‹ Le droit de la guerre et de la paix (volume 4)Chapitre 56 sur 113 · LIVRE I, CIIAPITIŒ I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAPITIŒ I

leiiieiit. La guerre elle-même nous conduira ensuite à la paix, comme à sa (iernière fin.

11. — I . Sur le point de traiter du droit de la guerre, nous devons voir ce (|ue c'est (juc la guerre, ce que c'est que le droit dont il s*agit. Gicéron a délini la guerre : « un débat qui se vide par la force. » Mais Tusage a prévalu de désigner par ce mot non pas une action, mais un état (*) ; ainsi la guerre est Tétat d'individus qui vident leure différends par la force, considérés comme tels *. Cette définition générale comprend toutes les sortes de guerres dont il Sera parlé dans la suite; car je n'en exclus pas la guerre privée qui, étant plus ancienne que la guerre publiijue, et ayant incontestablement la même nature, doit pour cette raison être désignée par ce seul et même nom, qui lui est propre.

2. L'origine de ce terme n'y répugne pas. Le mot bellum descend d'une expression ancienne, ^/u6//M7n, comme de duonus on a fait bonus, et de duis, bis. Le mot duel-

n Philon dit {De legih. spécial. t II) que «l'on regarde comme ennemis non-seulement ceux qui nous attaquent actuellement sur mer et sur terre, mais encore ceux qui dressent dos moyens d'attaque contre nos ports ou nos murailles, quoiqu'ils ne soient |)»s encore aux mains avec nous. » Servius fait cotte remarque sur ce vers du livre I*' de l'Kinéide : « AfC bello major et armis » (personne ne Ti^mportait sur Ence dans la guerre et dans les armes), que le mot de guerre renferme l'idée des projets que Ton forme contre un ennemi, tandis que le mot armes se dit lenJeiDent des hostilités actuelles. Le même Servids ajoute que « la ffuerre est tout le temps pendant lequel on est dccupé aux préparatifs or à l'exécution des actes d'hostilité. Le combat se dit du moment où Ton vient actuellement aux mains. » Grotius.

* Car non-seulement ceux qui sont en guerre ont plusieurs relations différentes avec d'autres personnes neutres, en vertu desquelles ils font bien des choses qui ne se rapportent nullement à Tétat d'hostilité ; mais encore ils peuvent agir et ils agissent quelquefois entre eux comme s'ils n'étaient pas ennemis, en sorte qu'à cet égard l'usage des voies de la Force et les droits de la guerre sont suspendus. C'est ce qui a lieu lorsque deux ennemis font ensemble quelque convention ou (}uelque traité. (Barbetrac.)

lum vient de duobus^ dans le même sens que nous appelons la paix wiion. C'est ainsi que les Grecs avaient tiré d'un terme qui désignait la multitude, le mot icdXe- (xo(y; chez les anciens aussi le mot Xur, était venu de l'idée de désunion, comme la dissolution des parties d'un corps avait donné le terme Aùr, *.

3. L'usage ne rejette pas non plus cette signification plus étendue. Que si quelquefois la dénomination de guerre est uniciuement réser>'ée à la guerre publique, cela n'est pas un obstacle pour nous, puisqu'il est trèscertain que le nom du genre ^st souvent affecté d'une façon particulière à l'espèce, surtout lors<iu'elle est plus éminente. Je ne comprends pas la justice dans ma définion, puisque l'objet même de cette discussion est de recnercher s'il existe quel([ue guerre qui soit juste, et quelle guerre est juste. Il faut, en effet, distinguer ce qui est en ([ucstion d'avec l'objet même par rapport à quoi la question est proposée.

III. — 1. En donnant pour titre à ce traité : Du Droit de la guore, nous entendons par là rechercher d'abord — ce qui a été dit déjà — s'il y a quelque guerre qui soit juste, et ensuite ce qu'il y a de juste dans la guerre. Car le mot droit ne signilie autre chose ici que ce qui est juste, et cela dans un sens plutôt négatif qu'affirmatif, de sorte que le droit est ce qui n'est pas injuste. Or, ce ([ui est injuste c'est c^ qui répugne à la nature de la

société des êtres doués de raison ^. C'est ainsi que Cicé-

* « Je crois avoir découvert sûrement, — dit Barbetrac, après avoir relevé l'inutilité de ces étymologies, — ce que notre auteur veut dire. et ce qui lui a donné lieu de proposer ici l'étymologie de ce mot, qn*il fait venir tacitement de Aub>. Il a pris Auy) dans le sens de Xuirv), dolor; et il a eu dans Tespril Tétymologie que Platon donne de ce motXumi» qu'il tire de \^(a, parce que quand on souiïre de la douleur, il le fiit une dissolution du corps, c*est-à-dire des parties du corps... »

(Barbeyrac.)

