Le plus souvent, le législateur se borne à interdire
(1) Charte d’affr. de Montluçon, Anc. Bourb., I. 405. Anno 1242.
(2) Coutumes octroyées aux bourgeois de, par RaouL, SIRE DE CULANT, ap. La THAUMASSIÈRE, Coutumes locales de Berry, ch. LXVII. Anno 1275.
(3) BoNpuRAND. Coutumes de Tarascon, XIV°, Nimes 1892.
(4) Du CanGE. Stat. Avenion. MSS ex museo suo fol. 45, v° racemator.
(5) {bidem. Staluta Avenion. Lib. 3 rubr. 6 art. 4.
le grappillage tant que la vigne n'est pas complètement récoltée. Il en était ainsi à Turin.
37. « Quod nullus rapolator intret causa rapolandi in vineam alicujus custodiæ, donee omnes vineæ fuerint contrefactæ et vindemiatæ » (1).
38. Ils’y trouve aussi pour Avella un texte malheureusement tronqué :
39. «Si quis... intraverit allenum campum... vel alquam alienam vineam... pro rapolando vel colligendo, seu causa rapolandi vel coligendi, seu rapolaverit vel colegerit 1bidem aliquos fructus, ... » (2).
40. En Berry, les grappilleurs ne pouvaient pas entrer dans les propriétés avant l'enlèvement de la récolte :
41. «Il n'est aussi permis à aucuns entrer es vignes d’autruy après qu’elles seront vendangées, pour y prendre les fruits et grappes de raisins qui pourroient y être demeurés jusqu'à ce que le clos d’icelles soit vendangé, sur peine d'amende arbitraire (3) ».
42. La coutume du Bourbonnais va même plus loin : Il faut que trois jours se soient écoulés avant que les grappilleurs puissent entrer.
43. « On ne doit aller aux vignes pour icelles grappeter que trois jours après que lesdits vignes seront vendangées sous peine d'amende » (4).
() Du CanGe. Stat. Taurin. cap. 139 ex Cod. reg. 4622. A. Ann.
(2) Ibidem. Stat. Avellæ. cap. 65. ex Cod. reg. 4624. Ann. 1496.
(3) THAUMAS DE LA THAUMASSIÈRE. Op. cit, Titre XV, p. 506 art. VIL Etest le pareil observé contre les grappeurs de Vignes Cout d'Etampes, CXC.
(4) BourDoT bE RicaeBourG. Op. cit., Bourbonnais, t. III, art 371, p. 106.
44. Suivant l’ancienne coutume de Verdun : « Nul grappeteur ne courra, ne doit aller aux vignes jusques li communs à fait crier qu'ils courent; et ce ils étaient trouvés, j'en puins lever ni amende (1). »
45. Les Parlements n’ont guère légiféré sur cette malière, el le seul texte en vertu duquel le grappillage est toléré en France est celui du décret de 1791 que l’article 75 de la loi du 21 juin 1898 est venu confirmer.
46. Les sanctions sont, comme pour le glanage, insérées dans l’article 471, n° 10 du Code pénal.
47. Notre première partie énumère les abus de toutes sorles qu'entraine le grappillage, 11 n'y a pas lieu d'y revenir.
48. Nous ne voulons cependant pas aller plus avant, sans analyser les conditions dans lesquelles s'effectue le grappillage au temps présent.
49. Et tout d'abord, le perfectionnement des moyens de récolte en a-t-1l atténué la portée ?
90. Et pouvons-nous appuyer les dires erronés des commissaires du Projet Deverneilh et prétendre, à un siècle d'intervalle, que les grappillons qui restent après la vendange sont quantité négligeable ?
91. Nous pouvons affirmer que le grappillage trouve presque loujours à s'exercer sur une multitude de grappillons, attendu que la manière de « vendanger, ne s’est
(1) BouRDOT DE RICHEBOURG. Op. cit., p. 506. — TurPIN (E). Les vignes el les vins du Berry. Bourges 1907.
point améliorée à travers les âges ; l'instrument est resté lemême, la main de l’homme.
02. Nous rappellerons d’ailleurs que certains cépages nourrissent plus de grappillons que d’autres. En outre, certaines pratiques culturales influent sur la produc- Hion des grappillons, le pincement entre autres, et il est assez difficile de déterminer par avance la quantité exacte qu'une vigne en pourra fournir. Cependant, on peut en évaluer le poids à 50 kilogrammes au minimum par heclare.
