déplaisent ces nominations, qui s’efforcent d’en écarter le poids et sont nécessairement peu enclins à bien accueillir les hôtes incommodes qu’on leur destine. Ù
Le plus curieux est qu’en de telles conjonctures les relations entre Îes oblats et les monastères ne semblent pas avoir été marquées d’une insupportable incompatibilité d'humeur. Si l’on veut bien songer au nombre des places qui ont été pourvues de moines lais pendant une période donnée et à celui des procès engagés on ne saurait qu'être surpris de constater la relative harmonie générale qui, malgré les mœurs du temps, a pu alors régner. Sans doute, toutes les difficultés ne se sont pas exprimées en procédure mais il est remarquable que les chroniques du temps et les auteurs contemporains ou non n’aient fait aucune allusion à la mésentente des intéressés qui, dans son ensemble, aurait pu exister. Chacun vraisemblablement a pris son mal en patience et s’est accomodé plus ou moins bien d’une situation qui n’avait ni pour l’un ni pour l’autre pleine adhésion. Les abus cependant sont certains, les ordres du roi ne recoivent pas toujours leur exécution (la multiplicité des textes le prouve à elle seule), des abbés se montrent malveillants, des oblats peu accommodants, mais c’est un fait, l'institution fonctionne. Souvent mal, dira-t-on, l’on en convient, encore qu’il soit difficile d’en juger. Quelle n’ait pas rendu tous les services qu’on en attendait, on ne le conteste pas davantage mais en bonne logique, le pouvait-elle ? Il est en tout cas certain que de cette manière nombre de blessés, d’estropiés où d’infirmes au service de Sa Majesté, ont trouvé là un asile pour leurs vieux jours et des conditions de vie qui ont pu être pour eux la
source de diverses incommodités mais les ont mis à l’abri du besoin. Les monastères de leur côté ont eu ainsi l’occasion de pratiquer l'hospitalité, d'exercer la charité, de travailler à l’amendement spirituel d’une foule d’âmes qui normalement leur échappaient ; il est permis de penser que si les modalités de l'institution ne recevaient pas leur total agrément, du moins ils ont su malgré leurs plaintes en supporter la charge dans l’esprit qui convenait ; il faut l’espérer, du moins.
Quant aux rapports entre les monastères et l'autorité royale en ce domaine, ils ont été de même affectés par d’inévitables divergences de vues. La création d’une armée permanente, l’enrôlement de contingents affectés ay service du roi aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre ont créé à la monarchie des devoirs nouveaux (227). Il ne suffit pas de nourrir et d'entretenir ces militaires en prévision d’une lutte toujours possible, il convient encore, lorsque dans l’accomplissement de leur métier, ils ont recu des blessures qui les rendent inaptes à faire campagne et risquent de les réduire à. la misère, de ne pas les abandonner à leur malheureux sort et de leur venir en aide de manière à leur assurer une vieillesse exempte des soucis les plus élémentaires. En même temps qu’un devoir d'humanité et de reconnaissance à leur égard de la part du roi, c’est aussi une bonne action au point de vue politique car elle est de nature à encourager les dévouements au service de la monarchie. Organisation d’une force armée permanente et multiplication des guerres avec l’accroissement du nombre des victimes qu’elle comporte ont agi dans le même sens pour amener l’autorité royale à prendre des mesures particulières d’abord, puis fragmentaires et enfin générales, en : faveur des anciens militaires devenus invalides. D’autre part, l’état des finances publiques ne permettait aucune largesse en ce domaine ; la cassette personnelle du monarque n’était pas mieux partagée (228) et c’est au service du pays, s’identifiant avec celui de la Royauté, que ces soldats recevaient blessures et mutilations. Tout naturellement le Prince se souvient
(227) V. plus haut, ch. IV.
(228) Les appels que lance Henri IV pour obtenir les armes dont il a besoin sont véritablement dramatiques et montrent quelle pouvait. être la détresse des finances royales, v. sa harangue aux membres du Parlement, le 13 avril 1597 : . (Je vous viens demander l’aumône pour ceux que j'ai laissés sur la frontière. Je vous demande l’aumône pour des gens qui ont servi, qui servent nuit et jour et emploient leur vie pour vous tenir en repos ».… Et cette lettre à M. de Rosny datée du 8 juillet 1597, « au camp devant Amiens » : « Mon ami, je vous fais ce mot par Guichard, l’un de mes valets de chambre, pour vous dire qu'incontinent et au plus tôt qu’il vous sera possible, vous donniez ordre. que les quatre mille écus destinés pour mon artillerie soient envoyés ici ; car à faute de cela, je prévois beaucoup de mal... Donnez aussi ordre à ce qu'il faut pour mes écuries, c’est pitié de voir comme je suis de ce côté là... » (Œuvres de Henri IV, lettres et harangues, Paris, 1941, p. 48 et 53). ELES
que ses ancêtres ont abondamment fondé et doté des monastères, qu’il a eu souvent recours à leur générosité, fortement sollicitée pour le tirer d’embarras pécuniaires inquiétants, qu’il a goûté chez eux les bienfaits de l'hospitalité ou obtenu pour ses familiers de substantiels avantages ; et l’institution de la commende va le pousser encore davantage sur cette voie. Ruinées par la guerre de Cent ans et les calamités qui l’ont accompagnée et suivie les abbayes se sont relevées, matériellement parlant surtout. Elles continuent les traditions charitables que leur a léguées le Moyen Age et entretiennent de nombreux domestiques, hôtes ou pensionnaires de toute sorte. Les circonstances se prêtent à une nouvelle utilisation de ces ressources en ‘usani habilement d’une faculté ancienne et tombée quelque peu en désuétude. Dès la fin du XV siècle l’on assiste à la mise en train de cette politique en faveur des serviteurs du roi, laïcs ou militaires, bientôt exclusivement de cette dernière catégorie. La monarchie s’assure de la sorte la gratitude des bénéficiaires tout en se libérant de soucis lancinants et en favorisant le métier des armes : l’idée en est heureuse et, si l’on peut dire, c’est une belle manœuvre, l’opération paie largement.
