LIVRE I, CHAPITRE
ron déclare que dépouiller autrui en vue de son propre avantage, c'est agir contrairement à la nature, et il le prouve par cet argument que, si l'on agissait de la sorte, la société des hommes, la vie en commun s'écrouleraient nécessairement*. Florentinus démontre que c'est un crime pour l'homme de tendre des embûches à son semblable, parce que la nature a établi entre nous une sorte de parenté. « De même, dit Sénèque, qu'il existe une harmonie entre tous les membres, parce qu'il est de
nulle part posés rationnellement. La science était entre les mains des théologiens, qui prétendaient en baser les règles sur les Écritures, et qui l'avaient souvent compromise au milieu des mille cas de conscience de leur casuistique. GnoTiug^ la tira de cette confusion. Il l'amena sur le terrain du raisonnement. Il posa pour la première fois un principe philosophique, auquel il se rattacha pour juger ce qui était permis et ce qui était défendu. Il fut cnfm le fondateur de la science comme science. Voir Délihe, Philosophie du droit, t. I, p. 9 et suiv. — La théorie que Grotius développe ici a toutefois été critiquée. Suivant lui, le principe du droit est dans la sociabilité de l'homme; tout ce qui n'est pas contraire à la' nature de la société est juste, tout ce qui lui est contraire est injuste. De là le nom de socialtsle qu'on a donné à cette école, dans laquelle serangentPuFFENDORF,CoccEius et Burlamaqui. Certes ce principe, sous beaucoup de rapports, était lumineux et fécond. Il est certain que la morale est une science plus individuelle, le droit une science plus sociale, et que les institutions se mesurent sur les besoins de la société pour le salut de laquelle elles sont faites. Mais, énoncé seul, ce principe était insuffisant. Il conduisait à de faux résultats, parce qu'il ne tenait pas compte de la liberté et de l'individualité de l'homme. On voit avec peine Grotius croire à la légitimité de l'esclavage. Et, en effet, cette institution n'est pas essentiellement contraire à la nature de la société, comme le démontrent tant d'États florissants qu'a déshonorés cette plaie. Enfin, sous un autre point de vue, le principe formulé par Grotius était vicieux, en ce qu'il ne fournissait aucun temps d'arrêt pour distinguer le domaine du droit de celui de la morale. Toutes les vertus sont sociales; et pourtant, le législateur a-t-il mission pour forcer les hommes à être vertueux? C'est un des principaux services de Kant, que d'avoir le premier tracé d'une main ferme cette importante distinction. Voir B^LiME, libr. cit., 1. 1, p. 10; p. 185 et suiv. P. P. F.
' CicÉRON. — De offre, lib. III, cap. v.
l'intérêt du tout qu'ils soient conservés chacun en particulier, de même les hommes s'épargnent entre eux, parce que nous sommes nés pour la vie comnmne'. La société ne peut subsister, en eflet, que par l'amour et par la protection réciproques des parties dont elle se compose (*). » .2. Comme la société peut être sans inégalité (**), telle que celle qui existe entre frères, citoyens, amis, alliés; ou avec inégalité — la société par excellence pour Aristote 2, — celle, par exemple, qui a lieu entre le père et les enfants, le maître et l'esclave, le roi et ses sujets, Dieu et les hommes (***) ; ainsi, autre est le droit de ceux qui vivent entre eux dans l'égalité, autre est le droit de celui qui gouverne et de celui qui est gouverné, considérés l'un et l'autre comme tels ^. Nous appelcrons avec
' Sénec. — De ira., lib. IF, cap. xxxi. (Barb.)
(*) Sénèque, (Epist. 48) dit « qu'il faut cultiver avec soin cl religieusement cette société, qui nous confond tous les uns avec les autres, et qui nous enseigne qu'il y a un droit commun au genre iiumain. » On peut voir encore sur ce point Chrysostôme, sur la 1" ÉpUre aux Corinthiens, clia|). XI, vers. 1. Grotius.
(**) De même que les grammairiens distinguent une conslruclion de convenance et une construction de réfiime. Grotius.
2 Bardevrac fait remarquer que c'est au sujet de l'amitié, (|ui est le lien des sociétés, qu'Aristole fait cette distinction. Ethic. Aichom., lib. VIII, cap. VIII. P. P. F.
('") Voyez, sur cette sorte de sociétés, Piiilon, dans le traité sur ces mots : 'E^£'vy,']/e Nwe. Plutarque dit aussi quelque chose làdessus dans la Vie de Numa. Grotius
' Il faut bien remarquer cette restriction. Car, comme le dit très-bien ici ZiÉGLER, dans toutes les affaires qu'un supérieur et un inférieur ont ensemble, indépendamment de la relation de supériorité, le droit d'égalité a lieu tout de même qu'entre personnes égales. Ainsi, par exemple, les contrats entre un prince et qucl(|u'un de ses sujets, ne demandent pas d'autres règles que celles qui doivent s'observer de particulier à particulier... J'ajoute qu'il y a des cas où celui qui est supérieur à certains égards, se trouve l'inférieur à un autre égard, et qu'ainsi le droit de supériorité change alors par rapport aux mêmes personnes, selon la nature des choses. Ainsi un magistrat doit honorer son père et sa mère,