53. En Algérie, M. Marès, professeur départemental d'agriculture, nous à signalé des carignans où il avait vu ramasser Jusqu'à vingt quintaux de grappillons par hectare, ce qui incitait certains marchands de fruits à se transformer en véritables « entrepreneurs d'un nouveau genre »,embauchant les enfants pour les faire grappiller pour leur compte!
94. Suivant M. Ch. Gide: « Dans certains clos et certaines années, un homme aidé de sa femme et de quelques enfants, peut ramasser, s'il est assez hardi pour arriver bon premier, 5 ou six hectolitres de vin qui valent une centaine de francs » (1).
55. La quantité est du reste très variable suivant que la récolte est faite à forfait ou à la journée. Quand ils travaillent à forfait, les vendangeurs, tout en ayant intérêt à fournir le plus grand nombre possible d'hectolitres, ont aussi tout avantage à faire vite et le temps qu'ils mettraient à ramasser des grappillons que l’état de maturité ne permet pas toujours de distinguer facile-
(1) Ch. G10E. L'Émancipation, p. 147, Nîmes 1901.
ment des feuilles, se traduirait au bout de la Journée par une perte sèche pour l'ensemble de la colle.
56. Si la vendange est faite à la journée, il ne faut pas non plus que la recherche et l'enlèvement des grappillons coûte plus de temps que n’en représente la valeur de ces grappillons. Il en reste donc forcément.
57. En grande propriété, sous le régime du faire valoir direct où l’on fait nécessairement appel à la main-d'œuvre salariée, les abus deviennent souvent de règle et les moindres sont ceux qui consistent à abandonner une foule de grappillons ou même des grappes sur les souches. Les vendangeurs les laissent pour leurs amis !
58. Mais lorsque les vignes sont soumises au métayage ou au fermage ou appartiennent à de petits propriétaires, iln’enest plus ainsi:tous ceux-là vendangent eux-mêmes, avec leur famille, ils s'appliquent à ne rien oublier, car ils ont intérêt à ne rien perdre.
99. I] faut noter, en outre, que dans les vignobles où les raisins sont récoltés pour la vente en nature, ou dans les crus fameux, au fur et à mesure de leur maturité, il reste très peu de raisin sur les souches après la dernière opération. Mais il est, dans ce cas, indispensable à chaque particulier de faire garder soigneusement ses terres, les «bans de grappillage » étant absolument insuffisants pour arrêter les grappilleurs qui viennent « vendanger » après la coupe des grappes mûres les premières.
60. Dans nos anciennes vignes françaises, on se défend encore contre le phylloxéra au moyen de la submersion. Le grappillage, intervenant immédiatement après la vendange, retarde la submersion et risque d'amener une aggravation du mal. Le « ban de grappillage » arrête momentanément toute culture. On ne peut
ANTIQUITÉ ET TEMPS MODERNES 151 pas par exemple «espoudasser » ; autre gène pour les viticulteurs.
61. Dans le Midi, ilest dans les habitudes d'envoyer les moutons pâturer, les feuilles des vignes après les vendanges. Les propriétaires y trouvent le profit du fumier laissé par les moutons; or, le pâlurage ne peut avoir lieu ni avant ni pendant le grappillage ! Voilà encore une perte appréciable.
62. À Marsillargues, avant même que les vendanges soient terminées, les terres sont envahies par une myriade de grappilleurs qui n'ont rien de commun avec les indigents, et la municipalité met aimablement à leur disposition les tombereaux de la commune ! Heureux pays ! Heureux grappilleurs !
63. Au reste, c'est surtout dans le voisinage des grandes villes, que la propriété peut avoir à souffrir des agissements des grappilleurs.
64. À Montpellier, commune viticole, des arrêtés municipaux réservent le grappillage aux indigents ; une carte, sur laquelle est consigné le signalement du grappilleur, est remise à ceux qui en font la demande et qui excipent de leur qualité.
65. Mais 1l n’en est guère délivré que 10, c’est au moins le chiffre de 1910, et on évalue a plus de 3000 le nombre des grappilleurs. (1)
66. C’est excessif! Il est vrai que les inscriptions au bureau de bienfaisance atteignent près de six mille !
67. D’après les indications qui nous ont été fournies par la Régie des Contributions indirectes on peut compter que dans chacune des 341 communes de l'Hérault il y a généralement 5 ou 6 « gros grappilleurs » non indigents qui récoltent de 18 à 20 hectolitres de vin qu'ils distllent le plus souvent: Comme ils n'ont pas la qualité de «Bouil-
(1) D'après les bureaux de la Mairie.
leur de cru » on leur dresse procès-verbal quand ils demandent un litre de mouvement.
