Devoirs moraux du père, ou ce que le père do it faire
* Le devoir général du père dans son gouvernement, celui qui résume tous les autres, c’est, nous l’avons dit, de procurer le bien véritable de la société qu'il gouverne. — La première question qui se présente est celle desavoir ce qu’il faut entendre par ce bien véritable de la famille. Ce bien, nous l’avons dit aussi, est celui de tous et chacun des membres de la famille. Mais pour que ce bien soit véritable, la première condition, c’est qu’il soit dans l’ordre de la nature, c’est qu’il ne contrarie en aucune façon, mais bien plutôt développe et fortifie les rapports que la nature a établis entre les iqembres de la famille. Ce bien social doit donc se calculer en'donnant à chaque membre de la famille sa raleur relative eu égard aux autres membres. Or, comment déterminer cette valeur relative? Le raisonnement peut nous amener à deux ordres différents do valeurs entre les membres de la famille.
Au premier abord, ils semblent être tout à fait le contraire l’un de l’autre; mais la conciliation est facile et nous donne une solution précise. D'abord l’ordre de valeur, que j'appellerai théorique, est celui-ci : les parents n’ont eu des enfants que parce qu’ils le voulaient bien ; la nature leur donne sur eux, comme nous l’avons vu, une autorité très-grande; celte autorité tend à la satisfaction d’un double sentiment essentiel à la paternité : 1° le désir des parents d’avoir des enfants pour leur propre satisfaction, et 2“ le désir d’avoir des en- * fants pour le bien de ces enfants et de leur descendance. De là, outre le droit du gouvernement pour le père, fondé sur le second sentiment, qui est un sentiment de bienfaisance, naît une certaine espèce de droit de seigneurie qui lui permet d’user deses enfants à son propre avantage. — Or le père doit dans un gouvernement maintenir les rapports essentiels entre les men£ b res de la famille; donc il doit aussi maintenir et exercer son droit de seigneurie ; donc, dans le calcul du bien social, les parents doivent avoir plus de valeur que les enfants; premier résultat.
Mais la nature du sentiment paternel, que nous avons approfondie précédemment, nous en donne immédiatement un second tout contraire: en effet nous avons vu que lo sentiment égoïste n’avait dans le père qu’une importance secondaire relativement au sentiment de bienfaisance qui le porte à se dévouer au bien de ses enfants; de telle sorte que l’élément seigneurial, si je puis ainsi parler, tient dans son cœur et doit tenir dans ses actions une place très-petite relativement au sentiment de bienfaisance. De plus le père doit user de son droit seigneurial pour son propre bien ; or son bien consistant pour une très-petite partie dans
son bien propre, et pour une grande partie dans le bien de son enfant et de sa descendance, il devra user de son droit seigneurial un peu pour lui-même, beaucoup pour son bis. Nous trouvons donc que le père doit, dans l'obtention du bien social, maintenir entre les membres de la famille des rapports ainsi définis : rapport de seigneurie entre ses enfants et lui, dontle bien demande un peu de bien pour lui-même, beaucoup pour ses enfants; — puis rapport de gouvernant à gouverné qui est tout entier de bienfaisance et dans lequel le droit do seigneurie lui-même ne doit tenir qu’une petite place. • Donc le bien des parents relativement au bien des enfants ne doit occuper dans l’ordre du bien social qu’une place relativement moindre, puisqu’il n’occupe qu’une petite place dans le droit seigneurial qui no doit occuper lui-même qu’une petite place dans le gouvernement du père; deuxième résultat tout à fait contraire au premier. Je l’appellerai résultat pratique, parce qu’il est dérivé des rapports réels qui existent entre les membres delà famille, et non des rapports purement abstraits; et en outre parce que, d'après ce que nous avons dit, c’est évidemment le seul résultat qui doit être mis en pratique, le premier n’était qu'un pas fait pour arriver au second. Ce n'est qu’en s'arrêtanten chemin, en déguisant une partie de la vérité que l’on peut se fixer au premier. C’est pour avoir commis celle faute que la législation romaine a revêtu sur ce sujet un caractère de dureté qui frappe tout le monde ; c’est en la corrigeant et en prenant la nature non plus tronquée et imparfaite, mais complète et entière que notre législation est arrivée à une organisation relativement beaucoup plus parfaite. Peut-être a-t-ellcété trop loin dans celte voie, et a-t-elle
donné trop au fils et trop peu au père ; c’estce que nous aurons à examiner.
