‹ Le droit de la guerre et de la paixChapitre 38 sur 143 · LIVRE m, CHAPITRE \l. TM · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE \l. TM

Jufitr, il Taut que celui qui a lue uil commis un crime, «liiiémo un crime assez gi'and pour pouvoir éti'e puni <!u supplice de la mort devant un juge équitable. Nous parlerons moins de cette matière maintenant, parce que tout ce qu'il l'aul eu savoir a été suTtisamment expliqué, rmu&le pensons, au cliapitre des peines.

III.— I. Plus haut, lorsque nous traitions des supplinnls— or, comme dans la paix, il y a aussi dans la )nicrre des suppliants — nous avons séparé la fortune roniraire et la conduite injuste. Gylippe, dans le passafic •t« Diodore de Sicile que nous avons commencé de citer >«, demande dans quelle classe les Athéniens doivent ttte placés, dans celle des mallieureux ou dans celle des coupables? El il nie qu'on doive considérer comme des malWureux ceux qui. d'eux-mêmes, sans avoir été pro- 'iK|iiPs par aucune offt^use, auraient porté la guerre wnire les Syracusains : d'où il infère que commo ils mieiit entrepris spontanément la guerre, ils devaient «ibir aussi eux-mêmes les maux de la guerre. Sont un «lemple des malheureux, ceux qui, sans avoir des seuliments hostiles, se trouvent du côté des ennemis; tels -il^Dl les Athéniens du temps de Mithridate, au sujet Niaels Velléius Paierculus parle ainsi : •> Si quelqu'un Dputfi aux Athéniens la rébellion qui fut cause qu'A-

A^Des fut attaquée par Sylla, il témoigne ne connaître i la vérité, ni l'antiquité; car la fidélité des Athéniens

mx Romains a toujours été si assurée, que toujours, et

"b tontes choses, ceux-ci disaient dans toutes les ren-

l'on agissait avec bonne foi, que c'était une

e foi d'Athènes. .\u reste, opprimés par les armes

fe Mîtbridale, ces hommes avaient été réduits à la con-

ion Is plus malheureuse, parce que dans le même

mps qu'ils étaient retenus par leurs ennemis, ils étaient

iqu^ pur leurs amis, et qu'ils avaient ainsi le cœur

ton des remparts, et le corps au dedaus, par la néces-

site qui les y forçait » (Liv. II). Cette dernière partie peut paraître tirée de Tite-Liye, dans lequel l'Espagnol Indibilis dit que son corps seulement avait été du côté des Carthaginois, mais que son cœur avait été aux Romains (Lib. XXVII).

2. « C'est que, comme le dit Cicéron, tous ceux dont la vie a été placée entre les mains d'autrui, pensent plus souvent à ce que peut celui sous la dé[>endance et le pouvoir de qui ils sont, qu'à ce qu'il doit faire » [Pro Quintio), Le même dit, pour Ligarius : « Il y a un troisième temps, pendant lequel il est resté en Afrique, après l'arrivée de Varus : que si c'est criminel, c'est un crime de nécessité, non de volonté, jd Julien s'est réglé sur cela dans l'affaire des habitants d'Aquilée, suivant le témoignage d'Ammien, qui, après avoir raconté le supplice d'un petit nombre de personnes, ajoute : « Pour tout le reste, ils se retirèrent sains et saufs, parce que c'était la nécessité et non pas la volonté, qui les avait entraînés dans la fureur des combats (*) i> (Lib XXI). Un

(*) Il ajoute immédiatement après, que v cet empereur doox et eléoieDt en avait usé ainsi pour suivre les règles de i'éi|uité. » 'Hiucydide, lib. III, place ceci dans le disconm de Cléoti : a Je pai donne à ceux qui nont Mt abandonné8,contraints qu'ils étaient parPennemi. «C'est ce que Paol appelle: u Considération dune nécessité extrême. .. ^{Sentent., lib. V, Ut.l). Et certainement, comme le dit Synésius, a la nécessité est une chose puissante et énergique. » Juvénal dit à propos des Calaguritains : « Quel homme, quel dieu refuserait son pardon à des guerriers qui ont eodoré tant de maux cruels et atroces ! » Voyez, au suiet de ce à quoi la faouoe peut porter : Cassiodore, lib. IX, cap. xiii. Pertinax disait de Laetus el autres : « Ils ont obéi malgré eux à Commode ; mais dès qu'ils en ont ea la faculté, ils ont montré quels ont toujours été leurs sentiments. » Dans l'histoire de Sévère, de Xiphilin, Cassius Clemens s'exprime ainsi : « Je ne connaissais ni vous, ni Fescennius Niger; mais me trouvant parmi ceux qui avaient pris son parti, j'ai fait ce à quoi m'engageait la nécessité; j'ai obéi à celui qui était actuellement en possession de l'empire, non à deaaeÎD de vous faire la guerre, mais pour chasser Julien. » Auréiien étant entré à Antioche, où plusieurs avaient suivi le parti de Zénobie, publia unèdil,