Mais les abbayes sont beaucoup moins favorables à cette mesure. Encore qu’elles aient souvent prêté la main à de dispendieuses concessions de pensions, à de coûteuses servitudes de tous ordres, elles se regimbent contre cette imposition qui semble n’avoir eu jadis qu’une portée très limitée et qui renaît à l’aide du même prétexte juridique mais avec une force accrue. Les procédés de défense individuelle sont mis en œuvre : il s’agit de faire valoir dans chaque cas le ou les arguments capables de conduire à l’échec la tentative royale. La monarchie tient bon cependant et s’obstine à continuer de pourvoir à des places d’oblats, les cours de Parlement dans les instances qui sont portées devant elles, condamnent presque régulièrement les abbés à recevoir ceux qui leur sont envoyés ou à leur verser pension, et, au surplus, nombre d’abbayes ont accepté sans résistance ouverte de subir la charge qui leur échoit. Il faudra dès lors organiser la lutte autrement et à cette bagarre en ordre dispersé substituer une bataille rangée. L’augmentation du montant des pensions en fournit l’occasion. L’Assemblée du Clergé se saisit de l’affaire et une supplique est adressée au Roi : elle n’aboutit pas, l’ordonnance de 1629 ne tint aucun compte de cette démarche. En 1635, même conjuration : il s’agit cette fois de s’opposer à l’adoption de l'Edit qui doit créer une commanderie de Saint-Louis, tandis que de leur côté, les « capitaines et soldats estropiés » présentent une requête à l’Assemblée en faveur de cette initiative. La charge en est jugée intolérable pour le clergé, la discussion se prolonge ; démarches, visites, députations, messages se multiplient à l’envi. L’Edit de 1633 qui avait reçu un commence-
ment d'exécution se trouve suspendu par une déclaration royale du 29 Juillet 1636 : une nouvelle base de taxation des abbaye est envisagée. Soit que l'intervention du Clergé ait obtenu ce résultat, soit que d’elle-même l'autorité royale ait changé d’avis, il n’y en a pas moins là un nouvel épisode de l’antagonisme entre celle-ci et les abbayes, dont les « stropiats »faisaient les frais car il devenait de plus en plus impossible de caser dans les monastères toutes les victimes des guerres que la Fronde et le règne de Louis XIV allaient accroitre dans des proportions considérables.
Cependant, ici, encore, en dépit de ces évènements qui constituent évidemment le « gros plan » de cette prise de vues, il ne faut pas méconnaitre tout ce qui, dans l’ombre et sans bruit inutile, se réalise pour la, mise en application des édits royaux dans les monastères assujettis. Les doléances, les plaintes de quelques-uns, peut-être même de beaucoup ne doivent pas faire oublier que, malgré tout, l'institution a fonctionné et si la monarchie n’en a pas retiré toutes les satisfactions qu’elle espérait, la faute en est imputable plus aux circonstances qui se prêtaient mal à son application qu'aux oppositions qui se sont manifestées. L'autorité du roi est en effet peu assurée, souvent peu effective ; le pays a subi tant de troubles, le pouvoir tant de traverses, l’ordre et la paix publics sont si mal garantis, la prospérité économique demeure si fragile que le royaume reste dans un état d'anarchie latent, l’administration a besoin d'être organisée et tenue en une poigne solide. Comment veut-on dans ces conditions qu’un mécanisme aussi délicat que celui du « droit d’oblat », devant jouer de surcroïit en présence d’abbés plus ou moins bien disposés à son égard, ait pu fonctionner sans-à-coups ? C'était impossible et cela d'autant plus que institution renouvelée se trouva vite inadaptée aux besoins qui tendaient sans cesse à augmenter tandis que la base d'imposition, par le jeu des exemptions, s’amenuisait de plus en plus. Un gouvernement plus fort, des abbayes mieux en mesure de répondre à tous égards à ce qu’on attendait d’elles auraient sans doute contribué à améliorer la situation mais sans la conduire à un point de perfection qu’elle ne pouvait atteindre. C’est seulement en 1674 que la vraie solution sera mise en œuvre et assurera à son réalisateur une place à part dans la gratitude nationale.
é = UE à PEUVENT TES PR à Us md s S 1 LA u [2 É Ha