Il faut remarquer qu’il y a ici une autre raison qui fait encore prédominer le bien des enfants sur le bien des parents , raison bonne dans certaines limites, mais qu’il ne faut pas exagérer , c’est que le bien des enfants représente le bien du plus grand nombre. Car, ainsi que nous l’avons dit, la famille se compose non-seulement de membres actuels, mais encore de tous les membres à venir, embrassés tous dans la large étreinte du sentiment * paternel. Or évidemment le gouvernement de la société doit tenir un compte très-grand du bien de ces descen dants à venir; le père doit préférer ce bien à son propre bien, et il y est porté par la nature. Or les enfants actuellement existants représentent tous ces descendants, sont les dépositaires de ces espérances ; le père doit donc aimer en eux tous ses descendants , et chercher dans leur bien le bien de toute sa postérité. On voit par là combien, au point de vue purement utilitaire, on serait porté à donner une place infiniment petite au père vis-à-vis de sa descendance. Et c’est là un écueil pour le législateur trop porté à donner un poids excessif aux raisons d’utilité; il doit craindre de se laisser entraîner par là à affaiblir l’autorité paternelle et les liens de la famille. C’est là un véritable danger, car, s’il est vrai que l’Etatestune association de familles(l), dissoudre les liens de la famille, c’est désagréger les
(4) Comparez les paroles du tribun Albisson : Toute société se compose nécessairement d'une agrégation de familles . — la famille, élément primitif et nécessaire de toute société civile.
matériaux qui composent l’édifice social, les réduire pour ainsi dire en poussière, au lieu de leur laisser leur solidité compacte ; c’est compromettre la durée de l'édifice.
Concluons en disant : le bien véritable et ordonné de la famille consiste pour une certaine partie dans le bien du père ; pour une autre partie plus considérable dans le bien des enfants. Le père dans son gouvernement doit toujours s’efforcer de maintenir ces sages proportions. Il doit donc surtout cherchera procurer le bien de ses enfants et de ses descendants, sans toutefois négliger son propre bien ; et lorsqu’il devra opter entre les deux il devra choisir plutôt le bien de ses enfants. Mais remarquons que ce sont là des devoirs purement moraux du père, les enfants n’ont pas de droits qui y correspondent, ils ne pourraient pas contraindre le père à agir ainsi , s’il ne les faisait pas de lui-même. En un mot le père n’est responsable que devant Dieu de l’accomplissement des devoirs dont nous nous occupons maintenant.
Après avoir ainsi tracé d’une manière générale la conduite que le père doit tenir, et le but qu’il doit avoir en vue ; il est impossible de lui dicter son devoir en détail pour tous lesacles qu’il peut être tenu de faire pour s’acquitter dignement de sa noble mission. Les mille et mille circonstances de la vie fournissent à l’infini des occasions pour augmenter le bien dans la famille et des maux à lui épargner ou à adoucir. Il devra profiter du bien ou combattre le mal suivant que sa prudence l’inspirera. II doit s’éclairer par tous les moyens en son pouvoir afin d’agir le mieux qu’il lui sera possible. Mais quand il aqra fait ce qu’il peut et ce qu’il a cru bon
après une délibération consciencieuse, il aura accompli son devoir, et on ne peut rien lui demander de plus, lors même qu’un homme plus éclairé aurait pu mieux faire.
11 est cependant possible de déterminer certaines clas ses spéciales de devoirs du père, parce qu’ils se réfèrent . à certains biens, qui sont essentiels à la nature humaine,
.et qu’aucune circonstance ne peut excuser le père de ne pas procurer ces biens à ses enfants. Nous citerons les suivants r
1“ t’evoir d’ éducation religieuse ,morale et intellectuelle.