ancien commentateur dit, sur uu passage de Tliucydide, relatif aux prisonniers des Gorcyréens, que Ton avait vendus : « // montre une clémence digne du génie des Grecs; car il est cruel de tuer des prisonniers après la bataille, su f tout des esclaves j qui ne font pas la guerre par kur propre volonté » (Lib. I). Les Platéens, dans ledit discours, qui se trouve dans Isocrate, disent : « Ce n*est pof de notre volonté^ mais comme contraints^ que nous les mms servis » — les Lacédémoniens. — Le même dit des autres Grecs : a Ils étaient contraints- de suivre avec le corps leur parti — des Lacédémoniens — mais par le ((tur Us étaient avec vous. » Hérodote avait dit des Phocéens : « Ils suivaient le parti des Mèdes, non volontairement, mais par la force de la nécessité » (Uranie), Alexandre, comme le raconte Arrien, épargna les Zélites, a parce quils avaient été contraints de servir dans le parti des Barbares » (Lib. I). Dans Diodore, le Syracusain Nicolaûs dit dans son discours pour les prisonniers : « Us alliés ont été contraints de prendre les armes par la force de ceux qui leur commandaient; c'est' pourquoi, comme il est juste que cetix qui causent du tort, de dessein prémédité j soient punis, de même il est équitable de pardonner à ceux qui pèchent involontairement » (Lib. XIII). Ainsi, dans Tite-Live, les Syracusains se justifiant vis-à- TJs des Romains, disent qu'ils ont troublé la paix étant

daiit lequel il exprimait « qu'il attribuait tout ce qui 8*était passé à la oéeettité, plutôt qu'à la volonté. » Bklisaire, dans Procope {Vandatic.^ lib. 1], disait que « tous les Africains étaient tombés malgré eux sous la domination des Vandales. » Dans le même historien {GoHhic, lib. 111), Totila dit aux Napolitains, qu'il sait quMIs avaient passé malgré eux sous le pouvoir des ennemis. Nicétas, ou le continuateur de l'histoire écrite par loi, dit en parlant d'Henri, frère de Baudouin : « Il Gt mettre à mort tous les habitants de la ville, comme s'ils étaient un troupeau de gros ou de mtau bétail, et non des Chrétiens, alors surtout qu'ils s'étaient soumis aux Bbqaes non jiar persuasion, mais par force, et nullement de leur propre moaTeoieBt. « Grotils.

i^kH L2 DaiKT DE LA GU£RRë ET 1»E LA PAIX.

i(i|Hniues par la terreur et la trahison (lib. XX Y). Pour JIM niiâoa semblable Antigone disait qu'il avait eu la j{]Utfrre avec Cléomène, non avec les Spartiates (Justin, Lib. XXYUl).

IV. — 1. Mais il faut remarquer qu'entré Tinjure pleine et le malheur pur et simple, il inter\'ient souvent quelque chose d'intermédiaire, et qui est comme un composé de l'une et de l'autre, en sorte que l'on ne peut pas dire qu'une action soit purement de dessein prémédité et volontaire^ ni purement commise en ignorance de cause, ou involontaire.

3. Aristote a assigné à cette espèce le non d'àjAapnifAa, qu'on peut traduire en latin par une simple faute. Il s'exprime, en effet, ainsi au Livre V, chapitre x * de son traité de la Morale, a Entre les actions volontaires, il y en a que nous faisons par choix, et d'autres sans détermination prise à l'avance. Sont dites faites par choix, celles qui se font après une certaine délibération de l'esprit; quant à celles qui se font autrement, elles sont faites sanst^hoix. Gomme il y a trois manières de nuire aux autres dans le commerce de la vie, on appelle malheur ce qui arrive par ignorance : comme si quelqu'un commet quelque chose contre une autre personne que celle qu'il croyait; ou autre chose qu'il ne pensait; ou d'une autre manière qu'il ne voulait; ou contre le dessein qu'il avait formé; car ou bien l'on ne croyait pas porter un coup, ou bien ce n'était pas avec cet instrument, ou à cette personne, ou dans ce dessein ; mais l'événement a été tout autre qu'on ne croyait. Par exemple, ce n'était pas pour blesser, mais poi r faire une simple piqûre; ou bien ce n'était pas cette personne-là, ou de cette manière-là. Lors donc que le dom-

