XLVI ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
Grotius fut également distingué comme savant et comme homme pratique. 11 tut en même temps avocat éloqnent, savant jurisconsulte, historien célèbre, homme d'État dévoué à sa pairie, et théologien versé dans toutes les parties de cette science. « Dans un siècle particulièrement en proie à de Aiolentes discussions sur les matières religieuses, dit Wheaton, il sut se tenir au-dessus de toute-exagération, et quoique activement engagé dans
par la paix de Munster, le lit son résidenl auprès des Ëlals Généraux, Nommé Pensionnair»; de la ville d'Ainslerdain en IGGO, il exerça lionorablcment cet emploi pendant sept ans. En 1008, il lut envoyé comme ambassadeur auprès des couronnes du Nord. Après avoir rempli les postes les plus importants, il mourut dans une maison de campagne près d'Amsterdam, sur la fin tlu xvii" siècle. On doit i\ ses soins l'édition des OEuvres t)iéologiques de son père, en '.\ volumes in-folio, 1071), dédiée à Charles 11, roi d'Angleterre. La carrière de Dideric n'offrit rien de rerjjarquable. Cornélie avait épousé le vicomte de Mondjas, appai tenant à ! une des plus illustres familles françaises, et (jui, après avoir vaillamment servi dans les armées de sou pays, alla s'établir en Hollande, parce que sa femme ne pouvait supporter le climat de la France. Un présente par erreur, dans qui biucs biographies, Corneille comme le neveu de Grotius, et on en fait un fils aine de Guillaume Grotius, frère jjuiné de Hugues. Ce Guillaume naquit à La Haye en 1507, et mourut en IG62. H suivit avec distinction la carrière du barreau, il refusa, en IG38, la place de Conseiller Pensionnaire de la ville de Delft : en quoi il fut approuvé par son frère, « attendu, disait ce dernier, le malheur <les temps où nous vivons, et où il est difficile de concilier l'honneur et le devoir. » L'année suivante il fut nommé avocat de la Compagnie des Indes. Guillaume Grotius fut le principal corres|iondant de son frère. Il « écrit, entre autres ouvrages, les vies de quelques jurisconsultes, et un manuel des principes du droit naturel, in-4". —Sur les faits relatifs à la vie de Hugo Grotius, et à sa famille, on peut consulter, indépendamment de la biographie qui se trouve à la léle de l'édition de Cocceius : BuIllG^v, Vie de M. Iluq. Grotius, ?ar\s, 175?, 2 vol. in- r2 ; W. , de Brandi el Galtembourg, Dordrecht, 1727 et 1732, 2 vol. in-folio.; Sciiroeckii, Biographie des savants célèbres^ t. Il, p. 257 et siiiv ; Lude.v, Grotius, d'après sa vie el ses écrits, Berlin, 1807, in-8» ; BOtlk.k Life of Grot, Londres, 1827; JÉno.ME i>k Vhics, Uug. de Groot, et Maria de Reigeslerg., Amsterdam, 1827.
SUR GROTlUS ET SON TEMPS!, XLVIl
les discussions entre les Arminiens et les Gomaiistes, sa tolérance lui fit ménager toutes les opinions, catholiques et protestantes : tolérance rare en ces temps de persécution ' ! » Jurisconsulte, il composa une Introduclion à la jurisprudence hollandaise, et illustra plusieurs endroits du droit romain, qu'il savait profondément, dans sa Florum sparlio ad jus Juslinianeum. Historien, il rédigea les Aimales de son pays, qui ne furent imprimées qu'après sa mort. Théologien, il écrivit un Trailè de la vérité de ' la religion chrétienne, et un Commentaire sur le Nouveau Testament, qui lurent considérés, par son Église, comme à la fois profonds et méthodiques. Grotius, enfin, a fourni un ample contingent à la philologie ancienne. Il traduisit en latin les Phéniciennes d'Euripide. Ses éditions d'Aratus, de Stobée, des fragments des drames grecs perdus, de Lucain et de Tacite, ne furent qu'une partie de celles qu'il publia. Son goût et son amour de la poésie, non moins que sa vaste érudition, l'ont fait distinguer dans l'art d'illustrer un écrivain a l'aide de pasusages parallèles ou ressemblants, tirés d'autres écrivains , souvent fort éloignés. Si dans la critique proprement dite il n'a pas montré une connaissance tout à fait aussi profonde du grec que du latin, il a du moins prouvé que la littérature de la Grèce antique lui était complètement familière. Sa latinité est belle, et certes, à son époque, ce n'était point un médiocre mérite.
