LIVRE m, CMAPITRK XI
5. Le dépit d'une défaite essuyée rend le carnage beaucoup moins juste encore; comme nous lisons qu'Aclnîlle, Énée, Alexandre, avaient vengé la mort.de leurs ainisen répandant le sang des prisonniers ou de ceux q\i.i s'étaient rendus. Aussi est-ce avec raison qu'Homère chante ce vers : « Et il roulait dans son esprit une action inique {*).ii> ••
AVII. — Mais même dans le cas où les crimes sont tels qu'ils puissent paraître dignes de la , mort, ce sera un devoir de commisération de se départir quelque peu de son droit rigoureux, en considération du grand nombre des criminels. Nous avons comme exemple de celte clémence Dieu lui-même, qui voulut qu'une paix fût offerte aux Cananéens et à leurs voisins, peuples de beaucoup les plus criminels ; laquelle paix leur accorderait la \ie sous la condition de payer un tribut. Ici s'applique le mot de Sénèque : « La sévérité du général se déploie contre les particuliers ; mais quand toute une armée a déserté, le pardon est nécessaire. Qu'est-ce qui désarme la colère du sage ? La foule des coupables {**) » (Lib. 11, I^ im, cap. xy. Et ce vers de Lucain : « Que tant de jeimes gens succombent ensemble dans un cruel trépas, souvent c'est la famine qui en est la cause, ou la fureur de la mer, ce sont des ruines subites, ou bien des fléaux du ciel et de la terre, ou bien des défaites guerrières ;
n Servius, sur le X' chant de VEnéide, remarque que cela parut cruel <bos les siècles suivants. G.
r*) Le Bcholiaste de Juvénal dit, d'après Lucain, que a toute faute commise par la multitude demeure impunie. » Dans Xiphilin, Livie dit, diaprés Dion : « Si quelqu'un veut punir à la rigueur toutes ces fautes, il ne Toit pas qu'il sera entraîné par là à faire périr la plus grande partie des hommes. » Augustin dit dans sa lettre LXIV : « Il vaut mieux avertir <nie menacer. C'est ainsi, en effet, qu'il faut agir lorsque les coupables lootla multitude; la sévérité ne doit être exercée que quant aux fautes commises par un petit nombre de personnes. » Ajoutez Gailios, De paee P^licd, lib. II, cap. ix, n. 37. Grotius.
ce n*a jamais été le châtiment*. » « Pour éviter qu'un trop grand nombre ne subît le supplice, on a imaginé de tirer au sort, » dit Cicéron [Pro Cluentio). Sallustedit à César : « Personne ne vous porte à ces cruels châtiments, ou à ces jugements sévères, qui détruisent une ville plutôt qu'ils ne la corrigent. »
XVIII. — 1. Ce qui doit être décidé d'après le droit naturel relativement aux otages, peut se déduire des choses que nous avons dites plus haut. Autrefois, lorsqu'on croyait vulgairement que chacun avait sur sa propre vie le même droit que sur les autres choses susceptibles d'être l'objet de la propriété, et que ce droit était par un consentement ou tacite, ou exprès, passé des particuliers à l'État, il y avait moins de quoi s'étonner que des otages, quoiqu'innocents eux-mêmes, fussent, comme nous lisons, mis à mort pour le crime d'un État, soit que cela arrivât en conséquence de leur consentement particulier, soit que ce fût en vertu d'un consentement public, dans lequel le leur était compris. Mais depuis qu'une science plus vraie nous a appris que le droit de propriété sur notre vie est féservé à Dieu, il s'ensuit que personne ne peut, par le seul consentement, donner droit à quelqu'un sur sa vie, ou sur celle (le son sujet (Victoria, De jure belli^ n** 43). Et c'est pourquoi, suivant le récit d'Agathias (lib. I), il parut atroce à Narsès, général humain, de livrer au supplice des otages innocents; d'autres auteurs rapportent la même chose d'autres généraux : à l'exemple de Sci-
* M. Demogeot a exprimé ainsi cette pensée, dans sa belle traduction
de la Pharsale de Lucain :
« D'un iKiuplc tout entier la subite ruine Eat'puui cause souvent lu guerre, la faniinef Les di^bris écroulés d'un vaste bâtiment : Elle fut un fléau Jamais uu châtiment. ■
(Chant II, vers 198 et suiv. ; traduct. en vers français, édit. HaehcUe, 1866, p 73 cl suiv.). P. P. F.
pion, qui disait ne pas vouloir sévir contre des ota^ innocents, mais contre ceux-là mômes qui se seraient révoltés (*), et qu'il n'infligerait pas de châtiment à des personnes désarmées, mais à un ennemi armé (TrrE-LiVE, lib. XXVIII) .
2. Quant à ce que disent certains jurisconsultes non obscurs, d'entre les modernes, que de telles conventions sont valables si elles sont confirmées par les mœurs (Ménochujs, Arb. Quœsl, vu), je l'accepte, s'ils appellent droit l'impunité seule, qui, dans cette matière, est souvent désignée sous ce nom. Mais s'ils pensent que ceuxlà soient exempts de péché, qui ôtent la vie à quelqu'un en vertu d'une simple convention, je crains qu'ils ne se trompent eux-mêmes, et qu'ils n'en trompent d'autres par une périlleuse autorité. Assurément, si celui qui vient comme otage est, ou a été auparavant, du nombre des grands criminels, ou si ensuite il a violé la parole donnée par lui, dans une chose de haute importance, il peut arriver que son supplice soit exempt d'injustice.
3. Mais le courage de Glélie, qui était venue comme otage, non de sa propre volonté (**), mais par l'ordre de l'État, lorsqu'elle eut pris la fuite en traversant le Tibre à la nage, « non-seulement ne fut pas puni par le roi des Étrusques, mais encore fut honoré ; » ce sont les paroles de Tite-Ldve, dans le récit de ce trait (lib. II).
XIX. — Il faut encore ajouter ceci, que tous les com- . bals qui ne servent point à obtenir ce qui vous est dû, ou à mettre fin à une guerre, mais qui ne tendent qu'à tirer vanité de ses forces, c'est-à-dire, comme parlent les Grecs,
(*) Jolien dit la même chose dans Eunapius, ExcerpL LegaL, lib. II
(**) Ajoutez l'histoire qui se trouve dans Nicétas, lib. Il, d'otages qui 'v^ieol voulu se soustraire à cette charge, et qui furent punis pour cela.
a qvi ne sont qu'une ostentation de ses forces^ plutôt qu'un combat contre les ennemis (Arrien), .sont en opposition avec le devoir de l'homme chrétien, et avec l'humamté elle-même. Aussi les puissances supérieures qui rendront compte du sang inutilement versé, à celui au nom duquel elles portent le glaive, doivent-elles les défendre sérieusement. Les généraux, en effet, qui remporteraient la victoire sans effusion de sang, ont été loués par Salluste. Et Tacite dit des Cattes, peuple d'une bravoure connue : « Ils font pc^ d'excursions, et évitent les rencontres fortuites!*). »