CHAPITRE XXV
^:30NCLUSION, AVEC DES EXHORTATIONS A LA BOiNNE FOI ET
A LA PAIX
' - Exhortations à conserver la foi donnée. — II. Que dans la guerre il faut toujours avoir en vue la paix. — III. El qu'elle doit être embrassée même quand elle serait désavantageuse, surtout par les Chrétiens. — IV. Qoe cela est utile aux vaincus. — V. Et au vainqueur. — YI. Et à ceux dont les affaires sont douteuses *. — VII. Que la paix faite doit être observée très-religieusement. —VIII. Vœu et fin de l'ouvrage.
I. — 1. Et je pense que je puis finir ici, non que toutes *^s choses qui pouvaient être dites aient été dites, mais t^arce qu'il a été assez dit pour jeter les fondements sur lesquels, si quelqu'un veut construire des œuvres plus imposantes, loin de me trouver envieux de lui, il emportera même ma reconnaissance. Seulement, avant de Prendre congé du lecteur, comme, lorsque je traitais du dessein d'entreprendre la guerre, j'ai ajouté certaines exhortations à l'éviter autant que faire se peut, de inéme, maintenant, j'ajouterai un petit nombre d'avis <|ui puissent servir dans la guerre, et après la guerre, à
mettent sous la protection d'un Élat, dit cet auteur, s'engagent à ne rien faire d*ho8tile contre lui. Aussi, des actions comme celle de Zopyre, qui trahit Babylone après s'y être fait recevoir comme un réfugié, ne sontdies pas excusables. L'usage des nations a établi plusieurs sortes d'engagements tacites, comme l'élévation d*un drapeau blanc pour indiquer que Ton désire une suspension d*armes. Ce sont des exceptions à la règle ^nérale qui autorise la ruse dans la guerre. » UisX. de la littérai, de rBur., 1840, t. ni, p. 3L5. P. P. F.'
* m Et quorum res dubiœ sunt, » dit Grotius. Barbeyrac traduit ainsi : « Austi bien qu'à ceux dont les forces , à peu près égales, rendent le succès fort douteux de part et d*autre. n u A ceux, Jit M. de Courtin, tlont les affaires sont dans une balance égale, n P. P. F.
inspirer le soin de la bonne foi et de la paix : de la bonne foi, assurément, tant pour d'autres raisons, qu'afin que Tespérance de la paix ne soit pas enlevée. Ce n'est pas seulement tout État quelconque, qui est maintenu par la bonne foi, comme le dit Gicéron [De Offic.y lib. II), mais c'est encore cette plus grande société des nations. « Supprimez-la^ comme dit avec vérité Aristote, tout commerce entre les hommes est anéanti )y [Reth. Ad Theod.*j lib. I, cap. xv).
2. C'est pourquoi le même Cicéron dit avec raison qu'il est criminel de violer la foi, qui est le lien de la vie(Ora/. pro, Q. Roscio). « C'est, suivant l'expression de Sénèquc, le bien le plus inviolable du cœur humain » (Epist. LXXXYiii); les chefs suprêmes des hommes doivent la respecter d'autant plus, qu'ils pèchent avec plus d'impunité que les autres. Aussi, la bonne foi supprimée, ils seront semblables aux bêtes féroces (*), dont la violence est pour tout le monde un objet d'horreur. La justice, dans le reste de ses parties, a souvent quelque chose d'obscur ; mais le lien de la bonne foi
< La Rhétorique, à Tbéodectès de Fhasélie, qui vivait aa temps de Philippe de Macédoine, et qui avait été l*ami, peut-être même Télève d'Aristote. Voir VHist. de la littéral, grecque d'Otfried MUlier, traduite par Hillebrand, édit. Durand, ISGC, t. 11, p. 356 et 8uiv. P. F. F.
C) Dans Procope, Persict lib. 11, les ambassadeurs de Justinien s'adressent ainsi à Cbosroès : « Si nous ne parlions à vous-même en personne, nous n'aurions jamais cru, ô roi, que Cbosroès, flis de Cabade» entrerait sur les terres des Romains à main armée, sans respecter le serment qu'il venait de faire, c'est-à-dire, ce que Ton regarde parmi les hommes comme le gage le plus certain et le plus sacré de la parole donnée; et en rompant d'ailleurs les traités, qui sont la seule ressource de ceux qui, à cause de leur mauvais succès dans la guerre, ne sont pas en sûreté dans l'avenir. Qu'est-ce autre, que de changer la vie humaine en une vie de bétes féroces? Car si une fois on bannit la conÛance dans les traités, il faut nécessairement que les guerres soient éternelles; et les guerres sans fin ont cet efTet, de tenir pour toujours les hommes hors des sentiments de leur nature . » Grotics.
est par lui-même manifeste, et c'est même pour cela qu'on s'en sert aussi, afin de retrancher des affaires toute obscurité.