Les hommes qui aspiraient à une réputation de goût .et d'éloquence, s'étaient attachés à bien écrire le latin, la seule langue, en deçà des Alpes et des Pyrénées, qui fût considérée comme susceptible de choix et de poli dans l'expression. Mais quand le français fut plus cul-
' Histoire des progrès du Omit ths gens, t. I, p. 54.
XLVIII ESSAI BIOGRAPHIQUE ET IlISTORigUE
tivé et eut une critique à lui, il devint en France l'instrument naturel des bons écrivains, et le latin lut abandonné aux érudils proprement dits, qui en négligèrent les beautés.
En Angleterre, le latin n'avait jamais été beaucoup cultivé sous le rapport du style; et quoique l'emploi de la langue nationale pe tùL lorl commun ni en Allemagne, ni dans les Pays-Bas, le latin ordinaire de la littérature y était toujours négligé, et souvent barbare. En Italie môme, le nombre des écrivains on cette langue' était alors très-restreint.
Grotius paraît avoir visé, avec plus de discernement que quelques autres, à imiter là brièveté nerveuse de Tacite. Quoiqu'il ne soit pas toujours exempt d'une certaine dureté, qu'il ne soit pas assez coulant, et qu'il soit par conséquent inférieur en élégance à plusieurs écrivains du XVI* siècle, on peut néanmoins considérer ses écrits comme un moimment de style vigoureux et expressif ' .
Voici les principaux ouvrages de Grotius :
Recueil de poésies La Haye, 1601.
Mare liberum, seu de jure quoil Batavis compelil ad Indioa coin-
mercia. 1609.
De Antiquilale reipublicai balavica). 1610. De Veritate religionis clirisliana;.
Ordiuum Hollandiœ et Westfrisiie Decrcluin pro pacc ccclesiarum,
munilum S. Scripturfe, Conciliorum, Pairuin, tonfessioMuui et
llicologorum tcsliinoniis.
De Iinperio sunimarum poteslatuin circa sacra. Defeiisio (idei calljûlicœ, de Salisfaclionc Clirisli, advcisùs Kaus-
luin Socinuin Seuensem.
Cuncilialiu Uissidentium de rc prsdeslinatorià atque gialiù opiniu-
num.
' IIallam, Histoire dn la lilléralure de l'Knrojjf, l. ill. p. 14 el lô.
SUR (iftOTIUS ET SON TEMPS. . XLIX
Uisquisitio, an Pelagiana sitil illa dogmala, qux nunc sub eo nomine Iraducuntur.
Pliilosopliorum veleruin scnlenliae de falo, el de eo quod est in
nostrii poteslalc.
Comnienlarius ad loca quœdam Novi Testamenti de Anliclirislo. Disserlalio de Cœna; administralione, iibi pastores non adsiint. Via ad pacem ecclesiaslicani.
Explicalio trium ulilissimorum locoruni N. T. in quil)us agitur de
Fide et operibus.
Volum pro pace ccclesiaslicà.
De suniino Sacordolio.
De Dogmalis, Ritibiis et Gubernatione ecclesi;e christiana;. Apologeticiis eorum (|ui Hollandia;, Wosifrisiaî et vicinis quibus-
dani nationibus ex legibiis prxfuerunt anlc mutationem, anni
1018. Parisiis, 1622.
De Jure belli ac pacis, libri 1res. Parisiis, lC2o. Excerpla ex Iragediis et coniediis gnecis, lùni quaî exslant, lùni
quœ perierunl, cmendata et lalinis versibus reddila. 1620. Euripidis tragcdia Phenissee, emendata ex manuscriptis, el latina
fada ab Uugone Grolio. Parisiis, 1630.
Florum sparsio in jus Justinianeum et in loca quaedam juris civilis.
Parisiis, 1642. De Origine gentium anicricanaruin dissertalio prior. 1642. De Origine gentium americanarum dissertatio altéra, adversus oh-
trectatorem opaca bonum qucm fecit barba. Parisiis, 1043.' Historia Golborum, Vandalorum et Longobardorum. 1655. Annales et historiae de rébus belgicis; ab obitu Philippi régis
usque ad inducias. Anni 1609. Amstelodami, 1657. . Hugonis Grotii EpisloliB. Amstelodami, 1687.