68. Et c'est grâce à ces procès-verbaux que nous avons pu être renseigné imparlialement.
69. En somme, le « grappillage » est exercé par tous ceux qui le veulent et non par les véritables indigents ; son usage abusif a fini par ameuter tout le monde contre lui, jusqu’à l'éminent économiste Charles Gide, dont le libéralisme est bien connu et dont voici appréciation :
70. « En fait, il n’est pas de forme de parasitisme plus effrontée et ayant plus d'inconvénients pratiques que le grappillage. Provocation aux querelles, tentation au vol, mépris de la loi et de ses représentants, détérioration des vignobles, tels sont ses méfaits chroniques. Ce ne sont pas des Ruth qui vont grappiller, mais le plus souvent des gens qui n'en ont aucun besoin, mais qui trouvent que ce quine coûte rien est toujours bonà prendre. On voit arriver dans leurs carrioles, au trot de leurs petits chevaux qui leur appartiennent aussi. des propriétaires aisés qui récoltent chez eux 30, 40, 50 hectolitres de vin, mais qui préfèrent le garder pour le vendre, et boire le vin qu'ils auront récolté sur la vigne d'autrui, ce qui lui donnera un bouquet spécial ! Voici des cabaretiers qui viennent remplir gratuitement leurs caves avec du vin qu'ils revendront à bon prix à leurs clients. Voici des fainéants qui n'ont pas voulu travailler pendant les vendanges, et qui ont trouvé trop pénible de porter le banaston ou de se courber pour couper, mais qui trouvent agréable et commode de venir ramasser les grains oubliés. Ils arrivent en famille, avec les enfants s'il y en a, une vraie partie de plaisir ; 1ls campent sur les vignes comme en pays conquis. 51 le propriétaire les rencontre, ils ne le saluent pas et silles engage à aller plus
loin, ils le rabrouent rondement. Se moquant de la loi qui leur défend d'entrer dans les vignobles non encore vendangés, ils suivent la troupe des vendangeurs en arrière-garde, 1ls se déploient sur ses flanes en tirailleurs. S'ils ont quelque bonne amie dans la troupe des coupeuses, celle-e1, au besoin, leur fait passer quelque grappe ou tout au moins leur fait la gracieuseté de l'oublier sur la souche.
T1. » Celle espèce de brigandage prend de telles proportions qu'il risque de porter un certain préjudice à la viticulture. Beaucoup de propriétaires, en effet, préfèrent vendanger des raisins avant leur maturité pour n'avoir pas l'ennui de les faire garder où même ils s'abstiendront de planter les espèces tardives, comme les Claireltes par exemple.
72. » Quelques lecteurs se récrieront à ce tableau, qui est pourtant absolument exact, et diront peut-être ; voilà bien la jalousie des riches | — Mais du tout! Les riches au contraire, les gros propriétaires réussissent tant bien que mal à se défendre ; ils ont des gardes particuliers, le plus souvent, et en tout cas ils peuvent payer quelque vigoureux gaillard pour surveiller leurs vignes. Mais ceux qui éprouvent le plus de dommage ce sont les petits propriétaires qui n'ont que des parcelles disséminées aux quatre points cardinaux, sur lesquelles ils n'habitent pas etsur lesquelles, même en supposantqu'ils passent leur temps à se garder eux-mêmes, ils ne peuvent pas être partout à la fois.
73. » Les vrais travailleurs qui, précisément parce qu'ils travaillent et sont occupés aux vendanges jusqu'au dernier jour,ne peuvent pas grappiller, ceux-là ont la douleur de voir enlever à leur barbe, par ces nuées de frelons, les grappillons sur lesquels ils comptaient pour
eux-mêmes et qu'ils avaient peut-être un peu trop genéreusement laissés sur la souche. J’ai vu, le dernier jour des vendanges, les pauvres vendangeurs, sitôt le travail fini, se mettre à courir pour sauver du moins quelques grains que la bande vorace qui les serrait de près n'avait pu encore atteindre, mais qu'elle leur disputait déjà.
74. » Les pauvres honnêtes, qui ne veulent pas être pris en contravention, attendent consciencieusement le jour marqué par l'arrêté préfectoral ou municipal pour l'ouverture du grappillage. Ce jour-là, ils ont beau se lever matin, 1l est trop tard ! Tout a été raflé par ceux qui se moquent des gardes champêtres et des procès-verbaux. On peut dire, sans ironie, que la date à laquelle le grapillage est autorisé est précisément la date à laquelle il est terminé. C'était le 30 septembre cette année, dans la commune où Je réside en ce moment, que le grappillage avait été autorisé par le maire. Or, on a vu des nuées de grappilleurs toute la semaine du 24 au 30, mais à partir du 30 on n'en à plus aperçu, par la fort bonne raison qu'il ne restait plus rien à grappiller (1) ».