Education religieuse. — Le père est moralement tenu défaire instruire ou d’instruire son enfant dans la religion qu’il croit être la véritable. Cette éducation doit être assez complète pour établir solidement les principes religieux dans l’âme de l’enfant; et le mettre au moins à même, lorsqu' il aura acquis un plein développement intellectuel et moral d’adhérer sérieusement et librement à cette religion, ou, s’il croit devoir la rejeter, de ne le faire qu’en connaissance de cause et pour des motifs puissants.
Éducation morale. — Le père doit de bonne heure in- • culquer à ses enfants les principes de la morale la plus pure. S’il est vrai que le bonheur n’est possible que dans la vertu, on voit que l’obligation, dont nous parlons ici, est la plus impérieuse pour le père, puisque son accomplissement est la condition sine qud non du bonheur de son fils. 11 ne suffit pas de donner à l’enfant la notion de ses devoirs; il faut les lui faire pratiquer de bonne heure. Le reprendre , lorsqu’il les viole, et user, sans faiblesse, comme sans dureté, du droit de ^ correction, quiarme le bras du père pource motif sacré.
Mais le père a deux armes encore plus fortes , qu’il est de son devoir d’employer et qui, le plus souvent, le dispenseront d’avoir recours à l’autre. La première est l'exemple. Que n’a-t-on pas dit sur la force de l’exemple entre les hommes? et combien n’est-il pas plus puissant sur les enfants, dont les imaginations naïves sont si facilement impressionnées par la vue de ce qui les entoure, dont les âmes se mettent si facilement à l’unisson avec tout ce qui les environne, et s’imprègnent si profondément de l'atmosphère dans laquelle elles vivent ! Le premier devoir du père sous ce point de vue, c’est donc de créer en lui-même la bonté morale qu’il doit produire dans ses enfants, et de ne pas prêcher une chose par les paroles qu’il dit à ses eüfants ou qui leur sont dites en son nom, tandis qu’il en prêche une autre par ses actions. — La seconde arme que le père doit employer pour moraliser ses enfants avant le droit de correction, c’est une sérieuse attention au développement de leur cœur, à l’éveil en eux de tous les sentiments qui peuvent devenir dangereux. Que de peines les parents s’éviteraient par une sollicitude plus sage et plus constante pour la moralité de leurs enfants ! Être choqué d’un défaut, qu’on découvre un jour tout d’un coup enraciné au cœur de son enfant ; le punir violemment, quelquefois avant qu’il ait compris en quoi il a pêché; puis fermer ensuite les yeux jusqu’à ce qu’on soit de nouveau heurté par la reproduction du même défaut ou par un autre; ce n’est pas faire l’éducation d’un enfant, c’est bien plutôt lui gâter lecaractère. Mais veiller sans relâche sur cette jeune âme, apprendre à y lire et à connaître au moindre signe ce qui s’y passe; saisir à sa première apparition le symptôme d’unemauvaise im-
pression et s'appliquer immédiatement à en contrarier l'effet par une bonne en sens inverse; redresser avec douceur une faute qui ne peut être que légère, lorsqu’elle est la première : c’est là la vraie méthode pour faire une âme droite et vertueuse, sans qu’elle se doute comment elle l’est devenue. Enfants déjà grandis, qui vous sentez bons au fond de l’âme et attachés à la vertu , sans soupçonner comment vous en êtes arrivés là, et sans avoir conscience d’avoir fait aucun effort violent pour y parvenir, bénissez la main de vos parents; aimez-les et admirez-les d'autant plus que vous croyez leur moins devoir. Ils ont accompli en vous l’une des œuvres les plus belles et les plus difficiles. Ils ont trompé l’inexorable loi de cette vie malheureuse; ils vous ont donné le plus grand bien, la vertu, sans que vous l’ayez acheté par la peine et le travail. Et vous, parents, qui voulez sincèrement le bien de vos enfants, voulez-le fortement, avec constance, et non par boutades; et vous l'obtiendrez ainsi plus facilement et plus sûrement.