Le traité de la Libei-tè des mers, publié en ICOQ, tut écrit pour combattre la prétention des Portugais à la navigation exclusive dans la mer des Indes, dont ils réclamaient la souveraineté contre la Hollande, en vertu des bulles du pape Alexandre 111. Grotius y soutint la théorie, devenue une règle du droit public moderne, que la mer est libre, et que nulle nation ne peut s'en arroger
h ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
la propriété. Wus tard, dans son ouvrage De jure belli et pacis, il devait s'appliquer à prouver la vérité de ce principe d'une manière générale, et sans aucune vue particulière et restreinte. On sait que le traité de Grotius sur la Liberlc des mers, fut combattu par Selden dans un ouvrage intitulé : Mare Clausum. publié en 1G35. Le but de cet auteur avait été de justifier la prétention élevée par l'Angleterre sur la souveraineté exclusive des mers qu'on appelait si orgueilleusement les mers britanniques. Le publicistc anglais s'elVorça de prouver, dans cet ouvrage, que la mer est susceptible d'èlre possédée à titre de propriété par une nation'. Le livre de Selden lit tant de plaisir au roi d'Angleterre, dont il ilatlait l'amour-propre, en caressant la chimère de la nation anglaise, qu'il en ordonna le dépôt en trois exemplaires : l'un dans les archives de la Tour de Londres, un second dans celles de rÉchicjuier et le troisième dans celles de l'Amirauté'^.
La Hollande récouq^ensa son avocat par l'exil.
Mais l'ouvrage le plus remanpiable de Grotius, celui auquel Grotius lui-même assignait le premier rang parmi ses écrits, ce fut l'immortel traité De la Gueire et de la Paix '.
Pour apprécier à sa juste valeur l'importance du livre de Grotius, il faut remonter par la pensée aux temps
' Voir, IIautefeuille, Des Droits et des detwirs des nations neutres,... 1' édil., Guillaumin, 1858, I. I, p. 40 el siiiv. ; Histoire des origines du Droit marilirt]c,... ùdit. Guill;iiiiiiiri, t8ôb, p. '2G8; Cauchv, le Droit maritime international, édil. 1802, l. il, p. 'J'2 elsuiv.
2 Massé, le Droit commercial, dans ses rapports avec le Droit des gens, etc., édil. Guiliauniiii, 1801, t. I, |t. 87.
3 11 s'exprjme ainsi dans une iellic à son fréif, du 31 décembre IG28, en lui envoyant l'exemplaire augmenté, sur lequel devait se faire la nouvelle édition : « Mitto libros de Jure billi ac pacis, cum non cxiyud accessione. Ilorum curam tibiet amicis commendo, ut inter nieo opéra, siquidrectèjiidico,eminentium.n Append. Epist. 100.
SUR GROTIOS ET SON TEMPS. • Ll
qui avaient précédé l'œuvre de cet illustre précurseur. L'aiiti(juité païenne n'avait pas séparé le droil naturel de la morale. 11 ne pouvait être question de droil naturel là où régnait le pantliéisme, qui, confondant Dieu et la création, l'homme et la société, faisait de l'univers un engrenage de puissances maîtresses les unes des autres, et empêchait l'humanité d'avoir la conscience de ses droits. Certes, dans la Grèce antique, le citoyen s'élevait jusqu'au sentiment de sa liberté; mais cette liberté, au lieu d'être conçue comme un droit iimé et inviolable de l'hon)mo, était accciitée comme un don octroyé par l'Etat qui eût pu absorber la liberté, comme il absorbait lii personnalité du citoyen. Pythagore, Platon, Aristote, u'approuvaiont-ils pas d'ailleurs l'institution de l'esclavage, la promiscuité des femmes et autres attentats contre le droit naturel? Sénè(jue et Gicéron ojit écrit à Rome d'admirables pages sur la loi naturelle; maisles sévères théories du Portique ne pouvaient s'entendre que de la morale. C'était du cri de la conscience que parlait Gicéron dans sa magnilique amplification du livre III de la République; c'était dans le même sens que les jurisconsultes romains invoquaient la raison naturelle et l'équité^.
Les changements introduits par le christianisme dans le droit public et dans la législation civile des peuples furent profonds '. par l'esprit d'égalité qui l'animait à son origine, il tendit à égaliser les hommes dans l'ordre moral et social comme dans l'ordi-e religieux. Il rappro-
' Voir EscHBACH, Introduction générale A l'étude du Droit 3» édit 1850, p. 20.