*'* Avant Grotivs, les principes du juste et de Tiiyuste n*avaiait été

ron déclare qoe dépouiller autrui en vue de sou propre avantage, c'est agir contrairement à la nature, et il le prouve par cet argument que, si Ton agissait de la sorte, la société des hommes, la vie en commun s'écrouleraient nécessairement *. Florentinus démontre que c'est un crime pour l'homme de tendre des embûches à son semblable, parce que la nature a établi entre nous une sorte de parenté. « De même, dit Sénèque, qu'il existe une harmonie entre tous les membres, parce qu'il est de

nulle part posés rationnellement. La science était entre les mains des théologiens, qui prétendaient en baser les règles sur les Écritures, et qui Tavaienl souveut compromise au milieu des mille cas de conscience de leur casuistique. Grotius la tira de cette confusion. 11 l'amena sur le terrain du raisonnement. Il posa pour la première fois un principe philosophique, auquel il se rattacha pour juger ce qui était permis et ce qui était défendu. Il fut enfin le fondateur de la science comme science. Voir Bélihe, Philosophie du droit, t. I, p. 9 et suiv. — La théorie queGaoTirs développe ici a toutefois été critiquée. Suivant lui, le principe du droit est dans la sociabilité de Thomme; tout ce qui n'est pas contraire à la nature de la société est juste, tout ce qui lui est contraire est injuste. De là le nom de socialtste qu'on a donné à cette école, dans biquelle se rangent Puffe.\oorf,Cocceius et Burlamaqui. Certes ce principe, sous beaucoup de rapports, était lumineux et fécond. Il est certain que la morale est une science plus individuelle, le droit une science pins sociale, et que les institutions se mesurent sur les besoins de la société pour le salut de laquelle elles sont faites. Mais, énoncé seul, ce principe était insuffisant. Il conduisait à de faux résultats, parce qu'il ne tenait pas compte de la liberté et de l'individualité de l'homme. On voit ivec peine Grotius croire à la légitimité de l'esclavage. Et, en effet, cette institution n'est pas essentiellement contraire à la nature de la société, comme le démontrent tant d'États florissants qu'a déshonorés cette plaie. Enfin, sous un autre point de vue, le priucipe formulé par Gronos était vicieux, en ce qu'il ne fournissait aucun temps d'arrêt pour distinguer le domaine du droit de celui de la morale. Toutes les vertus lOBt sociales; et pourtant, le législateur a-t-il mission pour forcer les hommes à être vertueux? C'est un des principaux services de Kant, que d*avoir le premier tracé d'une main ferme cette importante distinction. Voir B^UME, libr. cit., 1. 1, p. 10; p. 185 et suiv. P. P. F.

* CicKKON. ~ De offie,, lib. Ill, cap. v.

riutértH du tout qu'ils soient conservés chacun en particulier, de même les hommes s'épargnent entre eux, parce que nous sonnnes nés pour la vie commune*. La société ne peut sul)sister, en effet, que par l'amour et par la protection réciproques des parties dont elle se compose (*). » 2. Gomme la société peut être sans inégalité (**), telle que celle (jui existe entre frères, citoyens, amis, alliés; ou avec inégalité — la société par excellence pour Aristote ^, — celle, par exemple, qui a lieu entre le père et les enfants, le maître et l'esclave, le roi et ses sujets, Dieu et les hommes (***); ainsi, autre est le droit de ceux qui vivent entre eux dans l'égalité, autre est le droit de celui (jui gouverne et de celui (jui est gouverné, considérés l'un et l'autre comme tels '. Nous appelerons avec

* SéXEc. — De ird., lib. H, cap. xxxi. (Barb.)

{*) Sénèque, {Epist. 48) dit « qu*il faut cultiver avec soin et reli* gieusement cette société, qui nous confond tous les uns avec les autres, et qui nous enseigne quMl y a un droit commun au genre humain. » On peut voir encore sur ce point Chrysostôme, sur la 1** ÉpUre aux Co^ rinthienSf chap. xi, vers. l. Grotius.

(**) De même que les grammairiens distinguent une construction de convenance et une construction de régime. Grotids.

^ Rarbevrac fait remaniuer que c'est au sujet de Tamitié, qui est le lien des sociétés, qu*Aristotc fait cette distinction. Ethic. IS'ichom.^ lib. Vllï, cap. VIII. P. P. F.

(**') Voyez, sur cette sorte de sociétés, Puilon, dans le traité sur ces mots : X;évr,(j/£ NôSe. Plltarque dit aussi quelque chose làdessus dans la Vie de Numa. Grotius

3 11 faut bien remarquer cette restriction. Car, comme le dit très-bien ici Zit'GLER. dans toutes les aflaires (ju'un supérieur et un inférieur ont ensemble, indépendamment de la telatiou de supériorité, le droit d'égalité a lieu tout de même qu'entre personnes égaies. Ainsi, par exemple, les contrats entre un prince et quebju'un de ses sujets, ne demandent pas d'autres règles que celles qui doivent s'observer de particulier à particulier... J'ajoute ([u'il y a des cas où celui (|ui est supérieur à certains égards, se trouve l'inférieur à un autre égard, et qu*ainsi le droit de supériorité change alors par rap|)ort aux mêmes |)ersonnes, selon !■ nature des choses. Ainsi un magistrat doit honorer son père et sa mère.

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