Éducation intellectuelle. — Ici le devoir des parents est moins déterminé. Ils doivent donner une certaine éducation intellectuelle à leurs enfants; mais le degré de celte éducation peut beaucoup varier suivant les cas, surtout suivant leur position de fortune et de relations sociales. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le minimum d’instruction que les parents doivent à leurs enfants, c’est ce qui leur est nécessaire d’abord pour rendre leur esprit capable de saisir les principes de la religion et de la morale, qui sont essentiels, et ensuite de gagner leur vie et d’accomplir leurs devoirs sociaux. Hors de là, les parents peuvent pousser l’instruction de leurs enfants aussi loin qu’ils veulent. Ils doivent toute-
fois, éviter un écueil : c’est, en développant beaucoup leur éducation intellectuelle, peut être par un motif de vanité, souvent par un très-bon motif, de ne pas développer parallèlement ou même de laisser neutraliser, étouffer ou même combattre l’éducation religieuse et morale, qu’ils ont dû donner à leurs enfants. La conciliation de ces divers intérêts est l’un des problèmes les plus difficiles soumis à la prudence du père de famille.
2° Devoir d'entretenir le corps de leurs enfants et de leur fournir des aliments.
C’est un devoir pour les parents de nourrir leurs enfants, de veiller au développement normal de leur corps, de prévenir chez eux les maladies et de les soigner quand ils souffrent. Cela n’a pas besoin d'être démontré, ni d’être longuement développé, tant cette vérité est banale. Le point délicat que les parents doivent encore décider ici, c’est la manière de concilier les soins à donner an corps de leurs enfantsavec l’éducation de leur Ame. Rappelonsseulement qu’il faut résoudrole problème sans sacrifier l’un des termes, ce que l’on est trop facilement porté «à faire, dans un sens ou dans l’autre.
Quant aux aliments que les parents doivent à leurs enfants, ils doivent être mesurés à la fois sur les besoins de l’enfant et sur les ressources des parents.
III. — Droits du pire, ou moyens que le père peut employer dans son youvernement.
Le fait de la société paternelle n’ajoute précisément aucune classe nouvelle de droits à ceux que le père avait déjà. Elle est seulement un exercice plus complet de ces * derniers, en élargissant la sphère où ils se dévcloppe-
ont,* et en permettant au père d’user de ses pouvoirs sur chacun de ses enfants, non plus seulement dans l’intérêt de l’enfant sur lequel il les exerce, mais dans l’intérêt de tous les membres de la famille, pour le plus grand avantage et de cet enfant lui-même, et de tous les autres et aussi du père lui-même.
Nous reportaut donc à la déduction que nous avons faite des droits du père, en parlant successivement des divers titres qui leur donnent naissance, nous trouvons qu’il faut distinguer dans la vie dès enfants trois périodes (1) : 1° celle où l’enfant n’a pas encore acquis le plein usage de ses facultés ; 2° celle où il est parvenu à cet usage complet de ses facultés, mais où il reste encore dans la société paternelle ; 3“ celle où le fils, maître de lui-même, est aussi sorti de la société paternelle.
Notons que les droits qui existent pour le père dans une période postérieure existent a fortiori dans une période antérieure.
Première période. — 0'u l’enfant n’a pas encore le plein usage de ses facultés.
Nous avons vu que cette période est caractérisée par ce que nous avons appelé proprement le droit de puissance du père sur son enfant.
Ce droit de puissance est le droit pour le père de donner à toutes les actions du fils une direction, que la personne de celui-ci n’est pas encore capable de leur donner.
(I) V. Grotius. De i. B. et P.,L. t. ch. 5, It; — Pvffendorf, De off. homini* el cm*; L. 2, ch. 3, n° 6.
D’après cette définition on voit qhe ce droit, l'un des plus larges qu’un homme puisse avoir sur un autre homme, embrasse tous les droits que le père peut avoir sur son enfant, et qu’il absorbe pendant la période qui nous occupe, tous ceux qui existeront seuls dans les périodes sultèéquentes. De la sorte , on pourrait considérer tous les droits du père pendant notre période comme de simples fonctions de ce droit de puissance.
.11 est cependant deux droits qui sont moins des fonctions proprement dites du droit de puissance, que des accessoires de ce droit, des conditions de son exercice. Aussi nous croyons bon de les classer à part : ce sont le droit de garde, condition essentielle pour que le père puisse exercer sa puissance sur son enfant; et le droit de correction, sanction de ces droits dans la famille.
De là trois subdivisions :
A. — Droit de garde;
B. — Droit de puissance proprement dit ;