* Le renvoi est inexart ; le passage se trouve au chap. vin. Voir la Morale d'Àristote, édit. Firmin Didot, 1823, p. 228. P. P. F.

mage a eu lieu contre ce qui a pu ôtre attendu, ce sera an malheur. Que si Ton a pu en quelque manière s'y attendre et le prévoir, et qu'il n'y ait pourtant aucun mauvais dessein, ce sera alors une espèce de faute ; car celui-là approche bien près d'une faute, qui porte en lui-même le principe du mal dont on l'accuse, au lieu que si le principe vient du dehors, il n'est que malheureux. Mais toutes les fois que quelqu'un commet en connaissance de cause ce qu'il fait, sans que ce soit cependant de propos délibéré, on doit avouer qu'il y a là un acte injuste : tels sont les actes que les hommes font ordinairement par colère, et autres troubles moraux semblables, soit naturels, soit nécessaires; car ceux qui, mas par la colère, causent du tort et commettent une faute, ne sont pas innocents d'injure ; et toutefois ils ne sont pas dits injustes ou méchants ; mais si quelqu'un commet la même chose de propos délibéré, celui-là sera appelé avec raison méchant et injuste.

3. a C'est donc à bon droit que l'on ne regarde pas les actions inspirées par la colère, comme l'effet d'un dessein prémédité ; car ce n'est pas dans celui qui agit avec emportement qu'est la cause première du dommage, mais dans celui qui a provoqué la colère; et delà vient que souvent dans les jugements d'affaires de cette sorte, on ne met en question que le droit et non pas le fait, parce que la colère naît du tort que l'on croit avoir reçu. On ne discute pas ici, comme dans les contrats, si la chose dont il s'agit a été faite, car à l'égard des contrats, à moins qu'il n'y ait eu quelque oubli, celle des deux parties qui ne remplit pas son engagement est nécessairement de mauvaise foi; mais les parties demandent si ce qui a été fait a été justement fait. Or celui qui le premier a dressé des embûches, n'a rien fait par ignorance; et par conséquent il ne faut pas s'étonner si l'un croit qu'on lui a fait injure, et si l'autre ne croit III. i6

242 LE illtOlT BE LA ÙtERRE ET DE lA V\U

pas en avoir fait. Mais si c'est à dessein que le domma^ a étécausé, son auteur commet une injustice, et celui qui se rend coupable de tels actes est injuste, soit qu'il viole les lois de la proportion, ou celles de l'égalité. De mAme on est juste, lorsqu'on pratique la justice avec réflexion ; autrement on peut agir justement par un mouvernent purement spontané, mais sans agir avec délibération.

4. M Quant aux actioi^s Involontaires, les unes sont dignes de pardon, les autresne le sont point. Sont dignes de pardon [*), non-seulement celles que l'on commet sans le savoir, mais aussi celles dont l'ignorance est la cause. Que si quelques actions sont commises sans le savoir, et cependant pas par ignorance, mais par suite d'une maladie de r&me qui dépasse les bornes communes de la nature hojiiaine, elles ne sont pas dignes qu'on lenrpanlonne.aj'aî reproduit en latin tout ce passage assuréAient remarquable, et d'un très-grand usage, parce qu'il est habituellement moins bien traduit, et, pour cette raison, non suflisamment compris.

5. Michel d'Epbèse, interprétant ce passage, pose comme exemple de ce k quoi l'on n'a pu s'attendre, le fait de celui qui ouvrant une porte, a beurté son père, ou qui a blessé quelqu'un en s'exerçunt à lancer le javelot dans un lieu solitaire. Il cite comme exemple de oc qui a pu être prévu, mais sans dol, le fait de celui qui a lancé le javelot sur la voie publique. Le m?me écrirain pose comme exemple de ce qui se fait par nécessité, le cas de celui qui est poussé par la faim ou In soif à faire quelque chose; et il place l'exemple des troubles naturels, dans l'amour, la douleur, la crainte. Il dit qu'on agit par ignorance, lorsqu'un fait est ignoré, comme si l'on ne

[*) Diicrs D'ItALTCARKASEE (lit (lit). I] que ■ loul cB quI ut involontaire mérite grlie. > Piiocofe dit {Cotlhic, lib. Il) que a lonqu'on i oITnué quBlqu'un, ou par ignorsnre, ou giar nuhli, il nt îuile que c«ux-ll mjine i|ui ont wuITerl de cette oITetiM pnrdonnent, ■ Groucb.