T5. Je tiens aussi à citer le passage suivant, qui est l’œuvre d’un ancien magistrat de la Cour d'Aix :
T6. « Un de ces nombreux étrangers, que le commerce des vins amène dans nos campagnes, surpris du nombre énorme des grappilleurs qu'il rencontrait en chemin, me disait un jour : « Comment une population essen- » Uellement agricole comme est la vôtre, dans un territoire
» si vaste et si fertile, peut-elle compter une telle quantité » d'indigents? On ne voit cela nulle part dans le restede
» la France !» — Piqué par celte désobligeante obser-
(1) Ch. GE. L’émancipalion. Le grappillage, p. 147, Nîmes 1901,
valion, notre amour-propre d’Arlésien se révolta ; nous nous empressâmes de lui répondre : « Détrompez-vous, Monsieur, 11 y a moins d’indigents que vous ne le croyez ; la plupart de ces grappilleurs sont des artisans (et il y en a de tous les métiers) qui se font un divertissement de déserter l'atelier ou le chantier momentanément et d’aller récolter eux-mêmes, sous le couvert du grappillage, une provision de raisins et de vin, qui ne leur aura coûté que la peine de se baisser. [1 y a aussi parmi eux de petits propriétaires qui, étant dans l'habitude de vendre leurs propres raisins, se contentent, pour leur usage personnel, des produits du grappilläge. Beaucoup de mères de famille, que vous voyez avec une nombreuse progéniture, battant les champs, sont des ménagères avisées, qui font ce calcul quele gros grappillage fournira un bon appoint à leur provision hivernale et leur procurera, sans bourse délier, du vin passable et une bonne piquette. — Vous voyez bien, d’ailleurs, que ces moyens de transports, ces bateaux, ces charettes, où s'entassent les corbeilles de fruits grappillés, nesauraient ètre l’altirail de malheureux indigents..….. »
77. » Par cette véridique réponse, nous remimes les choses au point et démontrâmes à cet étranger qu'il y à loin de la drudo terro d'Arle (comme l'appelle notre grand poète provençal) à ces pays déshérités, dans l’un desquels il avait pu se croire un instant. Mais alors, répliqua-t-1l, le grappillage n’est plus chez vous le bien du pauvre! Ce n’est plus cette institution charitable que le législateur antique — un vrai réaliste celui-là — introduisit dans les lois et dans les mœurs. Ce n’est plus un secours à l'indigence, c’est une prime offerte à l’avidité des gens sans vergogne, une proie livrée à Ja rapacilé, au détriment des vrais indigents qui pâtissent évidemment d'une telle
conséquence, au détriment aussi souvent de viticulteurs peu aisés.
T8. » Nous avions encore en mémoire les doléances d’un modeste fermier, qui nous disait peu dejours avant : «Avec ces grappilleurs, je ne suis pas maître d'effectuer ma récolte normalement, méthodiquement, en laissant mûrir sur la souche les grappes retardataires. Non, il faut que je me hâte, que je prenne à la file, que je détache le raisin même encore vert, si je ne veux en faire l'abandon au grappilleur qui le guette, je ne puis m'arrêter, interrompre ma récolle, car le grappilleur est à mes trousses. ou bien je dois faire garder ce que je laisse sur pied, et je sais ce qu'il en coûte (parfois plus cher que je ne vends) Comme première conséquence, la qualité de ma récolte s'en ressent el perd de son prix..., mais ce n’est pas tout ! Ce grappillage donne lieu à une production abondante de vin fraudé qui concurrence, dans la ville, le vin honnèétement recueilli. Beaucoup de gens, en effet, ne consomment pas tout ce qu'ils grappillent et font trafic du superflu. Peut-on en douter, quand on voit employer au grappillage des charrettes attelées, qui trouveraient à gagner aux vendanges 7 ou 8 francs par jour, et des ouvriers qui préfèrent grappiller que travailler. Si les bras manquent pour les vendanges, c'est, évidemment, que le grapillage est plusrémunérateur !... Cela devrait-il être? »
79. » Ainsi parlait ce bon vigneron, et il semblait bien avoir raison.
80. » Le grappillage actuel à perdu son caractère charitable ; il s’est transformé en une véritable industrie ; le profit étouffe la vergogne ; l'audace et l’effronterie se couvrent d'un prétexte de droit |