2 Voir notamment le remarquable ouvrnge de M. Tuoplo.\g, De l'influencedn cliri,siinnisme surle Droit romain, e\.\'ou\ia\ie(]e}il.Schmidt, iiililulé : Kasiii iiislorique sur la société ciiile dnns le monde romain, et sur sa transformuiion par le christianisme. (Strasbourg, 1853.)
LU ESSAI BIOGRAI'HIUUE ET HISTORIQUE
clia les conditions, il effaça les différences désavouées par la nature. L'état des personnes, l'esclavage, le mariage, les secondes noces, le divorce, les degrés de parenté, le concubinat, les puissances paternelle et maritale, tout fut. changé, et une modification correspondante s'opéra dans l'ordre des choses : la succession et le droit de propriété reçurent de notables réformes. L'iniluence du christianisme sur les législations du Moyen Age ne fut pas moins considérable. Partout il substitua des maximes plus élevées et des formes plus douces aux lois et aux coutumes barbares '. Les Pères de l'Église commencèrent h formuler une nouvelle théorie du droit opposée à la doctrine de l'antiquité; mais chez eux la notion du droit était encore plus ou moins confondue avec la religion et la morale. C'est au commencement du xiV siècle qu'apparaissent, dans le domaine de la jurisprudence, les premiers ouvrages dans lesquels Marsilius de Padoue, Guillaume d'Occam, Léopold de Bebcnburg, revendiquent les droits du pouvoir séculier contre les prétentions de la papauté, et soutiennent (jue l'empire-romain n'a pas été transféré aux rois francs par le pape, mais par le consentement du peuple '■'.
La Réforme religieuse ouvrit au Droit naturel une ère nouvelle. En reprenant l'élément personnel et subjectif de la conscience par la consécration du libre examen, en favorisant les recherches sur les origines historiques et philosophiques de toutes les institutions, celte glorieuse émancipation de la pensée donna naissance à un grand •nombre d'ouvrages, dans lesquels les (jucstions de droit
• Voir les profondes et célèbres Leçons de M. Guizot sur la civilisation en Europe, et la civilisation en France. ^
^ Voir Ahrens, Cours de Droit naturel, v* édit., 18G0, p. 54'i cl suiv.
SUR GROTIUS ET SOi\ TEMPS. . LUI
et de politique furent examinées avec un esprit plus ou moins critique. Mais les précurseurs de Grotius considérèrent longtemps encore l'Écriture comme la source unique du droit, n'accordant à la ra'ison que la simple faculté d'interpréter. Avant Grotius, les écrivains de la Réforme n'avaient point encore distingué avec précision, parmi les devoirs de l'homme, ceux dont l'accomplissement ne relève que de sa conscience, et ceux à l'exécution desquels il peut et doit être extérieurement contraint. Les auteurs de cette épocjue antérieure au livre de la Guerre et de la Paix, concevaient, il est vrai, le droit naturel comme une science spéciale, mais ils rattachaient cette science aux dogmes et aux préceptes de la religion chrétienne/* Ils faisaient découler le droit naturel de la nature humaine; mais comme cette nature a été pervertie par le péché originel, et que la raison a été obscurcie et affaiblie, ils pensaient que le droit naturel a besoin de l'appui de la théologie, et que la raison doit être éclairée et fortifiée par la révélation '.
Une place importante appartient dans ce mouvement, d'idées à la scolastique
Le livre de Suarcz peut servir d'exemple typique de ce genre de théologie, de métaphysique, de morale, de jurisprudence, qui remplit les in-folios des xvr et xvii« siècles, surtout ceux qui appartiennent à l'Église de Rome, et auquel on peut donner en général te nom de méthode scolastique 2. Deux caractères remarquables
' AhreiNS, Libr. cit., p. 151
'^ Suarez, suivant Hallam, « l'homme le plus éminenl dans la science (ie la philosophie morale, que Tordre de Loyola ail produit dans ce siècle » {fAbr. citât., t llj, p. '237), fut le précurseur de Grotius et de Puffendorf. Il naquit en 1548, et mourut en 1017. Il exploita In plus ^rrande partie du icrram qui fut plus tard occupé par les deux publicistes que nous venons de riier Son livre, intitulé : « Traclatus de legibus ac Deo Icgislatorc, '