sait pas qu'une femme est mariée. Il dit qu'on agit sans le savoir, mais non pas par ignorance, lorsqu'on ignore le droit. Or il est quelquefois excusable, quelquefois inexcusable d'ignorer le droit : ce qui s'accorde très-bien avec le dire des jurisconsultes ( Dig. et Cod., Dejur. etfact. ignor.). Il y a du même Aristote un passage non différent de celui-là, dans le livre sur VArt oratoire. « L'équité nous ordonne de rie pas mettre les botes au même rang que les crimes, ni les malheurs au même rang que les fautes. Par les malheurs on entend ce qui arrive sans qu'on l'ait pu prévoir, et ce qu'on fait sans aucun mauvais dessein ; les fautes sont ce qu'on «?ait pu prévoir, mais ce qui se fait sans intention maunise; les crimes, ce que l'on fait de propos délibéré, et avec mauvaise intention » (Lib. I). Les anciens ont mar- (pé ces trois choses, et elles se trouvent dans ce vers d'Homère, sur Achille, au dernier chant de l'Iliade : a Son ttprit n'est ni ignorant, ni imprudent^ ni méchant, »

C. Il y a une division semblable dans Marcien : a On pèche ou de propos délibéré, ou par emportement, ou par accident. Pèchent de propos délibéré, les brigands qui forment une bande; on pèche par emportement, lorsque pendant l'ivresse on en vient aux mains, ou à tirer le fer; par accident, lorsqu'à la chasse, le trait lancé contre la bête sauvage a tué un homme » (L. II, § 2, Kg., De Pœnis), Gicéron a distingué ainsi ces deux choses qui se font de propos délibéré et par emportement : a II importe beaucoup de considérer dans toutes lortes de crimes, si on les commet dans quelque trouble d'esprit, qui le plus souvent est de courte durée, et passager, ou bien à dessein et de propos délibéré (*) ; car

nSi^TÈQUE dit {De ird, lib. I, cap. xvi) : « Souvent il renvoie le couyiUe, t*il est visible que le mal ne vient pas du fond de l'âme, mais s'ar- 1^1 eomine on dit, à la surface. » Puis : a Quelquefois un grand crime Mia moins puni qu*un plus léger, si dans l'un il y a manquement et non

les fautes qui arrivent par un mouvement soudain, sont bien plus légères que celles qui sont préméditées et préparées » (De offic., lib. I). Dans l'explication des lois particulières^ Philon (*) parle ainsi : « Le crime est diminué de moitié, lorsqu'il n'a poiïit été précédé d'une longue délibération d'esprit. »

7. C'est principalement de ce genre-là que sont les choses que la nécessité excuse toutefois, si elle ne les justifie pas(**).Gar, comme le dit Démosthènes, dans son discours contre Aristocrate : a L'impulsion de la nécessité nous enlève la faculté de juger ce qu'il faut faire ou ne pas faire ; c'est pourquoi ces actions ne doivent pas être examinées d'une manière trop rigoureuse par des juges équitables. » Cette pensée est même exprimée plus au long par le même, dans son discours sur le faux témoignage, contre Slephanus. Thucydide, liv. IV, dit que a le Dieu aurait sans doute de l'indulgence {***)

scélératesse, et dans l'autre astuce profonde, hypocrisie invétérée. • ÏJt même philosophe dit que o le même délit n*appellera pas la même répres* sion sur l'homme coupable par nt'gligence, et sur celui qui a prémédité rinfraction. » Grotius.

(*) Lib. Il, Spécial Leg. G.

(**) Ajoutez ce qui a été dit plus haut, liv. Il, chap. x\, gxxix, et dans ce chapitre, § m. Dans Thucydide (lib. III), les envoyés de Samoa diseol au Lacédémonien Alcide, qui avait fait mettre à mort des prisonniers de (ihios, « qu'il avait mauvaise grâce de se dire le libérateur de la Grèce, pendant qu'il ôtail la vie à des gens qui n'avaient |»oint pris les armes contre lui, et qui n'étaient point d'ailleurs ses ennemis, puisque s'ils avaient pris le parti des Athéniens, ils y avaient été réduits par la nécessité. » CiiRTSosTÔME dit (De Provideniid, V) : « Les ennemis privés savent pardonner à leurs ennemis privée, et les (ennemis publics à leurs ennemis publics, lorsqu'ils en reçoivent du mal, quelque considérable qn'il soit, si c'est sans leur consentement et contre leur volonté. » Les Misi* miens, dans Agathias, lib. III, croyaient n'être pas tout à fait indignes du pardon et d'être épargnés, attendu qu'ayant enduré de nombreuses injures, ils avaient été poussés à appliquer la loi du talion, cédant ainsi à un entraînement digne des barbares, o Gbotii's.