3. Il appartient encore plus aux rois de la cultiver religieusement, d'abord à cause de leur conscience, ensuite à cause de leur réputation, sur laquelle repose l'autorité de la royauté. Qu'ils ne doutent donc pas que ceux qui leur insinuent l'art de tromper, ne fassent la cbose elle-même qu'ils enseignent. La doctrine qui rend l'homme insociable par rapport aux autres hommes — ajoutez et odieux à Dieu — ne peut être longtemps profitable.
IL — En second lieu, dans toute la direction de la guerre, l'esprit ne peut être tenu en repos et confiant en Dieu, à moins qu'il n'ait toujours la paix en Mie. Il a été dit, en effet, avec la plus grande vérité par Salluste, que a les sages font la guerre en vue de la paix » (Orat. ad Cxs,); avec quoi se rencontre cette maxime d'Augustin, a que l'on ne doit pas chercher la paix pour se préparer à la guerre, mais faire la guerre pour avoir la paix » [Epist.ad Bonif.). Aristote lui-même blâme plus d'une fois Jes nations, qui se proposaient les exploits guerriers cSïnme devant être leur but suprême (Polit.,
lib. VII, cap. II et xiii) ^ La violence, qui domine sur-
* Admirable sagesse, qae cette sagesse antique, dont les préceptes sont de tons les temps 1 « Il est évident, dit Aristote, qu*on doit estimer et boBorer toutes les institutions guerrières, pourvu qu*on ne les regarde pas eomme le but essentiel et la dernière fin de la société, mais seulement eomme des moyens d'atteindre à ce but... • {La Politique^ liv. Vil, ebap. Il, édit. Firmin Didot, 18^4, p. 438). Et, dans un autre endroit. le maftre d'Alexandre ajoute : « Que le législateur doive s'appliquer à organiser le système militaire, et les autres parties de la législation, principalement en vue de la paix et de la tranquilité, c'est un principe à l'appui duquel on peut invoquer le témoignage des faits eux-mêmes, ('«ar In plupart des États qui ont cette ardeur belliqueuse, se conservent tant qu!ils font la guerre; et, du moment où ils ont affermi leur domination.
tout dans la guerre, a quelque chose qui tient de la bête féroce ; il faut mettre d'autant plus de soin à la tempérer par l'humanité, de peur qu'en imitant trop les bêtes féroces, nous ne désapprenions l'homme.
III. — Si donc une paix suffisamment sûre peut être obtenue, en faisant grâce des méfaits, des dommages et des frais, elle n'est pas désavantageuse ; surtout entre les Chrétiens, à qui le Seigneur a légué sa paix. Son meilleur interprète veut qu'autant que faire se peut, autant qu'il est en nous, nous cherchions la paix avec tous les hommes (Rom., xii, 18). 11 est d'un homme de bien d'entreprendre la guerre à regret, et de ne pas en poursuivre volontiers les dernières conséquences, comme nous le lisons dans Salluste.
IV. — Gela seul, il est vrai, doit être sutTisant ; mais la plupart du temps aussi Tutilité humaine y porte : d'abord ceux qui sont les moins forts, parce qu'une longue lutte avec plus fort que soi est périlleuse, et qu'ainsi que cela se passe dans un navire, ou doit raclieter unç calamité plus grande par quelque sacrificet en mettant de côté la colère et l'espérance, trompeuses conseillères, comme le dit très-bien Tite-Live. Aristote énonce ainsi cette pensée {*) : « 11 vaut mieux aban-
iU périssent : parce que la paix leur fait perdre, comme au fer, la trempe qu'on leur avait donnée. La faute en est au législateur, qui ne leur a pas appris à être capables de supporter le repos. Puis donc qu'il semble que les hommes doivent se proposer un même but, soit considérés individuellement, soit pris en masse; et que l'homme le plus vertueux, comme le gouvernement le plus parfait, doivent tendre à une même fln, il est hors de doute qu'on doit acquérir les vertus qui contribuent à la tranquillité. Car, comme on l'a déjà dit bien des fois, la fin ou le but de la guerre, c'est la paix ; le but du travail, c'est le repos. » (Ibid., cbap. iiu, p. 485). p. p. F.