(*•*} Deulér., XXII, *2G ; Moïse, fils de M;iimou, DucL Dubit., IJJ, 4 1 . G.

pour un fait qui était la suite inévitable des nécessités ée la guerre; que les fautes involontaires avaient pour refuge les autels ; que Ton doit taxer de crimes ceux qui font le mal de leur libre volonté, non ceux que la fortune mauvaise pousse à l'audace. » Les Gérites, dans Tile-Lâve, prient les Romains « de ne pas appeler intention, ce qui aurait dû être appelé force et nécessité » (livre VII). « L'action des Phocéens, dit Justin, les avait rendus tous odieux à cause du sacrilège ; cependant elle attira encore plus de haine sur les Thébains qui les avaient réduits à cette extrémité, que sur eux-mêmes » (lib. VIII). Ainsi, au jugement d'Isocrate, celui qui, pour sa propre conservation, exerce des actes de pillage, « couvre son injusUce du voile de la nécessité, » Aristide dit dans son second discours sur Leuctres : « Ces temps difficiles donnent une sorte d'excuse aux rebelles. » Philostrate s'exprime ainsi au sujet des Messéniens, accusés de n'avoir pas reçu les exilés d'Athènes ■ « Toute leur défense consiste à demander pardon, et à donner, pour prétexte de leur conduite Alexandre, et la crainte de ce prince, que tout le reste des Grecs avaient ressentie aussi bien qu'eux.» Tel est aussi celui dont parle Aristote : «r Demi-méchant^ mais non injuste^ car il ne tend pas de pièges (*). » Dans l'éloge de l'empereur Valens, Thémistius adapte ainsi à l'usage de notre sujet ces différentes espèces : 0 Vous avez distingué entre le crime, la faute et le

{*) CLioN, dans Thucydide (lib. III), rend ainsi odieuse la cause des Mityléniens : «t Ils ne nous ont pas nui malgré eux, mais ils nous ont, de propos délibéré, dressé des embûches. N'est digne d'être pardonné, que et qui se fait contre la volonté. • Philon dit dans son livre De constit. princ. : « Lorsqu'il s'agit de venger dos injurrs, il sait discerner entre ceux qui passent leur vie en dressant des embûches, et ceux qui sont de tout autre sentiment. Il y a, en eiïel, de la férocité et de la barbarie, à taer indistinctement tout le monde, même ceux qui ont commis les plus petites fautes. » Grotius.

malheur (*) ; et quoique vous n'appreniez pas les paroles de Platon et que vous ne cultiviez pas Aristote (**), vous ne laissez pas de pratiquer leurs maximes par vos actions. Vous n'avez pas jugé dignes de la même peine ceux qui, dès le commencement, avaient conseillé la guerre, et ceux qui, ensuite, ont été entraînés par Temportement des armes, et ceux qui ont succombé sous celui qui paraissait s'être rendu le maître de tout. Mais vous avei condamné les premiers, gourmande les seconds, et vous avez eu compassion des derniers. »

8. Le même, ailleurs, veut qu'un jeune empereur apprenne a la distance qu'il y a entre le malheur, la faute, le crime; et comment il convient qu'un roi ait compassion du premier, corrige la seconde, et ne poursuive de sa vengeance que le dernier seul. 9 Ainsi, dans Josèphe, Titus punit effectivement le chef d'une entreprise criminelle, et tous les autres par de simples réprimandes (lib. Y, Bell. Jud.), Les simples malheurs ni ne méritent de peines, ni n'obligent à la restitution du dommage. Leâ actions injustes obligent aux unes et aux autres. La faute moyenne, pour être exposée à la restitution, ne mérite souvent pas une peine, surtout la peine capi-

{*) Sénèque dit, au livre II de ses Questions naturelles, cbap. xur» où il est question des Foudres : a Ils ont voulu avertir ceux qui sont chargés de foudroyer les coupables, que le même châtiment ne doit pas frapper toutes les fautes, qu'il y a des foudres pour détruire, d'autres pour toucher et effleurer, d'autres pour avertir par leur apparition. »

Grotius.

{**) Tel fut Trajan, un des meilleurs empereurs romains : « n ne possédait pas cette érudition soignée qui se manifeste par le langage ; mais il connaissait le fond des choses, et appliquait ce qu'il savait ; » Xiphilin. — Hérodien dit de Marc-Aurèle, que, « lui seul des empereun, il s'était attaché à la philosophie, dont il faisait voir qu'il était imbu, non par ses discours ou par une vaine ostentation de science, mais par la gravité de SCS mœurs et par la régularité de sa vie. n Xiphilin dit de MacrÎD, « qu'il observait les lois plus exactement qu'il ne les savait. • Donne, 6 Dieu, à notre siècle de semblabUs princes 1 Grotius.

taie. A cela se rapporte cette pensée de Valérius Flaccus : • Ceux dont les mains ont été malgré eux inondées de sang, si c'est la fortune cruelle, mais voisine de la faute, qui les a fôit plier sous ce malheur, sont agités de diverses manières par leur conscience, et leurs actions les torturent quand ils sont revenus à eux-mêmes. »

V. — 11 y a dans les histoires de fréquents exemples du précepte que donne Thémistius, qu'il faut distinguer entre ceux qui ont été les auteurs de la guerre (*) et ceux qui ont suivi la direction des autres. Hérodote raconte que les Grecs avaient infligé des peines, à ceux qui avaient conseillé aux Thébains de passer aux Mèdes (Calliope '). Cest ainsi que les premiers citoyens d'Ardée furent frappés de la hache, suivant le récit dp Tite-Live (lib. IV). Dans le même auteur, Valérius Lévinus, ayant pris la Tille d'Agrigente, fit frapper avec la hache, après les avoir fait battre de verges, les chefs de la ville ; les autrfô, il les fit vendre avec le butin » (lib. XXVI). Le fflênie dit ailleurs que « les villes d'Atella et de Calatia se rendirent, et que là aussi Ton sévit contre ceux qui avaient été à la tête des affaires. » Et dans un autre endroit : c Puisque les auteurs de la défection ont reçu des dieux immortels et de vous, pères conscrits, le juste châtiment qu'ils avaient mérité, que vous plaît-il à présent de faire de cette multitude innocente? — Enfin on leur pardonna, et on leur donna le droit de cité : » ce que l'on fit, comme le même parle ici, « afin que la peine s'arrêtât au lieu d'où était venu le crime x> (Lib. XXVIU). L'Argien Etéocle est loué dans Euripide, parce que « suivant son jugement, c'était toujours le coupable

{*) Voyez Gailius, lib. II, De pace publicd, cap. ix, n. 18. G.

* CMiope, c'est-à-dire, livre ix, Calliope étant la neuvième muse. Noos avons rappelé déjà qu'Hérodote donne à chacun de ses chapitres le nom d'une Muse. P. P. F.

lui-même qui subissait la peine de sa faute, et non la ville qu'il avait pour patrie, et qui supporte dans l'opinion du vulgaire la responsabilité d'un chef pervers. » Les Athéniens aussi, suivant le récit de Thucydide, se repentirent d'avoir décrété contre les habitants de Mitylène, a que toute la ville fût exterminée plutôt que Us seuls auteurs de la défection î> (Lib. III). Il est également raconté dans Diodore, qu'après la prise de Thèbes, Démétrius avait mis à mort les seuls dix auteurs de la défection.

VI. — 1. Mais à l'égard même des auteurs de la guerre, il faut distinguer les causes qui les ont portés à agir. Il en est, en effet, qui ne sont pas justes assurément, mais qui cependant sont telles qu'elles puissent tromper des esprits non pervers (Victoria, De jure belli^ n^ 59). L'auteur de la Rhétorique à Hérennius, pose comme un très-juste sujet de pardonner, quand celui qui a péché n'a point été animé de haine ou de cruauté, mais a été mù par le devoir et par un zèle bien fondé* Le sage de Sénèque «renverra des prisonniers de guerre sains et saufs, quelquefois même avec éloge, si c'est pour de nobles motifs, pour la foi jurée, pour les traités, pour la liberté qu'ils ont pris les armes » (Lib. II, De Clevunt.^ cap. vil). Dans Tite-Live, les Cérites demandent pardon de la faute qu'ils avaient commise (*),eu donnant du secours aux Phocéens qui leur étaient unis par les liens du sang (Lib. VII). Le pardon fut accordé par les Romains aux Ghalcidicns et à d'autres, qui avaient secouru Antiochus en vertu d'un traité. Dans sa seconde harangue sur I^uclrcs, Aristide dit que les Thébains, qui s'étaient laissés conduire par les Lacédémoniens

(*) On doit parfois pardonnera un prince vaincu, qui n'a point connu la justice de la cause du vainqueur. » Amnoien a transcrit cela d'iaocrate, dans son livre XXX. Grotius.