(*) Philon [De consiii. princ.) s'exprime de la manière suivante: « La (taix, quoiiiue avec de grands désavantages, vaut mieux que guerre.* 0.
donner quelque chose de ses biens à ceux qui sont les plus forts, que, vaincus à la guerre, de périr avec ce que Ton a. »
V. — Mais elle y porte aussi ceux qui sont les plus forts ; parce que, comme le même Tite-Live le dit avec non moins de vérité, la paix est avantageuse ej glorieuse pour ceux qui la donnent dans la prospérité de leurs affaires, et qu'elle est meilleure et plus sûre qu'une victoire en espérance. Il faut penser, en effet, que Mars est accessible à tous. « On doit considérer, dit Aristote, combien dans la guerre il arrive ordinairement de changements nombreux et imprévus. » Dans un discours pour la paix, dans Diodore, un blâme est donné à ceux « qui exaltent la grandeur de leurs actions, comme si ce n'était pas la coutume de la fortune, de la guerre, d'être tour-à-tour libérale de ses faveurs. » Et surtout il faut craindre l'audace de ceux qui sont désespérés (*), de même que les morsures des bêtes mourantes sont les plus ter^bles.
VI. — Que si les deux ennemis se croient égaux, c'est alors, de l'avis de César, le meilleur temps pour traiter de la paix, pendant que Fun et l'autre ont encore
" confiance en eux-mêmes [Bell, av., lib. III.).
Yll. — Mais la paix faite, à quelques conditions que ce soit, doit être pleinement observée, à cause de cette Sainteté de la foi, dont nous avons parlé, et l'on doit éviter avec vigilance, non-seulement la perfidie, mais aussi tout ce qui irrite les esprits. Car ce que Gicéron a dit des amitiés privées, vous pouvez l'appliquer non taoius bien à ces amitiés publiques : on doit veiller sur toutes avec le plus grand scrupule et la plus grande fidélité, mais principalement sur celles qui ont été ramenées de l'inimitié à la réconciliation.
(*) « 11 faut craindre, en eflet, la tanière d'un lion mourant. » G.
VIIL — Que Dieu — qui seul le peut — grave ces choses dans le cœur de ceux entre les mains desquels sont les affaires de la Chrétienté ; qu'il leur donne un esprit intelligent du droit divin et humain, et qui pense toujours qu'il a été choisi comme ministre pour gouverner des hommes, êtres Irès-chers à Dieu (*) *.
(*) C'est ainsi que Chrysostôme a dit dans son discours sur Vauinàme: « Chomme, cet être de prédilection pour Dieu. • G.
* Ce vœu de Grotius a•^il été exaucé? Certes, depuis le jour où il traça ces lignes qui terminent son œuvre immortelle, le sang a encore beaoeoap coulé dans le monde, et il y coulera beaucoup encore 1 La voix du droit a été étouiïée ; la justice s'est voilé la face pour ne pas assister i de grandes iniquités. Mais, du moins, l'idée d'humanité, de solidarité, de bonne foi, a été jetée dans les conseils des princes et sur les champs de bataille ; elle a germé, et produit les fruits qui constituent notre civilisation moderne et nos progrès contemporains. L'avenir semble promettre des transformations du droit public plus radicales encore. S'il faut tenir compte des tendances des peuples, du concours emcace Aes penseurs de tous les pays, et même des inspirations de certains gouvernements de notre époque, le moment n'est point éloigné où la prédiction de Napoléon 1" trouvera sa réalisation féconde : « // n'y a que deux puissances dans te monde, le sabre et l'esprit.., A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit. » Il dépendrait de Thomme d'écarter le fléau de la guerre, a dit Say; mais on ne peut se flatter de voir 1rs guerres plus rares, qu'autant que les gouvernements deviendront très-éclairés sur leurs véritables intérêts comme sur ceux du public, et que les peuples n'auront plus la faiblesse d'attacher leur gloire à des dangers courus sans nécessité.
v\y ni; tome troisième et dernier.