contre les Athéniens, « avaient, en effet, participé à une action injuste, mais qu'ils la couvraient de quelque apparence de justice, en alléguant rengagement de leur foi aux chefs de leur alliance. »

?. Cicéron, au livre premier de son traité des Devoirs, dit qu'il faut épargner ceux qui n'ont point été cruels, qui n'ont point été féroces dans la guerre ; et que les gaerres, dans lesquelles la gloire de commander a été l'objet qu'on s'est proposé, doivent être faites avec moins de rigueurs. C'est ainsi que le roi Ptolémée fait dire à Déraétrius, « que non les autres biens, mais la gloire et l'empire doivent être entre eux l'objet de la guerre. » Sévère dit, dans Hérodien {*) : « Lorsque nous avons fait la guerre contre Niger, nous n'avions aucunes raisons bien plausibles d'être ennemis ; car il ne s'agissait entre nous que de la souveraineté, qui était encore alors en contestation, et que chacun de nous tirait à lui par an mouvement égal d'ambition » (Lib. III).

3. Souvent a lieu ce que dit Cicéron de la guerre de César et de Pompée : « Il y avait une sorte d'obscurité; il y avait une lutte entre de très-renommés capitaines ; beaucoup hésitaient, et se demandaient quel serait le meilleur parti » (Cic, Oral, pro M. Marcello). Et ce que le mérae dit ailleurs : « Et si nous sommes coupables de quelque faute provenant de l'erreur humaine, nous sommes du moins exempts de crime » (Ibid.). On juge, sans contredit, comme dignes de pardon, ainsi qu'il est dit dans Thucydide, les choses qui se font a sans ma-

(*) Voici les paroles grecques :

a Kai NiYpo> jxlv 7roXe(xouvTe; , ou/^ , outwç eôXoyouç eî^ofxev aiTiaç ^X^paÇj w; àvayxaiaç. Ou yàp Tuap' rjfxîv irpouTuap^oudav ^p/^v &^apiràswv {x6îi.iff7jT0, h fxecoj oè l^fijjipLcvTiv xa\ àijKpV ptOTOv oucav, éxaTepn^v i^pitav è\ t<TOTi{A0u cpiXorifAïaç etç aurov ivQetXxe. C'est parfait. Grotics.

lice, et plutôt par erreur de jugement. » Le môme Gicéron dit de Déjotarus : a II n'a rien fait par une haine particulière qu'il eût contre vous, mais il est tombé dans Terreur commune. » Salluste dit dans ses Histoires: «Le reste de la troupe s'est gouverné plutôt à la manière du vulgaire, qu'avec discernement; l'un a suivi l'autre comme le croyant le plus sage. » Ce que Brutus avait écrit des guerres civiles, je penserais que cela peut se rapporter non mal à propos à la plupart des autres guerres : a II vaut mieux employer la sévérité pour les prévenir, qu'exercer sa colère sur les vaincus pour les terminer (*). »

VIL — 1 . Même lorsque la justice ne l'exige pas, cela cependant convient souvent à la bonté, convient à la modération (**), convient à un esprit élevé, a La grandeur du peuple romain s'était accrue en pardonnant, » dit Salluste. C'est un mot de Tacite, a qu'il faut faire usage d'autant de fermeté contre l'ennemi que do bienfaisance envers les suppliants » {AnnaL^ lib. XII). Et Sénèque : a Les bétes féroces seules, et encore les races les moins généreuses, mordent l'ennemi abattu et s'achament sur lui. Les éléphants et les lions écartent leurs agresseurs et s'éloignent » (De Clément., lib. I, cap. v). Ce vers de Virgile est souvent opportun : «La victoire des Troyensne dépend pas de mon trépas; la vie d'un homme n'importe pas à ce point au succès. »

2. Il y a à ce sujet un passage remarquable, au livre IV de la Rhétorique à Hérennius : a Nos ancêtres ont eu une louable maxime, ce fut de ne priver de la vie aucun des rois qu'ils prenaient prisonniers. Pourquoi

{*) Bembus, lib. IX. G.

(**) Le roi Théodoric, dans Cauiodore, II, 41, disait : c Ont été beareuses pour moi, les guerres que j*ai terminées avec modération : celui-là, en effet, est toujours vainqueur, qui sait mettre de la modération eo tout, » G.

UVRE m, CHAPITRE XI. 251

cela? Parce qu'il était indigne de couronner la faveur que la fortune nous aurait faite, par la mort de ceux que la même fortune avait élevés un peu auparavant à une situation considérable. Mais, dira-tron, il a conduit cootre nous une armée? Je ne m'en souviens plus. Et pourquoi? Parce qu'il est d'un cœur magnanime de ne prendre pour ennemis que ceux qui disputent la victoire, et de regarder comme des hommes ceux qui sont vaincus, afin que cette magnanimité puisse calmer la guerre, et cette humanité cimenter la paix. Mais s'il avait été victorieux, aurait-il agi de même? Pourquoi donc l'épargner? Parce que j'ai l'habitude de mépriser, non d'imiter une semblable déraison. » Que si vousTentendez des Romains — ce qui est incertain, car cet auteur se sert d'exemples étrangers et feints — cela est directement contraire à ce qui est contenu dans le panégyrique jde Constantin, fils de Constance, a II y a {dus de prudence à gagner le cœur des ennemis en leur pardonnant ; mais il y a plus de bravoure à les fouler aux pieds après les avoir abattus*. Vous avez fait revivre, empereur, cet ancien courage de l'empire romain, qui se vengeait des chefs ennemis faits prisonûiers, en les faisant mourir. Alors, en effet, ces rois captifs, après avoir servi à l'honneur du triomphe du vainqueur, depuis la porte jusqu'à la place des triomphateurs, étaient conduits en prison aussitôt que le général tournait son char vers le Capitole ; et là, ils étaient misa mort. Persée seul, à l'intercession de Paul-Émile, à qui il s'était rendu, évita cette loi rigoureuse ; les autres, privés de la lumière dans les fers, apprirent aux *

' • .... Fortior tamen est qui ealcat iratos, n porte la Tersion de

Grotios. Gronovius a remplacé le mot o ibatos » par le mot « stratos, »

J'ai préféré cette dernière leçon, parce qu'elle répond mieux à l'ensemble

Ai moreeaa : ne s'agit-il pas, en effet, du supplice des rois captifs, c'est*

ânlîre désarmés, enchaînés, abattus. » P. P. F.

autres rois à aimer mieux rechercher l'amitié des Romains (*), qu'à irriter leur justice» (Voir Plutarque, Vie de PaulrÉmile). Mais cet auteur s'exprime d'une manière trop générale. Josèphe, il est vrai, dit la même chose de la sévérité des Romains, dans l'histoire de Simon, fils de Jora, qu'ils firent mourir; mais il parle des généraux, tel que le Samnite Pontius, non de ceux à qui appartenait le titre de roi. Voici, en latin, quel est le sens de ses paroles : a Le triomphe finissait quand on était arrivé au Gapitole où était le temple de Jupiter, car selon l'ancienne coutume de la patrie, les généraux étaient obligés d'attendre là qu'on* leur vînt annoncer la mort du chef des ennemis. C'était Simon, fils de Jora, qui était traîné, dans le triomphe, parmi les prisonniers. On lui jette alors une corde, et on l'entraîne sur le forum, ses gardiens, de plus, l'accablant de coups. Car c'est dans ce lieu que les Romains ont la coutume de liyrerau supplice les condamnés pour des crimes emportant la peine de mort. Lorsqu'on eut annoncé qu'il avait fini sa vie, des vœux de prospérité suivirent, puis

(*) Je n'ai garde de vouloir qu'on introduise de nouveau cette coûtons. Nous voyons cependant que Josué fît mourir les rois qu'il avait faits prisonniers; Josèphe, Antiq. Ilist,, lib. V, cap. i. Dion dit de Sossiiu, « qu'il fit frapper de verges Antigone, attaché à une croix.» Mais il ajoute sagement « qu'aucun roi n'avait été traité ainsi par les Romains vainqueurs. » La même histoire se trouve dans Josèphe, lib. XV. Eitrope dit de Maximien Hercule (lib. X), « qu'ayant fait pri8<)nnier les rois des Francs et des Allemands, qu'il avait taillés en pièces, il les exposa à combattre avec des bétes féroces , dans des jeux magnifiques qu'il voulait .donner. » Voyez ce que dit Ammiex (lib.XXVIl) d'un roi des Allemands, que l'on pondit à un gibet. Théodoric. roi des Wisigoths, fit mourir Athiulphe, roi des Suèves établis en Espagne, comme nous rapprend Jornandès, Hist. Gotthic. Ce sont là des exemples qui doivent apprendre aux rois à être modestes, et à réfléchir qu'ils sont sujets aussi aux Ticis^itudcs humaines, s'il plaît à Dieu; et, suivant la parole de Solon, dont Crésus se souvint dans un semblable péril, qu'il ne faut pas se prononcer sur le bonheur d'un homme avant sa mort. Orotius.

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